‹ Histoire de Charlemagne (volume 2)Chapitre 13 sur 44 · J. FI --TOI RE · texte numérisé non relu

J. FI --TOI RE

pour en faire léloge; car l'esprit d intolérance auquel Charlemagne se livroit par principe et contre son caractère, nétoit point affoibli au temps où le faux Turpin écrivoit.

Cet esprit d intolérance et de prosélytisme quelquefois déplacé, se retrouve par-tout dans ces romans de Charlemagne. Dans un combat des Français contre les Bulgares , Baudouin , frère de Roland et neveu de Charlemagne, court a Firamor, roi des Bulgares, en lui criant: «Fais-toi chrétienner, ou je t'arrache la vie. « Laisse là tes contes , répond le roi bulgare et défends- ■ toi. i C'étoit exposer la foi à de pareilles profanations , que déparier ainsi de conversion au milieu de 1 horreur des combats.

Cette ardeur prosélvtique est telle, que, dans un de ces romans, un roi sarrasin des Indes avant été vaincu et s étant fait baptiser, pousse déjà le zèle jusqu'à trancher lui-même la tête à son propre frère , parceque celui-ci refusoit de se faire chrétien [a].

Dans le roman de Jourdain de Blaves, un roi païen d'Ecosse, nommé Sadoine, se fait chrétien, et ordonne à tous ses sujets d'embrasser sa nouvelle religion , sous peine d avoir la tête tranchée.

Dans le combat dont nous 'venons de parler, entre Baudouin et Firamor, roi des Bulgares, Firamor est tué, Baudouin est blessé à mort: il brise son épée, car il paroit que c'étoit un usage de ces paladins de briser en mourant leur épée, afin quelle ne pût servir à personne après eux. Quand par hasard ils la remettoient

[a] Chronique de M.ibrian.

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à un parent, à un ami, c'étoit Ja plus grande marque d'estime et de confiance (i). Baudouin se dispose à une mort chrétienne. Après avoir fait une confession publique , il arrache trois brins d'herbe en l'honneur de la sainte Trinité, et les avale, se communiant ainsi luimême en guise de viatique : trait curieux , et qui indique sûrement un usage d'un temps où Ton attachoit la plus grande vertu aux symboles et à la direction d'intention. C'est ainsi qu'encore au seizième siècle, le chevalier Bayard, en mourant, se confessoit (i), par humilité, à son maître-d'hôtel , à défaut de prêtre, et baisoit pieusement la croisée de son épée, à défaut de crucifix. «Corbleu, dit Roland, dans le poëme de Ric- « ciardeto (Richardet), encore vaudroit-il mieux se con- « fesser au diable, que de mourir sans confession.»

Charlemagne arrive , et voit expirer son neveu ; il le venge en immolant une foule de barbares avec l'invincible Joyeuse. Diaulas, chef de ces barbares , et fils de Witikind qu'on suppose avoir été tué en duel par Charlemagne, propose à celui-ci , pour venger son père, de terminer la guerre par un combat singulier : Charlemagne accepte le défi; ïès deux chefs se battent en présence des deux armées. Charlemagne est vainqueur, il renverse Diaulas , lui met l'épée sur la gorge, l'oblige à demander la vie et à recevoir le baptême.

Prenez loi christiane, amendez votre vie,

(l) Et dixit moriens : Te nunc habet ista secundum. (i) On sait le nom d'un des confesseurs de Charlemagne; il se ïîommoit Valdon, et étoit abbé d'Augy, près de Constance,

Si créez à Jésus, le fils sainte Marie,

Car Maliom ne vaut pas une pomme pourrie [a].

Il ne s'agissoit point de Maliom ou Mahomet dans la foi de ces peuples germaniques; mais dans les siècles d'ignorance on confondoit toujours le paganisme et le rnahométisme.

L'autorité que la doctrine, la piété, la puissance, la gloire de Charlemagne, lui donnoient sur le clergé, jointe à l'esprit d'intolérance qui avoit lieu dès-lors et qui s'accrut beaucoup dans la suite, a fait imaginer 1 histoire suivante. Un archevêque de Cordeaux , accusé d'avoir prêché contre la foi, fit la Jolie , ce sont les termes du romancier, d'aller à Home pour se justifier; ce fut une folie en effet par l'événement, car il y fut condamné, ce qui pouvoit être juste, et emprisonné, ce qui étoit au moins rigoureux, il fut renvoyé au roi de France, qui , dans une assemblée de barons et d évéques , le fit condamner au feu; ce qui paroît juste au romancier, qui écrivoit dans un temps où on brûloit les hérétiques, parcequ'on croyoit qu'un homme peut et doit venger Dieu, qu'il doit le venger par le plus cruel des supplices connus, par un supplice que Dieu semble avoir indiqué lui-même, en faisant tomber le feu du ciel sur des hommes et sur des peuples coupables, et en préparant un feu éternel aux méchants. C'est ainsi que les hommes, égarés par une demi-science, deviennent fous et cruels, en croyant n'être que justes et con-

[«] Chanson des Sesnes ou Saxons, ou Roman de Charlemagne. contenant son expédition contre Wiùkind.

DE CHARLEMAGNE. 2o5

séquents ; c'est ainsi qu'ils s'opposent aux vues de miséricorde et de bonté que Dieu a toujours sur les hommes.

Au reste, l'histoire de l'archevêque de Bordeaux ne nous paroît être que celle de Félix d'Urgel, défigurée, exagérée d'après les idées du treizième siècle. Les romans écrits par des ignorants sont la peinture fidèle, non des mœurs qu'ils prétendentdécrire,maisde celles de leur temps, qu'ils croient avoir été celles de tous les temps.

On retrouve presque toujours ainsi dans les romanciers l'histoire altérée et défigurée, et avec un peu d'attention il n'est pas difficile de la reconnoître. Dans le Philomena ou Philumena (i) , ouvrage précieux par son antiquité, qu'on fait remonter jusque vers l'an 1200, il est principalement question du siège de Carcassone et de Narbonne, fait véritablement par Charlemagne sur les Sarrasins , mais qui est un des exploits les plus obscurs de ce prince, et dont on ne sait pas même précisément l'époque, les uns la fixant à l'an 791 , les autres à l'an 804. L'auteur du Philomena fait de ces deux sièges , et de la fondation de l'abbaye de Notre-Dame de la Grâce, située entre Carcassonne et Narbonne (fondation qui fut, selon lui, un monument de ces deux sié-

(0 Ce roman paroît avoir été composé d'abord en bas-languedocien , et traduit depuis en latin par un moitié de l'abbaye de la Grasse ou de la Grâce , située à cinq lieues de Carcassonne et à six et demie de Narbonne. M. l'abbé Le Bœuf a fait, sur le Philomena, une dissertation insérée dans le vingt-unième volume de l'académie des inscriptions et belles-lettres. Il conjecture que le nom de Philomena est celui d'un secrétaire, historien ou chroniqueur, vrai ou supposé, de Charlemap.ne.

20G IMTCHIE ^*~

ges), 1 un des plu» mémorables événements du régne de Charlemagne. Il parle ouvertement de la trahison du duc d'Aquitaine Eudes , qui introduisit les Sarrasins dans le Languedoc; trahison dépourvue de tout fondement historique , comme dom Vaissette Ta prouvé , et qui pourroit bien n'être qu'une répétition de l'histoire du comte Julien, et de l'invasion de 1 Espagne par les Sarrasins. Balahac, un de leurs chefs, s étant fait roi de Carcassoune , selon l'usage des Sarrasins de donner le titre magnifique de royaume à leurs moindres possessions, défendit cette place contre Charlemagne, fit une sortie, fut pris. Charlemagne lui proposa le baptême. La réponse de Balahac fut, au moins pour nous, une impiété brutale; la réplique de Charlemagne, une cruauté abominable : il fit pendre Balahac, conte qui n'eut que trop de réalité dans dautres conjonctures. On sent bien que le zélé prosélytique de Charlemagne à l'égard des Saxons, sa rigueur envers Loup, duc de Gascogne, celle de Pépin son père envers Rémistain , grand-oncle de Loup, ont fait naître 1 histoire de Balahac. Il laissoit une veuve, femme d un grand courage et d'une grande capacité , nommée Carcas ou Carcasse, nom devenu dans la suite aussi ridicule pour une femme par la signification qu'il a prise, qu il fut illustre alors parles exploits de cette héroïne. Sa représentation se voit encore sur la porte de la Cité , avec 1 inscription : Carcas sum , dont la corruption a sans doute donné le nom à la ville. La veuve de Balahac entreprit de le venger , et soutint le siège. Pressée par la famine, elle employa un stratagème qui pouvoit paroître fin alors , et qui a été reproduit depuis sous une infinité de fui-

nies, pour tromper des assiégeants sur l'état d'une place affamée. Elle fit manger deux boisseaux de blé à une truie, et fit jeter cet animal par-dessus les murailles : les assiégeants , comme elle l'avoit prévu , s'en saisirent, l'ouvrirent, et lui trouvant le ventre et l'estomac pleins de blé, en conclurent, comme elle le vouloit, qu'on ne manqueroit pas sitôt de blé dans une place où l'on en rassasioit jusqu'aux cochons. Cependant cette précaution affectée de jeter la truie aux assiégeants pou voit affoiblir la preuve d'abondance qu'on sempressoit ainsi de leur donner. Quoi qu'il en soit de l'effet que ce stratagème dût faire sur les assiégeants , comme il falloit que tout cédât àCharlemagne, la place fut prise ; et Charlemagne , par les honneurs qu'il rendit à la veuve , sembla vouloir expier l'indigne traitement qu'il avoit fait au mari : il est vrai qu'elle reçut mieux la proposition du baptême; elle se fit chrétienne. Charlemagne lui laissa la propriété et la seigneurie de sa ville, sous la condition de l'hommage; elle fut sa vassale la plus soumise et son amie la plus fidèle,' à-peuprès comme cette célèbre Irène, qui, ayant rendu l'empire d'Orient orthodoxe, d'iconoclaste qu'il étoit, et qui, ayant voulu épouser Charlemagne, qu'elle avoit d'abord combattu , et s'étant mise sous sa protection , pourroit bien avoir été le modèle de la dame Carcas. Celle-ci n'ayant pas, comme Irène, un empire à offrir à Charlemagne , ne porta point son ambition jusqu'à l'épouser; mais son comté de Carcassonne, joint à sa gloire personnelle, la fit rechercher par les chevaliers les mieux faits, les plus jeunes et les plus braves : celui à qui elle donna la préférence , fut un chevalier fran

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çais, nommé Roger, tige dune longue suite de comtes de Carcassonne, dont la plupart prirent ce nom de Roger.

Les Sarrasins, fort mécontents de la comtesse de Carcassonne, vinrent 1 insulter dans sa ville , la menaçant de la traiter comme leur ennemi avoit traité son mari; se moquant d ailleurs dune femme guerrière, la renvovant à sa quenouille, et l'avertissant de ménager son fruit, si elle étoit grosse : elle Tétoit, et elle profita de lavis; elle fit faire trois boucliers, dont le plus grand lui enveloppoit le ventre et protégeoit son fruit, les deux autres lui couvroient les mamelles; elle s'arma d une grande quenouille, qui étoit une lance redoutable, sur-tout dans les mains de cette héroïne; elle y fit attacher un gros écheveau de chanvre, laissant seulement la pointe de la lance libre et découverte. Elle mit le feu à l'écheveau, et se jeta ainsi, avec sa lance enflammée, au milieu des Sarrasins, quelle remplit de terreur, et quelle mit en fuite. On montre encore dans la cité de Carcassonne ses trois boucliers et sa quenouille ou lance victorieuse.

L'archevêque Turpin, l'abbé, le prieur et les religieux ou ermites de labbavede la Grâce, se signaloient dans ces expéditions, et assommoient à lenvi les infidèles. Le roman d Ogier-le-Danois (i) représente larchevêque Turpin au sortir d une victoire à laquelle il venoit de contribuer, étant son casque, mais gardant sa cuirasse, tenant dune main son épée sanglante, et

(1) Ce ronKtn fut d'abord imprimé à P^ris snns date, puis à Lyon eu IjUj.

de l'autre une crosse, entonnant d'une voix forte le Te Deuin sur le champ de bataille. Il est vrai que si les évêques et les moines massacroient les ennemis, ce n'étoitpas, comme nous l'avons vu, sans leur avoir brusquement proposé le baptême dans le tumulte du combat et dans l'horreur du carnage; mais si les Sarrasins refusoient ou s'ils balançaient , ils étoient impitoyablement massacrés : le cri de guerre de ces prêtres militaires étoit : mort ou baptême. C'est tout à-la-fois la peinture et des mœurs que Charlemagne réforma , et de celles qu'il partagea , et de celles qu'on suivoit du temps du roman de PhUomena , qu'on croit, comme nous l'avons dit, avoir été écrit vers l'an 1200, dans un temps où un évêque rangeoit une armée en bataille, et où un autre évêque assommoit les ennemis à coups de massue, ne croyant pas cette manière de tuer comprise dans la prohibition faite aux gens d'église de verser le sang. C'est aussi la peinture du zélé prosélytique de Charlemagne et de son intolérance, bien augmentée sous Philippe-Auguste.

