‹ Histoire de ChantelleChapitre 15 sur 104 · DE LA BASSE COIR · texte numérisé non relu

DE LA BASSE COIR

<> Du donjon vous entres dans la basse-cour qui a cent toises de longueur et dans icelle soni plusieures petites maisons appartenant tant au capitaine du chaslcau qu'a quel(|iies autres et d'advantaige y sont greniers et caves et niagazins tant d'artillerie, poudre, armes, que les bled/, vius et chairs sallécs et légumes pour lu fourniture de la place. »

PMEl'RË DE CHAMELLE.

« Au bout de la basse court, nu septentrion, y a un prieuré de l'ordre de saint Augustin deppendant de la prevoste d'Esvo en Combraille lequel est de très ancienne fondation et structure estant fondé d'un prieur huit religieux chapelains deux novices et un preltre ou « lcn laïq et vault de revenue toutes charges paiéesexepté les deximes de dix huit cent a deux mille livres. Et tout joignant est le beau et grand logis prieural fort magnifique et suffisant pour y loger le roy ou le prince. Il y avait au-dessus du dict prieuré un autre beau logis bas édifié par Madame Anne de France duchesse de Bourbonnois , bien accommodé de plusieurs belles chambres basses saltegarde-robbes cabinets caves greniers et autres offices auqur) logis la dicte dame se soullait tenir comme en lieu de force et d'assurance la plus grande partie de ses trésors et précieuses bagues mais par succession de temps a faultc d'habitation et d'eniretcncroent de couverture est tellement miné cl desmoly qu'il est a présent inhabitable Tout le circuit de cette basse court et du donjon regardant le tnidy , l'orient et le septentrion est encloz est environné de grosses et fortes murailles de pierre tres-durc et de plusieurs belles tours cl aussi de portai fort supperbe à voir. Le tout faicl el fortilié du temps de Pierre deuxiesme du nom et sixième duc de Dourbonuois et de madame Anne de France sa femme ainsi qu'il se voit par leurs chiffres el devises qui sont entaillées audevanl du portail et lours el le long des courtines. Vray est que l'occident qui est un pmffond et espouvantable précipice de rocher au fond duquel avec un bruyant cours en forme de serpent, s'escoule le fleuve ou plustoul le torrent de Rouble très dangereux quand il se déborde n'est enceint que de ces vielles et caducques murailles et tout le long d'icellc vallée soubz la forteresse la. rivière faict mculdrc plusieui* moulins tant à bled qu'a tannerie. .. (I)

l\ ) Jk-uriplù.R ginfrulr du tlvthr d<' Jfcniiloww»*, faite on ISftG. par Nicolay, ps.e. 79. Manuscrit oripinsl. .Nous «levons A l'obligeance de M. Chauucl , archiviste de la ville de Moulin*, la coniuiunicalinn de cr prmetix aulnpraplie, par lui découvert a la bibliothèque Mazariiie, SIC S. Avant lui on n'avait pu se servir que de copies parfois incoliircnirs.

Maintenant, après trois siècles de distance, nous allons nous aussi faire une excursion sur ce théâtre tout palpitant de souvenirs et d'émouvantes traditions, et comparer le présent avec ce qui existait autrefois.

Sur cette butte appelée Motte à Bourbon, couverte maintenant d'arbustas et de décombres, s'élevait le donjon (1), citadelle puissante, garantie par un large fossé et cinq tour» immenses, toutes couronnées de créneaux et armées d'assommoirs et de mâchicoulis. Une seule était carrée, les quatre autres avaient la forme cylindrique. La première, située au front de la place, s'appelait tour Saint-Pierre : dam icelle estait r attelier à fondre et à faire /" artillerie. Aujourd'hui des fleurs croissent sur cet arsenal de mort et de destruction (2). La deuxième était celle de Sainte-Anne; une écurie, disons le mot, s'élève sur ses débris. Lne pacifique maison bourgeoise a remplacé , quelques pas plus loin, la tour de Sainte-Suzanne (<)). La tour carrée était la quatrième; elle était située au nord, coupant en deux la presqu'île. Une oubliette, très-excellente cave aujourd'hui, en marque la base.

Jusqu'ici, nous n'avons point trouvé l'escalier qui montait à la citadelle. C était, pour ainsi dire, la elef de tout l'édiGce : aussi l'avait-on relégué dans un endroit secret ot tout-à-fait sur le bord du précipice. Avant d'y arriver, il fallait franchir le ponl-levis et passer sous le feu de quatre forts redoutables. Là également était l'hôtel de Monseigneur le duc , dans la position la plus forte , comme aussi la plus pittoresque (4). Enfin , la tour Verne oui commandait aux courtines . à la campaigneet à lamllêe, complétait l'enceinte: trois ou quatre misérables baraques couvrent son emplacement , comme pour insulter aux restes déchus de tant de grandeur. Cette dernière tour rappelle une famille qui a joué un rôle à Chamelle. Nos princes donnaient volontiers à leurs constructions militaires les nom* des braves qui devaient en être les défenseurs. A Souvigny, certains forts portaient les litres des principaux seigneurs du Bourbonnais : les Cadior, les Bressolles, etc.

Au pied de cette tour est le puits Henri, large et profond à faire peur. I n soldat hongrois, prisonnier sous la première République, l'a découvert et lui a prêté son nom ( 1 ). Ce malheureux logeait sous les masses, qu'il démolissait chaque jour et vendait pour se procurer du paiu. C'est inimaginable tout ce que cet homme a détruit ; il a bien justifié le vers du poète : Labor omnia vincit. Ce puits est aujourd'hui soigneusement fermé; ce n'est qu'en tremblant qu'on vous montre son immense orifice, qui est resté

1 1 1 Suivre le jilan de»eri|itif que nou< publions ici.

|2j t.f jardin de M. Garnaud.

1,3) A M- Bonnelon, notaire.

«) A M. IjmoUc.

f">| Il i'itppdail Prccr Henri.

voilé durant trois cents ans, et no s'est ouvert que pour engloutir une victime. Voici le fait :

C'était par une belle matinée «le printemps. Le soleil rougissait à peine l'Orient, le rossignol chantait clans les fossés du château; le violier, qui se plaît parmi ces décombres, relevait sa tète humide et exhalait son parfum vers le ciel ; tout s'éveillait dans la nature, tout semblait renaître à la vie. Une jeune femme, pâle, égarée, se

présente seule dans ces lieux sauvages. Des peines de cœur agitaient son âme

Lu malheureuse roulait dans son esprit une pensée de suicide Trois fois, on la vit

s'agenouiller sur le bord du gouffre, et trois fois elle revient sur ses pas, calme , et regardant le ciel. Enfin, sou mauvais génie l'emporte, elle retourne au puits fatal, ne se met plus en prières, et, dans son désespoir, so précipite dans cet insolite et froid tombeau. Longtemps, depuis ce jour, oh n'a osé approcher de cet endroit sinistre : on disait qu'on entendait une voix plaintive murmurer au fond des eaux , qu'on voyait, chaque soir, un blanc fantôme errer a l'entour du puits et s'accroupir en ricanant sur la margelle.

