‹ Histoire de Charlemagne (volume 2)Chapitre 12 sur 44 · ET SES RAPPORTS AVEC L'HISTOIRE VERITABLE · texte numérisé non relu

ET SES RAPPORTS AVEC L'HISTOIRE VERITABLE

Ce ne seroit pas faire connoître entièrement Charlemagne , que de se borner à ce qu'en disent les chroniqueurs et les auteurs qu'on peut regarder comme historiens. La fable est une partie essentielle de l'histoire de ce monarque , et on peut dire qu'elle rentre dans la

[a] Epist. Hincmar ad Lud. 2.

DE CHAfiLEMAGNE. ijù

vérité, en peignant la supériorité de ce prince sur tous les autres , l'empire que sa gloire exerçoit sur l'imagination, l'enthousiasme qu'il inspiroit aux romanciers et aux poètes comme aux guerriers.

M. le comte de Caylus regarde le régne de Charlemagne comme la source de tous les romans (i) de chevalerie et de la chevalerie même [a] , quoique le président Fauchet trouve les chevaliers déjà tout formés dans les Ambactes et les Solduiiers des Gaulois , et quoiqu'on pût retrouver les modèles de ces mêmes chevaliers dans les Hercule, les Thésée, les Pirithoûs , et tous les héros du siège de Thébes et du siège de Troie. Si le souvenir de ces héros de l'antiquité a contribué en quelque chose à la naissance de la chevak^ie moderne, c'est Charlemagne qui rappeloit ce souvenir par ses qualités brillantes et ses exploits presque incroyables. Le roi Artus ou Arthur et les chevaliers de la Table- Ronde ne sont, selon M. le comte de Caylus, qu'une imitation de Charlemagne et de ses douze pairs. Il observe en général que les Anglais ont été anciennement, en littérature, en histoire, et dans les fables historiques, des copistes ardents des Français , qui , en effet , les précédoient dans les lettres et dans les arts , comme ils étoient précédés eux-mêmes par les Italiens et les

(i) Nous prenons ici le nom de romans dans sa signification moderne, qui annonce des histoires feintes et des récits fabuleux et non dans la signification originaire, qui n'annonçoit que des livres écrits en langue romance, et qui sappliquoit indistinctement à l'histoire véritable et à l'histoire fabuleuse.

[a] Histoire de l'académie royale des inscriptions et belles-lettres, tom. 2 , p. 236 et suiv.

iSo HISTOIRE

autres peuples méridionaux. La fameuse rivalité de la France et de l'Angleterre ne contribuent pas peu sans doute à cette émulation , qui s'étendoit aussi aux objets politiques. Les Anglais avoient pris de nous l'usage des communes et celui des compagnies d ordonnances. Cet esprit d'imitation se manifeste sur-tout dans les origines fabuleuses et dans les anciens romans des Anglais, qui sont visiblement calqués sur les nôtres. Si les Français ont voulu descendre de Francus, fils d'Hector: s ils ont fait descendre Anscgise, fils de saint Arnoul , d'Anchise, père d'Énée, les Anglais, pour avoir la même origine, ont fait descendre les Bretons de Brutus , et Brutus d'Énée. Si , dans nos fables pieuses , nous avons fait voyager de * ibanie à Marseille le Lazare ressuscité par Jésus-Christ , les Anglais ont fait arriver en Angleterre Joseph d'Arimathie, portant dans un vaissiel ou graat le sang de Jésus-Christ recueilli sur la croix , et fondant une colonie de chrétiens dans cette nouvelle contrée.

Notre chevalerie est née autant de l'abus des légendes, que de l'exagération de l'histoire profane. La piété de Charlemagne , jointe à ses exploits guerriers , a produit chez nous, et, à notre imitation, chez nos Voisins , toutes les idées romanesques, tant sacrées que profanes. Les Anglais nous envioient ce monarque, ce héros, auquel ils n'en avoient point à opposer de semblable, au moins avant lui. La fable . int au secours de l'histoire; ils voulurent absolument avoir eu l'équivalent de Charlemagne , avant Charlemagne même ; ils choisirent , dans des temps ignorés, un prince auquel ils pouvoient, à leur gré, donner toutes les belles qualités, attribuer tous les hauts faits que L'imagination pouvoit conce-

