PHYSIOLOGIE
- ou
1ER n'est plus difficile qu'une physiologie ; il faut, avant tout, Être véridique, que le tableau ne soit ni rembruni, ni flatté. Grâce a Dieu, cette tâche nous sera facile : si le personnage dont nous Toulon» esquisser le portrait a quelques imperfections (nul n'en
essentiellement. A l'œuvre donc, et sans hésiter !
I .»• jeune Chanlelois est vif, pétulant, rempli d'intelligence, mais tant soit peu
Jusqu'à l'âge de cinq ans, on lui laisse la bride sur le cou : ce qui lui donne des habitudes d'indépendance qui l'empêcheront de se plier jamais bien au joug salutaire qu'on voudra lui imposer. Il va à l'école, l'étude lui plaît : mais il est là, préoccupé, distrait. Il veut apprendre, mais plus tard, quand il se sera bien amusé. Au demeurant, il est bon enfant, coureur intrépide, nageur infatigable, quelquefois batailleur au suprême degré. A toutes nos époques de crises politiques, comme le gamin de Paris, le bambin de Chantelle veut jouer un rôle. Il organise une garde nationale, bat du tambour, fait l'exercice avec un fusil de bois et manoeuvre tout aussi bien que nos plus vieux soldats.
En 1818, nos imberbes militaires répandirent une sorte de terreur dans les communes environnantes.
On a gardé le souvenir d'une bataille qui peut égaler presque les coups do main de nos zouaves, ou de nos chasseurs d'Afrique. Un jour, nos jeunes hommes entreprirent de se mesurer avec ceux de Dencuille. D'abord les parties belligérantes prennent position sur les rochers qui dominent la Bouble et d'une rive à l'autre, se lancent une grêle de pierres.... Cette escarmouche ne pouvant amener des résultats assez glorieux, le général chantelois ordonne à sa bande d'enlever la position. A l'instant, nos petits démons, de descendre au galop le ravin, de franchir pédeslremenl la rivière, puis de grimper à l'assaut. Cette manœuvre hardie jette un commencement d'effroi dans le camp opposé. Une lutte épouvantable s'engage ; tout cela allait devenir très-sérieux, lorsqu'à l'exemple des Sabines, les mères et les sœurs se précipitent au milieu de la mêlée, et avec beaucoup de peine, parviennent à séparer les combattants.
Que l'on se j?ardc bien toutefois d'attribuer à notre jeune citoyen des instincts méchants. Après avoir vidé toutes ses petites querelles, il se réconcilie bien vite avec ses camarades, et leur promet d'être désormais ami pour de bon.
Doue d'un cœur excellent, les haillons du pauvre émeuvent sa pitié, et plus d'une fois on l'a vu partager avec les malheureux ses petites économies et ses friandises. Peut-être, le lutin serait-il tenté de gâter sa bonno action, en allant déguster indûment les précoces cerises du Carrousel, les douces prunes des côtes, les abricots et les pêches des Marmignolles. Mais fort à propos il se rappelle ce qu'on lui a si fréquemment recommandé en classe et au cathéchisme, de ne jamais dérober le bien d'autrui, d'être en toutes circonstances, sage et vertueux.
A dix ans, raisonnable déjà, il se prépare à faire sa première communion ; de cette époque datent des affections qui ne s'effaceront de la \ie : « !el personnage, telle grande dame, oh! oui, je nie les rappelle, nous avons fait ensemble notre première communion, h Pendant quelques années se maintiennent pour les petits garçons les habitudes pieuses qu'à inspirées ce grand jour : mais peu à peu le respect humain fait invasion dans leur Ame. Pauvres enfants ! les voilà engagés dans cette voie large qui en a perdu laul d'autres....