Des fouilles considérables ont été, de tout temps, pratiquées dans ces ruines. Une tradition, vivaee dans le pays, prétend que les trésors du connétable y sont restés enfouis. Que de cupidités mises en jeu, mais qui n'ont eu pour résultat, jusqu'ici, que la découverte de quelques objets d'art : un casque à la Néron, ayant appartenu au proscrit Bourbon; une cuirasse, une têtière de cheval, portant 6ur un cartouche le chiffre I .ï39 ; des éperons, des fauchards, des lances damasquinées ! Ces divers objets, eu acier bruni, sont surchargés d'ornementations dorées, au type de la Renaissance, tels que lyres, cornes d'abondance, soleils, vases, vignes courantes, armures du XVI* siècle. L'on a également exhumé des boulets de différent calibre, un assez grand nombre de monnaies, de la poterie, trois clefs singulièrement ouvragées, un couvert d'argent d'une façon toute particulière, la fourchette est un trident, la cuiller, arrondie comme une lous -se, a le manche presque pointu ; enfin un plateau de cuivre, doublé d'argent.

Le plateau trouvé dans les ruines de Chantelle a servi à éclaircir un point, jusque-là contesté parmi les savants, l'antiquité du doublage en cuivre avec des feuilles d'argent. On connaissait bien les monnaies fourrées, mais on ignorait si jamais ce système avait reçu de plus larges applications. Les savants abbés Le blond et hlongez, membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, ont présenté un rapport ( 1 ), dans lequel ils démontrent que le vase de Chantelle est dû incontestablement à l'un des ouvriers grecs dont les Romains se servaient aux plus beaux jours de leur gloire. Les ornements sont jetés à profusion sur le métal ; ce sont des figures

|l) Le H jum 475».

mythologiques : Pan, Cérès, Bacchus, des Faunes et des Bacchantes, des animaux fantastiques: le griffon, la panthère, la monture du vieux Silène; des attlributs relatifs aux fêtes champêtres et aux jeux scéniques, tels que : le thyrse, la flûte droite et courbée, nombre d'ornements variés, tous traités de relief. Quelle était la destinée de ce beau travail? Il devait, scion les antiquaires, servir à recevoir des fruits, et figurer sur la table des grands qui gouvernaient alors la ville de Chantelle. L'Académie des sciences, par l'organe de l'illustre M. Baumé. a confirmé toutes les observations de ce rapport, qui a été consigné dans le Joitrnal de Paris (I).

Nous avons dit que Chantelle, jusqu'au milieu du IIP siècle, était restée livrée au culte des idoles : qui sait si ce vase, chargé do religieux emblèmes, n'a point d'abord paru sur les autels des divinités chères aux vainqueurs du monde? Quoiqu'il en soit, ces différents morceaux se voient, à Gannat, dans le Musée de M. Giat , chez M. Artaud de Buchepot, au presbytère de Chantelle, et surtout dans le cabinet de M. Compagnon, architecte du chemin de fer du Centre, qui se propose d'en faire don au Musée de Moulins.

Noire église renferme aussi quelques objets provenant de la chapelle des ducs de Bourbon : un petit christ trilobé, coutenant du bois de la vraie croix , apporté par eux des croisades; tous les connaisseurs vantent le fini de son exécution, l'n christ byzantin, d'un style fort archaïque ; il est vêtu d'un jupon aux plis d'azur ; deux perles forment la prunelle des yeux, les bras sont fortement étendus, les deux piedR sur la même ligne, mais non croises ; le front est paré d'une sorte de couronne ducale. On sait qu'avant le XIII* siècle, le Christ et la Vierge étaient toujours couroimés royalement ; après cette époque, la Vierge fut nimbée, et la tète du Sauveur ne parut plus qu'entourée d'épines.

Notre trésor contient encore un petit reliquaire émaillé du XI* siècle. Sur la façade se voit le martyre d'un saint : deux bourreaux tiennent, l'un une épée, l'autre une bâche. Dans l'un des angles est l'autel du sacrifice ; mais le généreux confesseur refuse d'immoler aux dieux. Plus haut, c'est l'apothéose du saint martyr, que deux anges élèvent dans les cieux. Aux pignons, le saint, placé dans sa niche, la tète entourée d'une auréole lumineuse, est exposé à la vénération des fidèles. Toutes ces figures respirent la grâce et le mysticisme des siècles de foi (2).

Revenons au point d'où nous sommes partis. Du haut de ce mamelon où je vous ai laissé, se déroule autour de vous un panorama magnifique : d'un côté, la ville avec ses dômes et ses flèches, qui lui donnent un aspect oriental ; de l'autre, le prieuré, grave et imposante physionomie, qui vous détache de la terre et vous reporte vers le

<l> Lellrc de M. le Sage, V 229, du samedi tiHout 478».

(ït Description cl d« s tn publié* dans les TaUetlts archéologiques, par M. llyp. Duraud. anliik<Me de U ville de Moulins.

ciel. A gauche, la Bouble, autrefois dédiée à Jupiter, qui se tord et gronde sur son lit de granit ; à droite, un vrai paysage de la Suisse. N'oubliez pas que cette montagne, sur laquelle vous êtes perché , est toute faite de main d'homme, toute creusée de citernes, toute traversée de canoniéres soubz termines, de galeries de telle largueur et hauteur, que deux hommes d'armes pouvaient entrer jusques au bout et tout d cheval, la fonce sur la cuisse, garnie partout d'oubliettes et de casemates béantes. Mais l'oubliette contient le vin généreux qui croit quelques mètres au-dessus ; l'amandier fleurit dans la casemate, le genêt se balance là où l'arquebusier veillait fièrement à la garde de son très-redoulé seigneur.