Les Sarrasins avoient empoisonné les fontaines ; Charlemagne, d'un coup de lance, en fit jaillir une très vive et très pure, et si abondante, qu'elle suffit au besoin de toute l'armée. On montre cette fontaine miraculeuse entre Carcassonne et Narbonne ; elle s'appelle encore lafontaine de Charlemagne; tant les grands noms, comme nous avons eu plus d'une fois lieu de l'observer, consacrent jusqu'aux fables!

Les murailles de Beziers tombèrent miraculeusement devant Charlemagne, allégorie mystique, déjà employée ailleurs pour exprimer la promptitude avec laquelle

cette ville et quelques autres furent prises : il n'en fut pas de même de Narbonne ; le roi sarrasin Matran la défendit vaillamment contre Chariemagne; mais la belle Oriande sa femme, fille dAlmanzor, roi de Cordoue, inclinoit pour les Fiançais et pour le christianisme, elle sortit de Narbonne, et se réfugia dans le camp de Chariemagne, qui eut soin de la faire baptiser et catéchiser par les moines de l'abbaye de la Grâce. Matran au désespoir , proposa, comme Diaulas, un duel à Chariemagne; comme Diaulas il fut vaincu , et de plus il fut tué : sa veuve se remaria, comme celle de Balahac, avec un chevalier français, nommé Falcon de Montclar, auquel elle porta en dot le Rouergue et une partie du Languedoc; Airnery de Beaulande, frère aîné de Falcon de Montclar, eut le duché de Narbonne; Almanzor, roi de Cordoue, accourut trop tard pour défendre Matran , son premier gendre, mais assez tôt pour être tué de la main , non pas tout-à-lait de son second gendre, mais du frère de celui-ci, qui, par ce coup, acquit à son frère, du chef de sa femme, fille unique dAlmanzor, des droits au trône de Cordoue (1), tandis qu'il s assuroit à lui-même la possession du duché de Narbonne.

Cette expédition finit par la consécration de l'église de Notre-Dame de la Grâce, cérémonie pompeuse et solennelle à laquelle assistèrent, avec Charlemagne et toute sa cour et toute sa chevalerie , le pape Léon ( qui toit point pape alors, si c'étoit en 791, mais qui létoit, ci qui se trouvoit en France, si c étoit en 804 ), et trois

(1) Doit-on dont hciitei de ceux qw on 3*sa».Mnc?

DE CHARLEMAGNE. 2il

mille, tant archevêques qu'évêques et abbés, portant mitre et crosse, sans compter tous les habitants du ciel que Fauteur fait descendre sur la terre, pour assister à la consécration de Notre-Dame de la Grâce. Voilà ce que dit le dévot romancier; voici ce que dit l'histoire.

Les moines oublièrent les bienfaits deCharlemagne; ils l'irritèrent par leur ingratitude et leur avidité. L'architecte qui avoit bâti l'abbaye, ayant construit pour son compte un moulin un peu plus bas, sur le même ruisseau , les moines supposèrent apparemment que le moulin provenoit des profits que l'architecte avoit faits sur l'abbaye ; et à la mort de cet homme , qui laissoit une femme et des enfants , l'abbé s'empara du moulin. Les moines, qui dévoient tout à Charlemagne, ne crurent pas devoir lui obéir, quand il leur ordonnoit de restituer le bien d'autrui : l'abbé osa lui résister en face, et lui répondre par un refus formel [a] ; ce qui mit Charlemagne dans une si grande colère , qu'il passa son épée au travers du corps de l'abbé ; exploit indigne de Charlemagne. Il est' naturel de s'irriter de l'injustice, mais il ne faut pas que ce sentiment porte à des violences ; cet acte de justice trop rigoureux n'étoit fait ni justement ni noblement.

Le moine, auteur de la chronique de Turpin, et qui peut-être étoit moine de Saint-Denis , quoique son attention à relever la gloire de l'Espagne ait fait croire qu'il étoit Espagnol et qu'il écrivoit en Espagne, représente avec raison Charlemagne comme un grand bienfaiteur

[a] Catel, Histoire du Languedoc. Besse, Histoire de Narbonne et de Carcassonne.

. i > m s roia e

des moines en général, et de l'abbaye de Saint-Denis en particulier; il parle avec emphase des dons que Charlemagne fit à ce riche monastère et des privilèges qu'il lui accorda : les vassaux et les domaines de Saint-Denis étoient exempts de tout impôt et de tout service ; et de là vient , selon lui , la dénomination d'/7e de France ou de Franchise ; c'est que les terres de 1 abbaye de Saint- Denis sétendoient dans toute la province nommée ainsi, et formoient comme une île libre et franche, entourée de toutes parts de domaines assujettis à des impositions et à des redevances dont elle étoit affranchie. C est toujours le même usage de rapporter toutes les origines à un règne illustre, et de les autoriser d'un grand nom. Nous avons dit que le faux Turpin parle seulement des guerres de jChaileinagne contre les Sarrasins d'Espagne, mais que ses successeurs, plus hardis , ont supposé , à la vérité d'après un mot du faux Turpin , une expédition de Charleinagne dans la Terre-Sainte, comme ils ont attribué à Pépin son père une expédition en Grèce, fondée apparemment sur la tradition de ses deux voyages d'Italie. Que des romanciers, remplis de l'esprit des croisades, et voulant vraisemblablement animer les peuples à des croisades nouvelles, aient fait remonter jusqu'à Charleinagne le premier exemple de ces pieuses et funestes expéditions, rien déplus naturel; les lieux saints étoient alors en la possession des Sarrasins; Charlemagne avoit fait la guerre au\ Sarrasins d Espagne, et le calife Aaron lui avoit envoyé les cJ< du Saint-Sépulcre; il n'en falloit pas tant pour autori- H r une pareille fiction : mais, ce qui est plus difficile à comprendre, c'est qu'ils aient si peu thé parti d'une

idée si heureuse et si féconde; c'est que, dans les relations qu'ils ont faites de cette prétendue première croisade, ils s'en soient tenus aux préliminaires, aux préparatifs, et qu'ils se soient ensuite contentés de nous dire , avec la sécheresse des chroniqueurs, que le résultat de cette expédition fut la conquête des lieux saints : qu'ils se soient privés de ces ornements, de ces riches détails, de ces particularités intéressantes dont un tel sujet devoit être pour eux une source inépuisable; voilà certainement ce qui a droit détonner, sur-tout de la part d'auteurs à qui les exagérations et les embellissements fabuleux ne coûtoient rien.

Des auteurs qui ne passent pas pour des romanciers , mais qui en sont, Hélinand, Guy de Bazoche, Pierre le Mangeur,, et l'auteur dune vieille chronique latine, traduite en vieux français dans les chroniques de Saint- Denis, rapportent diverses particularités miraculeuses et fabuleuses de ce voyage de Charlemagne à la Terre- Sainte , mais toutes étrangères à l'expédition même. Pierre le Mangeur assure qu'un ange vint apporter à Charlemagne, qui étoit alors en oraison, le saint Prépuce; relique que six différentes églises, à Rome, en France, en Allemagne, au Pays-Bas, se glorifient de posséder. On lit, dans les chroniques de Saint-Denis, l'histoire suivante. Charlemagne, allant à Jérusalem, s'étoit engagé, avec son escorte, dans une forêt très sombre et très touffue , remplie d'ailleurs de lions , de tigres , d'ours, et d'animaux même qui n'existent pas ; Charlemagne et ses compagnons s'égarèrent; la nuit les surprit; une pluie abondante les inondoit, et rendoit les chemins plus difficiles, la nuit plus obscure, et l'horreur des

bois plus sombre; Charlemagne entonna ce verset d'un psaume : Deduc me , Domine, itt semitam mandalorum tuonim. Conduisez-moi , Seigneur, dans la voie de vos commandements. Alors un oiseau miraculeux parla distinctement dune voix humaine bien articulée, ce qui rendit quelque espérance à la troupe éperdue. Charlemagne poursuivit : Educ de carcere animant meam > Domine, ut conjiteatur nomini tuo . Seigneur , tirez mon ame de sa prison , pour quelle rende gloire à votre nom. Alors l'oiseau parlant plus distinctement encore, remit les voyageurs égarés dans leur chemin. Les pèlerins disent que depuis ce temps ils entendent toujours dans cette iorét des oiseaux qui parlent distinctement , et qui les remettent dans leur chemin, s ils sont égarés. Voilà tout ce que les chroniqueurs ont su tirer d'un voyage à la Terre-Sainte, attribué à Charlemagne : toujours l'esprit légendaire joint a lesprit romanesq.

De même que les romanciers et les poètes avoient exagéré la ligure , la taille, la valeur, les exploits , tous les avantages en un mot de Charlemagne, il fallut aussi qu'ils exagérassent ses affections. Charlemagne avoit aimé tendrement, et regretté amèrement la douce Hildegarde, Tune de ses femmes; il avoit montré moins de icernement dans l'amour, ou plutôt dans la ioiblesse < ï 11 il avoit eue pour la vaine et allière lastrade; larche-

rue de Reims, Turpin, l'un des plus illustres prélats de ce temps, avoit été cher à Charlemagne, et le séjour d'Aix-la-Chapelle lui avoit plu à tel point, qu il

avoit fait le siège de son empire. Du rapprochement et de l'exagération de ces inclinations et de ces goûts, est née l'anecdote suivante, rapportée par Pasquier,

DE CHÀRLEMAGNE. 9 I 5

d'après les lettres familières de Pétrarque, lequel disoit la tenir des prêtres qui lui avoient fait voir le tombeau de Charlemagne à Aix-la-Chapelle; et il faut avouer que ce conte ressemble assez aux fables que les prêtres d'Egypte racontoient à Hérodote. Les romanciers ont ajouté à cette histoire des particularités qui ne se trouvent point dans Pasquier.

Charlemagne étant déjà vieux , eut une maîtresse qui n'étoit elle-même, ni jeune ni jolie, mais qu'il aimoit éperdument, et qui le gouvernoit despotiquement [a]. Elle mourut. Charlemagne, inconsolable, ne pouvoit se lasser de contempler et d'embrasser ses tristes restes ; il lui fît faire un magnifique cercueil , couvert par-dessus d une glace, à travers laquelle on pouvoit voir le déplorable objet que renfermoit le monument ; il passoit les journées entières aie considérer, et ne pouvoit se rassasier de cet horrible spectacle. Turpin soupçonna qu'un attachement si singulier avoit quelque cause surnaturelle; il examina plus attentivement le cadavre, et s'aperçut qu'on lui avoit laissé au doigt un anneau sur lequelle étoient gravés des caractères qu'il jugea être magiques. Il choisit un moment où l'empereur étoit éloigné du cercueil, enleva l'anneau, le mit à son doigt, et parut devant l'empereur : il en reçut un accueil auquel jusque-là toutes les bontés de ce prince ne l'avoient point accoutumé; il se vit accablé de démonstrations d'amitié qui passoient toute mesure. Il n'y avoit rien que Charlemagne ne voulût faire pour lui , et à l'instant.

[a] Recueil des Historiens de France , t. 5 , p. 2 16, 272. Histoire de l'académie des inscriptions et belles-lettres, t. 21, p. 149 et suiv Chronique d'Alberic des Trois Fontaines. Pasq. Rech. lib. 6, c. 36.

2l6 HISTOIRE

Tantôt il alloit conquérir l'empire d'Orient et le lui donner, afin que Turpin fût au moins son égal, tantôt il alloit le faire pape , pour que Turpin fût son supérieur spirituel. La vivacité de ses transports, l'impétuosité de sa tendresse , confirmèrent l'archevêque dans son opinion ; mais il ne vouloit que désenchanter Tempereur. Il avoit trop de religion pour vouloir profiter d'une opération magique, et trop de probité pour vouloir abuser de l'égarement de son maître; il commença par faire enterrer le cadavre, auquel l'empereur ne songeoit déjà plus, depuis que l'action du talisman étoit détournée sur un autre objet; ensuite, pour empêcher que ce dangereux anneau ne passât dans des mains qui pourroient en abuser encore comme les premières, il le jeta dans un étang voisin du lieu où fut depuis Aix-la-Chapelle. Alors ce fut de l'étang queCharlemagne devint amoureux (i) : il fit bâtir sur les bords un palais, un temple, une ville, dont il fit la capitale de son empire; il préféra ce séjour au reste de l'univers (2) , il vouloit y vivre et mourir (3). C'est ainsi que tout s'expliquoit alors par la magie.

On n'en a point mis dans l'aventure d'Kginard et d'Emma, dont nous avons parlé dans le chapitre de la famille Charlemagne; c'est que les romanciers et les poètes

(1) Lncus et mare sentit amorem Festinantis /«en. Hoit.

(2) llle terrarum mihi pro ter omnes Annulas ridet. Hor.

