‹ Histoire de ChantelleChapitre 101 sur 104 · MORIO GÉNIE · texte numérisé non relu

MORIO GÉNIE

MORIO I JOSEPH -ANTOINE), COMTE I>K M Ait! ES IIOHN. ûistllAI. Ht: tlIVIKIOX PU GENIE, tlimini DE LA OUEHRE EN WCSTPH A14E. ETC. ETC.

MORIO AINÉ EST PLACÉ Al' PETIT SEMINAIRE DE BOURGES- — IL VIENT ORGANISER LA GARDE NATIONALE DE CHAMTLLÏ. — EXPEDITION ES ORIENT. - ADMIS » L'ECOLE D'APPLICATION DE CUAljOXS. — AFFAIRE DU CAMP DE CÉSAR. — NOMMÉ SECRÉTAIRE D'AMHASSADE. - RETRAITE DE 1ILTHR0TLM EN EPIAE. — PRISONNIER * • ORFOU. — 18 BROMAIRE. — LB PREMIER CONSUL LE FAIT DH.EriT.tR TITULAIRE DES FORTIFICATIONS FRANÇAISES. — SES TRAVAUX. — PONT DE PLAISANCE — TRAITS DE CIF.UR ET DE DÉVOUEMENT. — STATUES A SKtt — ÉRUPTION DU VÉSUVE- — PARURE EN BRILLANTS — GENERAL A TRENTE ANS. — SÉJOUR A TARENTE. II. SOULÈVE LA GRECE. — PESTE A CRAV1NA. — RECONNAISSANCES ET OPÉRATIONS. — MORIO, MONTÉ SUR UNE HARUUE, EST ATTEINT PAR UNE DÉCHARGE D 'ARTILLERIE. — DANGER QU'IL COURT EN DIVERSES AUTRES CIRCONSTANCES — ÉPEE D'ilONNEDR. — DÉCORATION DU LION DE BAVIERE. — IL ORGANISE LE ROYAUME DE ttESTPHALIE. — EST NOMME GENERAL DE DIVISION ET MINISTRE DE LA GUERRE. — SON MARIAGE AVEC I NE DAME D'HONNEUR DE LA REINE. — INCENDIE A CASSEL. — SA MAISON DE CAMPAGNE A BOURG-NEUF. — MISSIONS DIPLOMATIQUES. — SIEGE DE GUIONE. — IL DEVIENT, A SON RETOUR, COMTE DE MAR1ENDORN, COMMANDEUR DE DIVERS ORDRES ET CRANO ÉCUYEI» DÉ LA COURONNE. - BAPTEME DU ROI DE ROME. — PAROLE FLATTELSE

.«I5F.QIBS — WH PATRIOTIQUE.

est au clergé que la plupart de nos grands hommes doivent leur élévation. Que de génie* seraient restes ensevelis et méconnus, sans l'intervention du prêlre. de ee prêtre, que quelques esprits passionnés s'obstinent encore à regarder comme l'ennemi des lumièret ! Souvent, c'était aux leçons du eathéchisme et dans les causeries intimes du presbytère, que le bon ruré savait démêler sous l'enveloppe du petit villageois, l'homme supérieur qui devait plus tard illustrer l'Eglise et l'Etat.

Monseigneur Georges- Louis Pbélypeaux d'Herbault, patriarcbe-arclievêque de Bourges, et primai

«les Aquitaines, donnait un jour la confirmation dans l'église de Chantelle. Il remarqua lo petit enfant qui le servait à l'autel ; son air d'aisance, la finesse do son regard plurent au préht. — ■ Comment l'appelles-tu, mon petit enfant?

— Joseph Morio, Monseigneur.

— Et ton père, que fait-il ?

— Mon père est intendants-général do votre seigneurie de Raves.

— Me voilà, sans m'en douter, en pays de connaissance. Hé bien ! Joseph, allonsnous à l'école ?

— Oui, Monseigneur, et je suis le premier de ma division.

— A merveille, mon enfant ! dis-moi : voudrais-tu apprendre le latin ? te sens-tu assez courageux pour cela ?

— Oh ! je no demanderai* pas mieux, Monseigneur.

— Une seule difficulté va nous arrêter. Es-tu sage? voyons,Junpeu de franchise. Là dessus le petit espiègle jette un coup d'oeil furtif sur M. le curé et haisse la tPte

en souriant.

— Allons, allons, reprend aussitôt le bon archevêque, je vois que Joseph Morio est sage, si sage qu'il serait difficile d'en trouver un pareil dans toute la paroisse . Sois tranquille, mon ami, ajoula-t-il, en lui frappant délicatement la joue, nous ferons quelque chose de toi.

L'enfant transporté, hors de lui-même, court bien vite raconter à sa mère la conversation qu'il avait eue avec Monseigneur.

11 appelle ses sœurs, leur répète mot à mot les questions de l'archevêque et ne manque pas d'ajouter toutes les réponses qu'il lui a faites.

— Monseigneur m'a parlé, il n'a parlé qu'à moi seul, et je n'ai pas eu peur, je vous jure, ajoutait-il en sautant. Il m'a dit, en me frappant sur la jonc : sois tranquille, mon ami, nous ferons quelque chose de toi.

Le lendemain, la calèche du primat des Aquitaines se dirigeait vers la ville de Bourges. Notre spirituel clerc était à ses côtés. Le prélat voulut déposer lui-même son protégé au petit séminaire de sa ville métropolitaine.

— Je vous recommande cet enfant, dit-il au supérieur. II y a là une perle cachée sous le front de ce petit camarade.

Notre jeune séminariste fut bientôt initié aux premiers éléments du latin. Les difficultés pour lui étaient un jeu : le serai un Jour quelque chose , se disait-il en

secret! Celte pensée excitait son ardeur, le soutenait au milieu de son travail. Ses

progrès étonnaient ses maîtres j chaque année, de paisibles lauriers étaient pour le studieux élève le prélude de ceux qu'il devait remporter bientôt dans une autre arène.

L'instruction a été dans tous les temps la première fortune de l'homme : c'est le

talent qui fructifie au centuple, c'est l'ami qui ne nous fait jamais défaut. Le jeune Morio avait de bonne heure compris cette vérité : aussi se préparait-il par de fortes études à cet avenir brillant que le bon archevêque lui avait pronostiqué. Parvenu à ses humanités, les Oratoricns du collège de Moulins ne voulurent plus laisser sortir de la province un élève si distingué. Ils le retinrent près d'eux, et le nom de Joseph-Antoine Morio de Chantelle, figure parmi les jeunes lauréats qui ont fait le plus d'honneu» à leur établissement (I).

Il achevait son cours de philosophie, lorsque tout-à-coup, et comme par une corn- iïrî» motion électrique, le signal de la révolution fut donné à la fois dans toutes le communes de France.

Notre jeune philosophe abandonne sa retraite et ses livres, et vient dans sa ville natale organiser la Garde-civique. Le génie du commandement était inné en lui : tous ses compatriotes jusqu'aux plus vieux soldats, obéissent sans balancer, à cet imberbe général échappé hier aux bancs du collège. Tel est le coup d'essai par lequel Morio l'aîné, débuta dans la carrière des armes.

