Plus deux petites fioles taintes du sang
des martyrs, qui est déchessé, et plusieurs autres.
63. Reliques qui n'ont aucuns oscripleaox, qui est tout ce que je peux savoir le tout ayant prins sur l'original fort ancien.
En foy de ce je soubs signé ce »• jour de janvier 46S3.
Frère Ghuud,
rdigùux génortfain.
Ce sont les archives départementales de l'Allier qui conservent aujourd'hui, parmi des milliers de manuscrits provenant du monastère de Chantclle, cette pièce importante auparavant déposée dans le trésor de nos Saintes-Reliques.
Pour dignement glorifier les restes augustes de tant de saints, on choisit le mois le plus beau de l'année, le mois où la piété semble s'exhaler de l'âme, avec les fleurs et les parfums de la campagne. Le dimanche d'avant la Pentecôte fut pris pour cette solennité.
Dès la veille, on commençait à descendre les châsses de leurs niches et de leurs piédestaux. On les plaçait sur des estrades assez élevées, pour permettre aux malades d'en recevoir l'ombre et la bénigne iufluence.
Pendant tout le temps que durait cette opération, la cloche des confrères sonnait à toute volée. Les porteurs venaient en foule se faire inscrire sur le registre de la confrérie. Pour être admis à ce titre, il fallait attendre de longues années ; aussi, avait-on soin d'y faire agréger même les petits enfants à la mamelle. Quand leurs pères seraient affaiblis par l'âge, ce seraient eux qui les remplaceraient dans leur sainte et noble fonction.
A grand orchestre se chantaient les premières vêpres. Le carillon des cloches, les salves d'artillerie, les joyeuses fanfares, tout cela préludait à la fois à la cérémonie du lendemain.
Do bonne heure toute la ville était sur pied. La façade du palais ducal 8e couvrait de riches tentures ; les forts, les édifices publics, les hôtels des grands dignitaires se pavoisaient de drapeaux. L'église primatialo do saint Vincent s'étalait dans toute sa magnificence.
Les soldat» de la maréchaussée, la garde du prince, la garnison tout entière étaient sous les armes : au milieu de deux haies de fer, se faisait le défilé de la procession.
Des pèlerins de saint-Jacques, le bourdon à la main, un manteau de coquillages retombant sur leurs épaules, ouvraient la marche et chantaient des cantiques qu'ils avaient naguère appris à Compostclle.
Les tambours de basque, les clairons, toute une musique militaire jouait des airs nationaux et des symphonies religieuses.
Dans le lointain, on entendait la voix lente et sourde des prêtres entonner ce refrain de supplication :
0 bone Jeiu, sahator mu mit.
Exaudi jtreces populi lui.
L'alto perçant des enfants de chœur reprenait un verset des litanies des saints, auquel le peuple répondait : Ora jtro nobis.
On voyait çà et là, mêlés au clergé de toutes les paroisses circon voisines, les templiers du Pavé-de-la-Marc/te. couverts de leurs riches armures et les pauvres ermites des bords de la Double, les reins serrés par une corde, tête rasée, barbe longue, leurs pieds nus défendus par de minces sandales. •
Les moines romains de la tour de Yiynère, savants artistes et riches reclus, qui devaient, dit-on, justifier chacun d'au moins dix mille livres de rente, se faisaient distinguer dans la foule.
Les cénobites de la Grande et petite abbaye avaient, un instant, quitté les bord» gracieux du Ris-Musant; les bénédictins du Pérou, leurs livres et leur retraite. Les religieux et religieuses des divers ordres établis dans la juridiction de l'archiprêtré deChantelle, étaient venus en corps rehausser cette procession si justement appelée procession générale. Les croix , les bannières , les oriflammes aux plis onduleux , dessinés par la brise, dominaient toutes les têtes et marquaient chaque corporation.
Le Prieur des Génovéfains, revêtu de ses brillants insignes , présidait comme un évêque à toute cette pompe. Derrière lui se tenaient le duc de Bourbon, sa famille, sa cour, tous les magistrats de la châtellenie. Une compagnie de gardes à cheval fermait la marche.
Au milieu de ces hauts dignitaires, parmi ces prêtres, ces religieux, ces soldats, ces flots de peuple toujours avide d'émotions, apparaissaient les vingt-deux châsses, contenant nos reliques vénérées.
La plupart, en riche métal ou en bois artistement sculpté, laissaient apercevoir de nobles devises et de princières armoiries. Nos sires de Bourbon, les grandes familles
attachées à leur service, s'étaient plu à enfermer dans ces précieux abris ces restes sacrés, échappés aux infidèles.
