‹ Histoire de ChantelleChapitre 17 sur 104 · GÉNOVÉFAINS · texte numérisé non relu

GÉNOVÉFAINS

ORIGINE DES CHANOINES BtCl.TIF.HS — UEUHS CONSTITUTIONS. - HMIUII DE LEUR 00916» PHIHTV. — CIIARWU l-AT, BERCEAU DES GENOVtFAINS. - POUBOUOI LES RELIGIEUX ABANDONNENT CET ENDROIT ET VIENNENT SE HEHGIE11 DANS L'ENCEINTE DU DONJON. — LE MONASTERE DE SAINT - VINCENT , RECONNU DE FONDATION DUCALE — PRIEURS ET AHCIIIPHETIIES. — ILS PERMETTENT DE BATIR L'ÉGLISE DE SAINT-NICOLAS. — CONTESTATIONS QU F-N RESULTENT. — ARCHAMRAUD IX FAIT IN LEGS A SON CHAPELAIN DE CHANTBU.E —

ALIENATION DU DOMAINE DU MOYIIAT — ANNEXION DU PRIEURE DE SAINT-VINCENT AU COLLÈGE DES JESUITES DE MOULINS. - LE PRIEUR DE I.OYNES. — ABOUTION DE L'ORDRE DES GÉNOVÉFAINS. - APRÈS UNE INTERRUPTION Dt SOIXANTE ANS, ILS SONT REMPLACÉS A CIIANTKLLE PAR LES BENEDICTINES DE PftADLNES. — NOMENCLATURE DES ANCIENS PRIEURS ET ARCIIIPRKTRCS.

nimiNs ordres religieux ont, sur l'antiquité de leur furi'lalion, des prétentions qu'il serait difficile d'établir. 11 n'en est pas de môme des chanoines réguliers, plus connus à Chantelle sous le nom de Génovéfains : leur origine , selon de graves autorités , remonte au berceau même du christianisme , Ordo canonicus ab apostolis , m monte Sion, exordium sumpsit. Les apôtres, à Jérusalem, vivaient en commun avec les disciples ordonnés par eux ; de là, cette pieuse phalange se répandait, se multipliait pour annoncer /« bonne nouvelle.

Les chrétientés naissantes imitèrent un genre de vie si conforme à l'esprit du di\in maître. Les persécutions toutefois vinrent souvent désorganiser cette société des premiers pasteurs d'avec leurs ministres subalternes. La paix rendue à l'Eglise , saint Augustin, évêque d'Hyppone , s'inspirant des traditions apostoliques, réunit dans sa demeure tous ses clercs, diacres, sous-diacres, prêtres, et leur donna ces Constitutions

qui ont été pour tant de congrégations des deux sexes une source de religieuse perfection ; cum ipsis vivere atpi , dit ce grand évèque , xecundùm reytihtm ajmstohrum (1).

La désappropriation et la vie en commun étaient le* deux l»ses de cette règle canoniale (2).

Clovis, premier roi chrétien, à la prière de Clotilde son épouse, fonda, vers l'an :'» 1 1 , la célèbre abbaye où fut enterrée sainte Geneviève. Il y plaça des clercs qui vivaient en commun sub canonicâ rcligione (3). Favorisée par le monarque, cette communauté acquit en fort peu de temps un lustre et un développement remarquables.

C'est au commencement du X* siècle, ainsi que nous l'avons dit plus haut, qu'une députation de ce royal chapitre reçut l'investiture du prieuré de Cbanlelle. Une brochure récente (-i) a prétendu que des Bénédictins avaient d'abord ivsidé parmi nous. Il en est de cette assertion comme de ce passage d'un manuscrit ancien (.">) qui parle des chartreux de Chantclle. Ici, c'est une erreur de copiste ; là. une opinion particulière que rien ne justifie. Notre ville n'a jamais possédé ni chartreux, ni bénédictins : l'histoire et la tradition sont formelles à cet égard. La inaisoii-mt-re était un instant déchue de sa faveur native. Des religieux de saint Victor vinrent, en 1 1 18. y porter la règle pure de saint Augustin (6;, cotte règle modèle qui plus tard fut adoptée par tous les chanoines (7). Cette aggrégation nous explique pourquoi saint Victor a toujours été en honneur au prieuré de Chantclle, el pourquoi la châsse de ce soldat martyr marchait la première à notre procession des saintes reliques.

