SUPERSTITIONS
Dans l'intérieur de la ville, on est généralement peu superstitieux ; l'on ne croit plus guère aux sorciers, ni aux meneurs de rangs ; quant aux rebouteurs, et aux rhabilleurs, on fait dix et vingt lieues pour les aller trouver. Les plus célèbres docteurs, munis de tous les diplômes de la faculté, ne sont rien auprès de ces etnpyriques. Leur consultation est suivie avec une conscience, avec une ponctualité qui étonnent véritablement.
Les habitants des faubourgs et de la campagne conservent une créance prodigieuse à une foule de choses extraordinaires et bizarres. Selon eux, le follet panse les chevaux, fait à leur crinière des tresses et des nœuds que pourrait seul délier Alexandre. L'Esprit quelquefois monte au fenil ces quadrupèdes privilégiés. Un cheval soigné de la sorte, est, on le comprend, toujours gras et dispos.
Les simples sont pour ces braves gens presque l'objet d'un culte: la première nuit de mai a sur elles une très-grande influence ; dès la pointe du jour, les sorciers vont en faire la cueillette, celui qui peut devancer son voisin est sûr de lui enlever toute la graisse de sa prairie.
Il est une herbe plus rare, plus précieuse mille fois que le gui sacré des anciens druides, c'est l'herbe du matagm : elle est luisante pendant la nuit ; le jour, le picvert seul peut la faire découvrir, il voltige d'une certaine façon avant de la saisir, c'est clic qui lui durcit le bec. Heureux le bouvier qui a rencontré l'herbe du matayon '. Ses bœufs forts et vigoureux résisteront à toutes les fatigues.
Fidèle aux traditions qu'il a reçues de ses maîtres, le pâtre aura soin de faire entrer à reculons dans l'élable une vache nouvellement achetée: cette opération qu'il suffit de pratiquer une première fois, préviendra toute espèce de maléfices.
Doit-on conduire un veau à la boucherie, on lui fera avaler un peu de poil de la queue de la mère, ce qui l'empêchera d'Être bramé par elle. Veut-on que le petit
animal vous suive comme un chien, il faut lui faire exécuter une évolution circulaire et le faire sortir à reculons de l'écurie, comme autrefois sa mère y était entrée.
Jamais le premier jour de l'an, on ne mène les bœufsà l'abreuvoir : il suffirait qu'une corneille aperçut le» ruminants se désaltérer, pour occasionner une épizootie des plus fâcheuses.
Les commères ont la précaution de déposer un grain de sel dans le laitage qu'elles débitent, afin de neutraliser tous les sortilèges. Elles croient à l'influence de la mauvaise Vue qui enlève le lait du pis de leurs vaches et la crème du réservoir où elles la tiennent renfermée Cette influence do la mauvaise Vue a la propriété de faire rater un fusil, de charmer, comme l'on dit. Par contre, une bonne Vue est singulièrement appréciée : le colporteur le sait, et il donnera volontiers à un prix inférieur sa marchandise à une personne à l'air jocin (jucundus), qui sera de bonne étrenne.
Peser la volaille que l'on porte au marché, c'est en fairo manquer la vente. Dire le compte de ses ruches ou du petit bétail de sa basse-cour, c'est leur porter malheur. Aussi, pour répoudre au maître qui l'interroge sur le nombre de ses oisons ou de ses abeilles, la ménagère prendra une tournure évasive : j'en ai un peu plus de dix, un peu moins de vingt, mais jamiis le relevé exact.
Dans une réunion où l'on marche à deux, l'on ne veut point être cafet, c'est-à-dire impair : il y aurait danger à devenir idiot.
Les cornemusiers jettent des sorts, et qui pis est, des sorts à l'eau couranto ; ils sont particulièrement redoutés des nouveaux mariés.
Beaucoup de personnes à minuit n'oseraient passer au milieu de quatre chemins, surtout s'il s'y trouve une croix.
Celui qui a mis le pied sur l'herbe du rêve s'égarera forcément en voyage; il lui sera impossible de retrouver sa roule.
On consulte le devin, on a foi aux songes, on fait des remarques sur la lune, les vents, les astres. On pioche ses choux, le matin du jour de St-Jcan. Avant le lever du soleil, on place de la fleur de vigne dans un cercle de tonneau, toutes les poules qui en mangeront ne goûteront jamais aux raisins.
Le détail de toutes ces superstitions est incalculable. Le Grand-Mbert et le Drayon- Rouge sont pauvres en recettes ; chacun de nos villageois est un vivant et plus riche répertoire.
Il est une coutume qui se pratique encore dans nos campagnes, les jours de mariage, t-l que nous ne pouvons passer sous silence. Avant d'aller à l'église, le garçon de noces, avec de longs et larges rubans à la boutonnière, vient officiellement réclamer la fiancée. — Cherche-la, dit le père. Mais la prude s'est cachée et longtemps elle exerce la patience du soupirant. Au retour de l'Eglise, la cuisinière a préparé la soupe au poivre. La mariée prend la première cuillerée, son époux, la deuxième; chaque membre de la société est obligé de déguster ce mets qui indique que tout n'est pas rose en ménage, l'n balai est mis en travers de la porte; la jeune épouse le fait voler
en l'air d'un vigoureux coup de pied. La preuve en est évidente, ce aéra une excellente ménagère.
Tous ces usages naïfs disparaissent. La triste réalité fait place à la poésie du bon vieux temps. Le paysan perd son individualité, il devient philosophe. De philosophe à socialiste il n'y a qu'un pas.... Que les croyances religieuses, du moins, reviennent au coeur de l'habitant des campagnes : celles-là seules auront le privilège de l'éclairer et de le soutenir au milieu de ses épreuves.