VALLÉE DE LA BOUBLE
DESTINÉES DE LA BOUBLE. — SA SOURCE. — SON PARCOURS. — SON EMBOUCHURE. — POURQUOI N'EST-ELLE PLUS SI TORRENTUEUSE. — CRUE DE 1618. - LE PONT NEUF EST ENSABLE. - BATEAU DU SIRE DE CRAMBORD PONTS ANTIQUES. - DOCIIERS ET PRECIPICES. — LE LOUP ET LA CHEVRE — POISSONS QUI PEUPLENT LE COURS DE LA RIVIERE. — PECUEURS ET PLONGEURS. — LE PAYSAN ET LE SAUBON. — LE PRINTEMPS DANS NOTRE VALLON. — CHALEURS DX LA CANICULE — AUTOMNE. — SILENCE ET DEUIL PENDANT (.'HIVER — [.ES VOLEURS ET LE SOLITAIRE — ETABLISSEMENTS JETÉS SUR LE COURANT — LE MOULIN-DIEU . INSCRIPTIONS DONT IL EST ORNÉ. — PIERRE DE CIIAMD4RD ET LES RELIGIEUX DE SAINT VINCENT . — DESCRIPTION D'UN MOULIN. — LE GRELOT DU MEUNIER. — ADIEUX A LA DOUBLE.
otre Boublc a vu changer ses destinées, comme les siècles divers emportés avec ses flots. Consacrée d'abord au père des Dieux ( Jovis bulla) , elle a dénaturé son nom à mesure que le christianisme a pu s'implanter sur ses bords. Les tourelles du Moyen- Age, les rendez-vous de chasse, les pieuses abbayes sont ensuite venus réfléchir leur image dans le cristal de ses eaux. Aujourd'hui , la spéculation utilise partout son précieux courant. Bientôt enfin, nous en avons l'espoir, un canal cotoyera ses rives et conduira à la mer le produit de nos territoires, jusque là deshérités (1).
(4) L'étude en a été faite tout récemment ; ce canal doit abouiir à Bordeaux.
Quelle distance, de la source dédiée à Jupiter, à la source canalisée, exportant no» vins, nos bois et nos charbons t
La petite fontaine de Saint-Eloi, située aux portes de Montaigut-en-Combrailles, donne naissance à la Double. Sur un piédestal de granit, s'élève la statue colossale du saint, révéré par les forgerons. Il étend une main protectrice sur cette eau qui jaillit à ses pieds. A peine a-t-elle reçu de l'humble pontife une bénédiction, qu'elle préfère à l'antique patronage du maître de l'Olympe, qu'elle court à travers les rochers et les écueils, laissant les coteaux ombreux d'Echassières, Louroux-de-Bouble à qui jadis une oratoire a conféré son nom, Oratorium Bubuli (I), le Cluzor, monastère des plus pittoresques ; Chirat, que décore la flèche de son église ; Chantelle-la-Vieille, autrefois cité florissante. Elle dédaigne les nobles manoirs bâtis sur As bords : Beauvoir, Puyguillon, Talayat, Boulevin, Deux- Aiguës où le général anglais Chandos retint un instant la duchesse de Bourbon prisonnière ; Banassat solidement assis sur le granit et le fort du Montel dominant la vallée de Bost, la tour de Vignère enfin. Rien ne saurait entraver ou retarder sa marche ; elle nous arrive, notre chère et jolie petite rivière, ello nous arrive tourmentée, haletante au milieu des précipices, tant elle a hâte de saluer notre colline, sa gloire et son orgueil. C'est avec délices qu'elle baigne le pied de nos murailles, qu'elle vivifie nos divers établissements. Elle prête son humide ceinture à notre monastère, à notre château princier. Non contente de les avoir une fois admirés, elle revient sur ses pas pour les revoir et les contempler encore. On dirait qu'elle ne peut se résoudre à quitter nos flèches, nos tours, notre site gracieux ; avec lenteur, avec mollesse, elle descend dans la plaine, où paraissent à droite le marquisat de Fourilles (m asiïs forilkiis) (2), à gauche, le château de Chareil, remarquable par ses fresques et les ciselures de ses cheminées. Cintrât, ermitage que les moines de Prémontré s'étaient bâti dans les bois, Barulet, au pont suspendu, ne peuvent la tirer do sa mélancolie profonde. En vain Saint-Pourcain, riche et brillante cité, l'appello et lui tend les bras ; lasse et dégoûtée do la vie, après un parcours de douze lieues seulement, la Bouble va s'abîmer et se perdra dans la Sioule. appelée dans le Gai lia chrhtiana, Sivo/ts, et ailleurs Sicaula, Sibulum. Siula.
Du temps de Nicolaï, notre petite Bouble était un torrent dangereux ; cet auteur même va jusqu'à lui décerner le titre de fleuve. Ce fleuve donc, puisque fleuve il y a, s'annihile et disparaît de jour en jour. A peine, durant les grandes sécheresses peutil donner la vie aux principales usines établies sur ses bords. La raison en est toute simple : des forêts couvraient autrefois les collines qui longent son cours. Hormis vers la partie supérieure, tout est maintenant déboisé. De vastes étangB, semblables à autant d'artères, étaient échelonnés sur toutes les pentes. Rivalay près de Vernusse,
(4) Arefa. imper. , vol. K.
(2) Arch. départ. — Charte de 4339. Fourillrs csl ailleurs appelé Fvrillana, Foregla.
Puits-Martin, près le Montet, suffisaient à eux seuls pour l'aliuienler au plus fort de la canicule. La plupart de ces réservoirs sont tous les jours mis à sec et livrés à la culture. Les prairies sont elles-mêmes défrichées. Un sol dénudé, exposé à tous les rayons solaires, a donc remplacé partout ces bruyères, ces mousses, ces futaies dont la haute et forte végétation entretenait une incessante humidité et formait des milliers de petites sources se rendant au cours principal.