C'en est fait, son avenir est dessiné maintenant, un nouvel horizon s'ouvre devant lui. La vie calme du Grand-Séminaire ue pourrait convenir à cet esprit bouillant qu'a si fortement impressionné l'ère nouvelle qui vient de se manifester à la France.

Vers cette époque, une escadre, sous les ordres de M. du Ligondès (2), est envoyée dans les mers du Levant. Morio s'embarque sur Y Adélaïde, et fait partie de cette expédition comme élève-volontaire de Marine (3).

Le ciel de l'Orient échauffe son àme, parle à son imagination. Il gravit le Thabor, franchit le Jourdain, visite Jérusalem et va s'agenouiller sur la pierre du St-Sépulcre; c'est à cet acte de piété, dit une tradition populaire, que le jeune et ardent pèlerin fut redevable de tout le bonheur qui l'accompagna le reste de sa vie. Deux ans, il croisa dans les parages de Syrie et dans tout l'archipel grec, luttant contre les Turcs et les Anglais coalisés. L'histoire a redit les brillantes rencontre» qui signalèrent l'escadre montée par nos braves marins du Bourbonnais.

De retour de cette expédition qui lui avait agrandi les idées, un rapport est adressé sur son compte par le capitaine du Ligondès. Le ministre de la guerre lui permet de se présenter au concours ; à la suite d'un examen brillant, notre candidat est admis à d* I7i* à mr l'Ecole d'application de Cliâlons. L'cx-élève de marine s'y livre avec ardeur à l'étude du dessin et des mathématiques : il en sort au bout de deux années, avec un brevet d'officier d'artillerie.

({> Voir les annuaires du Bourbonnais, 1787 et suivants.

<2l Le capitaine de vaisseau du Lundis, né au château de Roehcforl, prés de Cbaulclle, ami et protecteur de la famille Morio.

|3) Voir aui pièces justificative», art. E.

Maintenant la fortune est ouverte devant lui.

firand, d'un physique remarquable (1). joignant à la douceur et à l'aménité du caractère, un air de noblesse et de dignité qui le fit toujours distinguer parmi ses

rivaux, d'un esprit facile et délié, poète, artiste Eu voilà plus qu'il n'en faut pour

réussir dans le monde.

1791 La République avait alors partout des ennemis à combattre. Il fallait des hommes

capables pour conduire ses 14 armées à la victoire. Un sujet si brillant ne pouvait rester perdu dans la foule ; à 22 ans, il passe, en qualité de capitaine dan» l'arme du génie.

Géme sera maintenant son nom et son plus beau titre : telle est la quab'fication qui lui fut donnée spontanément par ses compatriotes et tous ses camarades, .le 1793 à 17W> Nous ne le suivrons pas dans ses diverse» expéditions militaires, à l'armée du Nord, à l'affaire du camp de César, sous Cambrai, où il prit une glorieuse part (2) à l'armée des Alpes, sur les bords du Rhin.

Il était sur le point de partir pour l'expédition des Indes-Orientales, lorsque tout-àcoup une mission plus paciCque vint l'arrêter au milieu de ses exploits guerriers; le

i 7()C gouvernement français lui donna l'ordre de se rendre à Toulon et de s'embarquer immédiatement pour Constantinoplc, près de notre ambassadeur Aubert du Bayet qui le réclame pour son secrétaire et son interprète.

1797 De graves démêlés s'élèvent avec la Turquie. Du Bayet meurt sur ces entrefaites,

et c'est sur le jeune secrétaire d'ambassade que vont rouler les questions les plus difficiles. Il s'en tira avec tant d'adresse, qu'il fut nommé commandant du génie dans les Iles du Levant.

Les fastes Je la Lfijion d'Honneur (3) nous apprennent qu'à l'exemple d'un général, célèbre dans l'antiquité, notre jeune officier Chantelois dirigea avec une habileté consommée la retraite de Bufkrotum en Epire : les troupes ottomanes, en uombre infiniment supérieur, ne purent jamais entamer la poignée de braves confiés à ses soins.

" !,n 11 fut moins heureux au siège de Corfou, où il fut fait prisonnier par les Anglais

réunis aux Turcs.

A quelque distance de là, dans la plaine deNicopolis, l'intrépide général de Richemont, son compatriote, seul contre une masse de cavaliers acharnés à sa perte, renou-

(l| Il avait 7 pouces, une taille line, c'était, dil-on, ud des homme» le* mieux faits de 1 armée, Le l*ortr»it que nous en donnons, ne le représente qu'en costume de colonel. (2) Faslcs de b Légion d'honneur, loin. III, page 4J3. 13) Tome III, page «3.

vêlait les prouesses des anciens chevaliers (1). Lord Biron a chanté ce brillant fait d'armes (2) que les Albanais répètent avec enthousiasme encore aujourd'hui.

Le même de Richemont,dansj«s nié/noires(3), raconte qu'un jour descendant de la citadelle de Corfou en compagnie du capitaine Morio qu'il appelle .ion camarade, ils fureut assez heureux pour sauver la vie à un grec qu'un furieux allait poignarder.

A la suite de ces combats que nous avons rappelés tantôt, une rude captivité enchaîna le bras et le cœur de ces deux géuéreu\ officiers. Mieux favorisé que son collègue, Morio put éluder la surveillance de ses gardiens et gagner à la nage un vaisseau qui appareillait pour Gènes. Ainsi rendu à la liberté, avec quel bonheur il «alua les rives de la France I Mais celte France si grande, si respectée au dehors, il la trouva souillée dans le sang, avilie, prostituée. En même temps, du fond de l'Egypte, arrivait le grand homme qui devait la replacer, cette noble France, à ce haut rang de puissance et de gloire qui est son élément et sa vie.

Les croisées du Palais de Saint-Cloud n'avaient point été assez larges pour laisser 18 t, ru s'échapper les indignes représentants d'un régime usé et vermoulu. 9 nr,vi

Morio, qui exercaità Paris un commandement important, appuie le général Bonaparte dans celte circonstance, et va, le soir, aux Tuileries prendre part au grand Conseil qui devait décider du sort de la République.

Un homme qui a rempli pendant 25 ans les fonctions de maire de la ville de Chautelle, M. Brazey, adjudant-major au 3 m * régiment do lanciers, chargé dans la nuit du 18 brumaire de porter un ordre au Palais, trouva le chef de bataillon du génie Morio, entouré d'un nombreux état-major, délibérant avec Bonaparte sur les événements de cette mémorable journée.

Le premier consul récompensa bien vite tant de dévoûtnent à sa cause, en nommant Morio colonel du génie et directeur titulaire des fortifications françaises.