DE CHARLEMAGNE. i 8 I

voir. Nulle vérité historique ne les gênoit. On ne connoissoit guère de ce prince que son nom et l'époque de son régne, et cette époque avoit un grand avantage; comme elle étoit antérieure à Charlemagne , Cbarlemagne devenoit en apparence la copie d'Artus. C'est ce double intérêt de pouvoir embellir leur héros de toutes les couleurs de l'imagination et en même temps se procurer l'antériorité de date sur Charlemagne, qui a fait préférer Artus à d'autres princes qui auroient mieux soutenu le parallèle avec le conquérant français ; par exemple , à Egbert, qui eut l'honneur d'éteindre l'heptarchie et de réunir tous les royaumes de l'Angleterre, et au grand Alfred , à qui l'histoire n'a presque trouvé aucun reproche à faire ; mais Egbert avoit un grand titre d'exclusion , c'est que l'histoire le représente comme l'élève de Charlemagne, à la cour duquel il avoit trouvé un asile. Formé par les leçons et les exemples de ce protecteur, aidé de ses secours , il eût toujours rappelé sa supériorité. Alfred, son petit-fils, avoit l'inconvénient d'être postérieur à Charlemagne, qui eût toujours paru avoir été son modèle.

Les rapports entre Artus et Charlemagne sont sensibles ; les auteurs des romans d'Artus ont mal déguisé l'imitation. Charlemagne et Artus se ressemblent parfaitement par le nombre et la qualité des guerres qu'ils ont eues à soutenir, par le grand nombre de voyages qu'ils ont faits : tous deux ont combattu les païens et les Saxons; tous deux distribuoient avec la même générosité à leurs capitaines , à leurs soldats, le butin qu'ils avoient fait ; tous deux avoient les mêmes vertus , la même sobriété, la même frugalité, la même économie

t8a HISTOIRE

dans la vie privée ; la même magnificence dans les fêtes, dans les solennités, dans les cours plénières : tout ce qui est en précepte et en loi dans les capitulaires de Charlemagne est mis en action dans la vie dArtus. Charlemagne et Artus ont eu l'un et l'autre un neveu très brave qu'ils ont aimé uniquement. Roland, dans les romans de Charlemagne, Gauvain, dans les romans dArtus, jouent le même rôle.

La bonne épée de Charlemagne, longue et large „ que Ion nommoit Joyeuse (i), et que Ton montre encore à Saint-Denis, et la Durandal, cette merveilleuse et magique épée, donnée par CharIemagneàlloland(2) , et qui, entre les mains de ce paladin , même affaibli par la perte de son sang, coupoit un rocher en deux, sont le modèle de Y Escalibor , cette épée dArtus, à laquelle rien ne pou voit résister, et de toutes les autres épées enchantées dont il a plu aux poètes et aux romanciers de décrire les effets merveilleux et les terribles coups : le premier modèle de ces armes divines est dans les armes

(i) Un homme de beaucoup desprit et d'un grand talent a trouvé dans ce nom le mélange de la valeur et de la gaieté chez les Français, dès ces temps reculés; on peut tirer la même induction de ces cris de guerre, qui ont été en usage dans la suite : Montjoie saint Denis, Montjoie saint André, Montjoie Noire-Dame , d'où le nom de Montjoie est a notre roi d'urines.

(î) llutlandi fuit iste (fjladins) viri viitute pntentis ,

Qucm patruus maqnus Kcirolus huit dederat. Et Hutlandus eo semper puijnare solebat , Mtllia pmjani milita necans populi.

Poésies historiques de Rodulphe Tortaire, moine de Saint-Penoît- «ur-Loire. Vojez l'Histoire de l'académie royale des inscriptions et helles4ettres , t. 21 , p. 1 4 » > et t. 23, p. 237 et 238.

forgées par Vulcain pour Achille et pour Enée. Roland, près de mourir, casse la lame de Durandal , et en jette bien loin les tronçons , afin quelle ne puisse jamais servir aux infidèles contre les chrétiens. Artus, au moment de sa mort, charge son écuyer de jeter Escalibor dans un lac, pour que personne n'eût l'honneur de la posséder après lui.