«Ce petit canton a pour moi des charmes que je ne trouve nulle « part. »

(3) 1 Argteo positum Colono SU meœ sedes utmam seneclœ ,

ne s'en sont emparés qu'après coup, et que dans des temps modernes : ils l'ont puisée dans les historiens; et lorsque des critiques, tels que dom Mabillon, l'adjugent à l'histoire, nous n'osons la reléguer parmi les romans. Ceux-ci en ont seulement embelli quelques circonstances; par exemple, ils ont fait Emma fille légitime de Charlemagne et d'Hildegarde ; ils ont aussi relevé la naissance d'Éginard, en le supposant fils d'un seigneur austrasien , nommé Ingilmer, tué dans les guerres de Charlemagne contre les Saxons. Eginard est présenté à l'âge de cinq ans, par Alpaïde sa mère, à Charlemagne, qui jure de lui servir de père, et qui fait Alpaïde gouvernante des enfants qu'il avoit eus de la reine Hildegarde. Alpaïde voit naître Emma, et lui tient lieu de mère après la mort d'Hildegarde. Emma parut avoir de la disposition pour les belles-lettres; Éginard y excelloit ; il fut choisi pour être son instituteur, il avoit dix ans de plus qu'elle : leur histoire, dès ce moment, est celle d'Héloïse et d'x\bailard; ils lisent ensemble, avec fruit et avec danger, les œuvres amoureuses d'Ovide, quelques odes passionnées d'Horace, et sur-tout dans Virgile la rencontre de Didon et d'Énée dans la grotte. Le reste de leur aventure est à-peu-près le même dans l'histoire et dans les romans. Ce goût pour les poètes amoureux, que les romanciers donnent à l'amoureuse Emma, les a conduits à supposer que

Sit modus lasso maris et viarum Militiœque, Hor.

« Soit que je me trouve obligé à voyager sur terre ou sur mer, ou «même à porteries armes, le seul bonheur où j'aspire, c'est de pou- « YO:r me de'lasser de toutes ces fatigues à Tivoii. »

2l8 HISTOIRE

les femmes étoient admises dans* l'académie instituée par Charlernagne. Emma, selon eux, y avoit été introduite sous le nom de Sapho, qui lui convenoit à beaucoup d'égards, et Gisèle, sœur de Charlernagne, sous celui de Corinne; supposition qui a un fondement dans l'histoire, car Alcuin lut chargé par Charlernagne d'enseigner les belles-lettres à Gisèle sa sœur, et à Rotrude sa fille, qui montroient des dispositions pour l'étude.

Les romanciers, en s'occupant sans cesse de Charlernagne, montrent pour lui plus d'estime qu'ils n'en expriment, et souvent on voit que c'est malgré eux qu'ils lui rendent cet hommage; car plusieurs d'entre eux, sur-tout parmi les Espagnols et les Italiens, lui sont fort contraires, et écrivent dans l'intention de le diffamer; et même en général, quoique quelques uns de ces autours exagèrent quelques avantages de ce prince, ils lui supposent aussi des vices qu'il n'avoit pas, ou ils exagèrent ceux qu'il avoit, et son histoire véritable est en totalité beaucoup plus belle que son histoire romanesque. Il semble que les romanciers ne devroient avoir la permission d'altérer 1 histoire que pour l'embellir; ceux-ci au contraire se sont plu à la contrarier pour la défigurer. Rien n'est plus connu dans l'histoire que l'indulgence de Charlemagne, même pour 1. désordres de ses filles, et que sa bonté poussée jusqu'à la foiblesse dans sa famille. Antonio de Eslava, romancier espagnol (i), le peint comme ie tyran de ses filles et de ses

urs. Tout trembloit devant lui. Derlîie, sa sœur, conçut pour Milon dAnglante, comte d'Angers, un amour

(1) Los Amores de Milon de Ânglante.

qui fut poussé jusqu'à l'oubli de tout devoir et de toute bienséance ; sa boute alloit éclater, elle étoit grosse. Les lois de Charlemagne étoient très rigoureuses contre les filles qui tomboient dans cette faute, il n'y alloit pas de moins que de la vie, et les princesses mêmes du sang royal étoient d'autant moins exceptées de la rigueur de ces lois, qu'elles dévoient l'exemple, et qu'étant plus défendues contre la séduction, elles avoient moins d'excuse; mais le prince pouvoit toujours faire grâce. Bertbe se jette aux genoux de son frère, lui avoue sa faute et son malheur, et implore sa miséricorde ; son inflexible frère la repousse et la fait mettre en prison. I Son amant la délivre , s'enfuit avec elle ; ils s'établissent dans une caverne, au fond d'un désert, dans l'Italie alors dévastée, loin des violences de leur persécuteur, mais aussi assez loin des secours humains. Pendant qu'ils se cachoient ainsi à tous les yeux, l'implacable Charlemagne mettoit leurs tètes à prix, il promettoit cent mille écus d'or à qui les représenteroit morts ou vifs. Un jour, Milon revenant de chercher des provisions dans les cabanes les moins éloignées, et de s'assurer des secours pour les couches prochaines de sa femme, trouve, à l'entrée d'une grotte placée au-dessous de la caverne qui leur servoit d'asile, un enfant vigoureux qui avoit roulé depuis la caverne jusqu'à l'entrée de cette grotte, et qui, par cette raison, fut nommé Roland ou. Roulant; c'étoit son propre fds; Berthe venoit de le mettre au monde par les seules forces de la nature, pendant l'absence de Milon. Bientôt celui-ci aperçut la mère, qui, toute languissante et tout éperdue, se traînoit avec effort vers le lieu où son enfant étoit tombé.

Le petit Roland ne tarda pas à se distinguer par sa force, par son audace, par sa valeur; il se fit estimer et aimer des compagnons de son enfance. L i ville la plus voisine du désert qu'habitoient ses parents étoit Sienne; les enfants de cette ville, attirés par l'espèce de petite réputation que Roland commencoit à se faire, venoient partager ses jeux et ses premiers exploits. Milon et Berthe étoient si pauvres , qu'ils n'avoient pas de quoi le vêtir. Quatre de ses jeunes amis, fils de quatre différents marchands de drap de Sienne , affligés de le voir aller ainsi presque nu, demandèrent chacun a leur père un morceau de drap, dont on tit un habit au jeune Roland : les quatre morceaux se trouvèrent de quatre couleurs différentes; ce qui fît surnommer l'enfant : Roland du quartier; ainsi Roland, dont lhistoire toute romancière est moitié héroïque, moitié burlesque, même dans l'Arioste, aura été le modèle d'Arlequin. Si Ton cherche quel peut être le mérite dune fiction si froide et si basse, on n'en trouve point d'autre que de présenter un plus grand contraste entre des commencements si vils , et une réputation qui a rempli le monde; de sorte qu'il en aura été de la gloire de Roland comme de la grandeur delempire romain (i).

Milon , en traversant à la nage une rivière débordée portant son fila sur ses épaules, se noie ou paroît se noyer; un gouffre l'engloutit, il disparoit; Roland regagne le bord , et le voilà désormais la seule ressource de sa mère. Un jour Berthe voulant sortir de sa caverne ,

(i ) Quo nequc ab exordio ullum ferè minus , neque incrementis toto orbe terrarum amplius huinana potest memorla recordari. (Eutropc.)

trouve à l'entrée un serpent monstrueux, qui l'entoure de manière qu'elle ne peut échapper : mais si le serpent l'avoit effrayée par son aspect, il la rassura par ses discours; ce serpent étoit une fée, et cette fée étoit Ja fille du premier roi des Francs , qui n'est ni Clovis ni Pharamond, mais Samothée (i). Ainsi ce serpent ou cette fée , ou cette princesse , étoit une sorte de divinité tutélaire de la France : elle avoit épousé un enchanteur, qui, pour quelque infidélité qu'elle lui avoit faite, lavoit ainsi métamorphosée; mais cette punition n'étoit que pour un temps , et ie terme où elle devoit finir approchoit. Le fée annonce aussi à Berthe la fin de ses malheurs; elle lui annonce qu'elle reverra Milon, et qu'il va se faire un changement heureux dans sa fortune. Roland, dont chaque jour augmentait la force et le courage, se charge d'accomplir ce dernier oracle. Il n'avoit que deux moyens de fournir à la subsistance de sa mère; l'un étoit de demander l'aumône, l'autre de se la faire donner : ce second parti étoit le plus conforme à son humeur , et après ce que nous avons déjà vu de Roland, il faut encore s'accoutumer aie voir voleur avant de le voir chevalier. Il est vrai qu'il voloit comme il combattit dans la suite , avec audace et avec une sorte de grandeur. L'empereur étant venu tenir sa cour à Sienne pendant quelques jours, Roland ne se contenta point de la portion que l'on donnoit aux pauvres , de la desserte de la table de Charlemagne; il entre dans la salle où mangeoit ce prince , prend à sa vue , sur la

(i) Nous en avons parlé di>ns la dissertation sur la fondation de l'université.

table, un plat d'argent couvert de viande, et l'emporte à la caverne de sa mère. L'empereur voulut voir où aboutirent ce hardi badinagr», il fit signe qu'on laissât passer l'enfant sans lui faire aucun mal. Bertbe , à laquelle Roland porte ce plat, réprimande son fds de son vol et de sa hardiesse, en profite pourtant, et, après avoir mangé , le renvoie reporter au moins le plat. Roland retourne au palais , retrouve l'empereur à table , remet tranquillementje plat d'argent , en aperçoit un d'or, chargé d'un mets dont il lui parut agréable de faire goûter à sa mère ; il 1 emporte avec la même sécurité qu'il avoit emporté le premier. L'empereur lui crie, en grossissant sa voix pour lintimider : « Enfant, que « fais-tu là?» L'enfant lui répond du même ton, et en le contrefaisant : « Crois-tu me faire peur avec ta grosse « voix d empereur? Tu as trop à manger; ma mère «meurt de faim, partageons.» Cette audace plut à Charlemagne, car Fauteur oublie quelquefois de 1 avilir; il crut voir quelque chose de surnaturel dans cet enfant (i) : il le fait suivre; on entre sur ses pas dans la caverne , on se met en devoir de 1 arrêter et de le conduire à l'empereur. Sa mère s'élance sur les ravisseurs avec la fureur d une lionne à qui on enlève ses petits; elle est reconnue à 1 instant, et elle reconnoît elle-même, dans les officiers de l'empereur chargés de cette commission , des vassaux de Milon son mari: elle en est traitée avec toute sorte de respect; mais ils sont obligés de la conduire à Charlemagne. Le serpent, redevenu fée, dispose le cœur de ce prince à oublier les

(i) Non sine dits animosus infans. Hqii

DE CHABLEMAGNE. 223

torts de sa sœur, pour ne voir que sa misère. Elle rentre en grâce , et reprend son rang à la cour : pour comble de bonheur, la fée lui rend Milon son mari , qu'elle avoit enlevé et transporté dans son palais, au moment où il senoyoit, comme les nymphes, dans la fable, enlèvent Hvlas à la fontaine où il puisoit de l'eau.

Le petit Roland est reconnu pour neveu de Gharlemagne ; mais il ne voulut quitter l'habit de quatre couleurs, qu'il devoit à l'amitié et à la pitié de ses camarades , que quand il seroit armé chevalier : il ne tarda pas à mériter cet honneur. Le reste de son histoire est connu par la foule des romanciers et des poètes, surtout par ÏOrlando innamorato duBoyardo , par YOrlandofurioso de l'Arioste , par le Rinaldo innamorato , premier ouvrage du Tasse, dont Roland et Renauld sont les deux héros. Dans tous ces ouvrages, Roland est un paladin plus terrible qu'aimable , bizarre dans ses exploits, bizarre dans ses amours, qui tantôt exécute des faits d'armes au-dessus de toute croyance, tantôt se dérobe volontairement aux occasions de gloire qui lui sont présentées, qui refuse par humeur à Charlemagne de se battre contre Fier-à-Bras (i) , roi sarrasin , lequel étoit venu défier toute la chevalerie française , et qui, lorsqu'Olivier, son cousin et son ami, accepte

(i) Remarquons que, dans l'histoire, Fier-à-Bras est le surnom de Guillaume, l'aîné des fils de Tancrède de Hauteville, et chef de ces illustres aventuriers normands qui, dans le onzième siècle, enlevèrent la Sicile aux Sarrasins : comme ce nom paroit un nom de capitan, ainsi que ceux de Rodomont , de Ferragus, de Sacripant, etc. , les romanciers ont jugé à propos de le transporter d'un Français à ou Sarrasin.

le combat à sa place , meurt presque de confusion et de jalousie; qui enfin devient fou d amour , et dont la folie , qui pouvoit être si intéressante , est basse et crapuleuse.

Renaud de Montauban , son rival de gloire, tour-àtonr son ennemi et son ami , à qui les romanciers paroissent s'accorder à ne donner que le second rang , est bien plus intéressant.

Lorsque Charlemagne arma Roland cbevalier , ce fut pour lenvoyer combattre contre Renaud , et voici à quelle occasion, d'après le roman des quatre fils d'Aimon.