Nouveau Vauban, il s'appliqua à perfectionner et à développer notre système de défense nationale. La citadelle de Grenoble, l'Ile d'Elbe, la Toscane, Legnago et Valma Nom, places importantes de la Lombardie, tout le littoral du royaume de Naples, une multitude d'autres postes enfin furent par ses soins rendus imprenables. Si le golfe de Tarcntc est devenu, après Malte, le point le plus important de la Méditerranée, c'est à notre ami qu'il doit cet avantage ; c'est lui qui a jeté dans la mer ces travaux d'art qui font l'admiration de tous les connaisseurs. Un énorme rocher obstruait les abords de la rade : € Dans doux heures, dit-il aux marins qui en faisaient le contour avec peine, vous lui passerez sur la tôle. • A l'aide de cinq cents mines, habilement pratiquées et incendiées à la fois, Morio le fit voler en éclats.

Il) Notice du générai VnUongue, 1800;- Pouqueiiile; - Mùnoire* du gérera) Camus, baron de Ricticmont, pag. 460 à 469.

(2) Œuvres posllmnies.

13} Page 292 cl 293.

La ville de Mayence lui confia le développement de ses quais, Anvers le creusement de son port. Il n'est pas une forteresse des bords du Rhin qu'il n'ait restaurée ou construite. LeMein, le Weaer, la Meuse, l'Elite, la Vistule, l'Oder ont été tour-a-tour parcourus et relevés par lui (1).

Le génie audacieux de Bonaparte avait un instant conçu le projet de fortifier notre frontière de l'Est, depuis Brianron jusqu'à Neufbrisach. Morio fut un des membres de la Commission qui dût étudier cette gigantesque entreprise (2) : son œuvre est conservée aux archives de la guerre.

Pendant qu'il se livrait à tous ces travaux, une coalition puissante s'était formée contre la France. Le Saiut-liernard était franchi, et les plaines de l'Italie voyaient de nouveau se dérouler nos étendards. On est en face do Plaisance. Un fleuve rapide et profond s'oppose au passage de l'armée. Bonaparte qui connaissait toute l'habileté de U juin 4jmh» Morio, le charge de jeter en 21 heures un pont sur le Pô. En 18 heures, et malgré los brûlots autrichiens, l'ouvrage est terminé, et nos braves légions vont dans les plaines de Marengo, apprendre à l'ennemi que l'on ue brave jamais impunément le peuple français.

Il serait trop long d énumérer ici les ouvrages d'art qu'eut à diriger notre jeune ofûcier du génie : redoutes , retranchements , sièges de places fortes ; personne ne savait mieux que lui faire un plan, choisir une position, diriger une batterie. Il ne craignait point le feu, disent dans leur langage populaire, ses frères d'armes, et, dam un moment de danger, il ne cédait point sa place à un autre.

C'était surtout au conseil qu'il fallait lui voir développer les ressources de son intelligence. Son avis prévalait toujours, et rarement ou se repentit de lavoir suivi.

Les hommes les plus marquants de l'époque, Augercau.Bernadotle, Jourdan, Mural, Noy, Duroc, le brave Masséna, Mortier, Soult principalement, lui avaient voué une affection de frères 1 11 était, comme eux, entré simple volontaire dans les rangs de nos milices, comme eux, il s'était élevé par sa bravoure et uu mérite incoulesté.

Morio avait salué avec bonheur l'avènement de la République ; mais il n'en approuva jamais les horreurs et les excès. Sur le territoire étranger, il rendit à nos émigrés tous les services qui furent en son pouvoir. Il sauva la vie à plusieurs familles, au plus fort mémo de la terreur. Deux faits suffiront pour nous révéler toute la noblesse de son âme.

Il passait un jour dans le faubourg Saint-Germain. II voit une troupe de forcenés qui allaient assommer à coups de bâtons un jeune homme, âgé de 17 ans à peine.

(1) Voir aux pièces jusliïlcnUve», E.

(2) Fasics de U Légion J'Uooneur, ton». III, p 4W.

Deux dames, élégamment vêtues, pleuraient à ses côtés, c'étaient les sœurs de cet infortuné dont tout le crime était d'appartenir à une position élevée. Morio s'approche, il s'informe : • Ne craignez rien, Mesdames, leur dit-il, je vais faire bonne justice de tout cela. • D'un air d'autorité, il saisit par le bras le jeune aristocrate, lui administre plusieurs coups de cravache, en disant : « Polisson, que fais-tu là ! je l'avais ordonné de tenir mes chevaux prêts pour la revue. Que dans cinq minutes je te trouve à ton poste. » Les bandits crurent à une méprise et laissèrent partir le prétendu palefrenier, en faisant nombre d'excuses à celui qu'ils croyaient son maître. Le lendemain, deux beaux chevaux étaient à la porte du colonel Morio, qui les refusa en disant : . Mesdames, ne m'enlevez pas, je vous prie, le mérito de mon action. ■

Par un stratagème à peu près semblable, il délivra à Lyon, uu personnage distingué sur le point de monter à l'échafaud. Ce vieillard est venu plusieurs fois à Chantelle, rendre visite à son libérateur. La vue do cet homme devait éveiller en lui de nobles souvenirs ! La vertu porte toujours avec elle sa récompense.

Au milieu du tumulte des camps, l'infatigable Morio trouvait toujours quelques moments à consacrer à l'étude. L'amour des beaux arts chez lui était une passion. Athènes lui avait, bien jeune encore, montré ses immortels chefs-d'œuvre. Morne, qu'il visita plusieurs fois, acheva de lui inspirer le goût du beau.

Un jour il apprend que deux statues remarquables avaient été découvertes sous les remparts de Suze. L'une d'elles représentait César-Auguste en habit d'empereur. Le pauvre officier du génie donne tout l'argent qu'il pouvait avoir en sa possession, anticipe sur ses appointements, et le Musée du Louvre sera par lui doté de deux nouveaux chefs-d'œuvre. En vain le citoyen Careno, maire de Suze, voulut-il revendiquer pour sa ville une si précieuse découverte : Morio tint ferme, et le tribunal prononça en sa faveur. Dans toute la relation de ce procès, respire le patriotisme le plus éclairé (1 ). Son amour pour la science faillit un jour lui être funeste.

Il était occupé à fortifier les villes de la Calabrc, lorsqu'eut lieu une éruption du ism Vésuve. De toutes parts accouraient des savants et des curieux pour étudier un si intéressant phénomène. Morio y était venu un des premiers.

« J'ai été témoin, mandait-il à l'un de ses amis, de la plus belle éruption qu'ait produite le Vt'suve. Celle qui a englouti Hermlanum cl Pompeïa, ne pouvait être plus magnifique. I ne w>lonDe embrasée déployait son panache de feu au-dessus de nos têtes ; la lave coulait à nos pieds : c'était un fleuve de soufre et de bitume, mêlé de noirs silex qui allaient au loin dévaster la campagne. Le ciel était obscurci par uuo pluie de cendres qui nous retombaient dans les yeux et blanchissaient nos uniformes. Par intervalles, on entendait dans l'intérieur du cratère, un bruit sourd, des déchirent Mémoire priante au gt'nt'r»! Jourdan, Administrateur garnirai du Piëmnut. Turin, 3H thermidor an X.