Quel est au-dessous de nous cet amas de briques et de tuiles romaines, de pans de murailles et de pierres amoncelées ? C'est la place où s'exerçaient les soldats du prince, où venaient, sous l'œil des dames, jouter les paladins et les chevaliers. Son nom lui a été conservé ; seulement , il a été légèrement défiguré par le paysan chantelois, qui l'appelle, dans son idiomo accentué, le Carrousel (1). Trois murailles soutenaient les terres de ce monticule, et formaient trois terrasses étagées. Le petit pâtre de Chantellc, qui conduit son troupeau sur ces pentes rapides, ne se doute point que jadis, là, parmi ces ronces et ces groseillers sauvages, de vaillants spadassins, la lance au poing et la visière baissée, caracollaient sur de brillants palefrois , au cri mille fois répité : Mon Dieu l mon Roi! ma Dame ? Moutons paisibles, paissez sur ces débris des temps chevaleresques; blauc cerisier, élève ton panache au-dessus de ces ruines ; bise glaciale, souille sur tous ces vieux souvenirs d'amour et de poésie

Ce jardin qui domine le carrousel, ce jardin tracé avec tant de goût par les Génovéfains, mais où croissent prosaïquement aujourd'hui le chanvre et la luzerne, contenait autrefois les arsenaux, les appartements du commandant de place , toutes les munitions nécessaires à l'armement et au ravitaillement de la forteresse. La garenne de Madame, vous ne vous en douteriez guèro maintenant, car il n'y reste plus un seul arbuste, se voyait dans le milieu. C'est là, sous ces abris verdoyants, qu'aimait à venir rêver la noble fille de Louis XI, au bruit saccadé de la Bouble, aux doux chants du rossignol.

lié ! n'est-ce pas sous nos pieds qu'était autrefois une serre dont un roi ne dédaigna pas les débris, où se conservaient, au fort de l'hiver, des plantes exotiques, des fleurs sans nombre, les végétaux les plus variés. Dernièrement, nous visitions l'orangerie de Versailles. A la tige de l'un de ces odorants arbustes, nous remarquâmes, non sans quelque surprise, cette étiquette : Grand Connétable, Grand Bourbon. Mû par un sentiment de curiosité bien naturelle, nous parcourûmes le petit livret offert aux voyageurs, et nous y lûmes la biographie suivante :

ttl QniSIM limier cl Jandard.

« En 1431, Léonnr do Castillc, femme de Charles III, roi de Navarre, ayant mange une bigarade, sorte do petite orange d'une saveur acide et un peu aiuèrc, la trouva si bonne, qu'elle sema dans un polies cinq pépins que contenait ce fruit. Ces semences levèrent; comme l'oranger n'était pas commun en Navarre, et que d'ailleurs la main par laquelle ces pépins avaient été confiés a la terre n'était pas celle d'un jardinier ordinaire, les cinq jeunes arbres devinrent l'objet d'uu soin particulier. Ils ne furent pas séparés, et furent cultives a Pampelune, alors capitale du royaume de Navarre, jusqu'en 1499. A cette époque, Catherine, sœur de Gaston de Foyx, et femme de Jean III, roi de Navarre, envoya en présent, à Anne de Bretagne, épouse du roi de France, Louis XII, une caisse contenant cinq orangers, comme un objet rare et précieux, en indiquant leur origine. Ce furent les premiers qui entrèrent en France. Celle caisse, avec ses arbres, devint ensuite la propriété du connétable de Bourbon . qui l'amena en son chtUrau de Chamelle en Bourbonnais, château d'où il partit, en 1523, pour passer en Italie et y porter les armes contre la France.

« Par suite de cette trahison, ses biens furent confisqués, et les duchés de Bourbonnais et de Chatcllcrault, qui formaient l'apanage du connétable, furent réunis, en 1531, à la couronne de France. A celte époque, François I* r fit venir cet oranger de Chantelle pour orner son manoir de Fontainebleau, et, dans l'inventaire des biens confisqués du connétable, figure, par un article particulier, un oranger «ur cinq branches venant de Pampelune. Or, ces cinq branches étaient, ainsi qu'on peut le constater aujourd'hui, les cinq pieds primitifs, qui s'étaient soudés en se greffant par approche. Trois branches, unies entièrement, ont fini par ne former qu'un tronc commun ; mais les deux autres, greffées seulement au collet de la racine, pourraient encore maintenant Cire détachées pour former deux arbres séparés. Cet oranger fut catalogué a Fontainebleau sous le nom de Grand-Connétable.

« Lorsque Louis XIV eut achevé Versailles, et terminé la magnifique orangerie que nous admirons encore, il fit venir les orangers des autres résidences royales. Le Grand-ConnétabU fut apporté en 1684, et l'on ajouta à ce nom celui de Grand-Bourbon, désignation que cet arbre porte encore au moment où nous écrivons; mais, ce qu'il y a de singulier, c'est que, en 1684, le Grand-Conwtable fut alors confié aux soins d'un jardinier, nommé Lemoine, et depuis ce jour, il fut cultivé par des Lemoine, qui se succédèrent de pére en fils jusqu'en 1833, où le dernier, n'ayant pas d'enfant maie, prit sa retraite. Ce dernier Lemoine est mort à Versailles en 1846. Voila donc un arbre âgé de 43î ans, et qui, pendant 150 années de sa longue existence, a été soigné par la même famille. »

Ainsi, le Nestor de* orangers de Versailles, et l'on pourrait peut-être dire le doyen des végétaux en France, a fait longtemps l'ornement de Chantelle, a brillé, si je puis ni'exprimer ainsi, aux jours de sa jeunesse, dans les splendides jardins qui, jadis, paraient si bien notre château princier.

Descendons de ce riche observatoire où tant de souvenirs pénibles nous sont venus à l'âme, pour aller visiter'le couvent; peut-être le Seigneur y aura-t-il conservé un reste de chaleur et de vie ! Traversons le jardin où étaient, avons-nous dit, les arsenaux et les appartements du commandant de place.

Cette tour, adossée au chœur de l'Eglise, était un lieu de repos, une sorte de belvédère. Vous remarquerez aux voûtes et à la muraille des monogrammes et des

entrelacs» avec cette inscription latine et française bien des fois répétée : semper dilif/e. temper ama, aimez sans cesse, aimez toujours.

Ce chemin étroit qui vous conduit au prieuré des Génovéfains, était une courtine fortiûée. Dans ces retraites où s'embusquaient les archers, nos religieux, à l'humeur moins guerroyante , avaient établi dos sièges pour deviser ou prier plus à leur aise.

Vous voilà maintenant sous le cloître, vous ne savez ce qui doit d'abord fixer vos regards. Ces voûtes élancées, ces nervures élégantes, ces armoiries qui s'épanouissent, comme des soleils au firmament, ces piliers fasciculés, ces cariatides grimaçantes et cet escalier féerique, et ce luxe de ciselure qui décore partout les portes, les croisées, les chapiteaux.

Au milieu de ce riche travail, de ce style flamboyant, dernier reflet du XV* siècle vous vous croyez un instant transporté dans la cathédrale de Moulins ; il n'y a là rien de bien surprenant, c'est la même main qui a élevé ces doux monuments.

Outre la donnée qu'ont pu nous fournir la tradition ou l'histoire, une circonstance heureuse nous a fait découvrir la date certaine de la reconstruction de nos bâtiments claustraux.