Charlemagne tenant sa cour plénière à Paris, le duc Aimon, son parent ou son allié, mais avec lequel il avoit eu quelques démêlés, y vint avec ses quatre fils, Renaud, Ricbard ou Richardet, Allard et Guicbard, dont l'aîné et le plus illustre étoit Renaud , dit de Montauban. Charlemagne reçut assez mal le duc Aimon, et lui parla même de prison. Aimon , se sentant le plus foible, Fapaisa par des soumissions, et l'intelligence paroissoit rétablie entre eux, lorsque Renaud jouant avec Berthelot , neveu de Cliarlemagne, aux échecs [a] (jeu qui vraisemblablement n'étoit point encore connu en France, car les romanciers sont les premiers auteurs qui en parlent, et ces romanciers sont bien postérieurs à Charlemagne ) , s'aperçut que Berthelot trichoit; il l'avertit qu il s'en aperce vuit. Berthelot s'en offensa, et la querelle s'échauffant, Renaud saisit l'échiquier, et

[a] Freret, Origine du jeu des e'cliecs. Histoire de l'académie des inscript et belles-lettres , t. 5, p. 25o et suiv.

en brisa la tête à Berthelot, qu'il laissa mort sur la place. Après ce coup funeste , il fallut prendre la fuite très précipitamment : les quatre frères s'enfuirent tous les quatre sur un même cheval ; ce cheval étoit Bayard , cheval fée, comme le sont dans ces romans tous les bons chevaux, ainsi que toutes les armes de bonne trempe y sont enchantées, et que tous les héros robustes et redoutés y sont invulnérables (i). Charlemagne et tous ses paladins, Roland à leur tête, poursuivent les fils d'Aimon, et la guerre s'allume. Nous y reviendrons dans peu ; arrêtons-nous un moment à considérer ce fait de la querelle de Renaud et de Berthelot. L'histoire ne nous apprend point quel étoit ce Berthelot tué par Renaud, ni par où il étoit neveu de Charlemagne; elle ne nous dit rien de cette querelle élevée au jeu.

L'auteur du roman d'Ogier le Danois rapporte cette même aventure avec des circonstances différentes : c'est toujours à la cour de Charlemagne qu'elle arrive ; mais au lieu d'un neveu de Charlemagne , c'est son fils, que le romancier, ainsi que plusieurs autres, nomme Chariot , et dont nous parlerons dans la suite. Ce fils, au lieu d'être tué comme Berthelot , est celui qui tue l'autre joueur. Cet autre joueur est le jeune Baudouin , fils du célèbre Ogier le Danois, dont nous parlerons aussi dans

(i) Tous les bons chevaux dont il est parlé dans ces romans, Bayard, TAlfane, Rabicant, Bride-d'Or, Frontin, Braiffort, etc., sont des chevaux fées; toutes les bonnes armes, telles que les épées Joyeuse, Flamberge 7 Durandal , Balizarde , Courtain , Fusberte, et la lance A'Argail, etc., étoient enchantées ; Roland et d'autres paladins, chevaliers ou géants, étoient invulnérables,

la suite. Chariot, irrité de ce que Baudouin lui avoit gagné trois parties, lui fend la tête, et le tue avec l'échiquier, qui étoit d'or massif. Ogier, averti de ce malheur, accourt , l'épée à la main, pour venger son fils. Chariot se sauve derrière Charlemagne. Ogier toujours égaré par la douleur et la colère, veut tuer Chariot aux yeux de son père; il brave et insulte l'empereur, et n'a ensuite que le temps de s'enfuir , lorsqu'on veut l'arrêter.

Jusque-là ce n'étoient que des romanciers dont l'un copioit l'autre, en déguisant maladroitement le plagiat par quelques légers changements ; mais dans la suite, des historiens assez modernes , qui ne prétendoient point être des romanciers , ou qui du moins ne se donnoient pas pour tels , ont renouvelé cette histoire , qu'ils ont mise sous les noms des enfants de Guillaume-le- Conquérant, premier roi d'Angleterre de la race normande, et de Louis-le-Gros, roi de France, alors enfant. Ces historiens, qui n'ont écrit que long-temps après le prétendu événement, qui n'ont pour eux aucune autorité contemporaine, ni voisine du temps dont il s'agit, qui ont contre eux la vraisemblance, et même la chronologie , laquelle ne peut s'accorder avec les circonstances de leur récit, disent que les princes normands étant venus rendre une visite au roi Philippe Ier à Conflans , entre la Seine et l'Oise , où ce roi tenoit sa cour, Henri, le plus jeune de ces princes, mais beaucoup plus âgé que Louis-le-Gros, prit querelle avec lui aux échecs ; que Louis l'appelay*/5 de bâtard , et que Henri , indigné, s'emporta jusqu'à lui jeter l'échiquier à la tête, mais sans lui faire de blessure au moins considérable;

que les princes s'étant sauvés à la faveur du tumulte causé par cette insolence , ils furent poursuivis jusqu'audelà des frontières; que de cette aventure naquit, entre Louis et Henri, une inimitié personnelle qui dura jusqu'à leur mort, et qui produisit cette sanglante rivalité de la France et de l'Angleterre (i), que le temps n'a point vue cesser, et dont les lumières mêmes de ces deux nations , les plus éclairées de l'univers, n'ont pu encore triompher.

Revenons à la guerre de Charlemagne et de Roland contre les fils d'Aimon; elle eut les vicissitudes de succès et de revers communes à toutes les guerres. Yon , roi de Gascogne, prit d'abord, contre Charlemagne, la défense de Renaud de Montauban son beau-frère. Charlemagne parvint à le détacher des intérêts de Renaud, ou plutôt Yon , toujours favorable en secret à celui-ci, parut flotter entre les deux partis, et devint suspect à tous les deux. Fatigué des plaintes de celui qu'il avoit quitté, effrayé des menaces de celui qu'il trahissoit , il crut échapper aux dangers de la guerre et aux embarras du siècle, en se faisant moine. Roland l'alla chercherjusquedans son couvent, et l'amena aux pieds de Charlemagne, qui voulut le faire pendre au gibet de Montfaucon (ce gibet n1existoit point alors). Le roi Yon alloit être pendu , lorsque Renaud , accourant de Montauban à Paris , à travers une foule d'ennemis , vint proposer à Roland un combat de chevalerie , d'où devoit dépendre le sort du roi Yon. Renaud fut déclaré vain-

(1) Ludus enim genuit trepidum certamen et tram;

Ira truces inimicitias et funèbre hélium.

queur par les juges du camp, et le roi Yon fut délivré; jnais Roland fit prisonnier, dans une affaire générale, Richard ou Richardet, un des frères de Renaud, que Charlemagne voulut encore faire pendre, et qui fut encore délivré par Renaud. Celui-ci, à son tour, fit prisonnier Charleniagne lui-même; et il est à remarquer que c'est une disgrâce dans laquelle les romanciers et les poètes font assez souvent tomber Charlemagne , parceque quelques uns de ces auteurs écrivoient vers le temps du roi Jean, et plusieurs autres du temps de François Ier, cet ardent, mais foible imitateur de Charlemagne. Renaud n'eut pas le temps de délibérer s'il feroit pendre Charlemagne, pour le punir d'avoir voulu faire pendre son frère et son beau-frère , ou s'il semontreroit plus généreux que lui ; car tandis qu'il se retiroit , emportant l'empereur comme uji paquet passé en travers Sur le col de son cheval Bajardj Roland fondant sur lui comme la foudre, le força de relâcher son prisonnier , que Roland ramena en triomphe.

Quelques romans italiens représentent Charlemagne comme tellement acharné contre Renaud, que, pour le perdre, il fait alliance avecunpaïen très redoutable, nommé Gattamoglier , auquel il promet, par un traité exprès que conclut en son nom le traître Ganelon (i) son ministre, de se j aire païen s'il triomphoit de Renaud ; il lui donne pour otage du traité son fils Louis , permettant formellement à Gattamoglier de faire pendre le fils si le père manquoit à sa parole.

(i) Nous aurons dans la suite occasion Je parler de ce personnage.

DE CHAELEMAGNE. 220,

Cette guerre , qui , selon un usage d'un temps plus moderne , c'est-à-dire du temps où les romanciers écrivoient, finit par envoyer les fils d'Aimon faire la conquête de la Terre-Sainte, nous paroît d'ailleurs imaginée d'après les guerres d'Aquitaine et de Gascogne, qui remplissent presque tout le régne de Pepin-le-Bref , et une partie du régne de Charlemagne. Yon, roi de Gascogne, qui prend le parti de son beau-frère, qui le quitte, qui y retourne, qui flotte sans cesse entre les deux partis , qui se fait moine , et que Charlemagne veut faire pendre pour ses variations; Richardet, frère de Renaud , qui tombe aussi entre les mains de Charlemagne, et qu'il veut aussi faire pendre, rappellent sensiblement, et tout à-la-fois, Je malheureux Rémistain , prince d'Aquitaine , que Pepin-le-Bref fit pendre réellement, pour avoir tour-à-tour pris, quitté, repris le parti de Gaïffre son neveu ; Hunaud, duc d'Aquitaine , frère aîné de Rémistain , qui se fit moine , et retourna au siècle, où il périt misérablement dans une guerre contre Charlemagne; enfin Loup, duc de Gascogne, fils de Gaïffre, petit-fils d'Hunaud, petit-neveu de Rémistain , que Charlemagne fit pendre en vengeance de l'échec de Roncevaux qui fut son ouvrage.

Renaud , après avoir Vaincu Roboastre , roi sarrasin de Jérusalem, lui fait trancher la tête, parceque Roboastre persiste dans le mahométisme. En général les exemples de rois pendus ou décapités , soit par haine et par vengeance, soit le plus souvent pour leur religion, ne sont pas rares chez les anciens romanciers, qui ont pour prétexte de cette abominable fiction , et l'intolérance des temps dont ils parlent, et celle des temps où

23o HISTOIRE

ils écrivent , et l'usage des combats judiciaires , qui étoit d'envoyer les vaincus au supplice.

Lorsque la guerre s'étoit allumée entre les fils d'Aimon et de Charlemagne, àl'occasion du meurtre deBerthelot, le duc Aimon étoit resté comme en otage entre les mains de Charlemagne , qui eut l'inhumanité de le mener à la guerre contre eux. Dans un combat qui se livroit entre les troupes de Charlemagne et celles de Renaud , ce paladin aperçut , au milieu du carnage , un vieillard renversé de cheval , et près d'être massacré par ses soldats; il vole à sa rencontre, pour recevoir sa foi et le dérober à la mort : il reconnoît son père ; sans se faire connoître, il lui rend à l'instant la liberté ; il le prie seulement de se charger pour Charlemagne d une lettre dont voici la substance.

'< Vous avez trouvé le vrai moyen de me faire trem- « bler , c'est de m'opposer mon père ; je vous le renvoie , « puisqu'il consent à vous servir contre ses fils : Adieu. « Je renonce volontairement à cette guerre. Je m'éloih gne du crime , et je vais dans des lieux où , pour punir « un tyran , on ne soit pas exposé à frapper un père. »

Ce fut alors que llenand partit pour la Terre-Sainte.

Cette histoire nous paroît imaginée d'après l'aventure réelle du prince llobert, àhGambaron ou Courte-cuisse, fils aîné de Guillaume-le-Conquérant. llobert, mécontent de son père, ayant quitté la cour et s'étant mis sous la protection de Philippe I ' , roi de France, pendant les guerres de ce prince contre Guillaume, rencontra ainsi son père, sans le reconnoître, dans un combat près de Gcrberoy, le renversa de cheval, et étoit prêt à le faire prisonnier, lorsque l'avant reconnu il tombe

à ses pieds avec des torrents de larmes , lui demande pardon, renonce pour jamais à des guerres qui pouvoient le rendre parricide, et saisit, quelque lemps après, l'occasion de la première croisade pour passer à la Terre-Sainte.

En observant ces divers rapports , nous ne les garantissons pas tous; nous n'assurons pas qu'ils soient tous le produit de l'imitation , quoiqu'en général beaucoup d'historiens aient été plagiaires de faits, comme les mauvais auteurs en d'autres genres le sont de pensées. On ne voit que répétition de faits d'un temps et d'un personnage à un autre temps et à un autre personnage , et de l'histoire ancienne à l'histoire moderne ; il y a sans doute des fautes qui se font toujours , et par conséquent des faits qui doivent toujours revenir; mais nous parlons de ces faits singuliers, et, pour ainsi dire, caractéristiques, qui, suivant les régies communes de la vraisemblance , ou n'ont pas dû arriver , qu n'ont dû arriver qu'une fois; ce sont ceux-là que les mauvais historiens, sur-tout les chroniqueurs, aiment à répéter et à imputer aux personnages dont ils s'occupent. Or , ce plagiat de faits doit être encore plus commun chez les romanciers, et il y est plus légitime; s'il peut avoir l'inconvénient d'annoncer un petit défaut d'invention , ce défaut peut aussi être abondamment réparé par l'intérêt, par l'à-propos, par une application heureuse. Dans la rencontre de Renaud avec le duc Aimon son père, limitation est manifeste, et l'auteur nous paroît d'autant plus avoir été entraîné par le plaisir d'adapter à son récit une histoire intéressante , que la fiction , si c'en étoit entièrement une, nous paroîtroit un peu à

contre-sens : en effet , les circonstances étoient bien différentes; cétoit malgré lui et par hasard qu'Aimon se trouvoit engagé contre ses fils dans le parti de Charlemagne, c'est parceque le meurtre de Berthelot lavoit trouvé à la cour de ce même Charlemagne , et lavoit rendu naturellement l'otage de ses fils. Ce qu'il devoit désirer le plus , étoit d'être fait prisonnier dans le premier combat; et Ton ne conçoit pas pourquoi Renaud ne se fait point connoître à lui , et pourquoi il le renvoie à Charlemagne, au lieu de se féliciter avec son père de le voir enfin libre de toute contrainte , et rendu à ses fils, selon leurs vœux et les siens. Le pathétique particulier de la situation de Robert, rebelle et vainqueur, à l'égard de Guillaume son père et son roi, ne pouvoit avoir lieu ; mais il pouvoit être remplacé par le pathétique plus doux de la situation d'un père délivré par un fils dont il étoit l'ennemi forcé. Nous trouvons donc dans l'histoire de Renaud une imitation manifeste de celle de Robert; mais une imitation mal-adroite, telle qu'on devoit l'attendre du peu de goût de ces vieux auteurs.