Notre jouvenceau est émancipé maintenant. Il fait l'homme. Le dimanche, voycx-lc jouer à l'argent, aux quilles des Picaudelles, danser au son de la musette, sur le parquet de XOtcambre; la pipe à la bouche et le chapeau sur l'oreille, il parcourt les rues en chantant, puis il entre se désaltérer dans le cabaret voisin. Toutes ces réjouissances, on le devine aisément, ne sont point toujours pour lui des plaisirs innocents ; il en convient, mais il répond qu'il faut bien que jeunesse .se passe,
Arrive la conscription. Tandis qu'une neuvaino se termine pour lui a l'église, su main pénètre, sans trembler, dans l'urne qui doit décider de son sort. Son numéro l'exempte : grande joie au cœur du pore! douces larmes que va répandre la pieuse mère ! Le garçon, comme on dit, ne partira pas ; mais il ne sera pour cela ni lâche, ni peureux. Quand le camarade qui est au régiment mandera qu'il s'est battu avec les Arabes, le nouveau Crillon en cotonnade s'écriera : oh ! si j'avais été In I II y a dans cet élan d'orgueil beaucoup de sincérité : car le chantelois est brave et franc comme une lame d'épée. Celui qui part sert loyalement le temps voulu et ne se vend pour personne. Jamais la charmante cité n'a mis à couvert aucun déserteur ; jamais, môme aux plus mauvais jours, un seul insoumis. Tous ceux qui ont paru sous les drapeaux ont été de vaillants soldats. La preuve en est écrite sur leur face, ou sur leur poitrine. Le galon de sergent les console de leurs blessures, en attendant la croix d'honneur et l'épaulette d'officier. Leur goût pour tout ce qui rappelle la profession des armes est si prononcé, qu'il n'est pas rare, les jours de fôtes carillonnées, de voir quelque vieux grognard poser encore coquettement sur l'oreille son bonnet de police, ou son chapeau à claque, rapportés jadis du régiment et conservés soigneusement dans l'armoire de la vieille.
L'enfant de Chanlelle, comme celui de la Bretagne, aime son pays avant tout. Rarement il s'expatrie, pour aller chercher fortune ailleurs ; et si quelques circonstances l'obligent à s'éloigner momentanément de ses pénates chéris, c'est toujours avec l'espoir d'y revenir bientôt. Jamais il n'oublie ses rochers et son vieux cliùleau ; il s'attendrit au seul nom de Chantelle : c'est là qu'il est né, c'est là qu'il veut finir ses jours.
Celui donc qui reste au pays, s'il ne possède rien, devient vigneron, ouvrier infatigable, travaillant tout le long de la journée et souvent à la clarté de la lune, mais toujours avec une rare intelligence et une merveilleuse propreté. Mous ne connaissons rien de plus gracieusement joli que les vignes de Chantelle. Le bordelais le plus raffiné, le bourguignon le pins enchanté de ses Côtes-d'or, ne trouveraient rien à reprendre au travail de notre cultivateur. Sur ces coteaux admirables, dans ces lieux charmants, il a su répandre une sorte de coquetterie, infiniment agréable à l'oeil de l'observateur, mais plus délicieuse encore pour ce qui concerne le gosier du gourmet de Montaigut, ou du bariller de Commentry qui viennent là faire leur provision de vins fins et généreux.
Ce manœuvre incomparable, c'est à peine s'il pourra se résoudre à suspendre son travail le dimanche. Et pourtant ce repos d'un jour, non moins nécessaire à son esprit qu'à son corps, ne l'a-t-il pas acheté au prix des labeurs de toute une semaine ? Le malheureux en scra-t-il plus riche au bout de l'année? Que désormais donc il chôme respectueusement les dimanches et les fôtes, sous l'oeil de celui qui fait prospérer ses travaux.
Une remarque qui a été souvent faite et qui parle haut en faveur de uotre honnête et laborieuse population, c'est que le vol est à peu près inconnu à Chantelle.
Comme du temps des patriarches, la plupart des habitations ne sont jamais vérouillées pendant la nuit. Des bois, des instruments, des objets de toutes sortes restent pirtout étalés sous la garde de Dieu. Ajoutons que beaucoup de nos marchands ne se donnent guère la peine, le soir, d'appliquor les devantures aux vitrines de leurs boutiques. Si quelque acte d'improbité a lieu, on peut être sûr que ce n'est point le fait d'un individu originaire de Chantelle. Ce sera quelque misérable, de fraîche date implanté dans le pays, qui aura ainsi donné une mauvaise note à une population qui en était parfaitement innocente.
Notre sage et courageux vigneron, au milieu de ses épreuves, conserve un sentiment de franche gaité; de son chantier, il lance au camarade voisin une facétie, un mot pour rire ; le soir, en regagnant sa demeure, il se délasse en fredonnant quelques couplets de sa façon, mordants à l'endroit de son prochain, mais toujours joyeux. Ce digne ouvrier ne cessera de se rendre à ses champs, tant qu'il lui restera une ombre de force pour piocher, pour tailler, pour échalasser sa vigne chérie. Quand enfin l'âge et les infirmités le forceront à languir au foyer, la vie lui deviendra bientôt insupportable, il appellera de ses vœux la mort et s'y préparera en chrétien. Qu'il aille dans une terre meilleure recevoir la récompense de ses longues et rudes privations !