Ce même déboisement et ce défrichement produisent par contre des inondations terribles. Les arbustes et les pelouses n'étant plus là pour aménager les eaux, elles coulent, non plus goutte à goutte, mais comme une multitude de petits torrents sur les flancs de la montagne ; elles se précipitent dans le ravin, emportant les terres, les végétaux, les travaux d'art que le riverain exécute avec tant d'opiniâtreté et de peine sur ces pentes rapides. Les neiges elles-mêmes s'échappent librement en avalanches et vont grossir une masse déjà trop furieuse. Parfois, au milieu du temps lo plus calme, on voit cette même rivière grandir subitement d'une manière effrayante Encaissé entre deux montagnes formant entonnoir, qu'un orage vienne à éclater dans le lointain, ce Ut tout-à-l'heure desséché, s'emplit et se gonfle outre mesure. C'est une nappe de trois à quatre pieds, semblable à la marée montante, qui brusquement vous arrive. Plusieurs personnes surprises au milieu de la rivière ont failli être victimes de cette malencontreuse venue. On a conservé le souvenir d'une inondation quj, en 1648, le dimanche de Pentecôte, bouleversa toute la contrée. Une pluie compacte était tombée pendant trois jours et trois nuits. La Bouble, convertie en torrent, rompit ses digues, brisa toutes les écluses, emporta presque tous les moulins ; plusieurs n'ont pas été relevés depuis, un notamment au lieu appelé le Gat, un second au-dessus de la Begasse; le nom que portent ses ruines (Moulin-Rompu) indique assez la catastrophe qu'il a jadis éprouvée ; celui de Verrières, do l'île Morio {le Chétif Moulin), du Maupas, près la Font-Corne, appelé dans les anciens actes le Moulin-Bon/. un sixième enfin situé dans les plaines du Pont-Neuf et qui avait pour nom le Moulin des Sozes.
Il reste encore quelque vestige de ces divers établissements. La plupart auraient des abords toul-à-fait impraticables. Le sentier du Moulin-Rompu allait sortir vers la Croix des Champs-de-baux ; il est actuellement planté de vignes, ou obstrué par des éclats de rochers ; çà et là cependant, parmi la mousse, on peut voir l'empreinte que le fer des mulets a laissée sur la pierre. Une pépinière de peupliers couvre la place qu'occupaient jadis l'écluse et les bâtiments de Verrières ; sa voie montait indubitablement par la cote de Deneuille. La voie du Chitif-Moulin, assez commode, dit-on, a été détruite depuis vingt ans environ, et comme celle du Moulin-Rompu inévitablement métamorphosée en vignoble. Vers le haut de la placé de Bourg-Neuf était son issue (1). Quant à la ruelle de la Font-Corne, elle n'a jamais été plus
ylt A r»n K le de la grange du capilauic Mario.
accessible que son aboutissant si justement appelé le Maujias. c'est-à-dire Mauvais pas.
Comment les meules pouvaient-elles être descendues dans ces ravins? C'était à l'aide de traîneaux, comme faisaient nos soldats pour faire glisser leurs canons dans les gorges du Saint-Bernard.
Ce qui rendait autrefois les crues si redoutables, c'étaient des bois ouvrages qu'on laissait imprudemment entassés sur la berge, c'étaient des arbres séculaires que les flots déracinaient sur les îles et tout le long du littoral. Pendant cette crue de 1648, on rapporte qu'aux alentours du ifoultn-Baron il s'en amoncela une quantité si effroyable, que la Itoublu en resta un moment comme barricadée. Enfin, arriva un chêne énorme, voguant comme un vaisseau a trois ponts au milieu des vagues. Il imprima à toute cette maRse une impulsion si forle , que la moitié des bâtiments du Baron fut écrasée sous le choc, et toute cette forêt un instant plantée dans la rivière, alla causer plus loin des maux incalculables.
Aux Eaux-Salées, la Bouble furieuse interrompit son cours et laissa à sec le pont sous lequel elle passait tout entière. On le voit aujourd'hui au milieu des champs, tout étonné de se trouver en pareil lieu. Durant la chaude saison, les troupeaux viennent sous ses voûtes chercher un peu d'ombrage et brouter le lichen et les ronces qui s'attachent à ses parois. Trois arches sveltes, de vingt-cinq pieds de longueur chacune, paraissent vouloir longtemps encore résister aux révolutions du temps et à la main des hommes. Les parapets et les pierres de taille ont été enlevés : mais le pavé, composé de cailloux noyés dans le ciment, le couvre encore dans presque tout son entier. A quelle époque remonte ce travail ? C'est un problême ; plusieurs lui attribuent une origine romaine. Cette opinion nous paraît tout-à-fait vraisemblable. Quoi qu'il en soit et malgré son antiquité incontestable, il conserve son nom primitif : le Pont-Neuf. Tout près de là, existait une usine importante, avec blanchisserie , moulins à blé et à foulon , connue autrefois sous le nom de moulin des Sozes. Maintenant c'est une métairie dépourvue d'eau et encombrée do graviers, où se trouvent, mais dans l'impossibilité de remplir leur destinée, le champ de ['Etende et le pré de la Maillcrie. Une étroite passerelle fut jetée provisoirement sur le nouveau courant : elle a été remplacée dans ces derniers temps par un pont élégant et solide , de 150 pieds d'étendue, qui n'aura pas, il faut l'espérer, le sort de son frère, depuis des siècles enseveli dans les sables.
Deux autres crues ont fait depuis époque : celle de 1707, arrivée au mois d'octobre, emporta trois moulins sur notre torrent et désola plusieurs provinces de France. Les archives de la paroisse d'Cssel en font foi (1) : de mémoire d'homme, y est-il dit, on
H| Anciens roçi»lrt* |mroi»i«ui, tin de l'année 1707.
n'en pas veu de semblables. Celle de 1789 eut lieu un jour mémorable, le 1 1 novembre époque où tant de nos cultivateurs déménagent : elle obstrua tous les chemins et monta dans le grenier du Moulin-Baron. Nous ne pouvons oublier celledu 29 mai 1835, qui entra chez le meunier des Pierres, par les croisées de sa maison. La Double embrassant tout le vallon, charriait des bois, des animaux, des débris d'habitations,
du linge, des berceaux d'enfants Un instant, on appréhenda les désastres de 1648.