La pieuse institution de Clovis qui avait établi une succursale sur les bords de la bouble su/ier fluvium Bubulœ (8J, a subi uno dernière réforme en 1 G 1 9, par les soins du cardinal de la Rochefoucauld, évèque de Scnlis (!)). Ce sage prélat . élu abbé eutnmeiidatairc de Sainte Gencvievo-du-Mont, tira du monastère de Saint-Vincent, fixé dans sj» ville épiscopale, treize des plus fervents disciples, en tète desquels figurait le vénérable père Faurc (10). Los religieux de cette nouvelle observance s'appelèrent dès lors chanoines réguliers de la Congrégation de France , vulgairement de sainte

<l> (\mftu. 0.

i2| Monattûon AuQvstiniattum, par Nicolas Crusenius; - EncUritlion Je 'ittis S patris Awjntlini, par Willibroti Dfiseticrl; — Le père Tbomassm, Discipl. Ecd't., I. part. Iiv. I, ch. 40 (3f Çhnrtu Hulxrti, in archivi» altbatiœ tancta timovcfœ; — HtchirchtX sur Parit, |»r Jaillol. [i\ Notice sur ChantttMt-CKiteau, par J -B. Peigne, avocat.

I5t Nicolal ; «o|.ie déposée k ta biblioUièquc de Moulins ; plusieurs erreurs de noms et rie lieux y «trtt iMdtnlrs

B,,llc J'Kupine IV ; — Hitt. des onlrrs mmasti't rWtVj. et «uhïuir., par Hrtyol. I. Il, pa*. 378 et «li. . 17; Conc. d'Aix-la-Chapelle, an MG; — Conc. de l-alrnn, an. 41 Si». |8> Cfl//. Chrirt. I. Il, p«({. 36 If i Bulle dl rbain IV.

HO, Vie ,0, j ><?rf F<rore, Paris. KM.

Geneviève. Toile est la filiation de celle communauté qui a si longtemps résidé à Chante! le et qui devint , en quelques années , la plus nombreuse de toutes les eorporntions (I). Elle comptait à la fin du XVII* siècle plus de cent monastères J2). Cet ordre, se recrutant en grande partie parmi les pluB illustres familles de France, a donné des prélats distingués à l'Eglise (3). Ses membres ne parv inrent jamais pourtant à celte réputation de haut savoir qui forme l'auréole dos Jésuites et des Bénédictins, l'our être juste, toutefois, nous dirons que, de temps immémorial, l'un des chanceliers de l'Université était pris dans son sein. L'un d'eux, le père Jean Fronteau, a dressé la bibliothèque de Sainte-Geneviève qui, en 1711, contenait déjà soixante-mille volumes et un cabinet très-curieux. Le père Lallcmant qui succéda & ce savant bibliophile était, lui aussi, chanoine régulier.

La vie des Génovéfains était à la fois active et contemplative. Tour à tour ils chantaient au chœur les louanges de Dieu, enseignaient la théologie et les sciences, soignaient les malades dans les hôpitaux, ou se livraient aux fonctions du ministère pastoral. Ceux qui étaient placés à la tôle des paroisses ajoutaient le nom de curés à leurs titres de prieurs (i). Leur écusson et leur devise résumaient admirablement leur vie toute de charité : c'était, sur un champ d'azur, une main tenant un cœur enflammé avec ces paroles : superemineat charitas (ît).