L'Armoriai d" Auvergne, Rourèonnois et Forets (1), dressé au milieu du XV siècle, parle de messirc Jacques de Mareschal, prieur de Chantelle. Or, les armes de ce religieux se voient partout au-dessus des portes, aux voûtes du cloître et dans la plupart des salles. C'est donc sous son administration, c'est-à-dire de H4I à 1-180, qu'a été reprise sur de nouvelles bases la demeure des Génovéfains. Ses armes sont trois étoiles de sable posées 2 et I, sur champ d'or. Quelquefois un bâton prieural d'or est mis en pal derrière l'écu; quelquefois aussi, le soleil ardent adopté par Charles VII et que l'on retrouve sur certaines monnaies de Louis XI, sert à ce même écu de lambrequin.

I*e rez- do-chaussée seul, toutefois, a été construit par le prieur de Mareschal : ce qui le prouve, c'est qu'un autre genre d'armoiries se montre dans le haut : un champ d'or à la bande d'azur. Tel était l'écu de Pierre de La Porte qui vivait de H80 à 1 Ô20. Ce prieur a dû , sur la fin de la carrière de messire de Mareschal , partager le pouvoir avec lui : d'abord, dans certains actes, il prend le titre d'administrateur perpétuel de la maison de Saint-Vincent ; en outre, dans l'une des salles supérieures, son écu est parti fie Mareschal auquel il cède la place d'honneur. A mesure que l'édifice s'élève, la bande d'azur devient Beule reine et maîtresse.

Lne très-curieuse particularité se remarque dans une des chambres latérales du premier étage : aux clefs des voûtes ornées de très-riches nervures, on voit d'abord les étoiles, puis les soleils ardents ; puis enfin l'écu à la bande s'étale au milieu de la cheminée.

(1i Manuscrit *ur |i:n<}ictiini > iirand in-\" , <lrw4 par Cuillaurae Revcl, héraut d'arme» du roi flmrli-* VII. Ua.l.t.Uhvpio lin^ruU , ci.llcet. C.igniC-rcs, u- 289.

L'auteur du Voyage pittoresque a mal vu, quand il a cru reconnaître l'écusson d'Anne de France au prieuré de Chantelle. Ce ne sont point des fleura de lis, mai» des étoiles, comme aussi aucune fleur de lis n'a jamais accompagné la bande attribuée au prieur de La Porte.

Un mot sur ces trois statues, reléguées dans un coin du cloître, et qui attendent un lieu mieux en harmonie avec l'idée qu'elles représentent.

Le 17 février 1845, des manouvriers déblayaient la sacristie neuve. Tout-à-coup de blanches et graves figures se montrent sous la pioche qu'ils remuent à grands bras. Ils crurent un instant à des revenants ; c'étaient trois saints personnages en effet, enfouis là depuis longtemps et qui reparaissaient à la lumière : saint Pierre , sainte Anne et sainte Suzanne. A quelle époque et pour quel motif les avait-on fait disparaître de la sorte? Etait-ce pour les soustraire à la fureur des calvinistes qui sont venus dévaster Chantelle? Cette opinion parut vraisemblable d'abord; mais bientôt une chronique s'éveilla et prononça même le nom d'un prieur qui, vers le milieu du siècle dernier, entreprit de restaurer son Eglise. Jugeant ces trois morceaux par trop mutilés, le religieux architecte, moins que nous amateur de l'antique, les mit tout bonnement en terro pour s'en débarrasser. Mais il mourut dans le courant de l'année, et même la chroniquo observe que ce fut en punition rf avoir enterré /es saints. Et il faut avouer qu'il l'avait bien mérité, car ces statues ont une valeur réelle.

La première, et incontestablement la plus belle, est dédiée à sainte Anne, patronne de la duchesse. Il y a dans le front de cette mère, préparant la jeune vierge à ses sublimes destinées, quelque chose de divin ; elle médite un mystère ; la petite CHe placée à ses pieds a la figure la plus suave qu'il soit possible de rêver.

Saint Pierre a une pose noble. C'est bien là vraiment le prince des apôtres, convertissant trois mille hommes à sa première prédication. Une légende enroulée dans la bordure de son manteau a exercé la sagacité de nos archéologues. Ce sont des caractères orientaux selon les uns, un simple ornement selon les autres. Cette dernière interprétation semble plus vraie.

La troisième statue, consacrée à sainte Suzanne, a le type tarlare, le front est ceint d'un turban ; mais le costume est du XV» siècle. La chaîne attachée à la ceinture a, selon nous, une double signification : c'était une parure du temps, c'est aussi l'emblème de ces liens avec lesquels les juges pervers traînèrent la chaste épouse devant le peuple de Babylone ; mais elle a mis sa confiance en Dieu, le livre de la loi qu'elle tient entre les mains sera sa sauvegarde et son bouclier.

Ces trois morceaux, malheureusement détériorés, sont dignes de la haute et puissante princesse qui lésa fait sculpter en l'honneur des saints dont elle, son mari Pierre II et sa fille Suzanne portaient les noms.

L'intérieur de cette maison est loin de répondre à l'extérieur. Il semble que l'artiste ait voulu étaler au grand jour toutes ses merveilles et rivaliser pour ainsi dire avec

Dieu. Cependant, toutes les pièces du rez-de-chaussée offrent un coup d ceil grandiose : le premier salon est plus vasto et mieux voûté que la pltijiart de nos églises ; au milieu de l'embrasure des fenêtres on remarque des cabinets et des voies dérobées. La salle capitulaire est continue; au trumeau de la cheminée se montre le cœur enflammé, pieuse armoirie de la noble congrégation. En face est le cachet du monastère : un bâton prieural au milieu de deux palmes, accosté en chef de deux fleurs de lis. La salle à manger a des fresques grossières, représentant les quatre saisons et divers paysages. Ce prieuré existe dans un étal de conservation parfaite. Nicolaï le jugeait digne de lopcr le roi. Au XIX e siècle, on serait, que je sache, un peu moins accommodant.

Paraissez sur la terrasse. Quelle surprise! un véritable amphithéâtre romain, un

cirque immense, bâti par la nature Les arbres et les rochers qui p lintent ça et là,

sont les spectateurs; la cascade qui retentit à nos pieds, c'est la voix du tigre qui rugit dans sa cage ; vous êtes, vous, cet empereur romain, qui va d'un geste disposer de la vie ou de la mort des gladiateurs : César, te morituri militant. Les combats nautiques et les jeux sanglants vont commencer.

Mais quel délire s'est emparé do mon imagination? La loi d'amour n'est-ellc |>as venue adoucir les hommes et les choses? Le Christ n'a-l-il pas renouvelé la face de la terre? Arrière donc les idées barbares 1 vivent les siècles de foi ! vive le moyeu-âge ! C'est bien lui qui m'apparait là tout entier avec ses sites pittoresques, ses créations poétiques et ses mille souvenirs, qui me remplissent le cœur et m'élèvent l'imagination.