Les chevaliers de la Table -Ronde répondent aux pairs de Charlemagne; et ce titre de pairs „ qui annonce une égalité parfaite entre ceux qui portent ce titre , a vraisemblablement fait naître l'idée de la Table-Ronde , dont l'établissement, s'il appartient à l'histoire, n'étoit, selon la conjecture de l'abbé Le Gendre , qu'un moyen d'éviter toute dispute sur les rangs. L'époque de cet établissement ne se trouve nulle part dans l'histoire, non plus que celle de l'établissement de la pairie ; mais l'histoire dit que Tassillon , duc de Bavière, fut condamné par les pairs , sous le régne de Charlemagne. Qu'est-ce que c'étoit que ces pairs? C'étoient les grands du royaume, alors réputés tous pairs entre eux.

Les romanciers anglais, non contents du choix qu'ils avoient fait d'Arthur pour avoir l'antériorité de date sur Charlemagne, ont imaginé un Perceforêt, couronné roi de la Grande-Bretagne par Alexandre-le-Grand , et qui cependant , selon les mêmes romanciers , a vécu jusque sous l'empire de Claude et par-delà ; car l'ignorance de ces écrivains étoit telle qu'ils confondoient Alexandre avec César. Ils ont fait ce Perceforêt fondateur d'un ordre particulier, bien antérieur à celui de la Table-Ronde , et qu'ils ont nommé l'ordre du francpalais et du temple du Souverain Dieu; car par-tout la

religion est jointe à la chevalerie, et l'ordre et le fondateur paroissent également chimériques.

Le roman publié sous le nom de ïurpin, archevêque de Reims , et qui , comme tout le monde le sait aujourd'hui, n'est point de ce prélat, est le premier et le père de tous les romans de chevalerie. Il est vrai qu il y avoit, du temps de Pepin-le-Bref et de Charlemagne, un archevêque Turpin, célèbre pour avoir gouverné 1 égîise de Reims pendant plus de quarante ans, et pour avoir mis des bénédictins dans 1 église de Saint-Remv , au lieu des chanoines qui v étoient; mais nous n'avons de lui aucun ouvrage. C est le nom et le titre de ce prélat qu'a jugé à propos de prendre le faussaire, qui, selon 1 opinion la plus commune parmi les savants , ne composa le roman de Charlemagne, connu sous le nom de Chronique de 1 archevêque Turpin (i), que sur la fin du onzième siècle, un peu moins de trois siècles après la mort de ce prince. On croit qu'un moine, nommé Robert, est auteur de cette fabuleuse chronique, moitié légende, moitié roman, et quelle fut fabriquée pendant le concile de Clermont, tenu en 1090 , et où la première croisade fut résolue. Les uns croient que cet auteur étoit espagnol , parceque sa chronique semble avoir pour objet d'exalter l'Espagne; d autres conjecturent qui! étoit moine de Saint-Denis, parcequ il se complaît à rapporter et à exagérer les concessions faites à cette abbaye par Charlemagne. Quoi qu'il en soit , ce

(1) Chronique des prouesses et faits d'armes de Charlemagne, attribuée à l'archevêque Turpin, imprimée à Paris en i5o5, 1627 et i583,

moine, vraisemblablement ami ou partisan de Pierre l'Hermite , vouloit sans doute seconder cet instigateur ardent des croisades. Le but principal de son ouvrage étoit évidemment d'échauffer les esprits et de les animer à la guerre contre les infidèles , par l'exemple de Charlemagne , qui avoit eu en Espagne des succès contre les mêmes infidèles. De là jusqu'à supposer que Charlemagne avoit porté ses armes dans la Palestine, il n'y avoit plus qu'un pas, et ce pas fut bientôt franchi par les romanciers postérieurs, appuyés de l'autorité du faux Turpin, qui indique le fait par des titres de chapitres, lesquels ne sont point remplis (i). Si cette erreur, peut-être volontaire dans les vues de ces auteurs, étoit réelle, comme leur ignorance et leur superstition peuvent aussi le faire croire, elle avoit sans doute pour fondement les victoires remportées par Charlemagne sur les Arabes mahométans d'Espagne, ses fréquents voyages à Rome, et l'envoi que le calife Aaron Rachid lui avoit fait des clefs du saint sépulcre. Dans le temps où ces romanciers écrivoient , les croisades étoient le plus sûr moyen d'acquérir delà gloire; Charlemagne en avoit beaucoup acquis, donc il falloit que Charlemagne eût été à la Terre-Sainte : mais Pépin son père avoit aussi été un grand prince, et il avoit fait la guerre en Italie aux ennemis du pape; il fallut aussi que Pépin eût été à la Terre-Sainte; car ses auteurs, dans des temps où l'instruction étoit si rare et si bornée, ne pouvoient comprendre que ce qu'ils voyoient