En général, si ces rapportsdes romans à l'histoire ne peuvent pas toujours servir à fixer d'une manière bien précise le temps où les romans ont été composés, ils peuvent du moins fixer , avec quelque précision , le temps au-delà duquel il ne faut pas remonter.

Nous avons dit que Charlemagne avoit souvent, chez les romanciers et les poètes , la disgrâce d'être fait prisonnier ; disgrâce qu'il n'a jamais eue, mais qui étant arrivée à François Ier, son imitateur, a dû être attribuée à Charlemagne par les écrivains postérieurs à la bataille

de Pavie. A la vérité, l'auteur du roman des quatre fils d'Aimon, qui écrivoit long-temps avant le régne de François Ier, ne peut pas avoir voulu faire cette allusion, aussi ne nous montre-t-il point Charlemagne dans la captivité , mais seulement enlevé par Renaud , et repris à l'instant par Roland: il ne veut que relever ces deux héros aux dépens de Charlemagne, comme l'auteur du roman de Doolinde Màience ^ imprimé en i5oi , met un moment Charlemagne dans les fers de Dannemond roi de Danemarck, avec l'attente à' être pendu le lendemain, pour le faire délivrer par l'adresse de Doolin, héros de ce roman. Plusieurs autres paladins ont encore la gloire de délivrer ainsi Charlemagne, sans que les auteurs , qui ont supposé ce prince prisonnier , ou près de l'être , aient même pu , dans le temps où ils ont écrit , avoir songé à la bataille de Poitiers ou à celle de Pavie. Boyardo , mort en 1 494 5 l'année même de la naissance de François Ier, ne peut pas non plus avoir eu en vue la captivité de ce prince; mais Boyardo avoit laissé son ouvrage imparfait , et ses deux plus célèbres éditeurs , le Berni et le Dominichi, ne l'ont publié que sur la fin du régne de François Ier : on sait qu'ils ont pris de grandes libertés à l'égard de l'original (1) , qu'ils y ont fait beaucoup de changements et d'additions , et on peut croire qu'ils ont mis la main à l'histoire suivante qui se trouve dans le poëme de Boyardo, tel qu'ils nous Font donné.

(1) En général, la plupart de ces romans d'histoire et de chevalerie ont été retouchés après coup par les traducteurs et par les éditeurs, et on y a inséré des aventures et des allégories postérieures au temps où ils ont été composés.

Graciasse, un des rois sarrasins, combat contreCharlemagne, et le renverse dun coup de lance: les Sarrasins achèvent son ouvrage; ils se jettent en foule sur Charlemagne, qui est fait prisonnier. Le lendemain, Gradasse se le fait amener ; il le place à côté de lui sur son trône ; il lui prodigue tous les respects dus à la royauté, tous Jes égards dus au malheur; et traitant avec lui de sa délivrance: «Je pourrois , lui-dit-il, à présent que le « sort de la guerre vous a mis en ma puissance, exiger « de yous la cession de la plus grande partie de vos Etats ; « mais les miens ne sont peut-être déjà que trop éten- « dus; je me contente de la gloire ou du bonheur d'avoir « vaincu; que la paix et votre amitié soient le fruit de « ma victoire. » Il demanda seulement quelques monuments chevaleresques , tels que le cheval Bayard } et Yépée Durandalj bagatelles pour des rois, objets importants pour des chevaliers.

Ce qu'il y a de remarquable dans cette histoire, c'est que la conduite que le poète fait tenir au vainqueur de Charlemagne est précisément lavis que Tévéque d'Osma , confesseur de Charles-Quint , et un de ses principaux conseillers, ouvrit dans le conseil de cet empereur pour la délivrance de François Ier. Le duc d'Albe rejeta cet avis comme dévot et chimérique , et entraîna tout le conseil. Dans le même temps le fameux Erasme iudiquoitdans ses écrits ce parti généreux, comme le seul moyen d'assurer la paix. C'était , dirent dédaigneusement les ministres de Charles-Quint, l'idée d'un bel esprit, fort belle en morale et sur le papier, mais qui ne valoitrienen pokit;que. Deux siècles de guerre, suite de la rigueur du traité de Madrid, et de l'inexécution

nécessaire de ce traité si dur, ont prouvé que c'étoit l'avis du confesseur et du bel esprit qu'il auroit fallu suivre.

Astolphe, paladin anglais, vainqueur de Gradasse dans un combat singulier, délivre Charlemagne et tous les prisonniers chrétiens , sans qu'il en coûte ni Bayard niDurandal. Charlemagne, qui, dans sa cour, l'avoit traité autrefois avec une indifférence voisine du mépris, voulut lui faire, sur la liberté qu'il lui devoit, des remerciements, et sur sa valeur, des compliments , qu'Astolphe reçut à son tour avec -assez d'indifférence en partant pour de nouveaux exploits.

Ogier le Danois , dans le roman de son nom. imprimé en i5a5, délivre aussi deux fois Charlemagne, une fois dans un moment où , renversé et désarmé , il alloit tomber entre les mains des Sarrasins et des Danois; une autre fois dans la bataille queCharlemagne gagna, en 774 7 contre Didier, roi des Lombards. Mais pour entendre dans quelles circonstances Ogier lui rendit ce dernier service , il faut reprendre les choses de plus haut.

Ceux d'entre les romanciers qui ont été peu favorables à Charlemagne , se sont plu à lui donner un fils indigne de lui , et à lui supposer une tendresse aveugle pour ce fils. Chariot ( c'est le nom ridicule par lequel ils ont désigné ce jeune prince) se déshonore par toute sorte de lâchetés et de bassesses cruelles. Son moindre tort est de se tenir à l'écart pendant les combats , prudence alors déshonorante , même pour les princes : nous avons vu , et nous verrons de lui, des actions bien plus condamnables encore. Observons seulement ,

quant à présent, l'erreur des romanciers, relativement à ce fils de Charlemagne; le nom qu'ils lui ont donné semble désigner Charles, l'aine des fils d'Hildegarde : ce prince, si digne de son père par sa valeur et ses vertus, ne mérituit pas d'être ainsi défiguré; les romanciers ne trouvoient, pour le peindre si désavantageuseinent, aucun prétexte dans l'histoire : mais il est aisédevoirla source de leur erreur: elle estdansla confusion des événements et des personnes, effet ordinaire de l'ignorance. Une tradition confuse avoit appris aux romanciers que Charlemagne avoit eu un fils coupable , et celui de tous les fils de ce monarque, qui avoit laissé le nom le plus célèbre, étoit Charles, laine de ses fils réputés légitimes; ils confondirent le fils coupable avec le fils illustre, le fils bâtard avec le fils légitime; ils prirent, en un mot, Charles pour Pepin-le-Bossu, et ils lui imputèrent des crimes trop foibles encore pour un fils dénaturé qui avoit poussé la scélératesse jusqu'à vouloir assassiner son père. Il est vrai qu ils donnèrent à Charlemagne, pour ce fils, une tendresse aveugle qu il n'eut jamais pour Pepin-le-Bossu; mais s ils se trompoient sur ce point à l'égard de Pepin-le-Bossu , ils ne se trompoient point à 1 égard de Charles, et en général ils risquoient peu de se tromper, en faisant de Charlemagne un père tendre et facile.

Avant que la poltronnerie, le moindre vice du prince Chariot, fût si bien connue, Caraheu , roi sarrasin de Tunis , vint dans le camp de Charlemagne défier ce jeune prince, et jeta devant lui le gage de bataille, que Chariot eût osé laisser à terre , si son père , charmé de trouver pour lui une si belle occasion de gloire , ne lui

eût expressément ordonné de le relever. Le prince devoit avoir pour second le célèbre Ogier le Danois , et Caraheu avoit choisi, pour le sien, Sadon son amiral. Au jour marqué , Ogier paroît seul dans la lice du côté des Français, en présence des deux chevaliers sarrasins. On attend le prince Chariot ; on l'attend en vain , au moins pour combattre : tout-à-coup une troupe nombreuse enveloppe Caraheu et Sadon, et Ogier , avec autant de confusion que d indignation, aperçoit la queue de cette troupe, et comme en un lieu de réserve, le lâche Chariot, qui, à l'abri de tout danger, ordonnoit qu'on s'assurât des chevaliers sarrasins , ou qu'on les tuât. Ogier ne balance pas à prendre le parti que l'honneur lui dicte; il se joint à Caraheu et à Sadon, met Chariot en fuite et dissipe son escorte. Ce fut l'origine d'une haine implacable que Chariot conçut contre Ogier , et qu'il étendit à sa famille. Pour le moment , il trompa comme il put Charlemagne , par un faux récit; il joignit le mensonge à la lâcheté, et poussa l'un et l'autre jusqu'à une impudence stupide : car, comment pouvoit-il se flatter de n'être pas démenti à l'instant par la publicité et la notoriété des faits? Ogier désabusa Charlemagne , et la haine de Chariot pour Ogier s'en accrut. Nous avons vu comment Chariot tua , dans une querelle née au jeu des échecs , le jeune Baudouin fils d'Ogier; et les romanciers font sentir que la haine et la jalousie eurent autant de part à cette violence que le chagrin de perdre au jeu. Nous avons vu comment Ogier, dans sa douleur, s'oublia jusqu'à insulter Charlemagne, et que, pour échapper à la mort ou à la prison , il ne lui resta d'autre ressource que la fuite : il se

retira , dans son désespoir, à la cour de Didier, roi des Lombards, ennemi déclaré de Cbarlemagne , et lui offrit ses services, qui furent acceptés avec transport , et qui furent en effet très utiles à Didier.

On ne sait pas bien précisément d'où venoit à Ogier ce surnom de Danois ; s'il étoit ainsi nommé parcequ il étoit né en Danemarck , ou parceque sa valeur lui fit quelque établissement et lui acquit quelque petit État dans les contrées du nord, aux dépens de ces Danois ennemis de Cbarlemagne, ou si c étoit un titre de gloire qui attestât ses victoires, et s'il fut nommé le Danois ; comme Scipion étoit nommé l'Africain, et Metelltis le Numidique. Les romanciers varient sur ce point.

Quant à la retraite dOgier à la cour du roi des Lombards, elle paroit avoir quelque fondement dans l'histoire : divers auteurs croient trouver Ogier-le-Danois dans un seigneur austrasien, nommé Auchaire, qui, lorsque Cbarlemagne, appelé par la nation , enleva aux enfants de Carloman son frère les Etats de leur père , suivit et joignit ces enfants déshérités à la cour de Didier, roi de Lombardie, leur fut toujours fidèle, et finit par se faire moine à Saint- Faron de Meaux.

C'est donc en combattant sous Didier, roi des Lombards , pour les enfants de Carloman, jeunes princes dont les romanciers paroissent avoir ignoré jusqu à l'existence, que le vaillaniOgier rencontre, sans le reconnoitre, Cbarlemagne au milieu de \a mêlée, le renverse , et l'ayant ensuite reconnu , plein de remords d avoir traité ainsi son suzerain , laide à se relever et à remonter à cheval. Si le roman d'Ogier-le-Danois a

DE CHARLEMAGNE. 23g

été composé ou corrigé la même année où il a été imprimé, c'est-à-dire en i5si5, époque de la bataille de Pavie, ce trait ne pourroit-il pas être regardé comme une allusion à l'histoire du connétable de Bourbon et de Pompérant, mécontents heureux qui font prisonnier le prince qui les avoit proscrits?

Dans le roman intitulé Histoire du preux Meurvin, fils d' Ogier-le-Danois , imprimé en i53q et i5/jo, époque postérieure à la captivité et à la délivrance de François Ier, le jeune Meurvin , qui ne connoît point sa naissance, qui est élevé dans la religion mahométane et engagé au service des Sarrasins , fait prisonnier Charlemagne; mais ensuite s'étant connu et converti, et ayant abandonné les Sarrasins, il délivre ce prince.