Les nombreux industriels qui peuplent la ville, un pou moins énergiquement que leurs amis les vignerons, remplissent leur tâche de la semaine. Certains ne manquent jamais d'aller plusieurs fois le jour se délasser sur la promenade ou bien explorer la rivière, se plaignant très-sérieusement que l'ouvrage ne va pas. Le dimanche, on rend une visite au café : mais il faut bien le dire, l'on ne s'y fâche point, l'on ne s'y enivre jamais ; on se contente de boire la goutte, do faire une partie de billard, on rit, on jase et l'on sort de là un peu moins riche que l'on n'y était entré. La politique les a un instant vivement préoccupés. Toutefois, ils ont vu de suite le vide des théories que certains intrigants décorés du beau nom de socialistes, voulaient leur inoculer.
Il n'en a pas été de même du pauvre prolétaire qui a cru longtemps et très-franchement que les cailles allaient lui tomber toutes rôties. Un préfet de la Restauration avait surnommé notre ville la jtetite République de Chantelle ; celte réputation ne s'est un moment chez lui que trop bien justifiée.
Nos ouvriers sont en général probes et délicats. L'harmonie règne dans leur ménage, quoique souvent ils grondent et fassent semblant de tout brisjr. Ils sont peu dévots, ne pratiquent guère, et cependant ils veulent que leurs femmes, leurs petits gars et leurs jeunes Allés aient de la religion. Ou prétend qu'ils sont un peu vains et qu'ils tiennent singulièrement à ce que leur mérite soit apprécié à sa juste valeur.
Haut montés sur le point d'honneur, ils se concilient devant le juge de paix, mais plaident rarement. Un différent s'élève entre eux, ils sont furieux et se souhaitent toutes les malédictions imaginables. Mais si l'un éprouve du malheur, l'autre oublie non injure et devient l'ami, le protecteur de celui qui aura été momentanément son adversaire.
L'ouvrier chantelois s'attriste peu, même au milieu do ses plus rares épreuves. Quoique assez sans souci, il songe néanmoins à l'avenir, et répèle souvent qu'il faut qarder une poire pour la soif.
Le bourgeois est un très-excellent homme. Il tient beaucoup à conserver ce qu'il a reçu de ses père», pou à l'augmenter. Comme le sage d'Horace, il vit heureux dans une honnête médiocrité. A Chantelle, il n'y avait de colossal que le château et d'immenses fortifications : les fureurs d'autrefois ont tout détruit. A part deux ou trois maisons, aucune fortune n'est considérable ; mais il y a un bon nombre de gens aisés, vivant dans un doke far m'ente. Les bourgeois de Chantelle ressemblent aux habitants d'Athènes. On les voit plusieurs fois chaquo jour et à des heures tellement réglées qu'on les prendrait pour des horloges vivantes, on les voit, les mains dans les poches, un bûton sous le bras, ou un journal à la main, s'aborder sur la place publique, en se demandant: qu'y a-t-il de nouveau? Une indicible félicité s'empare de leur être quand ils peuvent annoncer la fraîche nouvelle à ceux-là même qu'ils interrogent. Si l'un des interlocuteurs accuse une indisposition quelconque, une recette infaillible lui est à l'instant indiquée : car à Chantelle, tout le monde se pique d'être plus nu moins initié aux secrets do la médecine. Le chapitre de la politique arrive à son tour. Nos diplomates n'y attachent qu'une médiocre importance: ils ont été tellement saturés de liberté, que ce qui leur faisait bondir le cœur, il y a peu de temps, ne leur semble maintenant plus si admirable. Tous savent les histoires de combats, chacun ayant pris plus ou moins de part à ce qui s'est fait, depuis tantôt soixante ans. Mais ceux qui en parlent le mieux n'ont jamais paru sur le terrain ; il» se sont contentés de lire assidûment la volumineuse collection des victoires et conquêtes. Identifiés avec ce qu'ils ont appris, il ont assisté à tel siège, été blessés à cette meurtrière affaire. Ils connaissent l'histoire du Grand-Capitaine, des dix-huit Maréchaux de l'Empire et des six Grands-Officiers-Généraux. Ils ont vu périr au milieu des flots le Bayanl de la Pologne. Ils vous diront combien de drapeaux ont été enlevés à l'ennemi, combien dînions et de blessés sont tombés sur chaque champ de bataille. Si, par impossible, les faits et gestes du Vetit-Caporal venaient lout-a-coup à disparaître, je soutiens qu'il serait facile de les reconstituer à l'aide de nos historiens ambulants de Chantelle.