(i) Qualiter dominicain sepuîchrum adiit, et qualiter dominicum lignum secu.in attukrit scribere nequeo.

n'eût pas toujours été; aujourd'hui même encore, ceux qui ont plus de philosophie que de connoissances, ont de la peine à se transporter dans les siècles passés, pour en bien saisir l'esprit; ils se persuadent trop aisément que, dans tous les temps, les gens sensés ont dû penser comme eux; et le siècle de Louis XV ne comprenoit déjà plus le siècle de Louis XIV.

A cet objet politique ( ou qui du moins paroissoit tel alors ) de célébrer les croisades et d'v exhorter , joignons un autre objet politique de moines et de légendaires , celui d'accréditer les reliques dont ils étoient dépositaires, en supposant que Charlemagne les a voit rapportées de la Terre-Sainte, et nous aurons la clef de cette grande fiction des croisades de Charlemagne, qui n'est que préparée par les fables du faux Turpin , qui a été mise dans tout son jour par les romanciers ses successeurs , et qui n'a de fondement dans l'histoire que celui que nous avons indiqué.

Avant les siècles de bonne critique, les fables de Turpin avoient usurpé 1 autorité qui n'est due qu'à la vérité. Iln'yavoit plus d'autre histoire de Charlemagne. Les cbroniqueurs étoient oubliés, le faux Turpin étoit seul connu , seul cru, seul cité. Ses fables étoient dans toutes les bouches; les poètes les avoient illustrées; tous les arts étoient employés à les reproduire. Lorsque en i 377 et 1 378 , l'empereur Charles IV , étoit à Paris , le roi Charles V, son neveu, lui fit présent de deux flacons d'or , sur lesquels l'orfèvre avoit représenté saint Jacques montrant à Cbarlemagne la route des pays qu il devoit conquérir au delà des Pyrénées [a] : c'est le su-

\a\ Vie de Charles V, par Christine de Pisan, 1. 3 , c. 46.

jet du premier chapitre du faux Turpin. Robert, évêque de Senez, dans un ouvrage composé pour l'éducation de Charles VI, parle des diables qui accoururent à Aixla-Chapelle au moment de la mort de Charlemagne, et de l'apparition soudaine de saint Jacques, qui vint leur disputer et leur enlever lame de ce prince [a].

Mais suivons par ordre lhistoire romanesque de Charlemagne, sans égard à l'ancienneté relative des auteurs et des ouvrages qui nous en offriront les principaux traits , et que nous nous contenterons d'indiquer dans les citations. Attachons-nous sur-tout à découvrir le peu de vérité caché sous cet amas de fables , et qui en a fourni la matière, ou qui en a été le prétexte. Il est curieux et il peut être utile de voir comment les fables se forment de la vérité.

Lhistoire romanesque de Charlemagne commence même avant sa naissance, et l'imagination des romanciers ne s'est pas moins exercée sur l'histoire de sa mère, que sur la sienne.

Elle s'est même exercée sur la généalogie de ce prince. Ne faire remonter cette généalogie que jusqu'à saint Arnoul , eût été trop peu. Les romanciers avoient l'exemple des chroniqueurs, qui la plupart à l'envi les uns des autres, avoient fait descendre les Français des Troyens,apparemmentparceque les Romains en descendoient. Boyardo, qui, sans être favorable à Charlemagne, sentoit cependant qu'il devoit lui donner une origine illustre, et qui d'autre part avoit à flatter la maifa] Histoire de l'académie royale des inscriptions et belles-lettres,, t. 21, p. i43.

son d'Est, laquelle se glorifioitde rapporter son origine au paladin Roger, donne à Charlemagneet àRoger une origine commune \a\\ cette origine est troyenne , et la plus illustre que pût fournir 1 histoire de Troie, car c'est d'Hector lui-même que Boyardo fait descendre de mâle en mâle Charlemagne et Roger; lépée Durandal étoit celle d'Hector, qui s'étoit conservée dans sa famille. Astyanax, fils d'Hector, conquit la Sicile. Il eut un fils nommé Polydore ; celui-ci en eut deux , Clodoaque et Constant. De Clodoaque descendoit Roger, par une longue suite de princes et de héros ; de Constant descendoit aussi, après plusieurs générations, l'empereur Constantin, sans doute à cause qu'un de ces deux noms paroit dérivé de l'autre ; et comme Constantin avoit fait époque dans l'histoire romaine, par la translation du siège de l'empire à Constantinople, et par l'établissement du christianisme dans l'empire, il fallut que Charlemagne, qui faisoit époque aussi dans l'histoire de l'empire , par le renouvellement de l'empire d'Occident, descendît de Constantin.