Le prieuré s'appuyait au nord-est sur une tour colossale, appelée tour de Notre-Dame. Nicolaï en parle sans préciser au juste sa position ; mais, comme à cause de sa grande étendue, il ne la comprend point dans le circuit du château, ce ne peut être qu'elle évidemment. Bâtie sur des proportions effrayantes, elle a, à sa base, 75 pieds de diamètre, en maçonnerie massive; une compagnie d'hommes d'armes pouvait, à son aise , manœuvrer sur la plate-forme. Elle englobait une tour primitive du temps, peut-être, de Pépin-le-Bref. On remarque aisément que toute cette partie repose sur d'antiques constructions.

Cette tour prodigieuse, dont les débris couvrent au loin la montagne et forcent la rivière à détourner son cours, a conservé pour ainsi dire sa redoutable et native destination, malgré la jolie collection d'œillets, de renoncules et de géranium que la nouvelle châtelaine (I) a semés et cultive avec tant de goût le long de ses courtines, dans les meurtrières et sur les créneaux. Il y a quelques années, trois fragments de cet édifice, qui, depuis des siècles, gisaient là comme de vieux témoins de la vengeance de François I", ont glissé à la suite de longues pluies d'hiver, et occasionné

H) Madame de DauUnrd.

plusieurs désastres. On avait pratiqué, bous ces masses superjiosées, des caves, dea remises, des écuries; tout a été littéralement broyé. Le moulin était sur le point d'fttrc culbuté lui-même, lorsque le propriétaire prit le parti de faire sauter avec la poudre ces énormes débris qui, du reste, obstruaient totalement le passage.

Sans nul doute, artiste inspiré, qui aimez les riches paysages et les conceptions grandioses, vous désirez emporter un souvenir de ma royale résidence; hé bien! franchissez ce vieux pont de bois jeté au-dessous de nous dans cette gorge profonde, et allez vous placer, à mi-cote, sur ce sentier pierreux qui se déroule, comme un serpent, avant d'arriver au sommet de la montagne. Un jour, du moins c'est mon rêve à moi, et j'avoue que je ne mourrai point content si je ne le vois se réaliser ; un jour, dis-je, un pont en fil de fer, hardi comme celui de Fribourg, unira ces deux

rives gigantesques (1 ), et le voyageur se détournera pour venir l'admirer. Un jour

Mais laissons là ce ton prophétique, et revenons une fois encore rêver sous ce vieux cloître, si harmonieux, si riche ; venez-y rêver le soir, surtout quand la lune, pâle, glissant sous les vieilles arcades, imprime à tous les objets une vie fantastique. L'ombre des piliers, qui se reflète sur la muraille, n'est-ce point quelque fantôme, quelque vieux Génovéfain se rendant à l'office des ténèbres, ou bien venant méditer sur la tombe d'un frère nouvellement décédé? car tout dans ces b'eux porte à la mélancolie.

Entre le cloître et l'église était le cimetière Le ciel et la terre, la vie et la

mort, quelle matière aux réflexions sérieuses! Les deux cadrdns tracés sur le mur vous rappellent aussi que l'homme ici-bas n'est qu'une ombre; que le temps, c'est l'éternité. La cloche elle-même du portier, au millésime de 1700, fait entendre un son lugubre; elle a pour toute légendo les 2-i lettres do l'alphabet, image des sentiments que la cloche exprime diversement à l'âme. Enfin, pour pénétrer dans le monastère, vos mains sont obligées de faire mouvoir la tête ciselée d'un religieux, qui reste là, cloué à la porte, comme pour vous imprimer le respect.

H. Louis Batissinr pense que la partie du vieux cloître qui conduit à l'église est un reste de la première fondation, et doit remonter à ÎJ36. Nous ne pouvons admettre une semblablo hypothèse : au X e siècle, les fûts des colonnes étaient beaucoup moins élevés, les tailloirs moins bien travaillés; et puis, il y a adx chapiteaux des ornements d'une époque évidemment plus récente, des croix de Malte et grecques, des fleurs de lis ouvertes, des coquilles de pèlerin. Ce n'est, selon nous, qu'une construction provisoire : les pierres d'attente indiquent assez que deux ailes latérales devaient relier le prieuré à l'église.

(I) Un pont csl indispensable, puisque la liçne n» 22 venant de Bourges à Vichy el pn<«atit par Bourbon, Le Monlot el Clianltlle, n <•!<• attopke par Imlmin.slranon.

L'escalier à vis, d'une hardiesse et d'une élégance remarquées par tous les visiteurs, conduit dans les cellules de» religieux.

La charpente est également un chef-d'œuvre. Les chevrons, en bois vive, d'un seul jet , ont près de 50 pieds d'élévation. C'est une véritable foret, plantée dans les combles, avec symétrie, avec une solidité qui a défié tous les orages. Sur ce roc isolé, où tous les vents semblent se donner rendez-vous, souvent on a vu des fragments entiers de toiture soulevés et emportés dans les airs : mais, semblables à la carfaie d'un vaisseau renversé, ces diverses pièces, liées entr'elles, ont toujours bravement résisté aux efforts de la tempête. Elles sont en bois de châlaigner; l'araignée n'y suspend jamais sa toile. Durant l'été, les hirondelles et les martinets, voltigeant par milliers à l'entour du vieil édifice eu lançant leurs cris aigus au-dessus de l'abîme, viennent dans ces combles abandonnés chercher asile.

Il n'est point jusqu'à la cave elle-même, qui n'ait une physionomie monumentale. Avec sa voûte démesurément large et élevée, soutenue çà et là par d'épaisses nervures, on dirait une église souterraine, une vaste crypte, comme on en trouve dans nos cathédrales.

Devant le cloître, se trouve une citerne à écho, toujours abondamment pourvue ; les eaux pluviales tombent à larges nappes, du haut des toits aigus, dans ce vaste réservoir creusé dans le granit. Plus de cent mille litres d'une eau excellente y sont facilement contenus.

Cette petite porte, si admirablement sculptée, qui fait pendant à l'escalier en escargot vous conduira dans les étages supérieurs et, si vous le voulez, dans la cour du logis prieurial qui renferme aussi quelques beautés, l'eut-être feriez-vous un anachronisme, en lisant cette inscription gravée sur l'imposte de la tour carrée :

XAEvru ta fxhx. iass

c'est-a-dirc difficiles sont les bonnes choses; si je ne me hâtais de vous avertir (pie c'est une pierre rapportée, le propriétaire ayant, il y a quelques années, voulu donner un escalier indépendant à la gendarmerie qui a logé quelque temps dans une aile de son château. Cette partie ainsi que le reste de l'édifice est de la fin du XV* siècle.

Sur la muraille longitudinale du jardin, on remarque au contraire une inscription latine qui se produit parfois sur les monnaies romaines :

V1RTVS VISITA FORTIOR.