L'archevêque Turpin , en faisant sa tournée dans son diocèse, rencontre Ogier qui voyageoic inconnu en France, au risque de sa liberté, au risque même de sa vie : Turpin avoit été son ami particulier; il lui fait , sur sa rébellion, à-peu-près les mêmes reproches que le chevalier Bayard fait au connétable de Bourbon à la retraite de Romagnano (i). Ogier ayant paru en être touché, et ayant donné des marques de repentir, comme en donna aussi le connétable de Bourbon , s'il est vrai qu'il vouloit faire la conquête du royaume de Naples pour François Ier , et qu'il ait écrit à ce prince : « Naples vous donnera des preuves de ma repentance », Turpin conçut le projet de réconcilier Ogier avec Char-

(i) Et non pas de Rebec , comme le disent tant d'historiens modernes, qui confondent l'affaire de Rebec, où Bayard fut battu, comme il l'avoit prévu , par le marquis de Pescaire, et la retraite de Romagnano, où il tut tué.

lemagne, et de l'amener à ses pieds. Ogier y consentit. Turpin, en annonçant cette nouvelle à Charlemagne , lui dit : « J'ai ramené au bercail la brebis égarée. Dites, « le coupable au supplice, et je vous en remercie, ré- « pondit Charlemagne. Une telle pensée, répliqua Tur- « pin, eût été bien indigne et d'un évêque et d'un che- « valier. Je crois , en effet , avoir droit à votre recon- «noissance, quand je vous procure les services d un « héros qu'un juste désespoir écartoit de son devoir. « Sovez moins sensible à l'insulte d'un vassal, et plus « indulgent pour la douleur d un père ; et comptez que «je mourrai plutôt que de souffrir qu'il soit fait le moin- « dre mal à un homme, à un ami qui s est confié à ma ■ foi. »

Charlemagne rougit de son emportement ; il renonça au projet qu'il avoit eu d'abord de faire arrêter Ogier; il se contenta de le laisser entre les mains de l'archevêque, qu'il chargea d'en répondre, et auquel il recommanda de ne le pas laisser sortir de son palais archiépiscopal de Reims ; il exigea même que Turpin fît faire à Ogier une sorte de pénitence; il régla ce qu on donneroit au prisonnier pour sa nourriture: elle fut bornée à un quartier de pain , une pièce de viande et un demi-setier de vin par jour. L'archevêque se donna la licence d'interpréter en ami chacun de ces articles. Il fit faire des pains énormes , dont le quart ou quartier eût suffi pour rassasier plusieurs personnes. La pièce de viande fut une cuisse de bœuf ou une moitié de veau, de mouton ou de chevreuil; le demi-setier devin fut un demi-tonneau d'excellent vin de Champagne , sous prétexte que le nom de setier s'appliquoit égale-

ment à de grands tonneaux et à de petites mesures. On voit que les chevaliers de ce temps étoient de grands mangeurs , et n'étoient pas de médiocres buveurs.

Charlernagne avoit aussi défendu qu'on laissât voir à Ogier aucun de ses parents , et en général aucun chevalier; mais, sous un archevêque aussi guerrier que Turpin, tous les chanoines étoient guerriers, et la plupart avoient d'ailleurs de jolies nièces : ainsi Ogier trouvoit à s'entretenir et de guerre et d'amour; et sa pénitence, grâce aux soins de l'archevêque, étoit très mitigée.

Elle fut, de plus, abrégée par les événements. Les Sarrasins, conduits par Bruhier le géant, vinrent ravager la France et défier la chevalerie française. Roland et Renaud étoient absents ; Turpin proposa d'opposer Ogier à Bruhier : on lui objecta qu'Ogier devoit être exténué par le jeûne et la pénitence. Turpin répondit pour lui, que son bon tempérament avoit triomphé de cette épreuve, et que sa valeur triompheroit de Bruhier. Ogier fut donc tiré de sa prison pour combattre le géant; il ne mit au service qu'il alloit rendre qu'une condition ; ce fut que le prince Chariot lui fît des satisfactions suffisantes pour la mort de son fils , non pas cependant qu'il se battît avec lui , car on savoit bien que le prudent Chariot tuoit quelquefois ses ennemis en traître, mais qu'il ne se commettoit point au hasard d'un combat; et Ogier n'en demanda pas tant, il se contenta d'exiger que Chariot lui fît des excuses , et Charlernagne y consentit. Ogier combat contre Bruhier, et le tue; cependant Chariot n'avoit point encore fait les satisfactions convenues, et Ogier, devenu plus exigeant par sa victoire, et par le besoin qu'on avoit du vainqueur

2 cj 2 H ISTOIBE

de Bruhier, pour dissiper l'armée des Sarrasins, autorisé d'ailleurs par les délais de Chariot, demanda que ce prince, attendu qu'il étoit en retard , lui fût remis, et qu'il pût en faire tout ce qu'il voudroit : on y fit consentir Charlemagne avec peine, en lui alléguant d'un côté le besoin de l'Etat, qui devoit déterminer à tout, et de 1 autre la générosité d'Ogier, dont on pouvoit tout attendre. Le prince fut donc amené au milieu de l'assemblée des pairs et des barons, et remis entre les mains d'Ogier. A linstant, celui-ci tirant la redoutable épée Courtain j encore teinte du sang de Bruhier, et saisissant Chariot par les cheveux, fit craindre à toute l'assemblée de voir tomber la tête du fils aux yeux du père. Charlemagne, pour la première fois, connut la frayeur, et n'ayant plus le temps de tomber lui-même aux pieds d'Ogier pour lui demander la grâce de son fils, il détournoit, du spectacle de sa mort, des veux épouvantés, en poussant un cri douloureux, lorsquOgier s'arrétant de lui-même, relâchant sa victime, et déposant son épée aux pieds de Charlemagne : « O mon em- «pereur, dit-il, pardonne-moi cette feinte vengeance, «et conçois, par ce que ton cœur vient d'éprouver, « quelle a dû être la douleur d'un père réellement pu « de son fils. Je te laisse le tien. Celui qu'il m'a ravi va- « loit beaucoup mieux sans doute. Je n ai pas même la « consolation de pouvoir te féliciter du bienfait que tu «reçois de moi aujounihui; je te sacrifie ma ven- « geance,ou plutôt je l'abandonne au ciel; il nepermet- « tra pas que tes peuples soient soumis à un tyran, ni « que Charlemagne soit si mal remplacé. »

Cette prédiction fut ccomplie. soit que Chariot fût

DE CHAR LE MAGNE. 2 j3

véritablement le prince Charles, ou qu'il désignât seulement Pepin-le-Bossu ; ni l'un ni l'autre n'a survécu à son père.

Chariot continue de se rendre odieux et méprisable, de se conduire par les conseils de tous les traîtres de la cour, de persécuter les gens de bien et les chevaliers illustres; il se met en embuscade pour attaquer les princes Girard et Huon de Bordeaux, fils de Sévin duc d'Aquitaine, et pour envahir l'Aquitaine par leur mort. Armé de toutes pièces, il attaque Girard, qui étoitsans armes, et qui d'ailleurs n'étoit qu'un enfant, il le perce de sa lance. Ce fut le dernier de ses crimes, ce fut du moins le dernier qu'il put consommer : cette lâcheté cruelle, qui n'étoit pas , à beaucoup près , la seule de ce genrequ'ileùtcommise, futpunieàrinstantparunemort méritée. Huon arrivant sur le lieu , lui demande compte du sang de son frère, qu'il voyoit couler. Huon est sans armes, aussi bien que Girard, du moins il n'a que son épée; il reçoit dans le bras le coup de lance que Chariot lui porte contre toutes les lois de la chevalerie, et s'élançant sur lui , il lui fend la tête de son épée , et le laisse mort sur la place (i). Charlemagne veut venger sa mort, et persécute Huon, qui, protégé par des magiciens, tire sa gloire de cette persécution même.

En général, comme nous l'avons dit , l'esprit des romans espagnols et italiens qui traitent de ces temps n'est pas favorable à Charlemagne, ennemi et conquérant de l'Espagne et de l'Italie : mais d'ailleurs l'esprit

(i) Roman de Huon de Bordeaux , imprimé à Paris, d'abord sang date, ensuite en i5l6.

des romans de chevalerie est de mettre la chevalerie au-dessus de tout, au-dessus même de la royauté : c'est dans cette vue que, d'après leurs fictions, Charlemagne, quoiqu'on ne lui refuse pas la valeur, quoiqu'il se hatte souvent et en bataille rangée et en combat singulier, quoique dans ses duels il ait un avantage décidé sur Marsile [a], roi sarrasin, père de Ferragus, sur Wiiikind et sur Diaulas son fils, rois ou chefs des Saxons, est encore plus souvent démonté, renversé, repoussé, et toujours délivré, vengé, rétabli par la valeur de ses paladins, sur-tout par celle de Roland.

La confusion des événements , des temps et des personnes , est non seulement ordinaire, mais continuelle chez les romanciers; cependant, comme nous lavons dit encore, avec de l'attention on les retrouve et on les distingue : le siège de Paris par les Normands, sous Charles-le-Gras, étoit un événement assez important pour être resté dans la mémoire des hommes ; mais tous les événements étoient fort brouillés dans la mémoire des romanciers, et sur-tout des romanciers étrangers. A u lieu des Normands, ils ont mis les Sarrasins; au lieu de Charles-le-Gros ou le Gras, c'est Charles-le-Grand ( Char, lemagne). Agramant, roi sarrasin de Biserte en Afrique, assiège Paris, et le presse si vivement, que Charlemagne ne pouvoit plus le défendre : c'est encore par la valeur des paladins, particulièrement parcelle de Roland [b], que cette capitale de l'empire français est delivrée, et que les Sarrasins sont repoussés jusqu'au fond de l'Espagne, et jusque dans l'Afrique.

[«] Bovardo. [b] Arioste.

Léon Porphyrogénéte, fils de l'empereur grec Constantin Copronyme, demande en mariage l'héroïne Bradamante, cpii lui préfère Roger, simple paladin. Léon, quoiqu'il ne soit pas sans vertus, est effacé par son rival, en générosité, en valeur, en amour , en grâces, en talent déplaire. Tout cela est bien dans l'esprit des romans de chevalerie. Charlemagne, pour dédommager le prince Léon , lui donne une de ses filles en mariage. Ceci s'explique encore par la confusion des temps et des personnes; ce prétendu mariage d'une fille de Charlemagne avec le prince de Grèce a pour fondement dans lhistoire : i° la proposition que l'empereur grec Constantin Copronyme fit, non pas à Charlemagne, mais à Pepin-le-Bref , de marier le prince Léon , non pas avec une fille de Charlemagne, mais avec la princesse Gisèle sa sœur; 2° les négociations, qui furent en effet poussées très loin pour le mariage de la princesse Rotrude , fille de Charlemagne, non pas avec Léon, qui n'eut jamais d'autre femme qu'Irène, mais avec Constantin Porphyrogénéte fils de Léon et d'Irène; 3° les propositions qui furent faites pour la réunion de l'empire d'Orient avec l'empire d'Occident , par le mariage de Charlemagne luimême avec Irène.

Berthe, sœur de Charlemagne, femme de Milon et mère de Roland, ne fut pas aussi fidèle qu'elle le devoit peut-être à la mémoire d'un mari pour qui elle avoit tant souffert, et qui avoit tant souffert pour elle; après la mort de Milon, elle avoit épousé ce fameux G^anelon , de la maison de Mayence , si connu par ses perfidies, qui l'ont fait surnommer lefélon: cette réputation funeste paroît s'étendre à tous ceux de sa maison , et

2j6 HISTOIT.E

même au peuple de Mayence ; le nom des Mayençais est toujours accompagné , chez les romanciers , de Fépithéte de perfides , sans qu'on puisse savoir la raison de cette tradition romancière , ni si elle a quelque fondement dans 1 histoire. Ganelon, devenu le heau-frère de Charlemagne, gouverne ce prince, et ne cesse de le tromper; il lui fait commettre toutes les fautes les plus capables de lui nuire; il le rend l'ennemi de tous les paladins les plus capables de le servir : c étoit lui qui inspiroit à Chariot toutes ses bassesses et toutes ses violences; il étoit sur-tout, et il le rendoit l'éternel persécuteur de la maison du duc Aimon. Renaud et ses frères ont pour défenseur, contre lui, l'enchanteur Maugis leur cousin, qui joue , en toute occasion , à Charlemagne , des tours plus plaisants, mais moins perfides et moins funestes que ceux de Ganelon; les tours de Maugis ont toujours pour objet de donner le change à la fureur aveugle de charlemagne, de dérober à ses coups les fils d'Aimon, et de les garantir des artifices de Ganelon. Renaud, à son départ pour la Terre-Sainte, avoit laissé en France deux fils: Ganelon les fait accuser d avoir attenté à la vie de Charlemagne; il le persuade à ce prince, qui est prêt à les faire périr, lorsque Renaud arrive, vainqueur des Sarrasins, et conquérant des lieux saints : il est clair qu'ici Renaud est confondu avec Godefroy de Bouillon , et le huitième ou neuvième siècle avec le onzième ou le douzième. Le fils aîné de Renaud combat seul , aux veux son père, deux des accusateurs subornés et apostés contre lui par Ganelon; il tue lun, et oblige l'autre à confesser son imposture : mais Ganelon reste alors à couvert comme un homme qui a été trompé par une fausse accusation.