Berthe, surnommée au grand pied ^arcetycLeWe avoit un pied plus grand que l'autre, ou Eerthe la Débonnaire , parcequ'elle étoit distinguée entre toutes les femmes par la douceur et la bonté, mérita , par ses vertus, d'être la mère de Charlemagne, et par sa douceur d'être l'aïeule de ce Louis qui hérita de son surnom de Débonnaire. Selon les historiens, elle étoit fille de Charibert, comte de Laon, ou d'un seigneur liégeois; selon les romanciers, elle étoit fille ou d un empereur de

[a] Boyardo, Orîando innamorato.

Constantinople,oud'un roi des Allemands ou des Huns. Nous suivions ici l'auteur du roman en vers de Berthe au grand pied,, nommé Adenés, et surnommé le roi , soitparcequ'il étoit le premier ou le roi des ménestrels ou troubadours de son temps , soit parcequ'il étoit roi d'armes du duc de Brabant; il le fut dans la suite, à ce qu'on croit, de Philippe-le-Hardi, fils de saint Louis, par le crédit de la reine Marie de Brabant, femme de Philippe, protectrice zélée d'Adenés, et qui eut part à ses ouvrages. Selon Adenés, la reine Berthe étoit fille d'un roi de Hongrie, nommé Flore , et de la reine Blanchefleur sa femme. Blanchefleur aime sa fille avec tendresse, et se sépare d'elle avec de grands regrets, lorsque Berthe vient en France épouser le roi Pépin; mais elle choisit mal les personnes qu'elle place auprès de sa fille, et qu'elle charge de l'accompagner en France : c'était une femme nommée Margiste, qui apparemment avoit bien caché jusqu'alors l'ambition dont elle étoit dévorée, et la perfidie qui formoit son caractère; Alise sa fille, qui ressembloit extrêmement à Berthe, détaille et de visage, et à qui cette ressemblance, jointe à la conformité d'âge, pouvoit avoir procuré la confiance et l'amitié de cette princesse; enfin un chevalier d'honneur, nommé Tibert, parent de Margiste, amant très peu délicat et très ambitieux d'Alise. La pudeur timide de Berthe lui faisoit extrêmement redouter l'instant de passer entre les bras d'un mari; elle ne pouvoit se familiariser avec cetteidée. Ellefit part de son embarrasetde son trouble à Margiste , qui bâtit sur ce léger fondement l'espérance d'une grande fortune pour sa fille , pour elle-même et pour Tibert ; elle loua la délicatesse

de Berthe, accrut son embarras en y applaudissant, et lui proposa de l'en délivrer, en lui substituant Alise dans le lit nuptial pour cette nuit si redoutée. Mais, que gagneroit-on à sauver une nuit? Que feroit-on les nuits suivantes, et quel seroitle terme prescrit à la pudeur de Berthe? Ce n'étoit pas là peut-être la plus grande difficulté. La pudeur a ses caprices et ses délicatesses ; un moment est beaucoup pour elle; elle cède avec moins de regret quand elle a eu l'honneur de se défendre (1).

Il est plus difficile de comprendre comment Berthe , avec assez de pudeur pour craindre le moment de rendre heureux un grand roi son mari, avoit assez peu de vertu pour consentir qu'un adultère servît de prélude à son union avec ce prince. Mais il ne s'agit pas plus de raisonner contre ces romanciers que contre les hérésiarques mvstiques. Il faut cependant convenir que la moralité du roman est assez juste. Berthe est punie de sa faute, comme dune faute grave, et Alise de son crime, comme d'un crime.

On pourroit s'étonner encore que Tibert, amant d'Alise, consente à prêter ainsi au roi sa maîtresse; mais le caractère donné de Tibert prévient cette objection; c'est une ame vile, intéressée; il n'étoit pour Alise, et Alise n'étoit pour lui qu'un moyen de parvenir à la fortune; c'étoient des complices, et non pas des amants.