L'Union fait la force, devise adoptée plus tard par la République française.

Nous avons dit plus haut que Madame la Régente s'était bâti, dans lo voisinage du prieuré, un logis-bas indépendant du château, où elle résidait avec ses dames, où elle tenait en réserve ses bijoux et ses tn-sors.

Ici, M. de Coifficr a commis, selon nous, deux erreurs : d'abord, il fait occuper ce logement par le Connétable (1) ; c'était le garde-meuble de Madame Anne de France ; Nicolaï le dit en toutes lettres. Un ancien plan dressé par les chanoine» réguliers, nous montre les appartements de Monseigneur le duc dans l'enceinte même du donjon. Le même M. de Coiflier place, dans le jardin, le manoir de la duchesse. II y avait là déjà des magasins, une basse-cour, des maisons appartenant au capitaine et à plusieurs particuliers de la ville. L'espace aurait manqué pour recevoir une habitation princière. L'avocat Peiguc a éludé la difficulté, en disant que ces ruines sont aujourd'hui méconnaissables ;2).

Quant à nous qui, depuis dix ans, explorons ces lieux, qui les savons pour ainsi dire par coeur, nous croyons pouvoir affirmer que la demeure en question était placée à l'extrémité du cours, tout près des bâtiments qui précèdent l'entrée du monastère.

Qu'on lise attentivement le passage de Nicolaï, on verra qu'il procède par gradation.. Il décrit d'abord le donjon, puis l'arsenal et le séjour du capitaine; vient ensuite le prieuré. Le loyisbas, édifié par Anne de France, a son tour immédiatement après. H était donc réellement situé à l'endroit que nous indiquons, sur ce point si délicieux de la vallée, adossé à ces courtines et à ces forts qui montraient avec tant de complaisance les armoiries et les devises de notre royale princesse et de son noble époux.

Mais, A vanité des choses d'iei-bas ! Déjà, quand parut Nicolaï, ce confortable et splcndide édifice où étaient mis en dépôt le» joyaux de la fille de Louis XI, n'était plus habitable, faute <T entretènement de la couverture et par suite des ravages du temps. Il n'y reste plus une seule pierre aujourd'hui, le souvenir en est même totalement effacé dans toute une population, si tenace gardienne pourtant des moindres particularités qui intéressent son histoire. Nous ajouterons enfin, pour clore notre observation, que le fidèle et scrupuleux géographe envoyé par Charles IX à Chantelle, après avoir successivement exploré tout ce qu'avait d'important notre chût eau, du midi nu septentrion, se croit obligé de parler de ces vieilles et caducques murailles. servant de bonle\ard à l'occident et dominant ce profond et espouvantable précipice de rocher au fond dw/uel avec un bruyant cours en forme de serpent, s'escou/e le fleuve ou plutôt le torrent de la Double. Le tableau est exact et complet. Comme on vient de le voir, tout a été retracé dans l'ordre voulu, rien n'a été oublié. On retrouve encore sous la forteresso les moulins à blé et les tanneries de nos anciens ducs. Toutefois l'industrie moderne envahit chaque jour la vallée féodale. Déjà une carderio et une filature de laine font mouvoir leurs cylindres et leurs fuseaux au pied des tours gothiques. C'est le vieux monde cédant partout le pas aux idées nouvelles.

i\\ llist. il» Bi.w'. rtHiiu, lom. XI, pag. f3.

i't) hiiHri-iw vir ChantelMe-Chaleau. pa?. 1\.

Chose assez difficile h concevoir, mais justifiée par onze chartes conservées aux archives impériales (1), la basse-cour du château et l'avenue du prieuré étaient encombrées d'une multitude de petits édiûces appartenant à des particuliers. L'une de ces constructions n'était qu'un mauvais appentis, obstruant la grande salle du château (2). Anne de lkaujeu fit l'acquisition de toutes ces maisons, cours et aisements d'icelles. Les actes sont do 1503 à 1514. Lorsqu'elle était absente, elle se faisait représenter par Gilbert de Chovigny, écuyer, seigneur de Blot (3).

Parmi tous ces propriétaires, si mal avisés, nous remarquons trois prêtres qualifiés du titre d'hommes discrets et vénérables (4), un Jean de Sénat (5), Pierre de Mareschal, écuyer seigneur de Fourchault (6), et Gilbert de Bichepot, seigneur de la terre qui porte ce nom (7). L'ancien presbytère, lui aussi, se trouvait indûment dans la seigneuriale enceinte. Jugé indispensable aux fortifications du château, la propriété en fut immédiatement transportée à qui de droit, moyennant le prix et coût de 270 livres tournois (8) et une vigne de hveonteuance de 6 œuvres, située au terroir de Chan telle, vers le chemin tendant de fOrme du Bergier à l'église de Saint Nicolas (9). Cette vigne s'est appelée depuis la vigne de (a Cure (10).

Anne de Bcaujcu, créatrice jwur ainsi dire de notre ville, avait donné les noms de sa famille aux trois forts qui précédaient l'avenue de son manoir. Elle voulut que la tour assise à l'un des angles portât le nom de sou gendre, ce fier connétable dont l'épée faisait resplendir au loin la gloire de sa maison. Ainsi la lourC/iaifes, sentinelle placée à l'entrée du ravin (11), rendait inviolable la retraite qu'Anne de Beaujcu s'était choisie, tandis qu'à l'extrémité opposée, la forteresse, dédiée à Notre-Dame, sorte de tour do David d'où jtenduient mille boucliers, couvrait de son ombre bénie et le monastère et le château tout entier. Heureuse pensée de placer ainsi sous les auspices de la religion les plus humbles comme les plus gigantesques travaux !

Lorsqu'après l'arrêt du parlement, rendu le 27 juillet 1527, fut démantelé le palais de Chantelle, par respect pour le prieuré des Génovéfains, les trois tours qui

(2) Charte* consenties par Anne de Beaujeu el Guidtard Bonnet le 7 *eplcinbre 1311, P 13GB, C 251.

(3) Acte pas»! le 7 septembre 1514. P «56, C ï45.

(4) Mesure Jean Aubert, Micbel Filleul et Pierre Tueron, cure de Chareil. p 1336 et 2C3. On vqit dans IVglise de Chareil une inscription lumulairc fort curieuse do ce Pierre TUcron.

(5) Charte du -15 novembre 1503. P 1350. Ck 246.

|«) Chartes du 47 novembre 4307. P 4336. Cli 2M5 et 271. I") Voir le plan superficiel du château.

(81 Acte du 28 mai 4493, Ch. 240 et 242

(9) Du 24 octobre de la même année. C 244.

(10) \u-dessous de la croit de Saint Biaise, derrière l'hôpital.

