‹ Histoire de ChantelleChapitre 10 sur 104 · ANNE DE BEAUJEU · texte numérisé non relu

ANNE DE BEAUJEU

.NE DE FRANCE, MARIÉE AU SIRE DE BEAUJEU. — LOUIS XI LUI CONFIE LA REGENCE DU ROYAUME — SES Hlm POUR l"aDMINISTRATION — LA REGENTE VISITE SES TERRES. — SA WIÉDU.ECTION POUR CHANTEILE. — JUGEMENT DE BRANTOME SUR CETTE PRINCESSE — ELLE QUITTE LA COUR ET SE FIXE DÉFINITIVEMENT A CHAMELLE. — RESTAURATION DU CUATEAU. — REÉDIFICATION DU PRIEURÉ. — GARDE-MEUBLE DE LA RECENTE DE FRANCE. — SES DAMES D'HONNEUR. — LA.NS ET LE CHEVALIER. — LA FILLB DE LOUIS XI FAIT ELEVER SOIS SES YEUX LA NOBLESSE DU BOURBONNAIS. — ELLE MEURT DE CHAGRIN AU CHATEAU DE CHANT ELLE.

irx grandes figures se détachent au milieu de l'histoire de Chantcllc : Anne de France et le connétable de Bourbon. La première a élevé notre pays au plus haut degré de puissance où il soit jamais parvenu, le second a amené involontairement sa ruine; cclle-la a vu l'apogée de notre gloire, l'autre en a vu le déclin.

Anne de Beaujeu, fille de Louis XI, née en 1160, avait été mariée de bonne heure à Pierre de Bourbon, seigneur de Beaujeu, duc de Bourbonnais et d'Auvergne. C'était, au jugement de Brantôme, une fine femme et défiée s'il en fut oneçues , d'une rare beauté et d'une énergie au-dessus de son sexe.

Son père , à qui toutes ces qualités n'avaient point

échappé, l'avait initiée do bonne heure aux secrets de la politique. Il avait commencé par en faire la gouvernante du Dauphin, débile et timide enfant que, par une

ombrageuse défiance, on avait tenu complètement éloigné des affaires.

Anne de Beaujeu n'avait que Tl ans lorsque mourut le roi qui, par son testament, l'avait instituée régente du royaume. A peine la jeune princesse eut-elle pris dans «es mains les renés de l'Ktat, qu'elle se vit en butte à toutes les intrigues, à toutes le* rivalités de la cour. Mais quiconque a du génie ne saurait se laisser abattre par les difficultés ; le courage grandit en raison des obstacles. Anne de Beaujeu répondit à ses ennemis par des actes, et c'étaient des acte* de la plus haute sagesse, de la plus habile administration. A la dureté, aux caprices, à la fraude, à l'espionnage usités sons le roi .son père, elle substitua la démenée, la justice, la franchise et la vérité (I). Justice ne jieut être rendue que jutr des yens justes, telle était sa devise. Aux Klats Généraux assemblés à Tours, elle sut, selon Philippe de Commines, faire taire toutes les ojnmitiow et conserver tu tutelle du roi et r administration du royaume. Mais un triomphe si beau ne fut pas de longue durée: elle eut à lutter, à lutter encore. Grands seigneurs et princes du sang ne pouvaient se faire à l'idée d'obéir à une femme. On sait les démêlés qu'elle eut avec le duc d'Orléans, qui plus tard, parvenu sur le troue, saura rendre justice à celle qui, par son rare génie et son courage invincible, avait sauve et agrandi l'Ktat dans les temps les plus orageux (2).