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ments effroyables, de fortes et rapides détonations semblable* aux décharges d'une artillerie lointaine. J'ai assisté à bien des batailles : mais je n'ai jamais rien vu de si grandiose et de si terrible. Décidément, nous ne sommesque des pygmées auprès du Vésuve. • Une circonstance dont il ne parlait pas dans sa lettre, mais que son ami n'a pas oublié de uous raconter, c'est que notre jeune artiste, son crayon à la main, s'approcha si près du cratère, qu'il fut retiré par l'un de ses camarades, à demi asphyxié par les émanations délétères du volcan.

Pour se remettre de son émotion, il alla à Notre-Dame de Lorette, visiter la Casa S'mta. Il rapporta d'Italie une robe d'argent et une parure en brillants dont il Gt cadeau à la Vierge de sa paroisse natale. Cette parure nous la possédons encore. Aux jours de fêtes, on voit ses 17 perles, taillées en facettes, élincelor sur le front de la petite Madone, placée à l'un des piliers du chœur, sauvée jadis par son père du bûcher révolutionnaire. Il la priait a son tour de vouloir protéger le fils au milieu des batailles.

Génie Morio ne revenait jamais à Cbantelle, sans offrir à l'église où il avait reçu la naissance spirituelle quelque témoignage de son filial dévoûment.

— Ce n'estrien, disait-il avec grâce au curé d'alors, M. Joly, qui ne savait comment lui témoigner sa reconnaissance ; je n'ai pas oublié que si je sais quelque chose, c'est un peu au clergé que je le dois.

Au milieu de la licence des armes, il conserva, disent les gens sages qui l'ont approché de près, un fonds do religion qui ne l'abandonna jamais.

Heureux les enfants qui ont puisé de bonnes traditions sous les yeux d une mère pieuse, et qui les ont ensuite fortifiées aux leçons de vertueux instituteurs!

Le 31 décembre 1801 fut un beau jour pour le jeune officier qu'avait vu naître Cbantelle. Le chef do l'Etat distribuait les élreunes à ses brave*. Agé de 30 ans à peine, Morio reçut les épaulettes de général. A dater de cette époque jusqu'en 1807, plusieurs ouvrages commettent une erreur, en ne donnant à celui dont nous rappelons les faits honorables que le titre de colonel : ses états de service et de nombreuse* signatures officielles font foi du contraire. Morio a séjourné longtemps à Tarante.

Attaché à l'armée d'observation du Midi, c'était là qu'il avait établi son centre d'opérations. Le premier consul lui avait confié le soin de soulever la Grèce, afin d'opérer une diversion, favorable surtout à notre expédition d'Egypte. Les mœurs et les usages des Orientaux lui étant familiers ; de Tarante, il correspondait avec les chefs de l'Albanie, de l'Epire et delà Morée; cfaaquo soir, une foule d'officiers grecs affluaient dans ses salons : « Rangez-vous autour du drapeau français, leur disait-il, et nous vous soustrairons au joug des Turc*, cl vous aurai un gouvernement libre, comme celui de la France et des républiques italiennes. .

C'est donc lui, notre cher compatriote, qui a jeté, sur cette terra jadis si célèbre, les «ermes de cette liberté qui a produit de nos jours des fruits si précieux.

La peste avait éclaté au milieu de tant de troupes concentrée» sur un point exposé aux vents du Sud et au contact des cargaisons arrivant des Echelles. Tarente et G ravina furent un instant convertis en véritables lazarets : plus de six mille hommes languissaient, atteints par le fléau.

En sa qualité de chef de corps, Morio allait chaque jour visiter les pestiférés, les consolait, les soutenait, raffermissait leur moral. Exemple sublime donné naguère à Jaffa par un jeune général, et qui dénote un sang-froid plus remarquable que celui du guerrier allant chercher la mort sur un champ de bataille !

Cependant la rupture du traité d'Amiens avait ramené les hostilité». Bonaparte ism avait pressenti les événements et ne s'était point laissé surprendre. Morio, qui précédemment avait exploré la Suisse et l'Italie, avait été par lui chargé d'aller faire des reconnaissances sur le Rhin et dans le Nord de l'Allemagne. Les notes qu'il rapporta facilitèrent singulièrement dans cette circonstance et celles qui suivirent, les opérations do nos armées (1).

L'électoral de Hanovre était envahi par nos soldats. Morio prit une part active à cette guerre : sur la fin de la campagne, il échappa à la mort d'une manière presque miraculeuse. Les Victoires et Conquêtes racontent au long cette petite particularité de la vie de uotre compatriote (2).

Les français étaient campés sur la rive gauche de l'Elbe, le Danovrieus à droite, en face d'Artlenbourg. Le feld-marécbal Walmoden, sommé de mettre bas les armes devant les troupes françaises, fit demander une entrevue au général Mortier, pour régler à l'amiable les articles de la capitulation. Le général français voulant éviter au vieux maréchal une démarche si pénible, monte sur une barque, entouré de la plus grande partie de son état-major général. On remarquait en première ligne le commandant d'artillerie Eblé, Léopold, Berthier et le colonel du yéiiie Morio. Cet acte de courtoisie leur faillit coûter cher à tous. A peine avaient-ils dépassé la moitié du fleuve, qu'une Laiterie hanovrienne, élevée sur le plateau de la rive opposée, lâche une bordée sur la frêle embarcation. Personne heureusemeul ne fut blessé, mais deux boulets atteignirent le Lâteauqui fut sur le point do chavirer. L'officier qui dirigeait la batterie avait ordre de faire feu sur les embarcations de la rive gauche qui tenteraient de dépasser le tiers de la largeur du fleuve, et on avait oublié de le prévenir que des négociations étaient entamées entre les parties belligérantes. Un aide de camp, expédié à la hâte par le feld-maréchal, fit cesser le feu et arracha à une mort certaine le général Mortier et toute sa mite.

Dans deux autres circontances, le même ouvrage nous apprend que ce fut avec un impassible sang-froid que le colonel du génie Morio rétablit sous le feu ennemi les

(I Voir aux pièce» juslificalive» E; - consulter les faste» de ta Légim JTwwieur. |2) Tome XV, page 30 et M.

isnr; ponts de Wasserbourg et de Rosseinheira sur Liun, qui avaient été détruits jvar l'armée autrichienne, battant en retraite devant Berna lotte ( I 1. Pendant cette nouvelle campagne, il Gt partie du corps commandé par cet illustre maréchal. Austerlitz lui vit faire des prodiges (2| .

i* «cloître I80tv Trois jours avant la bataille d'Iéna, il eut la jambe droite traversée d'une balle et un cheval tué sous lui ; on ne put l'empêcher néanmoins de prendre part à cette mémorable affaire.

Devant Lubeck, il se montra si bien à la tête de ses tronpcs, que le prince de Ponte-Corvo, devenu plus tard roi de Suède, l'embrassa en présence de toute l'armée, le proclama le héros de la journée et lui donna une épée d'honneur.

Le colonel Mario, au témoignage d'un ouvrage consciencieux (3) fit avec distinction les campagnes de /*0.5 et tSOS à la grande-armée et reçut à la fin de cette yuerre la décoration du lion de ftavii x re.