Leurs vêtements consistaient dans une soutane en serge blanche , avec un collet rabattu fort large, et pardessus un rochet, ou scapulaire de toile, pour faire connaître qu'ils étaient clercs par état. A la maison, ils avaient, l'été , un bonnet carré, et, pendant l'hiver, un camail noir. Hors le monastère, ils portaient, comme les autres ecclésiastiques, le manteau noir. Au chœur, pendant l'été, l'aumuse étail repliée sur le bras gauche-, l'hiver, la tête et les épaules en étaient entièrement recouvertes (6). Les nobles religieux de Chantelle n'eurent point toujours une mise aiiRsi élégante. Dans le principe, ils étaient affublés, comme du reste les anciens peuples de la Gaule, de vêtements faiU avec des peaux de chèvres et de moulons. Mais enfin, au milieu du XIV* siècle, ils commencèrent à rougir et exposèrent très-humblement au Pape que ce costume barbare était désagréable au peuple durant les chaleurs de l'été, œstieo tempore, populo imjratus, était difforme pour les individus, jwrsonù t/i forints , inconvenant et tellement insupportable pendant les

il) Du l'vthrjiit Cammwnm regulariam S Augwtim, per tkltjtam, Franciam, Germanian, Ilitpaniam, de, in-S-, Colon™, 1614, par Albert Mi*.

(2) I.e docteur llermanl. — Le R. P. Cbaponnel, Histoire det chanoines. |3| Lt Chandttter d'or, par le père Allianase de Sainte Agnès.

H) Sammarlh. Gall Chritt , toni. IV, pag. 1001; - Ilélvol, HUt. tl<% nrdrtt mwattiq. rtJig. H milil , lom. Il, pag. 378 et »uiv. — llcrmaot, Hitt dfs ordre» ttHyieue (5> Hélyot, lom. Il, pag. 383. — Malingre, Antimite» d* l»nr»«. <6) Du Moulinet H»i/oiir do différait kaMtdv <h<m(*M$ ràjuliers.

offices qu'ils ne pouvaient prier Dieu avec attention, prœcipuè circù divinum officium immundus et adeù importabilis efficitur, quôd ipsis Deo sub eodem futbitu famuhri konestè, cum mentis quiet e, non possunt.... En conséquence il leur fut permis pur une bulle de Benoit XII (1), de remplacer leurs habits de peaux de betes par une roi* blancbe et sans couture, avec le surplis pardessus Plusieurs médaillons, bien conservés, se voient dans l'ancien prieuré de Deueuille : ils représentent nos Génovéfains avec leur nouveau costume, mieux approprié en effet aux exigences du temps et plus digne de l'honorable chapitre dont ils étaient membres.

• Cest un bruit commun dans le pays de Chantelle , rapporte un plaidoyer provenant des vieilles archives de St-Vincent (3), que les religieux du prieuré, dam leur premier établissement, firent leur demeure en la métairie de Charboulat qui pour lors était un village. » Dans ces temps où la force brutale faisait partout m fréquemment la loi, il n'était point sûr d'habiter loin des grands centres. Les Barbares, d'abord, puis des vagabonds à main armée, parcouraient les campagnes, massacraient, ou tout au moins soumettaient à de rudes conditions tous ceux qui n'avaient pour se défendre ni larges fossés, ni hautes et menaçantes murailles. Les paisibles religieux de Charboulat trouvèrent plus commode sans doute de venir se réfugier dans l'enceinte même de notre inexpugnable donjon. Là, ils pouvaient en toule sécurité chanter les louanges de Dieu et prier pour le redouté seigneur qui les couvrait de sa vaillante é|>ée.

Les monastères , bâtis même par de simples particuliers, se faisaient ordinairement déclarer de fondation ducale et surtout royale. C'était un titre honorifique , qui comportait quelquefois des charges et toujours des privilèges. L'antique prieuré de nos compatriotes Airald et Rothilde était réputé de fondation ducale. Entr 'autres raisons plus ou moins probantes, apportées par un chanoine régulier, la première marque, est-il exprimé dans son Mémoire, est /* assise du prieuré, bdti an-dedans du çhasteau de Chantelle, place très-forte avant sa démolition, où il n'a pu estre nibasti. ni fondé par autres que par les prédécesseurs de Sa Majesté, princes et seigneurs du dit l chasteau (4).