Les inondations les plus fortes sont toujours arrivées au mois de mai et aux environs de la fôte de Saint-Martin : c'est une remarque faite par tous les anciens de la localité.
Avant que des ponts aux larges assises fussent édifiés sur la Bouble, on ne pouvait la traverser qu'à l'aide de quelques mauvaises planches posées en travers sur le courant. Aux passages les plus fréquentés c'étaient des arbres, équarris à la surface, munis de garde-fous qui ne préservaient pas toujours les gens sages. Il reste encore quelques-uns de ces ponts-volants qui produisent un effet assez pittoresque... On voit également ça et là de hautes et larges pierres granitiques qui pointent presque à fleur d'eau, au milieu delà rivière ; il faut les enjamber avec adresse, sous peine de prendre immédiatement un bain do pieds. Nos anciens registres de paroisse sont remplis d'accidents arrivés par suite de la difficulté des passages. Dos baptêmes et des enterrements étaient Bouvent faits à Dcneuillc, à cm/se du débordement des eaux.
La Bouble, beaucoup plus forte autrefois qu'elle ne l'est de nos jours, avait de petits bateaux établis sur divers points. Il en existait un au-dessous de la Sentine. un autre plus considérable au Moulin des Pierres. Ce dernier servait encore aux passagers à l'époque de la révolution. Le seigneur de Chambord avait le privilège d'y naviguer gratuitement, la nuit et le jour, lui et tous les gens de sa maison (1). Le meunier, pourtant, avait le choix de lui amener un bidet, sur lequel le gentilhomme préférait, dit-on, faire la traversée. Un seul batelet existe encore au-dessous de Bourgneuf, à l'usage d'un particulier qui s'en sert pour aller travailler à ses vignes. Cette rivière a vu jusqu'à cinq ponts faciliter la communication des populations avec le chef-lieu, et cela dans un parcours de six kilomètres tout au plus; à Chantclle-la-Vieille d'abord, à Couvier, aux Pierres, vers la rue de la Sentine, au Pont-Neuf enfin. Tous ces ponts existaient-ils à des époques simultanées, ou différentes? avaient-ils une forte importance ? Nous ne pouvons le préciser.
Notre rivière est bordée de rochers dont les ossements gigantesques, les arrêtes vives, ou les dents usées par les orages, ressemblent à ces castcls démantelés, pittoresques débris des temps féodaux. Leur aspect saisit et frappe. Aux environs de Couvier, il existe une de ces masses imposantes, appelées les Grajids-Rocs. A quelque
(4) Acte du moi» de mars W6, provenant de IVtude de M* DeUwutre.
distance du château, le Roc de la Buse se fait remarquer moins, si l'on veut, par ces découpures hardie* que l'homme ne saurait imiter, que par les métamorphoses qu'un particulier lui a fait suhir. Il est parvenu, après bien des dépenses et des sueurs, à créer parmi ces pics, le jardin anglais le plus délicieux. Il lui a donné la physionomie d'une citadelle moderne, avec ses chemins de ronde, ses bastions et ses forts détachés. Celle-là, du moins, n'a rien de bien dangereux : la vigne retombe tout le long des murailles en pierres sèches, des espaliers les couvrent de leurs fruits, les liserons et les chèvre-feuilles grimpent et pénètrent dans les intertices où se logent les petits oiseaux. Tout cela contraste avec les ruines délabrées et noircies de la Molte-d-Bourbon. Quelques pas plus luin, on remarque comme la blanche statue d'une madone se dressant sur un piédestal de granit et s'élevant majestueusement au-dessus du torrent qui murmure à ses pieds. C'est un ouvrage de la nature. Les femmes de Bourgneuf qui viennent là approprier leur linge, l'appellent naïvement du nom de la personne à qui cette roche appartient : la bonne Vierge de la mère Madelaine. Avant de commencer leur travail, elles ne manquent jamais de se signer, en présence de cette pieuse image qui semble les protéger en les contemplant.
Il serait trop long de nombrer les mille petites merveilles qui se rencontrent à chaque pas dans notre vallée que l'on pourrait appeler la Chartreuse du Bourbonnais. Disons qu'elle est close absolument comme celle do Grenoble par deux roches parallèles, taillées à pic, qui so dressent, de chaque côté du courant. La rivière coule au milieu; partout ailleurs le passage est hermétiquement fermé. On raconte qu'autrefois une chèvre, poursuivie par un loup, s'élança prestement d'un rocher à l'autre. Le loup voulut en faire autant, mais il tomba avant d'arriver au but et se tua sur le coup. De là ce nom traditionnel : le Roc Chibri.
Si le général Morio n'eût pas été assassiné si jeune, il voulait poser une arcade sur ces deux culées bâties par la nature. On s'étonne que l'administration n'ait point réalisé ce plan d'un homme de génie et qu'elle ait construit quelques pas plus loin un pont à trois arches, beaucoup moins solide et inGniment plus dispendieux.
L'étranger qui aborde à Chaiitclle par les routes do Vichy et de Gannat, ne se doute point que notre pays renferme des sites remarquables à ce degré. C'est un brusque changement auquel son esprit n'a point été préparé. Il a traversé des villages populeux, une plaine fertile comme la Limagne, il a gravi un riant coteau ; tout à coup, ce sont des rochers déserts, de bruyantes cascades, des ravins, des précipices à faire peur. Agréable et riche contraste que Dieu nous a si agréablement ménagé !
Il est peu de rivières aussi poissonneuses que la Rouble. Le barbillon d'abord et le chabot, la carpe et le brochet, la tanche, la perche, des anguilles monstres, nous D'en excepterons pas même la vandaiae et le petit goujon ; toutes ces différentes espèces peuplent son cours, elles foisonnent surtout dans les caves, sortes de gouffres qui s enfoncent sous les rochers. Mais celte malheureuse rivière est véritablement traitée
en pays conquis. C'est de mille manières que la dévastation s'y fait. Je ne parle ni des lignes dormantes, ni des nasses à la gueule béante placées dans le courant, ni de la coque jetée à la sourdine, encore moins do ces feux qui fascinent le poisson au milieu de la nuit.