De pauvres vassaux avaient aussi voulu offrir aux saints quelque témoignage de leur reconnaissance et de leur piété. Leurs modestes reliquaires, leurs simples ex-voto n'en étaient pas moins agréables à celui qui considère avant tout l'intention et la bonne volonté.
C'était aux notables do la cité qu'était réservé l'honneur de (wirtcr les Saintes lleliques. Vêtus d'aubes flottantes retenues par un cordon écarlate, une toque blanche brodée de fleurs posée sur leur tête, ces respectables vieillards, pieds nus, à l'exemple de saint Louis recevant la couronne d'épines, promenaient autour des remparts ces dépouilles augustes que leurs pères avaient eux-mêmes rapportées de la Palestine.
Il fallait long temps pour qu'une procession si compacte, si variée, Ei nombreuse, pût se développer à son aise. La tète touchait la porte extrême de la ville, que le célébrant franchissait à peine le seuil de son église. L'ombre d'Archambaud VI devait contempler ce spectacle sublime qui était son œuvre, du haut de la vieille tour où ce jour là flottait le drapeau qu'il avait autrefois planté de sa main sur la brèche de Laodicé.
A la vue de l'imposant convoi, plus d'un cœur jusque-là indifférent et glacé, se sentait attendrir, plus d'un œil se mouillait de larmes.
Partout, sur l'esplanade, à la cîme du donjon, à travers les créneaux, tout le long des murailles, dans les rues, sur les places, on voyait des spectateurs. Toute celte foule agenouillée ou debout, était mue par un de ces sentiments du cœur qui se traduisent en pleurs et en soupirs, inconnus aux heureux du siècle.
La scène la plus touchante se passait dans la Grantf rue. Comme autrefois les infirmes de la Judée attendant le passage du Sauveur, une multitude souffrante se pressait dans ce lieu où devait stationner la procession. Tandis que l'officiant priait dans la chapelle de l'hôpital, les malades passaient et repassaient sous les saintes châsses, afin de mieux recueillir toutes les bénédictions qui en découlaient.
Le soldat faisait à ces ossements vainqueurs toucher le pommeau de son épée, la lionne villageoise son chapelet; le père vouait son fils à l'ami du bon Dieu; la mère confiait la vertu de sa fille à quelque vierge timide, modeste, éprouvée jadis elle-même par de perfides, mais vaines obsessions.
L'épouse affligée sollicitait une guériBon bien chère. Le jeune homme, au milieu des orages du cœnr, demandait aux saints martyrs un peu de leur force et de leur héroïsme. Le vieillard apprenait à mourir à la suite de ces illustres devanciers qui avaient généreusement méprisé la vie.
Tous , avec vénération , embrassaient ces reliques saintes. Les châsses étaient littéralement chargées de linge et de flanelle qu'on remettait à ceux que de trop grandes infirmités retenaient dans leurs maisons ou que soi-même ensuite on revêtait avec confiance.
- iO —
Ce jour était pour cette multitude de toutes les conditions, de tous les âges et de tous les pays, beau, saint, mystérieux. Parmi tant de visiteurs dévots, accourus au pèlerinage de Cbantelle, si tous n'avaient pas repris la santé du corps, tous du moins avaient retrouvé le calme de l'âme, et aucun ne se retirait sans emporter au cœur espérance et consolation.
93 interrompit cette solennité touchante....
Restaurée en 1840, elle a repris tout son lustre d'autrefois; et le concours prodigieux qui se fait chaque année devant la châsse de nos saints, prouve que ce n'est point seulement une curiosité d'antiquaire et d'artiste qui appelle l'étranger dans nos mure ; c'est mieux que cela : c'est une pensée profonde, c'est un sentiment héroïque et chrétien.
Notre ville conservera longtemps le souvenir d'uns circonstance qui est venue ajouter à la splendeur ordinaire de la cérémonie que nous venons de retracer en une rapide esquisse.
Le 16 mai 1847 , 40 montagnards du conservatoire de musique religieuse de Bagnères, arrivant de Terre-sainte, où les avait appelés un vœude pèlerinage, parurent à notre procession, avec le costume des anciens ménestrels. Au haut do leur bannière bénite sur le saint sépulcre, rayonnait une lyre d'argent qui renfermait des reliques, sœurs des nôtres. Aux deux revers, se lisait cette devise chevaleresque :
Civilisation, Beaujr-arls, Religion, Patrie.