DE CHARLEMAGNE. 2 j 7

Cependant Maugis , sous une figure d'emprunt , et sous un nom supposé, rend à l'église des services , pour lesquels il est fait cardinal par le pape Léon III, qui même le désigne pour son successeur au trône pontifical. Voilà Maugis pape , grâce à ses enchantements. On conjecture, avec assez d'apparence de raison , que ce magicien, devenu pape par ses sortilèges, peut désigner le fameux Gerbert, précepteur de Robert roi de France, et successivement archevêque de Reims, archevêque de Ravenne, puis pape, sous le nom de Silvesvestre II, dont les promotions successives aux sièges de Reims , de Ravenne et de Rome, ont donné lieu à ce mauvais vers si connu :

Scandit ab R. Gerbertus ad R.fit Papa Regens R.

Les connoissances de ce pontife dans les mathématiques, dont on ne savoit, de son temps, que le nom, l'ont fait passer pour sorcier; et quand on le vit parvenu de dignités en dignités jusqu'au pontificat, on ne douta plus de sa magie. A la vérité , Silvestre II, loin d'être le successeur immédiat de Léon III, et d'avoir pu être désigné par lui, étoit postérieur de près de deux siècles à Charlemagne et à Léon ; mais un tel anachronisme n'est rien pour nos vieux romanciers. Charlemagne, mort quelques années avant Léon III, vint à Rome, selon eux, pour complimenter le successeur de Léon : il fut fort étonné de voir représentés dans des tableaux fantastiques, qu'il prit pour des peintures à fresque, tous les tours que Maugis lui avoit joués; il en témoigna sa surprise et son mécontentement au nou-

veau pape, qui rejeta tout sur le hasard, et qui, cherchant en apparence à l'en dédommager, lui annonça, pour le lendemain, comme un spectacle qui devoit lui être très agréable, la cérémonie de la canonisation d'un saint ; et ce saint étoit Renaud de Montauban, l'ennemi de Charlemagne, mort depuis peu en odeur de sainteté. Tous ces incidents ctonnoient etdésobligeoient l'ernpereur, mais sans lui donner le moindre soupçon sur la personne du pape. Charlemagne lui fit sa confession générale,danslaquelleil lui avoua quil ne pou voit pardonner à Maugis; le pape fit à son tour à Charlemagne sa confession générale, dans laquelle il lui avoua qu'il étoit Maugis. Il semble que l'effet de cette double confession auroit dû être d'ouvrir les yeux à Charlemagne sur les félonies de Ganelon; cependant Charlemagne continue à se gouverner par les conseils de ce traître, et le pape, redevenu Maugis, quitte Rome et le saintsiège, trou vaut apparemment que la papauté ne valoitpas ce qu'il avoit quitté pour elle : il retourne à sa grotte et à ses enchantements, qui n'ont plus cependant la même vertu, du moins dans tous les cas, car nous allons voir qu'ils ne purent garantir d'une mort cruelle trois des fils d'Aimon, ni Maugis lui-même. Ganelon prend les habits et les armes de l'empereur, et assassine par derrière Richard ou Richardet, l'aîné des trois frères, qui étoit alors désarmé. Richardet, comme le vouloit Ganelon, se croit assassiné par l'empereur , et le dit en mourant à ses deux frères Allard et Guichard, auxquels il demande vengeance : ceux-ci guidés par leur ressentiment et par leur fureur, courent à la tente de Charlemagne, le frappent, le blessent, puis, effrayés de ce

DE CHARLEMAGNE. ajo

qu'ils viennent de faire, ils prennent la fuite, comme avoit fait Ogier-le-Danois dans un cas semblable; Charlemagne les poursuit , entoure le lieu de leur retraite , y fait mettre le feu, et les y brûle impitoyablement.

Cette horrible catastrophe paroît être une allusion à la cruauté de Clotaire, lorsqu'il brûla, dans une grange, son fils, sa belle-fille, et leurs enfants innocents. Mais du moins les frères de Renaud, quoique parents de Charlemagne, n'étoient point ses enfants, et la fiction n'a pas osé être aussi atroce que la vérité.

Maugis s'étoit enfermé avec ses cousins dans l'espèce de roche ou de forteresse qui fut leur dernier asile, et il y fut brûlé avec eux. Charlemagne voulut repaître ses yeux des cendres de ses victimes, comme dans la suite Charles IX, après le massacre de la Saint-Bai thélemi , alla voir le cadavre de l'amiral de Coligni , attaché au gibet de Montfaucon (i).

Tout étoit consumé, excepté une main, qu'on reconnut pour être celle de Maugis, et qui tenoit un rouleau de papier où étoit écrite la condamnation de Ganelon (2) , comme celle de Balthasar Fétoit dans les trois mots mystérieux qu'une main divine traça sur la muraille pendant le festin que ce prince donnoit à toute sa cour. Le papier de Maugis annonçoit à Ganelon qu'il

(1) Encore un coup, on ne doit point être étonné de trouver dans ces vieux romans des allusions modernes. Il faut se souvenir qu'à chaque édition les éditeurs ajoutoient au texte, et ornoient l'ouvrage des allégories du temps.

(a) Histoire de Maugis d'Aigremont et des quatre fils d'Aimon.

Chronique du vaillant et redouté Mabrian, (ils d'Yvon, roi de Jéru^ salem, lequel étoit fils de Renaud de Montauhan. On voit par ce dernier titre que l'auteur avoit en vue Godefroy d<* Bouillon et sa race,

luirestoit encore un crime à commettre, avant de recevoir le juste et inévitable châtiment de tous ceux qu'il avoit commis. Ce dernier crime de Ganelon est celui qui causa la mort de Roland son beau-fils , et d'Olivier : Ganelon, éternel ennemi des gens de bien et des paladins illustres, persécutoit son beau-fils comme il trahissoit son beau-frère; il auroit voulu les perdre l'un par l'autre. Cependant ses artifices ne purent parvenir à détacher Charlemagne d'un neveu qu'il aimoit uniquement; il s'y prit dune autre manière pour priver L'État d'un défenseur tel que Roland.

Alors régnoient à Saragosse deux rois sarrasins, nommés l'un Marsile ou Marsite, l'autre Baligand, tous deux ennemis de Charlemagne. Gagné par leurs présents , et entraîné par le penchant qui le portoit à nuire, Ganelon traita secrètement avec ces deux princes, pour leur livrer une partie de l'armée française; ce fut à son instigation et d'après ses avis qu'ils laissèrent passer les défilés des montagnes au gros de l'armée française , commandée par Charlemagne, et qu ils se jetèrent sur l'arrière-garde, commandée par Roland et parOlivier[a]. Roland, après avoir fait des prodiges de valeur, tels qu'il savoit en faire, après avoir vu périr le brave Olivier, son ami et son compagnon d'armes , se voyant près de succomber sous le nombre, eut recours à sa dernière ressource. Il avoit un cor magique, qui rendoit au loin des sons tantôt gais, tantôt effrayants, et qui lui servoit également à sonner l'alarme et à célébrer ses victoires; il se mit à en donner de toute sa force. Charlemagne ,

[o] Chronique de Turpin , c. 18.

DECHARLEMAGNE. 23 1

qui avoit déjà passé les montagnes et qui commençoit à s'étendre dans la plaine , averti par ce bruit du danger de son neveu, voulut voler à son secours ; mais Ganelon sut si bien lui persuader que c'étoit un son de victoire , et non un signal de détresse, que Cliarlemagne poursuivit sa route [a]. Après un intervalle de temps , pendant lequel Roland, presque écrasé sous un monceau de morts , avoit suppléé, par son désespoir, au secours qu'il avoit en vain attendu de son oncle, le son du cor se fit entendre une seconde fois d'une manière si épouvantable, que Cliarlemagne, ne pouvant plus être trompé sur le danger de son neveu , mais étant alors trop éloigné pour pouvoir ramener assez tôt l'armée à son secours , envoya devant lui Baudouin , frère de Roland , et Théodoric, son ami. Ceux-ci le trouvèrent expirant. Sa gorge s'étoit enflée , les veines de son gosier s'étoient rompues par la violence dont il avoit donné de son cor, toutes ses plaies s'étoient rouvertes, il vomissoit le sang par la bouche et par les narines, il étoit tombé dans les flots de ce sang et ne pouvoit plus se relever [b] ; il reconnut son frère et son ami, leur demanda un peu d'eau à boire, et comme ranimé par ce secours, il leur fit sa confession , et mourut dans leurs bras et dans ceux de l'archevêque Turpin , qui lui fit une épitaphe , rapportée par le faux Turpin , de qui elle est.

Charlemagne n'ayant pu arriver assez tôt pour sauver son neveu , chercha sa consolation dans le soin de le venger; il battit les Sarrasins, et en fit un grand carnage [c]. Leur roi Baligand fut tué dans cette seconde

[a\ Chronique de Turpin, c. 19. [b] Ih.y c. 20. [c] Ib., c. 22.

affaire. En expirant, il révéla la perfidie de Ganelon. Celui-ci, près d être livré au supplice, pour prolonger sa vie et peut-être la sauver, réclama les usages de la chevalerie , non pas qu'il fût assez brave pour oser combattre lui-même; mais à force de protester de son innocence, il parvint encore à tromper un chevalier, nomme Sinabéat, qui consentit à lui servir de champion [a] : il paya cher sa crédulité; Théodoric combattit contre lui, le tua, et Ganelon, convaincu parla défaite de son champion , fut tiré à quatre chevaux.

Les restes d'Olivier et de Roland furent transportés à Blaye, où ils reposent dans une belle église. On eut soin d'enterrer avec Roland les morceaux de 1 épée Durandalj qu'il avoit brisée en mourant, et le fameux cor dont il avoit tant sonné en vain, et qui auroit pu le sauver, sans la perfidie de Ganelon.

Le souvenir des exploits de Roland s'est long-temps conservé dans ces chants militaires qu'on appeloit la chanson de Roland, c étoit une espèce de romance qui contenoit toute l'histoire de ce paladin , depuis sa naissance jusqu'à sa mort; les soldats la chantoient pour s'animer aux combats par l'exemple d'un tel héros. Cet usage a duré sous toute la seconde race et bien avant encore sous la troisième, Nous voyons que le jour de la bataille de Poitiers , le roi Jean qui , avant d'avoir connu le malheur et la captivité, étoit souvent un maître dur et injuste , entendant des soldats chanter cette chanson , ce qui devoit lui paroitre d'un bon augure et d un bon exemple, leur dit avec humeur : « Il y a long- temps

[a] Chronique de Turpin, c. a3.

« qu'on ne voit plus de Rolands parmi les François », et qu'un vieux soldat se sentant blessé de ce reproche , lui répondit fièrement : « C'est qu'ils n'ont plus de Charle- « magne pour les conduire. »

Le roman de Guérin de Monglave est, comme celui des Quatre Fils d'Aimon, l'histoire absolument défigurée et presque méconnoissable des ducs d'Aquitaine du temps de Charlemagne. Cette guerre d'Aquitaine, dont la sécheresse des chroniqueurs nous a laissé ignorer le vrai principe et les détails , tenoit à de grands intérêts et à de grandes passions, et doit avoir été un des plus considérables événements des régnes de Pepin-le- Bref et de Charlemagne : aujourd'hui qu'il est avéré que ces ducs d'Aquitaine descendoient deClovis de mâle en mâle , par une filiation bien claire et bien prouvée , on conçoit l'acharnement avec lequel Pépin et Charlemagne poursuivirent cette race illustre ; on conçoit et on déteste encore plus l'odieuse violence du traitement qu'ils firent à quelques uns de ces princes ; on voit encore dans la charte d'Alaon des traces de cette haine héréditaire entre les princes carlovingiens et les princes d'Aquitaine; Charles-le-Chauve y insulte à la mémoire du duc Loup. Les romanciers , qui écrivoient dans un temps où la filiation des ducs d'Aquitaine étoit ignorée et leur histoire oubliée, ont tout brouillé, jusqu'aux noms»

Dans le roman de Guérin de Monglave, Charlemagne joue aux échecs contre Guérin, duc d'Aquitaine , son royaume de France , le perd , et ne pousse point la probité , ou , si Ion veut , la folie jusqu'à payer ; mais il en résulte pour les princes d'Aquitaine un droit qu'ils ré-

clament dans i occasion. Hunaud qui , dans l'histoire , est un prince légitime , détrôné et faisant des efforts pour remonter sur le trône , ne paroît , dans le roman de Guérin de Monglave , qu'à titre de bâtard et d'usurpateur , d'ailleurs lâche et traître , et justement puni de son usurpation. Il est aisé cependant de retrouver dans l'histoire le fondement de cette erreur. Hunaud s'étoit fait moine : Gaïffre , son fils , lui avoit succédé de son vivant; Pepin-le-Bref avoit conquis et confisqué le duché d'Aquitaine sur Gaïffre, qui étoit mort dans le même temps. Il sembloit que si quelqu'un avoit dû alors réclamer ce duché , c'auroit dû être Loup , fils de Gaïffre. Ce fut Hunaud qui sortit de son cloître pour le revendiquer; il n'est pas étonnant qu'il ait paru y avoir peu de droit, et qu'à travers une tradition éloignée et confuse, on ait voulu expliquer par la bâtardise ce défaut apparent de droit, .le m'explique. Les romanciers avoient quelque idée de l'histoire, mais c'étoit une idée superficielle et imparfaite ; ils avoient entrevu vaguement que les historiens n'étoient pas favorables aux prétentions de Hunaud, il ne leur en avoit pas fallu davantage pour le croire et le dire bâtard.