A la chute du connétable, les Génovéfains firent de grandes démarches pour que leur prieuré fût déclaré de fondation royale. Les lettres patentes furent signées, mais on oublia d'en faire l'expédition. Celte négligence servit plus tard aux religieux : les rois de France avaient coutume de placer un vieux soldat dans les bénéfices

H| Bullariw» de t3«3.

$1 J.-F. Baratina, Recherches t»r plusieurs monummlt ettti<jtut et romains. (3j Int raison, pat; 37. coDservé à la prvfccturc de l'Allier. (41 Archi*. déjmn.; MHmrirt d'un Gàuctfain de Chantelle.

royaux. Quand Louis XIV fonda l'HAtcl de» Invalide», il fit payer ce droit en argent. En 17 14 le prieuré de Chantelle fut invité à donner sa taxe ; mais il s'en déchargea, en disant que les lettres de Sa Majesté n'avaient jamais passé le seuil de la chancellerie (I).

Le supérieur du codent de Chantelle était à la fois prieur et archiprêlrc. Ces deux litres se cumulaient ordinairement. Il est à remarquer cependant qu'ils étaient quelquefois séparés et portés par deux personnes distinctes. C'est l'opinion de M. Clairefond, archiviste paléographe, qui a fait avec une merveilleuse sagacité le dépouillement des vieux titres de Chantelle. Il a observé que les anciennes chartes étaient confirmées par l'apposition des mots : sigilli nostri ou sigillorum iios/rorunt, selou que ces deux dignités reposaient ou non sur la même tête. Quoi qu'il en soit, les religieux du couvent, prieurs ou archiprûtres, étaient seuls curés titulaires de la ville de Chantelle. Nous n'avions primitivement qu'une seule église dans l'enceinte du château. Or, les portes du château fermaient de bonne heure cl s'ouvraient lard. ta nuit, venait-on à réclamer les secours de la religion, ce n'était qu'avec grand'pcine et beaucoup de précaution que s'abaissait le pont-levis pour permettre au prêtre d'aller porter à ses malades les soins et les consolations de son ministère. Toutes ces difficultés déterminèrent les chanoines à bâtir une chapelle en ville et à laisser un de leurs frères résider hors de leur monastère. On lui abandonna le petit casuel de sa nouvelle église, do plus, on lui fit une portion congrue. Les fonctions curialcs s'exercèrent désormais à Saint-Nicolas, sauf toutefois la grand'mcsse, qui tous les dimanches, était célébrée avec pompe à Saint-Vincent. Cette mesure donna lieu à quelques démêlés qui amenèrent le sénéchal à déclarer vicaire-perpétuel le curé de Saint - Nicolas. Les Génovéfains furent reconnus curés-primitifs : /'é///i.\f> paroissiale, est-il dit dans le jugement, est celle de St-Yincent ; les révérends Pires n'mjnnt permis de bastir en ville Fèglise de St-Meolas que parce i/tie le donjon dam r enceinte duouel est situé leur monastère ferme le soir (2). Mais la position du pauvre vicaire-perpétuel étant, par suite de cette décision, devenue plus intolérable, un beau jour il se démit librement, entre les mains de l'official de Bourges, do sa vicairie, sans aucune condition ni réserve. A côté des pièces de ce procès se trouve une foule d'arrêts ordonnant de payer des redevances au chamhricr, au pitancier, au sacristain, à l'infirmier du couvent de Sl-Vincent et au vicaire des vicairies do St-Jean dans l'église de St-Vincent, et de Saint-Pierre dans le donjon. Ces derniers mots prouvent qu'outre la collégiale il existait dans l'intérieur du château une chapelle particulière. Ce fait est confirmé d'abord par une donation d'Archambaud IX : avant de partir pour son expédition d'outre-mer,

M) Mr. rai*., art. «Iroil d'oblnl., p. 303.