Halte-là ! ! .' Les Montagnards sont là! Il
Ces pieux troubadours exécutèrent une messe, dite messe solennelle de Jérusalem. et nous flrent entendre de ces airs religieux et nationaux qu'ils avaient chantés au sommet des pyramides , au Kremlin , à Constantinople , dans toutes les cathédrales, devant toutes les cours d'Europe, d'Afrique et d'Asie, et qu'ils ont hâte maintenant de faire retentir parmi les savanes d'Amérique et sous les ombrages des forôuvierges du Nouveau-Monde. Car la charité les presse ; leur malheureuse vallée a été engloutie sous les avalanches... Et il faut bien qu'ils aillent exciter partout la piété et la miséricorde.
Dignes et intéressants artistes, que ces quelques vers que j'ai jetés en passant sur votre album, soient l'expression de toute la sympathie que vous nous avez inspirée :
Les citant* sacre» de In pairie,
Grâce aux quarante montagnard*, l'orient sous tous les cieux, imprévu* d'harmonie. L'honneur du nom français cl l'amour di s buiux urts.
Nnguéro aux champs «le Palestine,
On vous a vus, fiers Iroubndours, Redire au Musulman de noire foi divine Les touchantes beautés, les sublimes amours.
Votre bannière aux pj rumides.
Oui, votre bannière a flotte, l.c Kremlin vous a vus, voyajreurs intrépides, Chanter avec amour nos chants de liberté.
Aujourd but, vos notes magiques
Onl réveillé l'ombre des preux; El dans leurs chasse* d'or, nos très-saintes reliques De gloire onl tressailli, comme au temps des aïeux.
Aile», enfants de la montagne,
Vos voix sont un écho du ciel ; Aile», et qu'en tous lieux notre amour accompagne Les pas du pèlerin, les clianls du ménestrel.
L'Eglise de saint Vincent semble avoir été destinée aux plus nobles cérémonies. Nous lisons dans le Gallia christiana (\) que la veille des ides de janvier 1276, le pallium fut accordé à Gui de Sulli, 73« archevêque de Bourges, dans l'Eglise de saint Vincent de Chantelle, in ecclesid S. Vincen/iide Cantellâ. Cet insigne lui fut remis, au nom du pape Jean XI, par Gui de Tours, cvôque de Clermont.
Quelques années plus tard, le dimanche d'avant la Nativité de Notre Seigneur, en l'an de grâce 1286, Aymard de Croz, 64* évèque de Clermont, fut sacré dans notre église prieurale {2). Il était chantre de la cathédrale de Clermont, fut élu
(I) Pag. 44 et 306.
(2j Ml. chritt , p. 307; — Baluie ,— Dufraiisc.
par le chapitre et recul l'onction des mains de Simon de Beaulicu , archevêque de Bourges.
Le prélat consécrateur data de Cbantellc une cliarte, où il déclare avoir choisi cet endroit comme étant plu» à la portée du nouvel élu. Il a soin d'exprimer que cette faveur ne préjudiciera en rien aux droits de son siège pour le sacre des futurs évôques ses suffragnnts.
• Cùm, ex certis cousis, propter uli/itatem Ecclesiœ Claromontensis, moti fuerimus ad consecrandum dominum Adetnarttm » ejusdem ecclesw claromontensis elertum. a/md Cantellam nostrœ diœcesis, tohimus et per has fitteras vobis significamus ne j>er hoc vobis ecc/esiœ Bituricensi in posterùm aliquod prwjudicium generctur, çm'n suffraganis Bituricensis ecc/esiœ aliàs consacrenlur ubi de jure, scu consuetudine debuerint consecrari ( I ) . »
Les anciens conciles défendaient d'imposer les mains à un prélat dans une localité trop minime, pour ne pas avilir le nom et la dignité d'Evêquc (2). Chantelle au noble couvent, au château-fort, habité par des princes ; Chantelle, puissant archiprêlré situé entre Bourges et Clcrmont, dût obvier à toutes les difficulté» et déterminer le choix du métropolitain. Notre Eglise monumentale d'ailleurs ne se prêtait-elle pas admirablement à la cérémonie rare et grandiose qui appelait une si brillante réunion dans sa religieuse enceinte ?
Ce même temple, témoin de tant d'ovations et de fêtes, a vu aussi de grandes douleurs, de nobles infortunes. Avant d'aller à Sou\ igny dormir sur son lit de marbre, ta grande duchesse ûllc de Louis XI reçut sous cette antique voûte les dernières prières, les dernières larmes de sa cour et de ses vassauv.
Plus d'un riche prieur, plus d'un vaillant chevalier reposent dans cet asile des vivants et des morts. Si le visiteur qui passe y prenait garde, il sentirait leur poussière frémir sous la dalle ; il entendrait leur voix murmurer dans ces froids caveaux où ils gisent emprisonnés depuis des siècles....