Une armée de flâneurs, tenant de longues lignes en guise de hallebardes, restent des journées entières en faction sur seB bords. Ils connaissent le vent, les lieux, les heures. Ils savent merveilleusement amorcer leur proie. Malheur à l'imprudent poisson qui s'avise de goûter à l'appât 1 il est aussitôt harponné et lancé sur la grève. On dit qu'il n'est pas au monde d'émotion pareille a celle du pêcheur qui aperçoit son liège atlirt: dans l'eau, qui sent sa ligne trémousser entre ses doigts. J'ai lu quelque part qu'en 1815, lors de l'invasion des alliés, un parisien, pécheur de profession, s'il en fut jamais, posté sous l'une des arches du pont d'AusterliU, laissa bravement passer sur sa tète les cosaques et les hulans, les caissons, la grosse artillerie sans s'émouvoir, sans s'inquiéter, sans quitter un instant sa ligne chérie.... L'univers entier se serait écroulé, qu'il serait mort là, héroïquement, les armes à la main. Je le crois volontiers, d'après ce que je vois tous les jours sous mes yeux.
Nous avons également d'intrépides plongeurs qui, au péril de leur vie, s'engagent dans les plus profondes cavités, souvent embarrassées de racines, et vont chercher une proie qui ne saurait leur échapper. Ce sont ordinairement des compagnons du devoir, très-dévote à fôter le lundi. Ces courageux amphibies ne reparaissent jamais à la surface de l'eau sans rapporter d'abord une carpe entre leurs dents, et de plus, soit une anguille ou un barbillon à chacune de leurs mains. Fier et triomphant, on reprend le chemin du logis, ou plutôt on s'arrête au cabaret le plus voisin. De nombreux amis viennent prendre part à la curée, et le verre à la main, ou se félicite mutuellement du succès de la campagne.
La truite ne descend guère à Chantelle. Les eaux ne sont pas assez vives, elle s'arrête à Bannassat-le-Château. C'est une limite qu'elle ne saurait franchir. L'écrevisse se réserve pour les ruisseaux plus limoneux de Lev, ou de Buckepot. Pour nous dédommager, nous avons l'avantage de voir quelques habitants des mers, l'alose et le saumon remonter jusqu'au pied de notre vieux castel. On dirait qu'ils se rappellent le bon accueil qui leur était fait jadis. Si /'on y prend guarde, observe un gourmet historiographe du temps de Louis XII (1), la Sioule renferme quantité Je saumons et d'aloses. Il n'est pas étonnant que notre rivière se ressente d'un si heureux voisinage.
Les barrages établis sur l'Allier et à l'embouchure de la Sioule, nous privent de recevoir aussi fréquemment la visite de ces hôtes aimables.
11 ) Jean Fcrault, fopographti liu ducU de Bourbonnais, f U.
La vallée do la Bouble est de quinze jours plus hâtive que le reBte de la contrée. Le souille du printemps y est recueilli plus amoureusement que partout ailleurs, les rayons du soleil s'y reposent avec plus de complaisance. Aussi la vigne se couvre de bourgeons, la cime des peupliers se pare de verdure, avant que la végétation se soit fait sentir dans les plaines et sur les coteaux environnants. Des myriades d'oiseaux accourent dans ces lieux tépides, comme à un rendez-vous d'honneur ; ils viennent là se reconnaître, ainsi que le fout de vieux amis, après une longue absence. La fauvette et le rossignol reprennont leurs mélodies trop longtemps interrompues. Le merle siffle, commo pour se moquer, le loriot et le coucou semblent crier bravo. L'hirondelle passe comme une flèche, l'alouette monte dans les airs en fredonnant sa ritournelle. Le pinson, la mésange et le roitelet voltigent terre à terre, sans mot dire. Le chardonneret dont la tôte ressemble à une escarbouclc, jette ses jolies petites notes tout en becquetant le plan tin, ou la pomme du chardon qui plie sous son poids. L'insolent moineau qui habite par escouade dans ces parages, trouble par ses éternelles pialleries ces variés et charmants concerts; en même temps, comme les harpies de la fable, le gourmand souille et dévaste et les fruits et les rares moissons qui croissent sur ces bords. M'oublions pas le martin-pôchcur, qui guette et enlève les petits poissons, la demoiselle aux ailes bleues se reposant à peine sur le calice des fleurs, l'innocente bergeronnette qui vient se placer sur les cornes, ou devant le pied des vaches qui pâturent le long do la rivière.
Voici le tableau vivant, animé, qui dès le milieu d'avril se présente à tous les yeux dans notre agréable vallon. Quelques mois plus tard, sous le soleil de juillet, patexemple, ce m?mo vallon est inabordable. On dirait une fournaise où tous les feux du ciel se sont concentrés, line multitude d'insectes vous tintent aux oroilles, vous mordent et vous déchirent. A chaque pas, les serpents frétillent sous la mousse, ou plongent dans un bain tiède que l'on se garde bien de leur disputer. Je me trompe, à Chantclle on a pour les bains une passion prononcée ; c'est comme du temps des premiers romains, absolument. Dès qu'arrivent deux ou trois heures du soir, c'est en famille et en société d'amis que l'on se rend à la rivière. Toutes les précautions hygiéniques ne sont pas toujours parfaitement observées ; aussi rapporte-t-on force rhumatismes et névralgies ; les thermes de Châteauneuf auront plus lard raison de ce traitement un peu trop hydrothérapique. Durant la belle saison, les rives de la bouble sont encombrées d'élégantes ménagères qui viennent de fort loin blanchir leurs tissus et le linge de la famille. Les nombreuses lavandières frappent avec leurs battoirs, l'écho en répète au loin les coups multipliés. Sous leurs doigts, le savon se réduit en bulles et en écume. Bientôt, toutes ces femmes dextres et légères vont chercher quelques rayons de soleil : tout ce qu'elles ont si merveilleusement approprié, elles l'étaient dans les prairies, sur les buissons, sur les rochers. Nulle part, le linge ne se fait aussi blanc, n'est plus odorant qu'à Chantclle. C'est que, selon le vieux dicton du
pays, Peau de la Rouble est extrêmement savonneuse, d elle seule elle vaut une uiaumise lessive. Coulant toujours sur un lit de granit, battue de cascades en cascades 1 elle est extraordinaircment purifiée, et possède une remarquable propriété dissolvante. Aussi, tous nos fashiounablos en envoient quérir, pour ensuite pourvoirà leur toilette. Aucun menton tant soit peu délicat, ne voudrait subir l'action du rasoir, sans l'intermédiaire de cette eau que l'on pourrait presque comparer à celle de la fontaine de Jouvence.