7 frvru-r I8i>7 On dit qu'au cimetière d'Kylau, notre compatriote sauva par une manœuvre habile

l'Empereur Napoléon, cerné de toutes parts par les troupes russes. 1 t juin 1807 " se lrouva a ' a journée de Friedland qui mil fin à la camptgne de Prusse et umeua la paix dcTilsill.

La Westphalieétaitconquise. Ln décret de Napoléon avait érigé ce pays en royaume . Avant d'envoyer Jérôme prendre possession de ce trône qu'il lui a légué, il faut qu'un mandataire d'intelligence et d'énergie aille préparer les voies à son frère. C'est Morio qui remplira cette mission, capable à elle seule d'immortaliser un homme (4).

En quelques semaines, lo représentant de Sa Majesté eut organisé le nouveau royaume. L'armée est mise sur le pied que désirait l'Empereur, les diverses branches de l'administration reçoivent l'impulsion et la vie. Et dans une élaborai ion si délicate, l'envoyé impérial sut si bien se concilier l'esprit des populations, que l'intronisation du frère de Napoléon fut un jour de triomphe plutôt pour le sujet que pour le souverain ; car les peuples après avoir crié : Vive le roi Jérôme ! ne manquaient pas d'ajouter : Vive le général Morio! On le regardait comme le vice-roi, on lui donnait souvent ce titre que sa modestie a toujours repoussé. Le prince honora notre compatriote de toute sa confiance, et Morio n'en abusa pas. C'est beaucoup dire, à cette époque surtout où plus d'un haut fonctionnaire, tout en faisant les affaires du pays, ne négligeait pas les siennes.

Ses destinées sont liées maintenant à celles de la Wcstphalie. Il lui voua non

Il actf I8(i7

l| i Victoire* et cowpttttt, tom XV, paR. 180 cl 185.

(2i l.eilres du roi de Bavière et du prince vicc-Giunetutile de l'Empire.

(3> Postes de la t.<-pon d'honneur, tom. III.

\i) Sa Majesté Ji ; rflme \apolcon, ei-roi de Weslphalic. a daigne id adresser deux lettre- ou sont mentionnés beaucoup de faits intéressant son ancien iniuistrc de la guerre, originaire de Chamelle.

seulement ses talents et ses lumières, mais encore l'appui de son épée : nous le voyons mêlé à la plupart des expéditions qui eurent lieu à cette époque si brillante pour les armes françaises.

L'éloge du général Morio était dans toutes les bouches, la voix publique le portait aux plus hauts emplois. Il était question de former un nouveau ministère : un décret paraissait dans le Moniteur, et le général Morio était appelé dans les conseils de la couronne comme ministre de la guerre de Sa Majesté Westphalienne (I ) .

Ce choix ne pouvait être plus heureux : qui pouvait mieux connaître les besoins du royaume ? C'est lui qui tout récemment avait organisé le ministère de la guerre, lu conscrijWion, la garde-nationale et les premiers éléments de cette armée, oui par son instruction, sa discipline et sa tenue, s'efforçait de mériter le titre de sœur cadette de r armée française (2).

L'administration du premier ministre Morio a laissé en Westphalie un souvenir qui ne s'effacera de longtemps : il ne voulait pas que le peuple fut chargé d'impôts, ni pressuré par des mesures violentes, et plus d'une fois, comme Louis, roi de Hollande, il osa résister au despotique empereur qui prétendait imposer à la WVstphalie des conditions qu'il n'approuvait pas. Aussi, les peuples l'aimaient, et ils pavoisaient leurs maisons de drapeaux toutes les fois que Son Excellence devait paraître dans les rues de Casse I.

Morio habitait un hôtel donnant sur la place d'armes. Il l'avait fait construire d'après les idées françaises; et tous les connaisseurs en admiraient les formes élégantes. Il possédait en outre, à quelques lieues de la capitale, la belle terre de Marienborn, qui sera bientôt pour lui érigée en comté. Toutes les fois qu'il pouvait s'arracher au tourbillon des affaires, il venait passer quelques heures dans son château et se livrer au plaisir de la chasse dans ces vastes forêts qui couvrent les rives du Mein.

C'est pendant qu'il était à la tète du ministère, que Jérôme le maria à une dame d'honneur de la reine (Claire-Adélaïde le Camus), riche et spirituelle créole, sur l'éloge de laquelle l'heureux époux, dans ses lettres intimes, ne tarit jamais.

Cette union, disons-le, la religion, aussi bien que la vérité de l'histoire nous en font une loi, est une tâche pour la mémoire de celui que nous aimons à louer. Morio était lié par un mariage antérieur ; ce n'est qu'à la faveur du divorce qu'il a pu contracter un nouvel engagement. Uno loi malheureuse existait alors, et non seulement les sujets, mais le souverain lui-même ne s'cst-il pas cru le droit d'user de ce privilège? Celte alliance qui n'avait point l'assentiment de l'Eglise, un tragique événement viendra

m U<m,teur Watj.hali™ du mois .le juillet '808.

(2| Parole* du ministre de la jusiice prononcées *ur la lomle du comte Morio. Voir plu» loin le discour* eoliir.

bientôt le briser. L u fila posthume qui en avait été lo «cul fruit, s'éteindra lui-môme au berceau. Est-ce que la Providence ae s'est pas montrée sévère également envers le maître qui, sur ce point, avait manifesté un fâcheux exemple?

C'est à l'amiral Duperré que la veuve de notre général a en secondes noces donné sa main.

Le roi et la reine de Wesiphalie vivaient dans l'intimité avec la famille Morio. Un violent incendie ayant dévasté la maison royale, toute la cour se réfugia chez le ministre de la guerre (1). Une marque de prédilection si éclatante, attira, dit-on, à celui qui en était l'objet, la jalousie des aulreB dignitaires de l'Etat.

L ue position si belle dans un royaume où après le souverain, il occupait le premier rang, ne faisait point perdre de vue a notre compatriote son pays natal : il aimait si ( liaiulemeitt son cher petit Chantelle, ainsi qu'il l'a exprimé avec tant de spontanéité dans plusieurs de ses lettres. Ce fut pour être plus à même de lui rendre des services qu'après la campagne de llauovre, il avait accepté le titre ^'électeur du département de f Allier.

Il avait bâti à l'entrée deRourgneuf, une jolie villa, où il venait se délasser de ses travaux diplomatiques et de ses fatigues militaires. C'était là, dans ce vaste salon, élevé sur l'emplacement du vieux manoir qui l'avait vu naître, qu'il se plaisait à réunir sus camarades d'enfance. Il leur parlait de ses campagnes, de ses nombreux voyages ; il faisait vibrer ces moU do gloire et de patrie qui ont tant de prestige pour une oreiHe française. Sa conversation était vive et animée, un laisser-aller de bonne compagnie en faisait le charme. Dans ses moments do gaîté, il improvisait de ces couplets où se peignait sa verve piquante. Très-souvent, il parlait, écrivait et dictait avec une aisance que I on ne pouvait s'empêcher d'admirer. Surtout il exigeait qu'une étiquette gênante fut bannie de ses salons. « Je ne suis ici ni général, ni ministre, disait-il, je suis tout simplement un compatriote, je suis votre ami. » Deux fois, il visita cette agréable maison de plaisance dont il avait fourni les plans et dirigé lui-même par écrit les travaux, une première fois à sou retour du siège de Girone; puis à l'occasion du baptême du roi de Komc. Mais reprenons le cours des événements.