Et l'artiste qui porte au cœur, comme un dépôt divin, le sentiment du beau, à travers ce délabrement et ce deuil du saint édifice , quel cri va s'échapper de sa poitrine? Un seul : Vandalisme.... auquel, dans notre indignation de prêtre, nous ajouterons profanation !!!...
Il) Cartviain de Stoid-Etinme de Umtrges, (orne I".— Voir dcui aulfes charte», funed'Aymarel l'aulrc du cbapilre de Clermonl, déposées aux mêmes archives. &) Cooeilc de Saldiquc. Can VI ;- Fleury. liùt. Itrteid,, liv. XII, c. 37.
4 novembre 1 85 S. jour de F acpmition de t ancien prieuré de Chantelle jtar les d fîmes
Bénédictines de Pradines.
Relève ton front, depuis trop longtemps courbé dans l'opprobre, noble basilique des Génovéfains ; et toi vieux monastère qui l'avoisine, dilate, exhausse tes cintres et tes ogives. Le Seigneur a pris en pitié l'abjection où étaient tombées vos respectables murailles. Une colonie de filles de saint Benoit va bientôt venir repeupler vos enceintes chères aux arts et à la religion. Oui , bientôt ce prieuré, qu'avait rebâti la fille de Louis XI, aura repris sa splendeur première ; le chant des psaumes retentira de nouveau sous les voûtes rajeunies de l'Eglise. Non-seulement le jour, mais encore au milieu des nuits, le tintement de la cloche éveillera les échos de la Bouble, appelant à matines ces vierges vigilantes, désormais gardiennes de ces asiles de la mortification et de la prière.
Chantelle, nous l'avons dit plus haut, relevait du diocèse de Bourges. Le seigneur suzerain de notre ville était tenu d'assister en personne au sacre des archevêques. Le jour de leur installation, une cérémonie toute particulière lui était imposée : Urbain III, voulant témoigner aux peuples quel appui, quel respect devait le pouvoir séculier à l'autorité religieuse,. avait accordé au primat des Aquitaines, Henri de Sully et à ses successeurs, le privilège de se faire porter dans sa chaire pontificale, depuis l'abbaye de Saint-Sulpice jusqu'à la Porte-jaune, voisine de la cathédrale, par les neuf barons du Berry. Parmi ces hauts dignitaires, figurait en première ligne le sire de Chantelle (l i.
Le cartulaire de saint Etienne nous révèle un fait moitié sérieux, moitié plaisant, dont le dénouement se fit dans nos murs.
La veille de la fête des saints Innocents, les enfants de chœur de la cathédrale de Bourges, de temps immémorial, élisaient parmi eux un archevêque. Cet évêquo d'un jour avait un trône honnestement paré, portait la crosse, la mitre; une croix processionnelle le précédait. Sa chapelle était brillante ; ses choristes avaient aussi des ornements riches et nombreux. Dès les premières vêpres, et le jour de la fête surtout, entouré de ses camarades et de tous les ôascheliers de la ville, voire même du chapitre et du prieur qui devaient avec révérence lui porter l'antienne Innocentes, le livre des oraisons et un gros cierge pour y ceoir, le pontife-enfant officiait avec toute la majesté possible et de ses jeunes mains donnait la bénédiction.
H) Faits dkm sur In a*ti T «t» Jt Bourgts. par Ubouvrie, p»g. 238 et 231».
Des abus se mêlèrent à celte cérémonie naïve. En li>24, les chanoine*, invoquant le canon du concile de Bâle : de speciaculù in Ecclesiâ non faciendis. eïy opposèrent de la manière la plus formelle. Appuyés sur l'antiquité de leurs droits, nos jeunes clercs résistèrent et passèrent mitre. En punition de cet acte d'insul)ordinatiun, ils furent tous condamnés à la peine du fouet. Méconnaissant alors toute discipline, ces petits mutins prirent la fuite et vinrent à toutes jambes se réfugier à Chanlelle. De Bourges à Chantelle, la distance est considérable (ItiO kilomètres), et les rigueurs de la saison ne pouvaient en abréger la longueur.
Nos bons génovefains durent prêter leur ministère de paix à cette bande rebelle : car nous la voyous rentrer en grâce auprès du vénérable chapitre métropolitain.
Ce genre de solennité toutefois, continuant à devenir de jour en jour moins iunocent, ne larda |vas à être entièrement supprimé (I).