Vers la fin de l'automne, le guet se fait en certains endroits du vallon, absolument comme dans un poste exposé aux ravages de l'ennemi : il y a là des arbres fruitiers, bon nombre de noyers toujours abondamment pourvus. Plantés sur des versants qui fout face au Nord, ils ne fleurissent que lorsque la saison est parfaitement accusée ; la gelée ne les atteiut jamais. Au moment de la cueillette, c'est effrayant de voir à la cime de ces arbres qui plauent au-dessus de» précipices, de voir de malheureux journaliers , armés de grandes gaules , frapper à coups redoublés sur tous ces branchages dont la moindre rupture pourrait leur occasionner immédiatement la mort. Avec raison, ils pourraient dire : uno tant uni gradu . ego manque dimlimur , Fort heureusement, ce ne sont pas les hommes, mais les noix qui roulent et rebondiaseut et vont souvent se perdre dans la rivière.
Le mouton et la génisse paissent de compagnie sur ces pentes dangereuses : c'est le dumosd pendere de Virgile. Il est rare que quelques-unes de ces dernières ne fassent la culbute et ne se briseut sur le coup.
Quand le Simoun souffle au désert, l'arabe disparaît avec sa cavale. La bergère Chanteloise a la même précaution : aussitôt que le moindre ouragan s'en vient humecter la pelouse, elle chasse son troupeau devant elle, et de quelques jours ne reparaît plus sur ces glissantes déclivités.
N'avcz-vous pas entendu, sur la colline opposée, chanter le gai vigneron? Il s'apprête à récolter son raisin. Dieu a béni son travail : il lui témoigne si reconnaissance. La jeune fdle se fâche, elle est presque sévère: quelque jouvenceau veut lui imprimer au front le grain de vendange : c'est une cérémonie à laquelle elle ne saurait échapper.
Mais bientôt à toute cette joie, va succéder la tristesse. La feuille jaunissante roule dans les allées du vignoblo, les arbres ont perdu leur brillante couronne, image de l'homme qui lui aussi, grandit et prospère, et voit la décrépitude assaillir ses vieux ans.
Toute la gent volatile s'est enfuie vers des climats plus tempérés. La neige a couronné ces monts. C'en est fait, la vallée est redevenue silencieuse et morte ; ces beaux arbres couverts de feuilles, do fleurs, de fruits, de nids artistement enchâssé* parmi les rameaux, ne sont plus que des squelettes qui montrent leurs grands brus amaigris d'où peudent le givre et les fils de la Vierge. La rivière enchaînée ne fait
plus entendre le murmure de ses cascades. On ne distingue sur la glace que l'empreinte triangulaire de quelques oisillons, restés par hasard sur ces bords, les palmes de la sarcelle, les glissades des bambins, échappés de l'école, qui viennent patiner à leur aise et se refaire de la chaleur étouffante du |ioele, loin de la férule du maître, loin de l'œil vigilant et trop inquiet de la digne et bonne mère.
Notre Double, à la fois sévère et gracieuse, prête merveilleusement à la contemplation. Jusqu'au milieu du siècle dernier, elle a vu de pieux solitaires habiter la cime de ses rochers, ou les cavernes creusées le long de son rivage. Là, isolés du monde, ils repassaient dans le silence les terribles appréhensions de l'a>enir.
Un homme distingué appartenant à une famille puissante de la contrée, révérend Jean d'Arloul, avait vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans dans l'une de ces paisibles retraites, l'ermitage de Saint-Jean, au-dessous de Chanlelle-la-Vieille. Se voyant dans la caduizité. dit la pièce où nous avons puisé tous ces détails, et ne pouvant plus aller faire ses questes ordinaires chez les personnes cliéritab/es. il aurait eu recours à ses paraus, lesquels lui auraient baillez des sommes notables d'or et d argent s' élevant à plus de cinq mil livres. Le prudent vieillard avait enfermé le tout dans des bourses et boites de fer blanc.
Mais, continue notre chroniqueur, avec une naïveté remarquable, certains cuiduns, i)' ayant la crainte de Dieu devant les yeux, seraient entrés dans ledit hermilnge . auraient ouvert quelques coffres, et auraient pris les dictes bources et bouettes de ferf blanc, avec F or et r argent qui estaient dedans, et en auraient disposés comme bon leurs en aurait semblés....
Informé de cette spoliation sacrilège , rurchc\êque métropolitain fulmina un monitoirc sévère. Les personnes de l'un et de l'autre sexe qui auraient eu connaissance quelconque de ces odieux larcins, devaient être admonestés trois fois, et de six jours en six jours, au prône des messes de paroisses, d'avoir à dénoncer les coupables, sous peine d'être déclarés excommuniés . aggravés et réaggrarés. Cette pièce n'a pas de date. Elle a été pour certaines paroisses limitrophes au diocèse de Bourges, fulminée par Esticnne Charles, officiai de l'évêché de Clermont. Ello se conserve au château de Bellenaves , où bo trouvent quelques autres documents qui nous ont été trèscourtoisement livrés et commentés par le propriétaire.
Notre vallée, parfois solitaire comme une thébaïde, est ailleurs vivante et tourmentée comme dans les contrées manufacturières. En moins d'une lieue, on compte une quinzaine d'établissements divers, moulins, mailleries à chanvre et à écorce, routoirs, blanchisseries de toiles, tanneries, fabrications de tuiles, carderies, filature. Il a été un instant question de créer sur notre courant une féculerie de pommes de terre : mais nos financiers Cbanlclois ont craint d'aventurer leurs capitaux. Ils ont dans le même esprit, laissé inachevées deux papeteries, l'une au-dessous de Chambord, l'autre au petit village de Couvier.