(2) Manuscrit, à M tiuilloowl-LabiOMC.

il fil son testament et It'gua aux divers chapelains de ses cliûleaux, au nombre desquels figure celui de Chantelle, une somme de 1 5 livres de rentes , afin que tous les ans, au jour anniversaire de sa mort, une messe fût célébrée pour le repos de son âme et celle de ses aïeux. (1). Dans le même testament, il dote le couvent de l'ionsat d'une rente de 20 livres qui, pour la commodité du susdit couvent, seront envoyées dans la chatelleuie de Chantelle. Nicolaï parle également de deux redevances que le trésorier du prince de Bourbon acquittait chaque année au vicaire du Donjon, dans le château de Chantclle, savoir : trois septiers de froment et quarante livws d'argept monnoyé (2),

Us curés d'autrefois avaient droit de recevoir les dernières volontés de leurs paroissiens. Voici la formule usitée en pareil cas: t En présence de messiroN... prêtre, chanoine régulier de l'ordre de Saint-Augustin, congrégation de France, prieur conventuel de la maison de Saint-Vincent et curé de Saint-Nicolas, demeurant audit Chantelle ;

Pierre Pi..., noire paroissien, se trouvant malade de corps, néanmoins sain d'esprit, mémoire et entendement, après s'être confessé et avoir reçu les derniers sacrements, nous a requis de recevoir son testament et ordonnance de dernière volonté. En conséquence, sans divertir à autres actes, en présence de trois témoins , nous avons rédigé iceluy en forme publique et authentique t

Le testament achevé, il fallait qu'il fût immédiatement contrôlé, puis insinué au bureau des insinuations laïques, par le notaire de la châtellenie royale.

Nos prieurs et archiprêlres souscrivaient des chartes de leur autorité privée. On en retrouve une multitude aux archives impériales et départementales, établissant des ventes et des donations faites à leur communauté. Geoffroy de Chezelles (Gaulfridus de Chizello) en a laissé de fort intéressantes, en style de basse latinité. Il traita plusieurs fois avec Mathilde de Bourbon. A cette époque, la signature n'était point exigée : il suffisait que les contractants missent leurs sceaux au bas des actes. Pour les engagements les plus solennels, c'était dans l'église et sous l'œil de Dieu, qu'était apposé le scel en témoignage. Dans l'un de ces actes, nous est révélé un fait de princière confiance : parmi ses bijoux, la dame de Bourbon possédait un riche anneau d'or, omé d'un saphir. Sur le point de quitter Chantelle, elle crut ne pouvoir mieux en donner la garde qu'au vénérable prieur ; une reconnaissance en bonne et due forme fut par lui délivrée à la noble châtelaine (3).

(l| SiwMtr, capcllis meà de Brrieon, de Mvntilum, de Xeri$, de Monte-acutv, <fc CaaUlà, rte., tuiliM auideantur quwdtrim Hbri ndilvala , in catteitanid in fud '/HaliM ai sita, pro aaivtnario mto t< nnteemorum meorum faciendo.

l2l Art. 1.XXII1

(S) Arch. impir., m 1266, c. 1072.

Les religieux de Chantelle étaient collateurs de plusieurs bénéfices, paroisses, vicairics et offices do chambrier, infirmier, buuteiller, vaisselier, pitancier, sacristain et bayle de* prieurés de Fleuriel, Voussac, Ussel, Moneslier, Cbezelles, Tarjet et autres localités. Tout cela est rappelé dans divers arrêt* déposés dans les archives de l'Allier, et qui sont une peinture parfaite des mœurs de l'époque.

Nos Génnvéfains étaient fort riches. D'abord ce que chaque religieux pouvait acquérir était pour son monastère , d'après cet axiome du droit, quidquid acquirit monachus* aa/uirit monasterio. Quelquefois des particuliers se donnaient tout entiers, leurs biens et leurs personnes, à la charge seulement d'être entretenus , nourris et logés au couvent, donaverunt se nec non et omnia bona (I). Des marécages étaient assainis, des terres vagues rendues à la culture par ces infatigables ouvriers. Le domaine du Moyrat (2), la Courcello des bois, Lamolte et Tignat, près de Fleuricl. trois moulins sur la Bouble, la vaste forêt de St- Vincent aujourd'hui à l'Etat, leur appartenaient. Ils avaient été comblés d'immunités et de privilèges par les sires de Itourbou. Des in-folio (3) suffisent à peine pour contenir tous les droits, dîmes, percièrea, cens et carpots, rentes en argent et en nature qu'ils percevaient dans presque toutes les communes des environs, Fourillcs, Rcllenavcs, Montor, Charroux, à Pragon, terroir de Cbezelles, aux Garennes d'Lssol, dans les vignobles cl fertiles plaines d'Etroussat où ils avaient un pressoir (4).