Des orages d'un autre genre avaient, au commencement du XIII* siècle, troublé le silence de nos cloîtres et la paix de nos contrées. Pour nteltre fin à une guerre impie, les armées d'un roi de France avaient été contraintes de venir, une fois encore , s'essayer contre nos robustes murailles.
la seigneurie de Chantelle était, on ne sait à quelle époque, passée des mains de la maison de liourbon entre celles des comtes d'Auvergne. Gui 11, homme turbulent et farouche, dépouilla de tous ses biens, au mépris de toutes les lois divines et humaines, non-seulement Bon propre frère Robert, évêquedeClermont, mais il alla jusqu'à spolier les églises et les abbayes de ce riche diocèse. M eut même l'audace d'enfermer le prélat malheureux dans une étroite prison.
Rome, alors, sauvegardait les droits du clergé et des peuples, si souvent \iolés et méconnus. A la voix du pape Innocent III , Philippe-Auguste , roi de France, envoya contre ce frère dénaturé, une armée puissante, commandée par Gui de Dampierrc, sire do Rourbon.
Chantelle étant à l'avanl-garde des possessions du comte, les troupes royales s'emparèrent d'abord de cette place importante. Ce siège fut-il aussi meurtrier que celui dont Pépin-lc-Bref dirigea lui-même les opérations? Les historiens ne le disent pas.
L'armée victorieuse quitti Chantelle après y avoir laissé une forte garnison, et marcha vers les plaine» de la Limagne. La ville de Riom, les châteaux de Tournoailles
l l i Cortuluire île Saint-Etienne ik Briu/ye*, an 1.190; — Ilitt. ■/« Berry, par L. Raynal, tnm. III, 493; — Xrmoint de la Sonrtr qrrhdi-vji'i't' de l'Orltwriis, /fis», du chapitre de Bow-jts, par le baron Ciranlol, imn. II. IKlg. HO cl isuiv.
et de Nonettc furent emportés d'assaut. El ce ne fut qu'au bout do trois années de combats et d'efforts soutenus, que l' Auvergne entière put être subjuguée.
Philippe-Auguste, voulant témoigner au sire de Bourbon toute sa gratitude royale, le nomma d'abord connétable d'Auvergne , puis lui concéda plusieurs terres et seigneuries, au nombre desquelles figurent la ville et le château de Cbantelle, qui depuis ont été irrévocablement acquis à la maison de Bourbon (1 ).
C'est de Cbantelle que ce même Gui de Dampicrre a daté l'acte par lequel il déclare avoir été associé par les moines de Souvigny à la propriété du Iwurg de Sainl-Bonnot , près de Moulins (2).
Dans la première période du XIII* siècle, aucun fait saillant ne B'esl produit à Cbantelle; du moins les diplômes du moyen -âge sont-ils muets à cet égard. Longtemps avant cette époque, notre ville s'était vu octroyer de nobles armoiries, < r or à une bande d'azur, clutrgée en cœur d'un rossignol d'argent.
l'n rossignol, pouvait-on mieux exprimer Cbantelle? Ce symbole était du moins plus gracieux que les chaînons, adoptés par la famille de ce nom mentionnée plus haut.
Cet écusson paraissait en reUef sur toutes les portes de la cité et au front de nos . divers monuments. 11 se voit aux Archives Impériales dans le Grand Armoriai de la Généralité de Moulins.
Vers la fin de l'année 1366, une scène touchante s'est passée au château de Cbantelle.
Louis II, dit le Bon, mnvlt bel et gracieux chevalier, qui aimait l honneur sur tout. y conçut la pensée de son ordre de l'Espérance, autrement dit rEcu d'or, appelé, plus tard, de Notre-Dame-du-Chardon ou de Bow-bon.
Dans son vieux manoir féodal de la Boublo, il réunit donc la fine /leur de la (hemlerie. les Château-Morand, les de Veauce, les Boucicaut, les Blain-lc-Loup, les Vichy, les Damas, les de Blot, les Chantemerle, les Lapalisse, les Busset, et maints autres chefs de maisons nobles, dont les descendante existent encore parmi nous ; tous
H) B«luzc, Ilitt. généalogique du la matvm iTAuxergne. tom. Il, p. 77 et »uiv., 144 el *ui»., 203 H suiv, : — Uidunior, tom. VI, fol. 401, V». — Coll. christ., tom II, p. 274 ; — Sararon, p. 438. — J.-B. Peijçuc Xolic* l«it<M<pu: $ur Chartellc-Ie-Chatea*.
rii A' tum Chantilly, ,nmo griilx* millaimo dueenletimo texto, mente Augutti. Thésaurus tilviniacencts.
braves et fidèles compagnons . toujours prests d besogner au noble faict de chevalerie, partout où ventiliait une bannière française , et se ralliant au plus fort de la mêlée, près de leur gentil seigneur, au vieux cri des Archambaud : Bourbon 1 Bourbon '. Notre-Dame !