Los tanneries de Cbantelle, inférieures à celles de Cliarroux, jouissaient pourtant de quelque réputation. La nature de nos eaux influait sur la qualité des cuirs, sur ceux de veaux principalement. Notre garnison avant toujours de la cavalerie, les chevaux, épuisés par le» batailles, périssaient en grand nombre. Leurs dépouilles étaient préparées dans ces laboratoires; cavaliers et fantassins, trouvaient sur les lieux de solides chaussures et des buffleteries à l'épreuve. Ce genre d'industrie a presque entièrement cessé avec les hommes qui en faisaient usage ; quelques-unes existent encore au Roc des Tanneurs, sous les Côtes-Gaillard. On en rencontre tout le long de la rivière, au roc-Colhn, vers la carderie, au Carrousel, à l'île Morio etc. Quatre fort belles sont continuellement employées au Cul-du-sac, quartier le plus ancien, comme aussi, son nom l'exprime assez, le plus malpropre de la ville. Les pièces qui s'y travaillent sont recherchées, sur les marchés où s'en fait l'importation. Quant au résidu des écorecs, il est livré à de petits garçons qui fabriquent des tourteaux, appelés mottes. On les débite aux familles les moins aisées qui s'en chauffent, pendant l'hiver ; les cendres tachent le linge et sont conséquemment peu prisées des ménagères.
Une autre branche de commerce qui a totalement disparu, c'est le foulage des draps et des étoffes de ménage. Tout le monde a vu fonctionner le moulin à foulon du Carrousel : les eaux viennent d'en emporter les derniers débris. Nos grandes fabriques ont tué toutes ces industries bâtardes. Leurs produits sont moins solides, sans doute : mais ils offrent plus de brillant et d'élégance, et sont néanmoins d'un prix accessible à toutes les bourses.
Seuls, les moulins à blé ont survécu à toutes les innovations possibles, et à peu d'exception près, ils sont restés tout-à-fait à l'état primitif. La plupart, dans le courant du siècle dernier, appartenaient aux Jésuites et au prince de Condé qui les cédaient volontiers à bail emphytéotique. Les fermiers en sont devenus propriétaires.
Un moulin m'intéresse. Les flots qui incessamment le minent à la base, ces glaces qui viennent comme un bélier heurter ses murailles, ces crues dévastatrices, cet ébranlement perpétuel des roues et des cylindres ; que de dangers entourent celte frôle enceinte où se prépare la nourriture de l'homme !
Des quatorze moulins qu'à diverses époques l'on a comptés sur la Bouble, six seulement ont été conservés. Ici, c'est Couvier, plus loin le Mou/in-Dieu. plus loin encore celui de La Banne/le, ou du Roc-Collin ; viennent ensuite le Baron, appelé dans les anciens actes Moulin-Blonde , les Pierres et Truelle près du pont des Eaux-Satfes Chacun de ces établissements a deux ou trois tournants auxquels est adjointe toujours une maillerie à chanvre. Nous n'avons plus de trouas casernées dans nos mur», plus de cours, plus do hauts 'fonctionnaires, entourés eux-mêmes de nombreux serviteurs. Moins de vivres sont nécessaires. On comprend tout de suite pourquoi on a laissé diminuer le nombre de ces divers entrepôts. Le nom, porté par l'une de ces usines, doit nécessairement fixer un instant notre attention. I* Moulin-Dieu était ainsi désigné,
pan* qu'il appartenait à l'hôpital de Charitclle. L'esprit religieux de nos pères savait noblement relever toutes choses. Oui , c'était une bien délicate pensée que de donner ainsi le nom le plus auguste à tout ce qui est consacré aux pauvres ; aux pauvres, les amis, les privilégiés de Dieu. Vendus successivement à plusieurs particuliers ce moulin et la locaterie qui en dépend sont depuis 18-49, la propriété de M. Vincent Large, inspecteur de l'université en retraite, d'évèque devenu meunier, comme il le dit plaisamment lui-même, en rendant au mot Ksi«xene« d'où Ton a tiré êvéque , son sens primitif, qui est inspecteur.
Malgré sa passion bien connue pour tout ce qui lient aux temps passés, le nouveau propriétaire s'est décidé à démolir, à abattre tout-à-fait les anciennes constructions, pour les relever sur un plan plus grandiose et plus en harmonie avec les progrés du siècle. Toutefois, voulant conserver au moins en partie à cette usine, ainsi réédifiée, le cachet et comme la couleur de l'époque qui en avait vu jeter les fondations primitives, l'industriel de fraîche date , antiquaire quand même , s'est amusé à composer plusieurs inscriptions tant en vers qu'en prose, dans le goût parfois puéril, mais presque toujours religieux du commencement du XVI* siècle. 11 s'est inspiré pour cela de diverses légendes ou devises qu'offrent des pièces, la plupart baronales. trouvées par lui dans les décombres de ces démolitions.
Non content d'employer l'idiome national, le docte meunier s'est quelquefois servi du grec et du latin, comme semblaient l'y inviter d'ailleurs et en quelque sorte lui en imposer le devoir, les inscriptions encore existantes aujourd'hui des bâtiments seigneuriaux , contemporains du premier Moulin-Dieu , desquels une restauration prochaine va faire uu couvent de Bénédictines.
S'il est un Être parfait et généralement invoqué ches tous les peuples, c'est Dieu ; s'il est un aliment avidement recherché par l'homme , c'est le pain. On ne peut donc pas s'étonner que pour associer deux idées si universellement répandues , le possesseur d'une usine appelée Moulin-Dieu, ail emprunté quelques mots à un certain nombre d'autres langues dont l'étude a dû l'occuper dans le cours de sa longue vie universitaire : l'allemand, l'arabe, le chinois, le slave , el jusqu'à l'hébreux et au chaldécn qui, on le sait, disputent au sanscrit l'honneur d'avoir formé ou du moins précédé tous les idiomes el dialectes connus jusqu'à ce jour.
Après une prière adressée à Dieu, pour qu'il entoure de toute sa protection le moulin repris entièrement à neuf, qui porte son nom, on lit ce passage de Ja plus belle, comme de la plus simple des oraisons :
Donne du pain aujourd'hui, et dans les siècles des siî-cles.