Au mois de décembre I 189, Madame la régente s'arracli a un instant au tourbillon des affaires qui l'avaient jusque-là retenue à Paris, pour venir en Bourbonnais prendre possession de son nouveau duché. L'accueil qu'elle reçut de ses vassaux dut singulièrement la flatter : partout, sur les pas de la jeune et royale visiteuse, ce furent des triomphes et des fêtes. Il y eut, dit un vieux chroniqueur de l'époque, de Iwuni esbnttements. On ne savait comment l'appeler : la Rêt/cnte du royaume, la il„urer nanti-

du roi. la Grande ilur/tcsse Elle aimait mieux qu'on l'appelât tout simplement

Madame, l'armi les nombreux et splendides manoirs qu'alors elle visita, il v en eut un qui attira particulièrement ses regards. Son site pittoresque, le gracieux vallon qui l'encadre, la rivière torrentueuse qui coule à ses pieds, le paysage de Chantclle en un mot plut à la fille de Louis XL Elle se promit bien de venir un jour se fixer dans une région si magnifiquement dotée par la nature. La minorité de Charles Mil, son frère, louchait à son terme. Avant de se retirer de la scène politique, elle voulut terminer par un coup de maître, en mariant le roi de France avec l'héritière de Bretagne. Par celte alliance, elle prépara un nouveau fief à la couronne, et mit fin à l'une de ces guerres intestines qui, depuis des siècles, affaiblissaient la monarchie.

II! ioutmin ,f,m •jctoijènwrt. p«r le Uror. Truuvr. (21 [k ; >ortuciiux.

Brantôme avait eu raison de s'écrier : . C'est une fine femme et déliée . s'il en fut

« J'ai veu force lettres d'elle du temps qu'elle estait dans sa grandeur, mais je n'en ai veu de nos roys, et si en ai veu beaucoup parler et escrire si bravement comme elle faisait, tant envers les plus grands que les plus petits, et jamais ne signait qu'Anne de France.... Certes, c'estait une maîtresse femme)... •

Le rôle de cette femme supérieure est achevé. Quel agrément pourrait lui offrir désormais une cour où ses plus nobles projets n'avaient guère rencontré que des détracteurs et des rivalités mesquines I... Au milieu, dis-je, de ses déceptions, Anne de France se rappelle ce château poétique, perché comme un nid d'aigle sur les rochers de la Bouble. C'est là qu'elle veut habiter, loin de Paris, loin de ces envieux qui osaient l'appeler ambitieuse, vindicativo et brouillonne (1).

Sous l'influence d'une si puissante suzeraine , Chantelle sera bientôt transformé. Le vieux castel du temps des premiers sires reçut des proportions considérables, son périmètre fut porté jusque sur les bords du ravin. Ou côté de la ville, on vit se poser trois tours majestueuses qui prirent leB noms de leurs puissants fondateurs, tour Saint-Pierre, tour Sainte-Anne, tour Sainte-Suzanne. Suzanne était le nom de cette fille qui sera mariée au fameux connétable dont nous parlerons biontôt. Sur le front de ces tours furent placées, dit-on, trois statues colossales ; ce sont les mêmes qui ont été récemment trouvées dans les fouilles du château. Nous en donnerons plus loin une très-ample description. Ces glorieux patrons étaient les anges gardiens, les génies protecteurs de ces tours qui, elles également, portaient des noms chers à la famille. On devait, à cette époque de foi, leur en confier la garde, mieux encore qu'aux archers qui faisaient, jour et nuit, le guet sur les remparts.

Les Génovéfains eurent aussi une large part aux pieuses libéralités de la princesse. En même temps qu'elle fondait à Moulins la collégiale et l'hôpital Saint-Gilles , qu'elle édifiait à Bourbon la Sainte Chapelle, l'antique monastère d'Airald ne fut pas oublié. A la place de cette construction primitive et délabrée s'éleva le beau, le grand, le magnifique logis prieural, fortifié, suffisant, au dire de Nicolaï, pour y loger le roy ou le prince.... Des tours énormes, des murailles crénelées entouraient de toutes parts le pieux édifice ; là nos bons religieux pouvaient, dans le calme et la prière, bénir la main qui les comblait de tant de bienfaits.

Veuve aujourd'hui de ses premiers habitants, cette maison a pris une physionomie triste et sévère. Le cloître est toujours majestueux : ses piliers fascicules , l'ogive surbaissée, avec ses nerv ures prismatiques, l'arc en accolade retombant sur les portes, les sculptures qui surabondent, tout révèle un des derniers produits de l'art gothique.

Non loin de ce prieuré, objet de tant de prédilection, Anne de France édifia un

boudoir où elle aimait à so retirer, bien accommodé, dit un historien de l'époque, de plusieurs belles chambres basses salles garde-robbes cabinet: caves greniers et autres offices... C'était le gu-de-meubles où madame la Régent© tenait comme en un lieu d'assurance et de force la plus grande partie de ses trésors et précieuses bagues (1 ) .