— « Me voici enfin, dit le prince, en jetant des regards pleins de douceur et de majesté sur cette brillante assemblée, me voici en compagnie où je désire le plus de vivre et de mourir.
• Tous mes vœux tendent au bonheur de mes sujets et à la défense dudit royaume. Aidez-moi de vos secours et de vos lumières. Après Dieu, je n'ai de confiance qu'en vous (('.h
Et il leur expliqua ce qu'était l'ordre militaire qu'il voulait établir, et dans lequel tie seraient admis que 26 guerriers des plus renommés en noblesse et en vaillance.
Leur costume était éblouissant : une ceinture do velours bleu-céleste, doublée de satin rouge et brodée d'or, et sur ice/fe et mesme broderie le joyeux mot : Espérance. parce que le bon duc l^uis et ses chevaliers devaient mettre toute leur espérance en Dieu et en sa sainte Mère. Cette ceinture fermait à boucles et ardillons de fin or, ébarbillonnés et déchiquetés, avec émail vert, comme sur la tète d'un chardon.
La coiffure était en velours vert, rebrassée de pannes en soie cramoisie sur laquelle était VEcu-fOr.
Et suricelui Escu^Or estait une bande de perles, où il y avait escrit : Allen f Allen ! mot anglais, qui veut dire tout, c'est-à-dire, allons tous ensemble au service de Dieu, et soyons tous un en la défense de nos pays, et là où nous pourrons trouver à conqvester honneur par fait de chevalerie (2).
Du Guoselin fit partie de cette noble association. Le bon duc et lui s entraimaient desainct amour, dit avec beaucoup de naïveté un auteur du temps (3).
Le duc retint plusieurs jours à Chantelle toute cette noble et brillante compagnie, lui prodigua tous les divertissements usités dans un siècle si différent du nôtre par les goûts, les mœurs et les plaisirs.
C'étaient des joûtes, des tournois, des parties de chasse, des bals, des récits de troubadours, des repas plus abondante que délicats, des fêtes où se joignaient toujours des présents.
On mena, disent les historiens, grande et joyeuse vie à la cour de Chantellc. Toutefois, avant de se séparer, avant de quitter notre hardi carrousel et ces lieux témoins de tant de plaisirs et de si gentilles apertises d'armes, le prince donna rendez-v ous à ses chevaliers , pour le premier jour de l'an , en sa ville de Moulins,
[\\ Oêsonnalux, Uitt. de la maison de Bourbon, lom I", pag 307. (2> Pahit dt rnomntr. Paris 1683.
(3) DorronTillc Vi« du bon dw Louii.
afin de leur conférer le» insignes de cet ordre dont il venait d'arrêter le» bases en sa bonne ville de Chan telle :
« Si, leur dit-il, je veux vous étrenner de mon cœur et bonne volonté, et je veux aussi que vous m'étrenniez au plaisir de Dieu. »
Et tous les chevaliers crièrent : • Noël au gentil duc de Bourbon ! »
Si Cbantelle était un lieu de plaisirs, c'était avant tout une ville de guerre. Les seigneurs puissants qui l'habitaient s'étaient attachés à réunir sur ce point, déjà si bien fortifié par la nature, tout ce que l'art militaire pouvait alors offrir de ressources.
Louis I* r en avait reporté le périmètre jusque sur les bords même du ravin. Anne de Beaujeu, et le connétable dont nous parlerons bientôt, avaient élevé ces tours et ces murailles, dont il nous reste tant d'imposants vestiges, et que le temps seul n'aurait jamais pu détruire. Aussi, à une époque où l'usage des armes à feu était encore si imparfait, c'était une des plus fortes places, au jugement de la Trémouille (I), du royaume d'Aquitaine. C'était une citadelle imprenable.
Tant que ses remparts ont été debout, les ennemis de la France, qui ont porté le fer et la dévastation jusque dans le cœur de notre province, osèrent-ils jamais les affronter? La plupart des points fortifiés qui nous avoisinent, Charron x, Kbreuil, Cusset, Gannat, Saint-Pourçain, Montluçon, ont pu être enlevés d'assaut, incendiés nu pillés ; notre place sut noblement commander le respect aux ennemis de la patrie.