L'une de ces chartes est remarquable par des détails pleins de naïveté : il y est soigneusement expliqué que les raisins à fournir seraient choisis parmi les plus beaux et les plus gros, pressés et foulés avec les pieds et avec les mains dans des bacholles bien remplies et fortement accumulées Bascko/es racemorum plenas et acannulatas fortiter, quantumeumque premendo , calcando, suceuciendo, et folando pedibus et manihm, fieri poterant, meliores. pleniores et etiam grossiores (.>). Toutefois, en vertu des bulles accordées aux rois de France par les souverains pontifes (G), ils furent obligés d'aliéner un assez grand nombre de leurs propriétés, pour aider à la propagation de la foi, subvenir aux besoins pressa/ils de l'Etat et pourvoir à /* entretien des troupes du royaume très-chrétien.

Lorsque Philippe-Auguste entreprit la guerre contre les Albigeois, nos religieux contribuèrent à celte croisade, non point comme Aymard du Puy, en payant de

(t> Transactioo (ait* en 4338, pu Mathieu du Breuil. autrement dit de Biolel, el ton épouse. Archive, de la Préfecture.

|2i Ou Bajrul, boire, c'est-a-dire pays de marais et de fondrière»

(3| Déposes aux archives de Moulios.

\i) C'est le domaine de ce nom au village de Ceuillat.

i5| Charte de la dlmuerie de Cnarejlli, en 1294.

(Ci Sixle-Ouint cl ses successeurs.

leurs personnes , mais en armant de leur» deniers les défenseurs du trône et de l'autel (1). Après la journée désastreuse de Pavic, la plus l>elle de leurs terres, le domaine de Mot/rat, fut vendu 922 livres à Louis-Jean de Chandcnier, seigneur et marquis de Bcllcnave, pour subvenir à la cote de 585 francs, à laquelle le prieur avait été taré pour aider à racheter le roi de France tombé en captivité (2). Cette somme qui semble si minime aujourd'hui était énorme pour cette époque. Ce qui le prouve, c'est que le domaine en question vaudrait aujourd'hui de 2 à îM>0,000 francs.

L'urgence des temps obligeait souvent le clergé à céder à vil prix les plus beaux domaines. Aussi un arrêt du Grand Conseil, en date du 17 novembre 1622, permit-il aux divers ordres religieux de rentrer dans leurs biens, ainsi aliénés, à la condition de rembourser aux acquéreurs le prix de vente, frais et loyaux cousis. Par ce moyen, les chanoines de Chantelle purent racheter plusieurs de leurs terres, enlr'autres le pré de Sl-Yincent, qui avait été livré pour 190 livres à la marquise de Clatrembaud, dame d'honneur de la duchesse d'Orléans. Cette pièce, jadis fondrière couverte de joncs et remplie de sarcelles, avait été par les soins des Génovéfains, convertie en une prairie magnifique qui a depuis conservé le nom dejwe' Saint-Vincent. Ils tentèrent bieu l'éviction de leur fameux domaine du Moyrat , mais le nouveau propriétaire résista. Ils entamèrent un procès qui dura cent ans. Ruinés par toutes les procédures, ils transigèrent avec le sieur de Bellenave.