Les ducs légitimes d'Aquitaine, dans le roman de Guérin de Monglave , sont donc Guérin et ses quatre fils (car il en a quatre, comme le duc Aimon , savoir, Arnaud, Milon, Régnier et Girard). Dans des instructions que le duc d'Aquitaine Guérin donne à deux de ses fils, en les envoyant à la cour de Charlemagne, il leur dit : « Attachez-vous à sou service, et ne le fâchez en « rien , car ce prince est léger de colère. »

Girard , le plus jeune des quatre fils de Guérin , de-

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vient le favori de Charlemagne , qui veut le marier avec la duchesse douairière de Bourgogne , dont Girard est aimé; un obstacle invincible s'oppose à ce mariage , Girard aime ailleurs; mais la duchesse de Bourgogne est bien dédommagée, si la grandeur peut dédommager de l'amour. Charlemagne lui-même devient amoureux d'elle; la duchesse l'épouse, moitié par dépit, moitié par ambition, et son amour pour Girard se tourne en haine et en fureur, comme fait, dit-on , l'amour chez les femmes, quand il est dédaigné. Cette reine, que l'auteur appelle tantôt la reine, tantôt l'impératrice (car aucun de ces romanciers ne sait distinguer le temps où Charlemagne n'étoit que roi et celui où il fut empereur), cette reine, par l'humeur aigre, altière et vindicative que l'auteur lui donne, ressemble beaucoup à Fastrade , et c'est elle vraisemblablement que Fauteur a eue en vue. Un jour, Girard , rendant hommage à Charlemagne, pour de grands fiefs dont ce monarque venoit de l'investir, la reine, qui étoit assise sur le trône à côté du roi , saisit le moment où Girard s'inclinoit devant son bienfaiteur, et sous prétexte de prendre sa part des soumissions du vassal , elle lui porta un peu fortement le pied au visage , comme pour le lui faire baiser. C'étoit trop peu, si c'étoit vengeance; c'étoit trop, si c'étoit faveur. Girard dissimula ce que ce mouvement avoit pu avoir d'insultant pour lui dans l'intention de la reine, et baisa ce pied avec respect, mais sans plaisir. Plusieurs années après, Aimery, fils d Arnaud et neveu de Girard, jeune homme d'une audace téméraire et sauvage, peu respectueux pour les dames et même pour les reines, et ayant eu, par cette audace même ,

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des succès auprès délies, parut à la cour de Charlernagne. La reine, moitié en riant, moitié sérieusement, se plaignit à lui de ce quelle appeloit les froideurs de Girard son oncle; elle prit plaisir à lui conter la vengeance assez ridicule qu'elle en a voit prise, et voulant rendre sensible , par le geste , Faction qu'elle avoit faite alors, et dont apparemment elle se savoit bon gré, elle porta de même le pied au visage d'Aimery. Celui-ci, incapable de souffrir l'ombre d'une insulte, et saisissant l'occasion de venger son oncle, prit le pied de la reine , et l'éleva si baut , qu il la mit dans l'attitude la plus indécente. Aux cris que poussèrent les femmes delà reine, les officiers accoururent; Aimery n'échappa qu'avec peine.

ÎSous croyons trouver dans ce récit une allusion sensible à deux traits historiques fort connus.

L'un est que l'empereur Frédéric Barberousse, étant allé se jeter aux pieds du pape Alexandre III , pour lui demander pardon d'avoir soutenu contre lui plusieurs antipapes, Aelxandre eut l'insolence démettre à l'empereur le pied sur la tète , en citant ce passage :

Super aspidem et basiliscum amhulabis jetconcuïcabis leonem et draconem.

«Vous marcherez sur l'aspic et le basilic, et vous « foulerez aux pieds le lion et le dragon. » Frédéric répondit : Noji tibiySed Petro. « C est à Pierre , non à vous « que ces paroles ont été dites. » Alexandre répliqua : Etrmhi, et Petro. « Et à Pierre et à moi. »

Observons que Frédéric, en faisant ainsi le théologien hors de propos, au lieu de faire le prince, réfutoit fort mal le pape, et lui donnoit trop davantage. Le pas-

sage cité par Alexandre n'est point de l'évangile, c'est le treizième verset du pseaume 90 , et il n'a pas été dit à Pierre plus qu'à tout autre (1).

Le second trait historique est celui de ce Danois ou Normand, qui, rendant hommage à Charles-le-Simple pour la Neustrie ou Normandie, au nom du duc Rollon, et obligé de baiser le pied du roi, le lui leva si haut, qu'il le fit tomber à la renverse : insolence qu'on feignit de prendre pour de la maladresse.

Le premier trait paroît avoir servi de modèle à l'action de la reine , le second à celle d'Aimery.

Nous avons dit que ces faits singuliers et extraordinaires , qu'on peut regarder comme des phénomènes dans l'histoire , sont précisément ceux que les chroniqueurs ignorants et les vieux romanciers aiment à répéter sous différents noms, en y joignant le plus souvent des circonstances qui les défigurent. Rien de plus singulier que l'histoire de ce chien qui, par ordre et en présence de Charles V, se battit en duel contre l'assassin de son maître, et l'ayant vaincu, le força d'avouer son crime. Ce fait, rapporté et prouvé dans les monuments de la monarchie française de dom Montfaucon , est représenté sur une cheminée du château de Montargis.

Dans le roman de Miles et Ainjs , c'est un singe, au lieu d'un chien, qui combat et qui est vainqueur; ce qui est encore moins naturel : il est vrai que l'auteur

(1) Quelques-uns entendent autrement ces mots : Non tibi, sed Petro , et les rendent ainsi : Ce n'est point a toi, mais à Pierre que je me soumets; et le pape réplique : Et à Pierre et à moi.

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du roman donne à ce singe une intelligence qui n'est guère que le partage des hommes, et sur-tout un attachement pour ses maîtres, qui est bien plus le partage des chiens. Une autre circonstance particulière au roman, et qui n'est pas heureuse, c'est que le singe ne combat que contre un champion, au lieu que le chien avoit combattu contre l'assassin même. La plupart des autres circonstances , concernant le choix des armes et les précautions prises pour que ni Thomme ni l'animal n'eussent l'un sur l'autre, autant qu il se pourroit, aucun avantage, sont à peu près les mêmes dans l'histoire et dans le roman ; et le romancier assure que, de son temps, L'histoire de ce combat étoit représentée sur les murs de la grande salle du palais à Paris , comme celle du combat du chien l'est au château de Montargis ; c est ce qu'il est impossible de vérifier aujourd'hui, quant au combat du singe, la grande salle dont il s'agit, et qui étoit ornée de peintures et de sculptures, ayant perdu tous ces ornements dans l'incendie du palais, du 7 mars 1618.

Presque tous les romans relatifs à l'histoire de Charlemagne représentent l'Angleterre comme vassale de lu France, parcequ'ils étoient faits dans un temps ou les rois d'Angleterre étoient réellement vassaux de la France pour les provinces qu ils possédoient dans le continent; cette supposition avoit d ailleurs un fondement dans la protection que Charlcmagne avoit accordée à divers rois d'Angleterre, de son temps, nommément à Kgbert.

Certains traits rapportés par les romanciers, pourroient, s ils étoient pris à la rigueur, et sans égard à la simplicité des temps où ces auteurs écrivoient, paroi

tre favoriser l'opinion du docteur Henri Thana (1) , qui prétendoit que ce grand prince avoit eu peu de religion. Nous avons déjà vu que dans son traité d'alliance avec Gattamoglier contre Renaud de Montauban , il avoit promis de se faire païen, s il étoit vainqueur. Tandis qu'Olivier combattoit pour l'honneur de la chevalerie française contre Fier-à-Bras, roi des Sarrasins, qui étoit venu la braver, Charlemagne priant Dieu avec ferveur de donner la victoire à Olivier, lui rappeloit les monastères qu'il avoit fondés, les églises qu'il avoit bâties, et le menacoit de les détruire, et de se faire mahométan , si Olivier étoit vaincu. L'idée d'intéresser la Divinité aux prières qu'on lui adresse, n'est pas nouvelle. L'antiquité est pleine des reproches , des promesses et des menaces que les païens faisoient à leurs dieux.

Quoique en général , comme nous l'avons dit, les romanciers et les poètes espagnols et italiens ne soient pas favorables à Charlemagne, quoiqu'ils le chargent de beaucoup d'injustices et de violences , quoiqu'ils prennent plaisir à le placer dans des situations désagréables et quelquefois ridicules, on sent que le grand nom de Charlemagne les subjugue souvent malgré eux, que la force de la vérité les entraîne , que leur plume se refuse à leur mauvaise volonté, et qu'ils sont obligés de le peindre grand , lors même qu'ils voudroient le dégrader. S'ils ternissent l'éclat de ses hauts faits, l'éclat de ses cours plénières les éblouit; si, dans leurs fictions disposant à leur gré de la gloire chevaleresque, ils n'en font à Charlemagne qu'une part assez médiocre , s'ils

(1) Voyez page 39 de ce volume.

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ne font pas, à beaucoup près, de ce prince, le plus redoutable ni le plus heureux des chevaliers, ils sont obligés d'en faire le plus puissant et le plus imposant des monarques ; il est toujours , même chez eux, le roi des rois . et le peine de l'univers ; c'est toujours à sa cour, c est sous lui que les héros etles paladins vont chercher la gloire, dans les combats, dans les tournois ( divertissements militaires qui n'existoient pas de son temps ( i ) , mais qui existoient du temps de ces romanciers, ce qui leur suffît toujours pour supposer les usages existants de toute ancienneté ) : c'est à la cour de Charlemagne qu'on voit rassemblés ces Olivier, ces Roland, ces Renaud, ces Roger ces Ogier, l'honneur éternel de la chevalerie; c'est aussi à sa cour, c'est dans ses camps ou à la tête des armées ennemies, qu'on trouve cesMandricart, ces Rodomont, cesGradasse, ces Ferragus, ces Sacripant, fiers rivaux de nos paladins, et qui sont, aux chevaliers chrétiens, ce que les Hector, les Sarpedon, les Memnon étoient aux héros grecs du siège de Troie : on retrouve aussi dans les Bradaraantes et les Marfises , les Penthésilées et les Canailles de l'antiquité. C'est toujours pour ou

([) 11 n'est point parle de tournois dans l'histoire avant le règne de <Jfiarles-le-Cliauve. Si toute imitation de combat est un tournoi, on en trouvera une description dans le cinquième livre de l'Enéide, et les tournois auront passe de Troie en Italie. Mai» tous les étrangers attribuent aux Français cette invention, excepte les Allemands, qui la réclament. Le premier auteur ira çais qui en parle est Milliard, petit- Hls île Charlemagne; il n'en parle que sous le règne de Charles-le- Chauve. Il dc'crit les tournois, et ne les nomme pas. Ce n'est que depuis que Geoffroy de Preuilly, mort en 1066, et qui passe pour inventeur des tournois, qu'on trouve dan» Je» auteur» les mots tor- ■ -jumentum . torneanttnta.

contre Charlemagne qu'agissent tous ces héros et toutes ces héroïnes, et c'est lui, ce sont ces exploits, c'est le grand rôle qu'il a joué dans l'Europe, c'est l'institution de la chevalerie dont il e6t l'auteur , qui en ont fait naître l'idée.

Le grand rôle qu'Aaron Rachid, son ami et son rival de gloire, a joué dans l'Asie, a produit le même effet. Ce calife a, dans les contes arahes et dans les contes persans, comme Charlemagne dans nos vieux romans , une vie romanesque, fondée sur l'histoire tantôt embellie, tantôt défigurée, ces contes en général représentent Aaron Rachid comme un prince fier et violent, mais appliqué, vigilant, toujours occupé des soins de son empire, veillant la nuit, pendant que ses sujets dormoient, faisant lui-même secrètement la ronde dans sa capitale , pour voir s'il ne se commettoit pas quelques désordres secrets qui méritassent d'être réprimés , voulant tout voir par lui-même , rendant justiceà tous, réparant avantageusement , par son équité , les torts qu'ils pouvoit avoir eus et le mal qu il pouvoit avoir fait par précipitation, d'ailleurs compatissant pour les malheureux, bienfaisant et magnifique. C'est à-peu-prés aussi de ces mêmes traits que l'histoire le peint, tant en bien qu'en mal.

Quant à sa puissance, les contes arabes et persans le représentent comme le souverain d'une foule de rois qui ne régnent que par sa permission , qu'il détruit d'un regard, qu'il dépose sur une simple lettre, et qu'il oblige de remettre le sceptre aux successeurs qu'il a choisis.

Mais Aaron a toujours son visir Giafar Rarmécide, qui partage sa gloire, qui souvent le préserve de gran-

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des fautes, et lui donne d'excellentes leçons; il seroit difficile de nommer le ministre de Cbarlemagne; c'est de ce prince sur-tout qu'on auroit dû dire :

Et qui , seul , sans ministre , à l'exemple des dieux . Règles tout par toi-même , et vois tout par tes yeux.

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