Ce logement si bien soigué, dont il n'existe plus la moindre trace aujourd'hui , devait , d'après une simple inspection des lieux , être placé à la pointe do la promenade. Nous expliquerons ailleurs les motifs qui déterminent notre opinion.

Anne de Beaujeu avait créé toutes ces merveilles : a Elle flt du vieux château carlovingieu de Chantelle. s'écrie avec raison l'habile continuateur de Y Ancien Bourbonnais, uno demeure féodale 'où s'unissaient, dans des proportions royales, la force et la richesse. Anne de France aimait beaucoup cette résidence qui formait comme le point central de ses principaux domaines : car de la platc-formo do ce château, son regard embrassait un horizon immense et pouvait se promener de son duché d'Auvergne à son duché de Bourbonnais, de son comté de Foretz, à son comté delà Marche (2). • Celte illustre et noble châtelaine, près de laquelle on venait de l'étranger apprendre les façons de France, entretenait à Chantelle une cour brillante, estant toujours accompagnée d'une grande quantité de dames qu'elle nourrissait fort vertueusement et sagement (3).

Un biographe moderne, Enguerrand de Mortemarl ( i), a jeté un doute sur la vertu d'Anne de Beaujeu. Cette insinuation est démenlio par tous les historiens : tant notre duchesse avait de piété au cœur, de noblesse et de Qerté dans le caractère. Brantôme, à qui certes on ne peut adresser le reproche de flatter son portrait , n'a pu s'empêcher de fairo cet aveu qui dit tout : Si était-elle sage et vertueuse.

La sœur de Charles VIII ne jouait point à Chantelle le rôle d'uno exilée. Sa cour était celle d'une reine (5), et d'une reine dont les attraits rehaussaient encore la majesté. Les poètes et les artistes affluaient dans ses salons, éclairés de mille flambeaux et retentissant des plus harmonieux concerts. On y parlait la douce langue de Pétrarque, aussi bien qu'à Romo et à Florence. Les troubadours chaulaient les grands coups de lances des preux. Les chevaliers écoutaient , la main appuyée sur leur rapière : ces récits les enflammaient, les préparaient à la gloire. Les. dames étaient l'âme et l'ornement de ces fêtes : leurs grâces, la délicatesse de leurs manières adoucissaient tous ces guerriers bardés de fer. Anne de Beaujeu présidait à toutes ces splendeurs: l'esprit, qui ne vieillit jamais, l'esprit, chez elle, s'alliant

l\, NicoUï.

(21 Ad. Miche), Ahc. Bovrl,., loin. U, p 192. (3j Branlùnic.

I l) Plutanpiï français, loni. III. — Anne de Beaujeu.

|5) Brantôme. — le t-nron Knpiitmnd de MiTteniart. Xotict sur Anne </e Iui\\,y\i, pa r ' 7 et 8.

au goût le plus pur, faisait le charme de toutes les conversations. Unissant une piété douce à une sévérité de mœurs à toute épreuve, elle savait maintenir parmi toute cette folle jeunesse les bornes et les convenances. On ue cilc qu'un seul acte gravement répréhensible échappé à l'une de ses filles, qui on fut publiquement et trèssévèrement admonestée.

La tradition n'a point oublié un trait de force physique, qui fut plus admiré dans ce temps que ne le serait aujourd'hui la découverte scientifique la plus importante. « C'était l'hiver ; il faisait froid ; la neige battait les. vitres plombées du caatcl. Devant l'âtre flamboyant, où pouvait tenir un arbre tout entier, étaient rangés en cercle la châtelaine, ses dames et ses chevaliers, devisant sur les prouesses du récent tournois, les aventures plus ou moins édifiantes de la cour, la prochaine fêle des Saintes Reliques. L'un des jeunes seigneurs, debout dans l'embrasure d'une croisée profonde comme une casemate, regardait les grands arbres du ravin, agités par la bise. Il aperçoit sur le sentier de Deneuille, se dirigeant vers Chantelle, un âne portant une somme de bois sur le dos, et que poussait devant lui un pauvre bûcheron de la foret de Giverzat. 11 quitte la compagnie, sans mot dire, traite avec le vilain : puis, hissant sur ses propres épaules et le baudet et sa charge, remonte en vrai triomphateur, se fait ouvrir la porte à deux battants, se promené gravement au milieu de la réunion, laissant le malheureux aliboron braire à son aise et secouer ses longues oreilles. Enfin, pour terminer cette petite scène héroï-comique, l'hercule gentilhomme précipite l'âne et ses falourdcs au milieu du brasier. Tout cela, on le devine aisément, aux grands ébahissements de la foule qui proclame notre chevalier le Samson dos temps modernes. •