Figurant en première ligne parmi les 30 villes closes du Bourbonnais, Chamelle a, dans toutes les calamités publiques, contribué généreusement aux capilations extraordinaires qui ont frappé les places fortes du royaume. Nicolaï nous apprend qu'en 1 5G9, le Parlement ayant décrété une levée de cinquante mille hommes, notre cité fournit pour sa part une somme de soixante livres, somme qu'elle avait payée tout récemment encore pour aider à l'équipement des troupes de Sa Majesté (2).
En 1456, cette même place servit de prison d'Etat. Le duc d'Alençon, ce prince félon, qui avait formé l'horrible complot de livrer la France aux Anglais, y fut enfermé par les ordres de Charles VII (3).
Les lettres patentes du roi , qu'on appelait par dérision le petit roi de Buunjex. sont datées du Château du Chaste/lier (le Châlelard), prêt Esbreuil/e-en-Bourôonnois.
|4) Mémoires, c. XIX.
(2) C. XXX, p. 477.
(3) Villarel. KM de Fnmcf, l XVÎ, p. 46ô.
Le duc d'Alençon fut conduit sous bonne escorte au donjon de Chantelle ; là fut commencé le procès de ce traître qui, reconnu coupable du crime de lèse-Majesté. fut condamné à recevoir mort, et à être exécuté par justice, et ses biens confisqués ; l'exécution toutefois différée jusqu'au bon plaisir du roi (1).
Jamais la France ne setait trouvée dans une épreuve aussi critique; la plupart de nos provinces étaient au pouvoir de l'étranger. Aussi, pour contenir un si dangereux prisonnier, choisit-on la place du centre qui pouvait le plus sûrement résister à la formidable coalition ourdie par un prince du sang lui-même.
Voici du reste en quoi consistaient les fortifications de Chantelle , au plus beau moment de notre histoire : vingt sept tours, dont plusieurs sont encore debout, on reconnaît aisément les vestiges des autres, formaient le donjon, ou se mariaient aux remparts. la plupart, de deux à trois cents pieds de circonférence, étaient, jusqu'à uue certaine hauteur, construites en maçonnerie massive.
Les débris en sont là depuis trois siècles, comme de vieux témoins de la vengeance de François V, et le temps ne peut leur faire sentir ses atteintes. La pierre se brise plutôt que le ciment qui les unit entre elles. Les ouvrages des romains s'effacent devant les gigantesques et indestructibles constructions que nous a léguées le moyenâge-
J'ai vu la plupart des châteaux à bon droit si vantés de l'Auvergne, Mauzun , Tournoaillos, Murol , Usson , Nonctte, etc. Leur j»osilion est plus pittoresque , sans aucun doute ; mais offraient-ils des moyens de résistance comparables au fort de Chantelle ? Nous ne le pensons [>as.
Leur assiette seule était formidable ; mais après tout on pouvait en approcher.
Le rocher sur lequel est bâti notre donjon a la forme d'un fer-à-cheval. Un torrent coule à sa base, la colline qui eu fait le contour au-delà, monte à pic, presque au mémo niveau, à demi-portée seulement do l'arc et des autres armes alors en usage. Celte circonstance, si défavorable aujourd'hui, triplait sa force; les soldats placés derrière les créneaux, pouvaient tirer à leur aise sur les assaillants , et ceux-ci eussent été décimés avant de parvenir au bas du vallon.
Maintenant, supposons quelques corps jetés en observation sur les coteaux environnants, ce qui aurait été facile, puisque des souterrains passaient sous la rivière et communiquaient même à quelque château voisin (2), l'armée assiégeante eût été assiégée à son tour ; prise en queue et en tête, elle eût été infailliblement écrasée, ou culbutée dans la rivière.
|l| Viikrei. t. XVI. p. M;— Chnniq. de Fiwf. condamnation du duc d AW-nron; - Mat. de foim,
702 ; — De Barante, Riit. dtt dmt dt bwtrgoQm. (2; NicuLil. — Dulaurc.
Du côté de la plaine, l'attaqu^prè^utait des difficultés nou moins sérieuses : d'abord il fallait forcer les portes de la ville et franchir les murs de la première enceinte.
Les résidences des officiers quo l'on reconnaît à ces flèches nombreuses qui se dressent encore au-dessus des toits, étaient comme autant de blockaus qui auraient défendu pied à pied l'accès du donjon. Là, un énorme fossé, toujours rempli d'eau, barrait lo passage. Des murailles armées d'assommoirs, de créneaux et de mâchicoulis, formaient une nouvelle enceinte tout-à-fait inexpugnable : les plus hautes échelles ne pouvaient parvenir au sommet. Enûn, six grossos tours à l'épreuve du bélier, à l'épreuve môme des projectiles les plus redoutables, auraient pu se jouer de toutes les ruses, de tous les efforts, de toutes les attaques. La trahison ou la famine pouvait seule avoir raison de notre héroïque forteresse.