A peu prés à celte époque, ils se virent enlever tous leurs revenus. Une corporation puissante, les Jésuites, entretenaient à Chantelle un collège où ils enseignaient les sciences et les lettres, lienri IV les favorisait. A sa requête, Paul V fulmina la bulle In apostolica?, où, après avoir rendu hommage à ces fidèles serviteurs de Jésus-Christ, servant sous le doux et hault joug de la religion, et qui s' attachant à f estude des lettres sacrées dont le monde est éclairé, de la doctrine desquels et beaux ouvrages aussi bien que de leur vie exemplaire, croissent tous les jours de très-grands fruits dans le champ de Jésus-Christ; il déclare uni à perpétuité, annexé et incorporé à leur collège de Moulins, le jtrieuré de Saint-Vincent de Chantelle, droits et appartenances, avec faculté d" en retirer à.jierpéluité la jouissance et les fruits, rentes, revenus, droits et esmo/utnents quelconques, à la charge par eux de faire une pension aux huit religieux génovéfains qui continueraient à desservir leur antique maison prieuralo (3). Jean Veny de Chevette était alors prieur de Chantelle. C'est lui qui fit le traité par matière de concordat, entre les pères jésuites et les religieux capitulairement assemblés, à la réquisition de Mcssire Jean de Champfeu, trésorier de France et maire de la ville

il) Tilrcs dépôts chet M. le inanruisdc Bcllenave.

|2> Titres et document» du prieuré de Chamelle. NM02, appartenant à M. GuiUotnel-Ubrossc ; — Are», de l'Allier, domaine du Moyrat. — Acte d'acquisition dépose au château de Bellena» et. |3) CcUe bulle, donnée à Seintc-Mane-Majcure le <5 aoùl *<H6. ett conservé* aux arcliite* de Moulins.

(le Moulin». Louis XIII, par lettres patentes datées de Saio.t-Geraiaiu-en-Laye. confirma et fit exécuter ces diverses dispositions. -

•< Louis, parla griïoc de Dieu, roy de France et de Navarre, à torn présents et avenir, salut.

« Voulant gratifier et favorablement traicter nos chers et bien-aimés les pères Jésuites, cstabli* en notre ville de Moulins, prieurs du prieuré de Cbantelle, en considération du grand soin qu'ils ont de l'éducation, conduite et discipline de la jeunesse, et de son instruction aux bonnes lettres, vertus et piété.

« Pour ces causes, et attendu que nous avons ordonné le rarement et démolition du ebasteau dudit Chamelle, nous leur avons, de grâces spécialles, plaine puissance et auctorilé royalle, faicl et faisons don par ces présentes, signées de nostre main, de la maison que l'on lient avoir autrefois esté bnstie, dans ledit chasleau, par le prieur du dict Chamelle, pour luy servir de logement cl retraite, et aux prieurs dudit prieure, depuiz toulcffois tenus cl occupés par les cappitaines dudiet ebasteau.

« Voulons et nous plai.st qu'ils en jouissent perpétuellement et a toujours comme prieurs du diri prieuré, nny à leur maison et collège de Moulins, sans qu'ils en puissent estre dépossédés, suit que la dicte maison nous appartins!, ou quelle aye esté comme dit est, bastio par un prieur dudiet prieuré, ny autrement, et pour quelque cause et prétexte que ce soit.

« Donné a Saint-Germain-en-Laye au mois de décembre, l'an de grasec mil-six-cens trentetrois et de nostre régne le vingt-quatriesrae.

Signé, Loris (1). •

Celte mesure grave trouve sa justification dans le but que se proposaient le monarque et le souverain pontife. L'instruction est le premier besoin des peuples : des revenus trop considérables pour l'ordre privilégié qui s'en trouvait nanti, ont donc pu recevoir une destination plus conforme aux intérêt* de la religion et de la société. Les Génovéfains furent des premiers à le comprendre : ils couservèrent la propriété nominale de leur couvent; ils en avaient l'usage mais d'autres en étaient les propriétaires effectifs. Leur titre même finit par n'être plus guère qu'honorifique ; les jésuites signaient prieurs titulaires, et do plus c'étaient eux qui nommaient à la cure de Cliantcllc. On les voit ces hommes apostoliques qui, depuis lo XVI* siècle, ont été le fléau do l'hérésie et le point de mire des philosophes, on les voit non-seulement répandre au sein de nos populations les connaissances humaines, mais encore prêter, même aux plus petites localités, le ministère de leur parole. Notre église avait un prédicateur pour les stations de l avent et du carême : le 20 décembre 1630, frère Nicolas Brillot signa prédicateur de Chantelle (2) ; le saint jour de Pâques . 21 avril 1669, le père de Couronne, jésuite au collège de Moulins, se présenta dans l'église île Saint Nicolas, pour y donner le sermon avant les vêpres, à une heure et demies/on lu coutume (3). Enfin, l'archevêque de Bourges fut diverses fois invoqué

ilf Anhira ik l'Allier.