(H) Celait la poterne unique par où, des rochers de Dcucuillc, on pouvait aborder au château.

l'appuyaient au nord avaient été conservées. Mais le cardinal de Richelieu, jugeant ce point susceptible do servir encore de houlcvard à la révolte, chargea Monseigneur d'Argenson, intendant de la province d'Auvergne, d'en raser les derniers forts jusque dans leurs fondements (1). François Mansarcl et Antoine Marmion en furent les entrepreneurs (2). Nous avons encore des descendants de cet Antoine Marmion. La démolition de la tour Charles, minée la première, excita la plus vive opposition de la part des Jésuites, propriétaires de l'usine située immédiatement au-dessous (.1). Réclamation pareille fut bientôt soulevée, relativement à la tour de Notre-Dame, qui menaçait plus perpendiculaircuicut encore le Moulin des Pierres (4). Quant à la tour du milieu (5) , il avait été résolu qu'elle resterait intacte. On la voit encore aujourd'hui, avec sa toiture conique et sa jolie tourelle en encorbellement. M. d'Argenson, devant qui fut présentée la requête, décida que la sape serait faite et les pilotis placés de manière à reporter loin des susdits établissements la ruine des tours et des murailles. Mais les religieux ne se contentèrent pas de ces paroles; appréciation fut faite de tous leurs batimenta, au prix total de 3,600 francs, dont les adjudicataires et Monseigneur l'intendant furent déclarés responsables (6). Les bons Pères furent bien avisés : la tour Charles ferma hermétiquement l'étroit sentier par où les mulets pouvaient remonter en ville; la tour Notre-Dame écrasa la maison du meunier des Pierres, encombra les écluses et flt partout les plus horribles dégâts. On peut en juger par ces fragments, véritables blocs erratiques, qui sont restés étages sur la côte, ou se dressent verticalement au milieu de la rivière. L'habitation que le meunier s'est fait depuis construire est adossée à l'une de ces masses, qui a roulé dans la prairie. Cette lourde et vieille ruine s'harmonise, tant bien que mal, avec les murailles légères qui forment le reste de l'enceinte.

Sur l'emplacement de la tour Charles, et près du garde-meuble de la Régente, les Génovéfains élevèrent, en 1 702, un cuvage et un pressoir pour y faire le vin des dixmes. Ils se servirent, pour cela, des matériaux de l'ancien qui était au coin de leur jardin, à droite en allant au prieuré, et qui masquait la vue de l'église (7). Le vin de la dîmerie sacrée n'arrive plus au pressoir monacal ; la tour du connétable est

(t) Lettres pulrnle» du Louis XIII, données à Snint-Gerliuiiri-i-n-Luïc, au mois de décembre IA33.

(21 Inventaire raisonné, png. 210 et 2-H.

l3i Le grand moulin et la mailleric a écorce y aliénant.

(*| Compoisc d'un moulin 4 deux tournants, d une maillerie à chanvre, de la maison du meunier et autres

I'.) On l'a surnommée Umr tit In Maritm, d'une bonne vieille uni l'a longtemps habitée. II.) Im. ruwwmé, p. 210 cl îtt. — Procrt-verbal dresse par devaul M* Jean Collin, assesseur à Chamelle. k 28 avril 1633.

)7| Inv roi», art. procès entre les (.inûvi fdins et les Jésuites. — Plan du château et du prieuré.

depuis longtemps au niveau du sol. Ainsi passent ou se modifient les prérogatives et les institutions humaines.

Allons nous reposer maintenant sous ces arbres qui contrastent si agréablement, par leur verdure, avec les ruines noircies du castel et les rochers qui se dressent parallèlement. Ce cours est l'ouvrage de nos bons Génovéfains. Aussitôt après la démolition du manoir du connétable, des particuliers avaient élevé dans cet endroit deux rangées de maisonnettes: on en comptait jusqu'à douze (1). Elles appartenaient à des familles dont quelques noms sont connus encore dans la localité. C'était sous les voûtes du cours qu'étaient les écuries de la cavalerie du prince. Des voies dérobées conduisaient les chevaux à la rivière et permettaient, A la nécessité d'un siège, de faire secrètes sorties (2). L'un do ces souterrains a été déblayé jusqu'à une certaine profondeur(3); il a douze à quinze pieds de haut sur autant de large. Chose singulière! il est intercepté, de distance en distance, tous les cinq mètres environ, par une muraille transversale, plus ou moius épaisse. Eslnie pour en solidifier les arcades? est-ce le connétable qui, traqué dans sa forteresse, a barré ce passage pour obvier à une surprise ? Ou ne peut guère expliquer autrement ce travail, fait à la liâtc , sans art ni méthode. Ces galeries font le tour du château. On en voit les meurtrières, les hases et les gargouilles, donnant sur toutes les cotes. Elles pouvaient servir, non-seulement de chemin de ronde, mais encore de logement aux soldats. Les voûtes atteignent, en certains endroits, une épaisseur excessive: l'une d'elles, force naguère pour utiliser les eaux d'une citerne, a près de 7 mètres en moellons de granit, noyés dans la chaux i i). Ce profond réservoir, appelé citerne de Saint-Pierre, était d'une ressource précieuse pour tous les besoins de la place. L'eau en est très-claire ; une légère pellicule surnagea la surface; des joncs et autres herbes marécageuses croissent sur les bords-, des myriades de grenouilles, établies là depuis des siècles font, le soir, parvenir jusqu'à l'extérieur une musique assez semblable au râle des mourants. Une autre pécherio, découverte dans le milieu de la Motte-à-Bourùon (5). par le soldat infatigable dont nous avons parlé , fut également trouvée remplie de grenouilles. Aucune communication n'existant avec le dehors, ces petits animaux y étaient donc restés enfermés depuis I j27. l-a citerne de Saint-Pierre ne subit aucune des variations de l'air extérieur ; aussi, pendant l'hiver, les femmes viennent y laver leur linge. Une

[h Voir le pUu ivirolru du clisUeau.

(2l Mcolal.

|3) A M. Grenier Pierre.

i4| A M. Garnuud If»; A M Umollc

porte murée se reflète dans les eaux: là, dit-on, sont cachés le» trésors du connétable. Les dernières paroles du fugitif sont encore ici présentes à la mémoire de tous :

• ne Clianlelle, bon» habitants,

Yoas marcherez sur l'or et sur l'argent. • ())

Quoi qu'il en puisse être et des trésors et des adieux du connétable, tous les chemins couverte du château venaient aboutir aux appartements de Monseigneur le duc (2). Du milieu d'une tour partaient sept galeries qui se distribuaient ensuite dans les divers quartiers de la place. Des ébouletnents, des destinations privées données à ces obscurs réduits, empêchent de les parcourir aussi librement qu'on lv voudrait. Le plus souvent, le flambeau qui sert à vous guider s'éteint entre vos doigts, et vous vous arrêtez tout court, de peur de rencontrer là votre propre tombeau. A la hâte, sortons de ces méphitiques et ténébreuses retraites , et remontons respirer à notre aise sur le cours des Génovéfains.