Alise passa la nuit avec Pépin. Le lendemain matin, à la pointe du jour, Margiste conduit Berthe dans la

(1) N'eût-il que d un moment recule' sa défaite,

Rome eût été du moins un peu plus tard sujette.

ConNElu.fi.

DE CHARLEMAGNE. iqi

chambre du roi , en lui disant qu'il faut qu'elle prenne la place d'Alise , ou plutôt la sienne ; au moment où le roi sera prêt à se lever : en approchant du lit elle fait avec la pointe d'un couteau une légère égratignure à sa fille, et se retire en laissant Berthe seule au chevet du lit. Alise s'écrie qu'on l'assassine : le roi appelle ; on accourt , on ne trouve que Berthe , et on aperçoit un couteau laissé sur le lit. Margiste, qui s'étoit peu éloignée, arrive avec les autres, paroît étonnée, indignée, avoue avec une fureur simulée quelle voit trop que sa fille est l'assassin ; elle ajoute qu'on peut s'en rapporter à elle du soin de la punir, et qu'une fdle si coupable, et qui la déshonore, ne trouvera point en elle l'indulgence d'une mère. La fausse Berthe obtient cette grâce du roi. La véritable Berthe, interdite, tremblante, ne sachant si ce qu'elle voit est un songe ou une suite mystérieuse du stratagème auquel elle avoit donné heu, est entraînée sans avoir pu parler, et de peur qu'elle ne parle on la fait partir un bâillon dans la bouche ; Margiste et Tibert répondent d'elle, et assurent qu'on n'en entendra plus parler; Pépin prend seulement la précaution de les faire accompagner de trois sergents ou serviteurs fidèles , qu'il charge de prendre les ordres de Tibert : celui-ci avoit pris l'ordre de Margiste. On mène Berthe dans la forêt d'Orléans ; et là Tibert ordonne aux sergents de la tuer. Mais les sergents avoient eu le temps devoir la patience et la douceur de Berthe ; ils en avoient été touchés , ils ne pouvoient la croire coupable ; non seulement ils résistèrent à l'ordre de Tibert, mais ils l'empêchèrent de consommer lui-même le crime , comme il le vouloit : on laissa la malheureuse Berthe aller où elle

pourroit. Cependant il falloit rapporter à Margiste une preuve de sa mort ; on lui présenta un cœur de pourceau tout sanglant, en lui disant que c'étoit celui de Bcrthe. Le reste de la vie de Margiste , d'Alise et de Tibert , ressemble à leur conduite envers la princesse Berthe. Montés sur le trône en scélérats, ils l'occupèrent en tyrans ; leur empire fut une suite de vexations et de violences ; ils étoient en horreur au royaume. Pépin, toujours trompé, eut d'Alise deux fils, nommés Reinfroy et Henri, qui ressemblèrent , par les mœurs et par le caractère, à leur mère et à leur aïeule, et qui partagèrent avec elles la haine publique.

Cependant la reine de Hongrie, Blanchefleur, voulut venir en France voir sa fille, et jouir du bonheur que cette princesse devoit procurer à la nation, et de l'amour des Français pour elle. Les imposteurs frémirent à cette nouvelle; ils cherchèrent les moyens de faire périr la reine de Hongrie aussi-bien que sa fille ; ils résolurent de Yenherber en poires ou en cerises , c'est-àdire de l'empoisonner. Blanchefleur, arrivée sur les terres de France, ne pouvoit reconnoître sa fille aux plaintes qu'elle recevoit de toutes parts sur son injustice et sa tyrannie; au lieu des applaudissements qu'elle attendoit, elle n'entendit que des murmures, elle ne vit que de la désolation. On lui présenta ses petits-fils prétendus; elle fut étonnée de ne pas sentir pour eux la moindre tendresse ; sa fille ne vint point à sa rencontre, une maladie lui servit d'excuse; il falloit sur-tout empêcher qu'elles ne se vissent. Margiste eut soin de donner et de faire donner à Blanchefleur, de moments en moments, des nouvelles toujours de plus en plus fu-