l2j Actes parobManx de rhunUlle.

I3i Im , rais.

pour choisir l'orateur et en régler le* honoraires qui s'élevaient, au XVII e siècle, à la somme de ci/u/uante litres tournois (Ij.

Quelques titres de notre prieuré ayant péri en 1793, il en résulte un vide dans l'histoire du nos Génovéfains. Un de leurs hommes a laissé des tiares de son passage à Chantcllc, le prieur de Loynes, appartenant à l'une des plus riches maisons d'Orléans. Il fonda une pharmacie pour les pauvres, il employa toutes les ressources qu'il recevait de sa famille à des travaux d'art qui sont restés après lui. Depuis la chute du connétable de Bourbon, le chemin qui conduit du prieuré à la ville était impraticable. Des fragments de tours, des pans de murailles obstruaient partout In voie publique. Ce n'était qu'au moyen d'un sentier étroit et dangereux que les nombreux visiteurs pouvaient se rendre à l'église où étaient déposées les Saintes Reliques, de même qu'à la maison claustrale. A travers tous ces débris accumulés depuis des siècles, le noble prieur fit ouvrir une route commode, spacieuse ; des terres furent rapportées, et la promenade plantée avec goût et symétrie. Ce qu'on appelle aujourd'hui improprement le château fut restauré, meublé à neuf. Les fresques de la salle à manger et les plâtres de la cheminée du grand salon sont évidemment de cette époque.

Les Génovéfains ont résidé à Chantelle jusqu'à la suppression de leur ordre. A celte nouvelle, le vénérable prieur tomba comme frappé de la foudre. Ses confrères prirent le chemin de l'exil , et les restes du proscrit subitement brisé à son poste, ne purent être déposés dans le caveau réservé aux prieurs. Sur son acte de décès, on lit ces froides paroles :

« Le citoyen Louis-Michel Pignot est mort âgé de 44 ans, le 29 octobre 1793. « Drclarntion faile par Pique Cjuvpomeji. tisserand, et Cn orai I.hotte, municipal.

Le monastère des chanoines réguliers aura été, pendant soixante-anB, abandonné au plus triste veuvage. Ce n'est qu'à l'automne prochain (18â3), que viendra sur notre rocher béni se fixer un essaim do la célèbre Maison fondée à Prodines, par Napoléon I". La règle de Saint-Benoit remplacera celle de Saint-Augustin. De faibles et modestes filles, vouées à une clôture sévère, la suivront dans toute sa rigueur : uno perpétuelle abstinence et un jeûne presque continuel, les louanges de Dieu, chantées nuit et jour, une éducation solide offerte aux enfants de* familles riches et donnée gratuitement aux enfants du peuple ; de large» aumônes et des soins de tout genre, prodigués aux pauvres honteux, telle sera de nos futures Bénédictines la vie toute de sacrifice, de prière et de charité.

Jadis, c'étaient des hommes distingués, bons ouvriers de civilisation, qui étaient venus enseigner à nos populations encore dans l'enfance les sciences, les arts, tout ce

I) lm. rai».

qui pouvait être utile au bien do leurs corps et au salut de leur âme : aujourd'hui, d'humbles vierges, non moins remarquables par leur esprit et leur naissance, feront éclater des prodiges plus admirables encore. Que de vertus vont fleurir sous le cloître de Chantelle ! Toute notre terre en sera parfumée et pour lo ciel croîtront à l'envi les plus riches moissons (1).

Page 1