Il n'y a pas longtemps qu'ont été construits les parapets qui servent de balustrade à cet imposante! dangereux préau, qui s'élève à plus de 200 pieds au-dessus du lit do la rivière. Nombre d'accidents y sont arrivés; tout le monde vous racontera la chute tragique de deux Génovéfains (3), dont l'un étranger, venait de loin visiter son frère qui était prieur.

C'était le 29 août 1783, jour de la décollation de Saint-Jean-Baptiste. 11 pleuvait, la nuit était obscure. Tous deux cheminaient avec confiance, lorsque tout-à-coup le terrain manque sous leurs pieds. Ils tombaient sur les rochers et roulaient dans le ravin. Le pauvre frôre, venu de loiu, fut tué sur le coup; son compagnon en fut quitte pour la peur : un large parapluie qu'il tenait déployé au-dessus de sa tôle lui avait servi de parachute.

(1) Les malins, il est vrai, ne manquent jamais d'ajouter ce quatrain attribué au même duc ; maUd avance, pour notre part, noua déclarons a'j accorder pas h moindre créance. C'eut une odieuse méchanceté . prêtée gratuitement à l'un de no» prince* qui savait trop-bien apprécier sa chéro et bounc ville de* boni* Je la Double :

. Adieu ChanU'Itc et tca muraille»

Qui n'enferment que de la canaille !

Il faudrait cent mille chandelles

Pour trouver un bonnets homme d«n» Clianlelle. •

>w habitants ont victorieusement rétorqué cet injurieux couplet, par ce quatrain, applicable à toute localité qui pourrait s'oublier a leur endroit :

. Et toi. X.... pays voiiin.

Qui u>* peuplé que de coquin*.

Si lu valais la corde a peudre.

On te verrait monter plutôt que descendre "' -

i2j ,\ l'angle du jardin de M. I.aroolle. Voir le Han du chalcau.

13) Par U brcehe, alors ouverte a l'exlrcmilc du cours. presque au-dessus de la cardenc et liUlurc de

Avant de quitter ce» lieux que peuplant tant do souvenirs , ombre de notre valeureux counétible, je vou* évoque du milieu de ces ruines. Que votre imposant château se dresse un instant devant nous avec sa triple enceinte , ses remparts et ses tour», ses larges fossés, ses herses, ses créneaux, ses mâchicoulis, et tous ces guerriers qui depuis trop longtemps reposent dans leur gloire ! Oh ! qu'il est beau mon Chantelle, avec ses palais et ses princes, et cette cour brillanto qui le fait rivaliser avec la ville des rois !

Mais illusion, vain rêve que tout cela I Il n'est plus ce héros qui imprimait à

ces lieux et sa vie et son âme. 11 est là couché & mes pieds le fier donjon du connétable. Aurait-il voulu survivre au maître puissant qui avait projeté tant de gloire sur son front? Le lierre s'attache aux parois de ses vieilles murailles, comme pour les défendre et les protéger. La mousse et le lichen lui prêtent leurs manteaux et leur* fourrures ; mais devant l'action du temps tout devient inutile. Chaque jour détache quelque parcelle, arrache quelques lambeaux au colosse. Le lézard et la chauve-souris habitent seuls ces palais déserts, la brise passe en se jouant sur les squelettes déjà vermoulus de ses tourelles aux allures jadis si coquettes , si aériennes; et le soir, le hibou jette aux échos son cri lugubre , et le bruit monotone", incessant de la ISoublc endort, endort à toujours le géant couché dans son suaire

Le nombre des touristes qui chaque année visitent Chantelle est considérable. A l'aspect de ces ruines parlantes, de ces gigantesques constructions qui sont encore ça et là debout, à la vue de cette nature si pittoresque, plus d'un album se couvre de riches dessins, plus d'une m use s'échauffe et s'enflamme. Nous ne immivods laisser dans l'oubli un chant inspiré à l'un de ces aimables visiteurs, M. Martin d'Angers, que distinguent d'ailleurs plusieurs remarquables compositions Ivriques.

Salut i loi, beau pays de f.lia nulle !

Salut, débris de l'antique cite.

Cloître, château, donjon, vieille tourelle,

[lignes des chant» de In postérité !

J'aime le» roc» et U Bouhle limpide.

El te* moulins qui blanchissent ses eaux :

Kl ce sentier tortueux el rapide

Tout ombragé de noyer» el d'ormeaux.

O peintre voyageur, Viens admirer Chnnli Ile ; Pour l'œil observateur Sa nature est si I

Je crois ravoir les bords de la Sioule Aux peupliers s'elsnvanl jusqu'au ciel ; Kl sur leur tétc, & la Tondre qui roule.

Je reconnaU le bras de l'Eternel !

Sur les coteaux, le granit fend la terre, Sous mille aspects il se montre à nie» veux -, Vers les ravins, un vieux mur solitaire S'etoonc eucor d'avoir roulé près d'eux.

O peintre, etc., etc.

I a, tout est beau, majestueux, sublime.

Les souvenirs se dressent devant vous;

lin connétable est souillé d'un grand crime.

II m apparaît comme un spectre à genoux !

Je vois Itourhon s'enfujuul en rebelle,

Sa félonie a révolte - mes sens;

Il meurt i Rome, il régnait a Chantelle;

l.e ciel se rit de l'orgueil des puissants!

O peintre, ele , etc.

Princes si ûers, chevaliers, nobles dames, Brillante cour du palais de Bennjeu, Plus de tournoi», de lances, d'oriflamme», De vo* hochets le temps s'est fuit un jeu !

Ces vieux créneaux, ces «paisses murailles Et ces archers, vrais géants indomptés, Ces noirs donjons, plus forts que ces batailles, François premier les a-t-il respectés?

0 peintre, etc , etc.

Pourtant, on voit debout cl sans ruines tu temple saint, riche de souvenirs :

Mais plus de chants, plus de pompes divines; Le vandalisme étoulFc les soupirs I

Génovéfains, l'honneur de ces beaux lieux ?

Yesl-cc pas vous, ombres mystérieuses Qu'on voit errer sous les cloîtres pieux ?

O peintre, etc., etc.

Adieu Chantelle, adieu terre adorée.

Sites charmants, débris pleins de grandeur 1 C'est a regret que ma musc cplurée Quitte un sentier connu de la valeur :

Ces lieux, jadis benis par la pnvru, Heureux pav» de saints et de héros.

Que visita Sidoine Apollinaire, Mais dont Pépin détruisît les châteaux...

O peintre voyageur.

Viens admirer Chamelle ; Pour l isil observateur Sa nature est si belle!

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