Quant à leur manière de voir, en quelque genre que ce soit, il ne saurait y en avoir de conqiarable, leur pays est le plus beau de la terre, leurs enfants les plus lutins, les plus spirituels du monde. Vrais Spartiates, ils se tiennent des heures entières, assis devant leurs maisons sur un humble banc de bois ; rien n'échappe à leur malicieuse perspicacité. L'étranger qui traverse le chemin est aussitôt examiné, disséqué par les orateurade la rue. Malheur à lui s'il est passé devant eux sans leur rendre le rigoureux devoir que prescrit la politesse ! Mais que cet étranger mette pied à terre chez l'un d'entre eux ou dans l'un des modestes hôtels, il sera bientôt choyé, dorloté, l'ami, le commensal de tous ; car le Chantelois est rempli d'urbanité et pratique avec courtoisie l'hospitalité. Il pratique avec non moins de zèle la charité: depuis dix ans, pas un seul mendiant n'erre dans les rues de Chautelle. Grâce à une cotisation annuelle à laquelle participent à l'cnvi toutes les bourses, aucune misère n'est oubliée. Il est vrai que cet homme si généreux prône un peu le bien qu'il peut faire: mais il ne rappelle ainsi 6es bonnes actions que pour encourager les autres à imiter son exemple. Il ne puise guère ses inspirations dans les livres : il lit peu, n'est pas très-studieux même au collège, si toutefois il peut se décider à y suivre ses amis qui y sont et trèsbien s'en trouvent. Il a beaucoup de bon sens, un jugement droit qu'il ne corrompt point par la lecture des romans, quoiqu'il ait une certaine faiblesse pour le feuilletou ; mais Madame, dit-on, l'aime encore mieux. Il saitson code, sa théorie, ses campagnes. Il parle de cela en famille, avec sos vignerons, au café en jouant la poule, sur la place en fumant une pipe, au Conseil municipal en délibérant de la chose publique, au prétoire du juge de paix en entendant les niaiseries de ceux qui plaident. Derrière les vieux rempart», ou à la promenade, il répète que tout va mal. que tout est au pire, et que, s'il devenait roi, empereur, ou [«résident de la république, il aurait bientôt anéanti tous les abus. Enfin, rentrant à la maisou, il laisse la politique à la porte. \jp chantelois s'inquiète des affaires de l'Etat, mais aussi des sieunes et surtout de son dîner. A deux heure» précises il est servi. Il dîne bien, n'est pas gourmand, partage volontiers son repas avec quiconque veut l'accepter. Quoique sobre, il boit d'excellent vin, mais il a soin de garder pour les acheteurs ce qui est vraiment bon et pourra lui faire beaucoup d'argent. Après eette action, il va au jardin, à la vigne, entre au billard, fait une partie de cartes, ou de domino, se rafraîchit, puis reprend le chemin de l'inévitable place, pour demander encore : qu'y a-t-il de nouveau ? Les causeries du matin recommencent, comme si jamais elles n'avaient eu lieu ; les plus jeunes disent du temps de l'Empereur; les plus âgés du temps des Génovéfains, du temps du château. La nuit arrive, chacun rentre chei soi, soupe, se couche et s'endort dans une douce et parfaite quiétude.
Voilà le fidèle portrait de l'habitant des bords de la Bouble. On a dit que le chantelois, jeune ou vieux, était irréligieux, impie. Nous protestons hautement contre celle odieuse qualification. L'indifférence, ici comme ailleurs, exerce malheureusement
ses ravages; elle a été colportée par des mécréants Je toutes les couleurs, de tous le* pays, lesquels en venant n'avaient rien, pas même leur propre estime, et qui, à leur départ, ont emporté le mépris de ceux-là surtout qu'ils avaient momentanément gâtés. Le vrai cbatitelois, s'il s'égare, revient toujours revient avoc franchise et générosité.
Oh! en vérité le beau pay s de Chantelle est et sera toujours charmant. Si nous avious un avis à donner, un choix à faire, Chantelle serait le lieu où nous voudrions* finir nos jours, Chantelle serait la ville que nous conseillerions lo mieux d'habiter. Le bon air qu'on y respire, l'aménité de ses citoyens eu font un séjour délicieux et enchanteur. Il y a bien, si l'on \eut, un peu trop d'exaltation dans la manière de voir, un peu trop de suffisance dans le caractère de ces hommes que nous aimons tant : mais au fond, ils ne sont pas méchants, ils ont un cœur qui vaut son pesant d'or. Qu'ils s'efforcent de corriger les petits défauts que nous venons de remarquer ensemble, et ils seront admirables comme le site au milieu duquel Dieu les a placés.