Puis, jouant sur son nom, pour avoir l'occasion d'en rétablir la véritable orthographe toute latine, mais trop souvent dénaturée, le même humaniste a fait graver aussi sa
devise que justifie son obligeance devenue proverbiale parmi toul ceux dont il est connu :
Large prodesse... 0 utinàm !
Qu'on peut traduire ainsi : largement être utile... c'est mon désir, ou puisse Large être utile!
Des hauteurs qui dominent la vallée, au milieu de .laquelle s'élève majestueusement le moulin, ce qui frappe d'abord les regards, c'est une grande croix, dessinée sur la toiture. A l'occasion de celte sorte do /afjarum, digue enseigne et comme armes parlantes du Moulin-Dieu, et dans l'espoir que l'ancienue église de Saint-Vincent, martyr, si déplorablcment convertie en grauge et en cellier, sera bientôt rendue nu culte, par la congrégation religieuse qui en a fait, cette année même, l'acquisition, M. Vincent Large vient de faire graver au-dessus de la porte de sa propriété, les vers suivants :
sacras cantiliœ jamjail rcTiiturus in arCes,
ItoC -f , preCor, ob signum, Large Vincent lus adslt.
Ce distique dans lequel In date 18.'>,T est en chronogramme , au moyen du surcroît de hauteur donné aux lettres numérales latines MDCCCLIU , est censé sortir de la bouche d'un religieux en prières qu'un caprice de la nature a formé en deux énormes quartiers de granit, situés sur la rivo gauche de la Bouble, à peu près en face de la maillei ie. Une légende, admise dans la campagne, prétend que toutes les nuits, ce fervent et immobile solitaire fait entendre des mélodies inconnues aux mortels.
Aux deux hexamètres cités plus haut, le même versificateur en a ajoute quatre autres, pour exprimer le vœu que des sœurs de cet autre Vincent dont le nom sera béni à jamais par tous ceux qu'embrase le feu de la charité chrétienne, viennent desservir l'hôpital qui se fonde en ce moment, par souscription, à Chantclle :
El sanctU «utn Virçrinibus cilô, dulec levamen, £?roli« vcnul diïus Vmccntius aller : • Cui mfxlù, colUelis per «mjcos undiquti donis, Cantilienfc» uger stmlcl ho&pita lecta parnre.
L'espace n'ayant pas toujours permis à notre auteur de rendre toute sa pensée dans les différentes inscriptions dont il a pourtant chargé tous les tympans des portes et des fenêtres, son ingéniosité, parfois seolaslique, a su lui faire surmonter cet obstacle, en donnant à des lettres déjà employées (à et là une couleur particulière qui fournit facilement le moyen de les assembler pour composer sinon en entier, au moins en partie, c'est-à-dire par abréviation, le mot nouveau dont il a besoin.
Le nom de saint Vincent, doublement vénéré à Chantelle, nous a entraîné dans «ne trop longue digression, pour que nous donnions de plus amples détails à cet égard. Au reste, notre ex-dignitaire académique, chez qui le cœur est au niveau de l'esprit,
s'occupe de publier au profit de cet hôpital dont nous dirons bientôt quelques mots nous-mème, toutes ces inscriptions avec leur paraphrase en vers français.
Dans le même travail figurera une notice sur la création d'une association fort innocente intitulée : le double Pélican de la Rouble. C'est à Chantelle, on le sait, qu'au XIV 4 siècle, sous le bon duc Louis, prit naissance le célèbre et joyeux ordre de YEsjiêrance. Cette idée a porté la jeunesse du pays, tout aussi passionnée pour le plaisir que pour la bienfaisance, à ailopter une sorte d'insignes chevaleresques. Au pélican mythologique, gravé sur le cachet de l'hôpital , elle a tout naturellement adossé un second pélican qui tient une patte en l'air et de son bec laisse tomber une pluie de monnaies. La devise qui a été choisie justiûe parfaitement l'espoir do cette naïve institution :
OpiluUri paupeti, joeando, nil ï«ttt.
C'est sous les ombrages du Moulin-Dieu, que tous les ans, à l'époque des vacances, on doit en renouveler le jovial et charitable anniversaire.
Maintenant que nous avons donné au Mouliu-Dieu toute la part qui lui revenait, parlons des autres usines, jetées sur la Bouble.
L'établissement du Roc-Col/in a été fondé, ou reconstruit en 1G67. Celui des Pierres est beaucoup plus ancien. Pierre de Chambord, écuyer, seigneur de Verrières, avait en 1533, vendu le moulin de Verrières aux Génovéfains qui déjà possédaient le Grand Moulin, aujourd'hui la carderie et filature de laines. Ce marché terminé, le noble industriel imagina d'en construire un autre intermédiairement (celui des Pierres), mais à une distance tellement rapprochée, que l'écluse faisait remonter l'eau au moulin supérieur et la rejetait ensuite avec trop d'impétuosité sur celui d'en bas. Les religieux s'en plaignirent amèrement. Il y eut transaction à l'amiable entre eux et le châtelain qui répondit de toute éventualité fâcheuse (1). Plus tard, afin de couper court à toute contestation, le père de Ronfreboc, procureur des Jésuites au collège de Moulins, acheta pour le compte de sa Compagnie, l'objet eu litige. On garantissait au sieur de Chainbord son droit de mouture pour lui et toute sa maison (2).
Il ne reste plus aucun souvenir dans le pays, de ce moulin de Verrières. Quelques moelons taillés, une pointe de terre un peu cave, le tout aujourd'hui recouvert de gazon, ou planté d'épais peupliers, sont les seuls vestiges qui en indiquent la place. C'était en face du foulon du carrousel dont le souvenir ne tardera pas à disparaître lui-même; ainsi le veut celui qui seul est immuable. 11 y a trente ans seulement, pour parvenir à ce dernier, la vieille-rue-du-Carrotml laissait assez commodément circuler les voitures. I n homme à pied s'y engage avee peine aujourd'hui : qu'on le demande à nos petits bûcherons, qui remontent par là, apportant sur leurs épaule», au foyer
i4| Arch. tK-imi-t. Papier* rclutifc au ptiturc.
i2> \rt-h. d.ipan«inetU. de l'Allier. Acle <lu 2 mars 4C.7G.
paternel, l'économique provision que leur a fournie le bois de Saint-Vincent ou la forôt de Giverzat.