Une garnison considérable avait ses quartiers au château, en ville, et même dans les fermes environnantes : car chaque habitant, les Génovéfains exceptés, était tenu de loger les soldats du roi et de monseigneur le duc de Bourbon (I ).
Le régime militaire était appliqué dans toute sa rigueur: l'étendard du prince flottait sur la plus haute tour ; le pout-levis se levait ou s'abaissait, d'après l'ordre du gouverneur; dès qu'avait sonné le couvre-feu toutes les portes se fermaient, et la place se trouvait à l'abri d'un coup de main. Mais aussitôt que l'aube du jour commençait à profiler dans les aire la silhouette du castel, le tambour battait la diane, la trompette éveillait les cavaliers, un coup de canon partait du fort Bourbon, et toutes les portes s'ouvraient à la fois. La citadelle avait brisé Bon repos du lion. Alors, on voyait les gardes du prince s'escrimer sur l'esplanade, les nobles officiera promener dans la ville leurs brillants uniformes. Les soldats allaient manœuvrer au carrousel et sur la grande place de VQscambre. Tour-à-tour ils maniaient la pertuisane, lançaient des javelots , ou tiraient de leurs arquebusades. La cavalerie montait par la rue de l'horloge, poussait des excursions dans la campagne et rentrait par la grand'ruc. Les clairons jetaient aux échos leurs fanfares guerrières. L'artillerie tonnait sur les remparts et semblait redire de sa voix de bronze la puissance et la gloire du très-redouté prince de Bourbon.
Chantelle, au moyen-âge, était également un arsenal renommé. Dans l'intérieur du donjon, il y avait, au témoignage de Nicolaï, uue tour, appelée tour de saint Vierre, où se trouvait un atelier à faire et d fondre l'artillerie. On y fabriquait toute espèce d'armes et, de machines de guerre usitées en ces temps-là : des balistes, béliers, ou
(I) JlrcA. dtpartan.; utils et dlcisiaus diverses.
catapultes, servant à lancer de lourds carreaux et des pierres, ou à pousser des poutres pour ébranler les murailles ; d'énormes arbalètes ou mangonneaux , montés sur des affûts, dans lesquels s'engageait la flècbe (1). Quant aux canons, ils étaient, à l'origine, formés de pièces de bois ou de fer, rassemblés commodes tonneaux, par plusieurs cercles en fer : on en mettait toujours deux sur un affût.
Plus d'une fois les ennemis de la France éprouvèrent les effets des terribles instruments fabriqués au château de Cliantelle. Un corps d'aventuriers anglais avait surpris dans l'un de ses plus paisibles castels Isabelle de Valois, mère du bon duc Louis. Ce prince était alors au fond de la Picardie, occupé à tenir tête au duc de Lancastrc; et c'était au cœur de l'hiver (1370). Malgré toutes ces difficultés, il parut devant le château de Belle-Perche , où la duchesse était enfermée. 11 y parut subitement à la tête de ses guerriers, grands escheleurs et miseurs de forteresses (2), jurant qu'il ne se retirerait point avant d'avoir délivré sa mère. Il y avait fait venir de son arsenal de Chantelle toute sorte de machines et principalement des canons. Les murailles du fort de Belle-Perche furent aussitôt battues en brèche par six de ces engins qui tiraient jour et nuit. Parmi ces instruments de mort, les historiens en ont remarqué deux d'un calibre extraordinaire. Tous font observer que ces deux pièces avaient été fabriquées à Chantelle. La noble captive fut si épouvantée du bruit de ces terribles bouches de bronze et de l'effet qu'elles produisaient, qu'elle fil instamment prier son fils de renoncer à des moyens de destruction qui l'exposaient elle-même aux plus graves dangers. Le duc, par respect pour la bonne dame, suspendit l'usage de ses canons et convertit le siège en blocus. La place se rendit enfin, et la formidable artillerie fut ramenée en triomphe au château de Chantelle (3).
(t) Mcolnf. — Aac. DnuH.. lom. I", png. 548. — Desormeaux, clc. (S*/ Froissart.
(3j Dorronville — Di-iurmwux. — A ne. Bourb,, loin. I", pop. 5-58.
HISTOIRE DE Cil ATTELLE
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MADAME ANNK DE t'RAÎICE.
Duchesse du Boirrboruioya