Une modification avait eu lieu dans le ministère. Morio avait échangé le portefeuille de la guerre contre le grade de colonel- général des gardes du corps. C'était un poste de corifiauce qui ne pouvait être remis à des mains plus fidèles. Une grando fermentation régnait alors dans les divers cabinets de l'Europe. Initié à tous les secrets d'Etat, l'ex-premicr ministre fut chargé de plusieurs missions diplomatiques près des cours d'Allemagne : il s'en acquitta avec un sncrès qui dépassa toute* les espérances.

A la fin de 1808, Jérôme l'envoya à Naples complimenter son beau-frère Joachim Murât sur son avènement au trône (U.

Napoléon avait déclaré la guerre à l'Espagne, guerre impolitique, injuste, qui a été le tombeau des Français et le premier écueil de cet homme, jusque-là réputé invincible. Cette guerre marchait avec une lenteur désespérante. L'Empereur était venu eu personne stimuler le zèle de ses généraux. Morio n'était point sur ce théâtro. Un courrier lui est expédié, et il dut en toute hâte quitter Cassel et venir par de-là les Pyrénuées, à la tête d'une division Westphalienne (2).

Le siège de Girone lui est en partie confié. Là, il se montra supérieur à lui-même. 4X0» Les travaux que l'habile tacticien exécuta autour de cette place, l'une des plus fortes de l'Espagne, excitèrent les félicitations de Napoléon lui-même. Mais un autre dut recueillir les fruits de tant d'efforts. Pendant des mois entiers, l'intrépide et brave général, payant nuit et jour de sa personne, avait, sous ce ciel brûlant, contracté le germe d'une maladie des plus graves. Miné par une fièvre maligne, il vint à Montpellier réclamer les soins de la docte Faculté. L'air de Chantelle qui jadis avait rendu la santé à un guerrier célèbre (3), acheva la guérison de ce héros moderne.

Rentré en Westphalie, il vit ajouter à tousses titres une dignité qui dut singulièrement flatter son orgueil.

L'homme extraordinaire qui avait renouvelé la face de l'Europe, pour donner un nouvel éclat à son trône, avait, sur les débris de l'égalité républicaine, fondé une aristocratie qui aurait pour elle, sinon le privilège de la naissance, du moins le prestige de la gloire. Le roi de Westphalie suivait les mêmes errements.

Un titre dont on se montrait fort avare fut réservé au général Morio : en vertu d'une MO ordonnance, signée Jérôme Napoléon, il fut nommé comte de Marieuborn.

Le voilà maintenant l'émule des grands, le rival des puissants seigneurs: sa noblesse, il pouvait en être fier, il l'avait conquise au prix de son sang, sur tous les champs de bataille. L'étoilo des brave* brillait depuis longtemps sur cette poitrine où battaient de si nobles instincts: c'était la rémunération de nombreux et savants travaux, de services éclatants rendus à la patrie. Les souverains étrangers s'empressèrent eux-mêmes d'offrir leurs décorations à un homme si digne de les porter (4).

L'Empire, lui aussi, était parvenu à son plus haut degré de splendeur. Un jour, c'était le 20 mars 1811, toutes les cloches sonnaient vives et joyeuses, le canon retentissait avec un éclat inaccoutumé : c'était plus qu'un brillant fait d'armes où avait figuré la valeur française, c'était plus qu'une victoire. Le ciel venait d'accorder un héritier aux vœux du nouvel Alexandre.

il) Voir aux piiees justifiai lires.

|2) Discours du ministre de La justice.

(31 l.e connétable de Bourbon.

|l) E n voir le détail à tn fm de lu \olkc.

4»rii mi 11 fut splendide, il fut solennel le baptême du roi de Rome !!! Monarques, grands dignitaires étaient de toutes parts accourus à Paris : c'était à qui endurerait le berceau de cet enfant qui portait les destinées de l'Europe.

Le comte de Marienboni accompagna son souverain, et logea, avec sa cour, au palais des Tuileries. Napoléon, ivre de bonheur, parcourait les groupes, et disait à chacun de ces paroles qui électrisaient les âmes et savaient lui gagner les cœurs.

Quand il fut en face de notre compatriote : • Général, lui dit-il, avec âme, nous avons besoin de vous en France, vous ne retournerez plus en Westphalie. »

Jérôme réclama : — Celui que vous voulez m'enlever, Sire, est un de mes plus fidèles serviteurs, un de mes plus sages conseillers. — Hé bien! reprit le radieux empereur, ce n'est qu'un prêt momentané que je vous fais là, mon frère ; et il fit un salut gracieux au général Morio.

Gémk, car c'est un nom que nous aimons à lui conserver, vint un instant à Cbantellc, conter à ses amis la manière dont il avait été accueilli à la cour. Il voulut dans cette circonstance être le tuteur et le parrain de plusieurs membres de sa famille, heureux de trouver dans le favori d'un roi, un parent si bon, un protecteur si généreux, si dévoué.

Triomphe, noble enfant de Chantcllc, qu'aurais-tu maintenant à désirer? Tous les vœux ont été accomplis, Ion ambition est satisfaite. Il ne manque à ton bonheur qu'un rejeton à qui tu pourras transmettre et tes biens et tes titres : liieutôt tu seras père. Une épouse adon e t'attend àCassel, va auprès d'elle, au sein de ta nouvelle famille, au milieu d'un peuple dont lu es l'idole et presque le souverain. Va jouira ton aise de tanl d'honneurs et de prospérité.

Mais qu'ai-je dit? hélas! l'écueil est près du port, au pied du rocher radieux est l'abîme, le ciel le plus pur couve souvent les plus effroyables temples

Le comte de Marienborn, par une dernière faveur, avait été nommé à une charge qu'il ambitionnait depuis longtemps, celle do Grand-Ecuycr do la couronne. Il la remplissait avec scrupule : clairvoyant et consciencieux, rien ne pouvait tromper sa vigilance, rien n'échappait à ses soins,

Le 2-i décembre 1811, à midi, il s'était rendu dans les écuries du roi, pour inspecter 400 chevaux qu'il avait reçus des divers points de l'Allemagne, deux de ses amis l'arc* > rn i ia " liaient.

Ia veille, il avait renvoyé pour cause d'inconduite, un maréchal-feriand, dont le nom semble là une véritable ironie : il s'appelait Lksac.c ; cet homme dont l'ivrognerie était le moindre défaut, avait promis mille fois de se corriger. Et son bienfaiteur lui avait toujours accordé son pardon, mais la patience a un terme. Son emploi lui avait été définitivement retiré. Morio l'aperçoit, malgré sa défense, revenu à un poste dont il avait été jugé indigne et lui eu adresse des reproches. Lesage ne répond rien, saisit traltieuscment un pistolet qu' il tenait caché sous ses vêtements, et au moment où le

(ïrand-Ecuyer allait sortir, le lui décharge à bout-portant au milieu des reins. — Jv suis mort! s'écrie le général, en tombant entre les bras de ses ami». Ah! pourquoi un boulet de canon ne m'a-t-il pas eitijtorti sur un champ de bataille .Mes balles lui avaient fracassé l'épine dorsale et s'éuiieiit arrêtées dans la poitrine.