Chantelle, à celte époque, était l'école où venait se former la jeune noblesse du Bourbonnais. Piouer un clwval, courir la lance , joùtcr dans un tournois, l'escrime, lu chasse, la volerie, te/s étaient alors, dit Marillac, les déduits et passe-temps où f on avait accoutumé d'induire les grands seigneurs. Anne de Beaujeu apporta quelques modifications à cette éducation un peu trop lacédémonienne. Elle exigea que Charles de Montpensicr, son pupille, prit des leçons de latinité, à certaines heures du jour. Les jeunes compagnons du prinre, les Lurcy, les Chabanncs, les de Mareschal, les Chauvigny de Blot, se livraient comme lui à des études sérieuses. Plusieurs ont fait honneur à notre cité ; le savant évêque de Metz surtout , François de Bcauquaire, seigneur de Puyguillon , qui fut la lumière du concile de Trente et l'un de nos meilleurs historiens. Lui-même nous apprend qu'il fut életé au château de Chante/le. auprès des ducs de Bourbon, protecteurs constants de sa famille. Il y resta jusqu'à la défection du connétable. Son frère Jean, qui était à peu près du même âge que notre duc, prit part à la même éducation et accompagna presque toujours le prince, son émule et son ami. Le jeune de Bourbon-Bussct fut aussi élevé à Chantelle. Il avait pour tuteur le sire de Beaujeu, qui le retira à sa cour et le soigna comme

son propre enfant. Notre province est fière de posséder un rejeton de cette branche illustre, le comte François de Bourbon-Busset, lieutenant-général sous Charles X, et

comin du roi.

Dans son riche et somptueux palais, Anne de Beaujeu aurait trouvé le bonheur, si le bonheur était le partage des hautes sphères : mais n'est-ce point sous les lambris dorés qu'habitent de préférence les tourments et les peines. Qu'aurait à faire l'ambition sous le chaume de l'humble villageois? Cette fière princesse souffrait cruellement à Cbantelle, moins des injustices dont elle avait à se plaindre, que des tracasseries suscitées à son gendre : chaque coup porté au connétable était un dard enfoncé dans le cœur de cette femme aimante et généreuse. Un jour, elle osa se plaindre au roi; elle eut avec la reine-mère une altercation des plus violentes ; mais toutes ses doléances excitaient l'ironie de ceux qui l'avaient remplacée au pouvoir; ces reproches ne faisaient qu'aviver la rage de leurs ennemis communs. Abreuvée de dégoûts, fatiguée de tant de persécutions iniques, elle mourut de chagrin dans ce château qu'elle avait réédifié, qu'elle n'avait plus quitté depuis dix ans (2). Son corps ne fut point inhumé dans l'église de nos Génovéfains; mais il fut porté à Souvigny et déposé dans la Chapelle-Neuve , près de son époux décédé longtemps a^aut elle.

Les habitants de Chantelle se rappellent encore la grande dame qui a imprimé sur notre sol tant d'imposants souvenirs. Mais il est un nom beaucoup plus populaire encore, celui du héros qui a vu là, pâlir son étoile, qui a fui de nos murB sur un cheval ferré à rebours, pour aller, dans les plaines d'Italie, voir briser sa puissance et flétrir sa gloire.

(I] Uelcanus, rervm Galluanun commentant!. — Loirt Ats<oh</. loin. II, pag. 352

(% De Bellay: — De Coiflicr, lom. I. |«g. 393;— Plutar<jue français, tom. III, pages 7 et 8.

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