Celte multitude de constructions antiques, répandues dans la vallée, produit un effet des plus pittoresques. A travers Icr massifs, vous en apercevez les toits aigus, blanchis par la folle farine. La roue moussue dévide de larges rubans d'eau ofl se peignent toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Bientôt vous entendez le sourd roulement de la meule, le joyeux tic-tac, le bruit de la clochette indiquant au farinicr que la provision est épuisée.
Un fariuier dans son moulin est comme un capitaine sur son vaisseau. Il est là seigneur et maître On le reconnaît à son habit cendré, à son bonnet de coton retombant sur l'oreille. Ses cheveux et ses cils ont l'air poudrés à la manière antique. On ne peut distinguer le vermillon de ses joues, à travers la couche blanche qui enduit sa peau, ses deux yeux n'en semblent que plus vivement lancer des éclairs. On le voit partout, il a l'œil au guet, l'oreille attentive, il répond prestement à la pratique. Expert mécanicien, il connaît les ressorts les plus compliqués de sa machine ; il sait à propos en régler tous les mouvements. 11 vous répétera que le rouet avec son engrenage en bois de sorbier, d'amandier, ou de pommier sauvage, est l'âme du moulin. 11 vantera sa bonne meule de Iirie qui moud toujours large, son blutoir qui tamise la plus fine fleur de froment et rejette au loin les corps étrangers. Il vous racontera les échecs divers arrivés à son empellement, à sou écluse, aux aubes de son moteur, aux fuseaux de sa lanterne à tige et à pivot qui supporte la broyeuse. Il vour parlera enfin de son frayon, du petit bachot, de l'entremis, que sais-je ? Je connais des maîtres fariniers, amoureux de leur art, qui ne franchissent le seuil de leur usine que pour assister à la grand'messe le jour de Saint-Martin leur [tatron. Ce jour là, dût l'univers entier mourir de faim, le moulin reste oisif.
Tandis que je devise de la sorte, la poule vient familièrement ramasser les grains échappés à terre , le petit poisson s'agite dans le remous, ouvrant la bouche et recueillant les débris charriés par le courant. C'est toujours la même Providence veillant . au bien-Ctre de la moindre de ses créatures. Des garçons arrivent, d'autres sortent, le fouet sur l'épaule, ou sus|>endu au cou, comme une étole. Quelque coursier, reformé des batailles, ou simplement maître aliboron, deux sacs sur le dos,gra\it péniblement l'étroit, le tortueux, le rocailleux sentier. Malheur à lui, s'il vient à trébucher, ou s'il s'amuse à méditer sur l'inégalité des conditions et l'injustice du sort ! Un vaillant coup de fouet, assaisonné d'un juron plus énergique encore, le rappellera immédiatement au devoir. Et tous les deux, baudet et conducteur, arriveront au sommet de la cote, et là, oubliant leurs tribulations, l'un fera retentir le vallon de son braiement harmonieux, l'autre fredonnera quelques couplets langoureux ou guerriers, suivant la disposition d'esprit dans laquelle il se trouve.
Sur le plateau de l'ardue colline, la charge doublée, triplée même, est ordinairement ptacco sur une charrette. Le cheval part, son collier garni de |>etiles cloches, comme un chapeau chinois, ou plutôt un énorme grelot annonce l'arrivée du convoi jusque dans les hameaux les plus distants. Rien n'est plus poétique, à mon avis, que le grelot du meunier.
Mais c'est assez. Il nous faut enfin quitter notre charmante rivière. Le feu épouvante, l'air est insaisissable, la terre par trop matérielle ; l'eau renferme toutes les terreurs, tous les caprices de ces divers éléments.
Qu'il y a do merveilles dans une goutto d'eau ! Un arbre, une fleur, la perle la plus pure, le monument le plus grandiose, tout cela plaît, attache, mais ne parle point assez à l'âme. L'eau, on ne se lasse jamais de la voir, do la suivre, de la contempler. Nos pensées coulent et s'échappent avec se» flots qui descendent vers l'Océan.
L'eau ressemble à un être animé ; elle croît, grandit et se développe. Parfois dit; s'arrête et dort comme un voyageur fatigué dans sa route; puis, tout-a-coup elle s'éveille et gronde, elle devient torrent sublime, tempête majestueuse. Image du coeur humain, si l'eau est parfois l'emblème du calme et de la placidité, qu'elle renferme de colères ! Qu'elle couve d'orages dans son sein ! ! !
I<e dirai-je en terminant? l'eau s'harmonise avec notre nature. Comme l'homme, enfant du mystère, elle marche à l'inconnu, comme lui dans sa course rapide, toujours agitée et plaintive. L'eau est télément triste, a dit Lamartine. Pour mieux pleurer à son aise, l'hébreu captif n'allait-il pas s'asseoir sur le bord des fleuves? Ri\ière qui gémit, humanité qui souffre, quels touchants rapports! Quelle philosophie de tous les lieux et de tous les instants! t
Adieu, û ma Boublc enchanteresse I adieu à tes cascades, à tes déserts, à tes rochers ! Adieu à la fraîcheur de tes ombres, à tes oiseaux, à tes fleurs, à toute la poésie répandue sur tes bords !....
Mais quoi ? ta voix me suit, parmi les abruptes sentiers de la moutagne ; je l'entends du haut de mon belvédère, où j'écris ces lignes en ton honneur. Durant mon sommeil, c'est elle qui me berce, comme autrefois m'endormait le refrain de ma mère, c'est elle encore qui me parle à mon réveil.
Ton murmure je le comprends, tu me crics par le bruit de tes vagues : « courage, ami, va, remplis noblement la mission que Dieu t'a confiée sur la terre. Ensemble répandons sur notre passage l'espérance et la vie. Et de même que je vais incessamment me jeter dans l'immensité des mers, de même tu seras un jour reçu dans les bras de celui qui rémunère le plus humble de ses enfants....