Au milieu du désordre, l'assassin était parvenu à s'échapper ; mais poursuis i par les gardes, il « était précipité dans un étang ; et, plutôt que de se livrer aux mains de la justice, il voulait rester là enseveli avec sou crime. On l'empêcha de parachever sou suicide. — Je n'ai jjoint de complices, répétait-il, fui voulu me venger, je suif content ! Il racontait avec un cynisme effrayant, que, depuis quelque temps déjà, il avait conçu son infernal projet. Un jour entre autres qu'il avait vu le général, accompagné de sa jeune épouse, entrer dans les ateliers d'un peintre de la cour, il s'arma d'un stylet et v int se blottir derrière la porte par où son ennemi devait sortir. I.<- (Îrand-Ecuyer posa longtemps : le portrait qu'on lui préparait, était destiné anv galeries royales. La comtesse se retira la première, et passa près du traître, sans l'apercevoir. Celui-ci attendit encore : il resta 7 heures entières, caché dans s<m obscur réduit. Enfin, ne voyant point reparaître celui dont il avait juré la mort, il s imagina qu'une autre issue l'avait ramené à son hôtel. —J'ai manqué mon coup ce i c jour là. B'écriait-il avec un regret satanique ; si j eusse patienté quelques instants, jil'aurais poiipiardi' dans le corridor et tout aurait été dit. . .

Jugé |wr une commission militaire, ce vil meurtrier fut exécuté sur la grande place «le Cassel, au milieu des malédictions delà foule.

Morio survécut 30 heures à ses blessures. Comme Bavard, il voulut mourir en chrétien, puis il écrivit ses dernières dispositions, et de sa voix éteinte, consolait luimême ses amis. Enfin, le mercredi, jour de Noël, à 4 heures du soir, il expiraau milieu dos plus horribles douleurs (1), en prononçant le nom de fhanlelle : c'était là qu'il désirait finii ses jours, citait là qu'il voulait venir dormir près de ses pères : mais le ciel en avait décidé autrement, et la terre étrangère reçut ses cendres comme aussi son dernier soupir.

La nouvelle d'un si tragique événement répandit la consternation dans la ville de l'.assel ; toutes les boutiques se fermèrent à l'instant en signe de deuil. Le roi lui-même donna des larmes à son ancien ministre qu'il avait toujours aimé comme un frère. Il voulut qu'on rendit à ses restes les mêmes honneurs qu'à un membre de la famille royale. Au reste, laissons parler le Moniteur Weslphalien, feuille officielle d« gouvernement :

Cassel, le » dwernbre «811.

« Après demain, 31 du cotiraut, auront lieu les obsèques de S. Exc. le général de diusimi, «ommanileur Morio, coiuic de Marienborn, Grand-Ecuycr de la couronne, etc

(ti MuHitwr ÏVestphalim «tu undred» 27 décembre (SU : — Moniteur vttircrsd de VEm\>irr. du mardi 7 janvier 1813.

• Le funeste attentat qui a mis mis fin aux jours de ce grand ottîeicr, a répandu la consternation dans cotte capitale.

« Il a été frappé a la fleur de Page, a l'instant où il se voyait revêtu des hautes dignités par lesquelles son souverain avait daigné honorer ses services, et lorsqu'il n'avait plus que la noble ambition de dévouer toute sa vie a la reconnaissance.

« Prêt à se séparer d'une épouse chérie qui allait le rendre père, arraché loat-a-coup aux douceurs de la fortune et des grandeurs, il a supporté le* tourments de l'agonie et les approches de la mort, avec un courage digne d'admiration; sa bouche, comme si elle eut du en être souillée, n'a point proféré une seule fois le nom de son assassin.

« LL. MM. ont pris la part la plus sincère à ce triste événement; la certitude de leur illustres regrets, le deuil de sa famille, de ses amis, de ses subordonnés, et les secourt tuprime* de ta religion ont rempli de consolation ses derniers moments...

« Le scélérat, auteur de cette catastrophe, dont on ne peut expliquer le crime qu'en l'attribuan t h In démence la plus inouïe, attend dans les prisons son jnstc châtiment.

« Sa Majesté voulant donner une marque de son affection pour la mémoire de son Grand- Ecuyer. vient de nommer ses officiers d'ordonnance ,

« Le baron de Hessberg, son aide-de-camp, ot lo capilaino Prospcr Morio, son frère. »

On voit combien était profond, combien était sincère l'attachement, voué de bonne heure dans les camps, puis continué à la cour, du roi Jérôme envers l'un des plus braves officiers de l'armée française

Mais lo moment qui devait voiler aux larmes de ses nombreux amis les restes d'un homme si bon, si généreux, était enfin arrivé.

Laissons encore une fois parler le Moniteur :

« Conformément aux ordres de S. M. le roi, cl par les soins de LL. EE. les ministres d'intérieur et de la guerre ,

. Aujourd'hui, 3l décembre, onl eu lieu les funérailles do S. Exc. le général de division, comte Morio

« Dès sept heures du matin, an coup de canon tiré d'heure en heure, annonça cette cérémonie funèbre, et les derniers honneurs rendus à la mémoire du général. A onic heures, le cortège se réunit dans l'Hôtel de S. Exc, le poêle fut porté jusqu'à la porte extérieure par LL. EE. et S. A. le prince de Philipolal , Igrand-Chamblellan ; le comte de Wcllingerode, capitaine-général de gardes; le comte de Hardenbcrg, Grand- Veneur; et le comte de Bochol*. Grand-Maltre de* cérémonies.

La garnison commandée par M. le général de division baron d'Ochs, salua le cercueil par un* 1 salve de niousqueterie.

Le cortège se rendit a pied a l'église catholique dans l'ordre suivant : Un corps de cavalerie ;

Le tribunal de première instance, la justice criminelle, la cour d'appel, les chambres de*

Cassel, 31 décembre 181t.

comptes ;

Lo maire et ses adjoints, le préfet du département; Les présidents des sections du conseil d'Etal;

S. Exc. M. le gouverneur de Cassel, le chef de l'état-major-général ; les adjudants et autres ofiiciersd'étai-major;

Les commandeurs de l'ordre de la couronne de Wostphalie ; LL. EE. les ministres et les grands officiers ;

Le clergé catholique avec des cierges allumés ;

Le corps déposé sur un char funèbre, que suivait un cheval do bataille, sellé et caparaçonné de noir, conduit par deux lieutenants de la Selle; La famille du défunt, les pages, les officiers des écuries ;

Les amis du défunt, ses gens en livrée, portant des flambeaux allumés, les voitures de deuil, etc., etc.

A l'entrée de l'église, le poêle fut porté par les grands-officiers nommés plus haut, et leçons déposé sur un catafalque.

Âpres les prières accoutumées, le cortège se remit en marche et se rendit au lieu de la sépulture.

Dès détachements de troupes de la garde et do celle de la garnison, marchèrent en tète du convoi, au son d'une musique funèbre, drapeaux garnis de çrépes, tambours drapés, armes renversées.

Au moment où les restes du général furent confiés a la tombe, S. Exc. le ministre de In justice prononça le discours suivant :

• Ce champ, consacre à lu mort, arrosé de larmes et si fécond en douleurs, est aujourd'hui témoin d'unr affhclion qui passe la plupart de celles qu'on a coutume d'y répandre : ce n'est point un vieillard i\\tc nous venons y déposer après qu'il s'est endormi au terme de sa carrière ; ce n'est point un homme atteint au milieu de sa course par la maladie qni n'épargne aucun âge ; c'est la victime d'un crime ulrocc, frappée dans les plus beaux jours de sa vie, cl prés du moment où une épouse adorée allait lui donner un enfant, (fuit si désiré de leurs vœux et de leur tendresse.

■> Hélas! tandis que ses amis et même les indifférents déploraient un événement si cruel, M. le cointe Morio, demeurait étranger aux sentiments que son malheur taisait généralement éprouver. Il envisageait d'un œil calme la mort qu'on venait de lancer dans son sein :

• Il n'exprimait que le seul regret de ne pas périr au champ d'honneur, cl de se voir arracher lesmojens ■ l'y servir le roi dont il était l'un des serviteurs les plus anciens rl les plus zélés.

• Il repoussait en souriant, les espérances que l'amitié, qui cherchait k s'abuser elle-même, s'empressait de lui offrir. — Je ne crains pas la mort , répondait-il, et il se liAuiit de la prévenir, eu traçant de sa propre main ses dernières dispositions, avec la mémo fermeté qu'il aurait écrit une lettre de félicilation à l'un de ses amis.

'■ Je sais que l'habitude et le devoir des militaires est de mépriser la vie, et qu'ils l'échangent, sans bésiier. eontre un trépas glorieux-, les lauriers du champ de bataille cachent ce que la mort a dehideux, et l'honneur l'embellit de ses prestiges.

' Mais une mort obscure, les douleurs, la séparation de tout ce qu'on a de cher, sans aucune compcnsilion, il est plus rare do les supporter avec coustanec; ce courage qu'aucun motif auxiliaire ne seconde, appartient à un Ime élevée par ses propres forces, et que le malheur ne peut abattre.

« Cependant, dans quelle suite de succès et de prospérité» il se voyait, & peine dans sa quariintcimiéuio année, si inopinément et si injustement arrêté.

. Destiné d'abord & l'artillerie, il atail fait trois campagnes dans ce corps, lorsque ses rapports «t« le général Bocaaica développèrent son goût et ses talent» pour le génie où il passa eu 4Î1X>, cl devint un des ofliciers les plus distingués. Il avait commandé successivement cette arme à Corfou, en Toscane, dans le midi de l'Italie et à Un noue. Diverses reconnaissances militaires qui préparèrent la cumpasne de l'un vin.

lui avaient été confiées sur le Rhin, les frontières de l'Ancienne Westphalie, In Suisse et l'Italie. Depuis sa sortie de l'éeole, en 1703, il n'avait pas cessé d'être en activité. Déjà décore de la croix d'ofûeier de la Légion-d'honneur. il avait reçu, après la bataille d'Aoslerliu, la croix de commandeur de l'ordre du mérite militaire de Bavière, qui lui fut transmise par une lettre flatteuse du prince vico-eonnetabte de l'Empire. A U fin de la campagne de Prusse, l'Empereur l'avait envoyé en Silésie, auprès du roi; il fut dès-lors inséparablement attaché à la personne de Su Majesté.

« On lui doit d'avoir organisé dans le royaume le ministère de la guerre, la conscription et les premiers éléments de celle armée qui, par son instruction, sa discipline et sa tenue s'efforce de monter le titre de siwir cadctle de 1 armée française.

« Il avait conduit en Espagne une division Weslphaliennc et Ukeommandail au siège do Cirone, lorsque la convalescence d'une maladie mortelle le força de revenir à Casscl.

. • S. M. lui conféra la charge de Grand-Ecuyer, lui confia ses grandes écuries; et e'esl parce qu'a portait dans son service une sage économie et une attention journalière, qu'un scélérat l'a frappé.

. Il avait pourtant a l'égard de ses inférieurs celle douceur, cette facilité, qui le faisaient aimer dans la société, et auxquelles il joignait, avec l'instruction d'un militaire élevé dans les écoles de l'artillerie et du génie, les agréments d'un amateur de la banne littérature et d'un homme d'esprit.

« Honoré de» bontés et de la faveur du roi, commindeurde son ordre, Grand-Cordon de celui de I Kléptianl, au sciu d'une famille que son utiion et ses vertus domestiques distinguent aulunt que son rang, il n'avait, ainsi qu'il le disait lui-même, plus rien à désirer :

. Oh 1 fatalité; oh ! instabilité des choses humaines! est-ce donc parce qu'il était au comble du bonheur . qu'il dcvail en élit) précipité de celle manière ?

" Au moins, et c'est l'idée dominante a laquelle ce triste événement Minino toujours, au m jins l'occasion île développer son inAlo caractère, ne lui a pas été ravie. Il n'a pus eu le bonheur de mourir comme il l'aurait voulu sur lu cluimp de bataille, il a porté sur son lit de douleur le courage du plus bravo soldat qui i: * pire les armes i la main , et sa mort qui augmente par son genre les regrets de sa perte, fournil en mém e temps un des plus beaux Irait» de ton éloge. »

Chacun, ajoute la feuille officielle, ressentait l'émotion prolonde dont l'orateur était pénétré , les regards restaient attachés sur ce .cercueil, terme fatal des grandeurs humaines. Les larmes, dernier tribut de l'amitié, coulaient an souvenir du citoyen vertueux, moissonné au milieu de sa carrière, du guerrier tombé, non au champ d'honneur qu'il parcourut avec gloire, mais sous les coups «l'un ingrat et lâche assassin. On se rappelait les regrets du monarque exprimés plusieurs fois auprès du lit du mourant, le désespoir d'une jeune veuve, sur le point de devenir mère, le deuil d'une famille éploree.

Le bruit prolongé de l'artillerie a interrompu pour la dernière fois le silence de celte lugubrv solennité, et la tombe s'est reformée. ...

C'est le cimetière militaire de la Hesse-Casscl qui possède aujourd'hui les dépouilles mortelles du général Morio.

Son mausolée, noble et simple comme sa vie, est un marbre blanc, orné d'insignes guerriers, mêlés à des emblèmes religieux. La pierre qui recouvre ses restes porte cette épitapltc qui résume la carrière de cet homme, trop tôt ravi à la gloire :

Kl

IlEI-OSE

JOSENI-UNTOINE HOMO ,

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