DE GHARLEMAGNE. 1(^3

nestes de la santé de sa fille, et cétoit toujours la joie qu'elle a voit de son arrivée qui faisoit ce ravage dans son ame et dans sa santé: enfin, lorsque Blanchefleur, qui ne concevoit plus rien à tout ce qu'elle voyoit et à tout ce qu'elle entendoit. descend au palais et se présente à l'appartement de sa fille, Margiste vient tout éperdue lui dire que Berthe est absolument hors d'état d'être vue; Blanchefleur veut la voir, et entre malgré tous les obstacles. Alise, enveloppée dans ses couvertures, le visage caché par ses cornettes de nuit, dans une chambre où d'ailleurs on ne laissoit point entrer le jour, sons prétexte que la malade ne pouvoit le soutenir, lui dit d'une voix moura nte : Reine , n approchez pas , je suis jaune commecire. Berthe, même malade, n'eût point fait cet accueil à sa mère. La reine de Hongrie, à qui toutes ces défaites et toutes les choses étranges et contraires à son attente, qui l'avoient frappée en France, achevoient d'inspirer les plus violents soupçons, va droit au fait, c'est-à-dire à l'examen des pieds, car Alise avoit sur Berthe l'avantage d'avoir les pieds plus petits et parfaitement égaux. Blanchefleur s'assure que ce n'est point sa fille, et le déclare au roi. Les coupables sont arrêtés; Margiste et Tibert, appliqués à la question, avouent toute l'intrigue; Margiste est brûlée vive; Tibert est pendu; Alise, en considération de l'honneur qu'elle a d'être mère des fils du roi, n'est qu'enfermée à l'abbaye de Montmartre.

Mais qu'étoit devenue la véritable Berthe? Obligée de regarder comme une faveur l'abandon affreux où elle avoit été laissée dans la forêt d'Orléans , elle avoit longtemps erré à travers les bois et les champs, mendiant son pain de village en village , de province en province,

exposée à tous les dangers par sa jeunesse, sa figure et sa pauvreté; enfin clans la province du Maine un vieil et saint ermite lui donne un asile, et l'adresse à une famille pauvre, mais charitable, qui se chargea de sa misère, et quelle en dédommagea en se mettant prorcptement en état de lui être utile par ses travaux. Simon et Constance sa femme, Isabcau et Aigîantine leurs filles, composoient cette famille vertueuse. Berthe, sans s'expliquer ni se déguiser davantage, se donna pour une infortunée qui fuvoit des persécutions domestiques ; on lui demanda son nom , elle dit quelle se nommoit Berthe. On remarqua que c'étoit le nom de la reine ; elle rougit, se tut et les servit. Bientôt elle devint la fille de Simon et de Constance, la sœur d'Isabeau et d'Aig lantine. Tout le monde Taimoit, on la proposoit pour modèle; sa douceur et sa bonté charmoient tous les coeurs ; on admiroit ses vertus et ses talents; et lorsque l'aventure de la fausse Berthe eut éclaté, Simon et Constance commencèrent à soupçonner qu'ils possédoient chez eux la véritable. Mais Berthe, attentive à écarter de telles idées, s'occupoit uniquement à filer et à broder, arts qu'elle exerçoit avec d'autant plus de plaisir et de succès, qu'elle les avoit appris d'Aiglantine et d'Isabeau ; cependant un air de noblesse et de grandeur la trahissoit, et déceloit une reine.

Au bout de plusieurs années, Pépin s'étant égaré à la chasse dans la province du Maine, rencontra une jeune paysanne à laquelle il demanda son chemin, en lui disant, comme Henri IV dans la Partie de Chasse, qu'il étoit un officier du roi qui avoit perdu la chasse: elle s'offrit à lui servir de guide. Il accepta son offre

DE CHARLEMAGNE. ICj3

avec plaisir; et comme elle étoit jeune et jolie, il voulut lui parler d'amour, et devint bientôt pressant : mais l'hommage adressé à la paysanne fut repoussé par la princesse. Berthe (car c'étoit elle, et elle n'avoit point reconnu Pépin et n'en avoit point été reconnue) lui dit avec une fierté qui le déconcerta : « Insolent, vous vous « dites serviteur du roi Pépin! vous frémiriez si vous « saviez avec qui vous o^ez vouloir prendre ces imper- « tinentes libertés 1 » Aussitôt elle s'enfonça dans le bois , et échappa aux regards de Pépin. Celui-ci, frappé en ce moment du souvenir de Berthe, gagna le premier la maison de Simon, qu'elle lui avoit d'abord indiquée. A force de questionner ces gens sincères et véridiques , qui ne lui cachèrent point leurs soupçons , il vit les siens éclaircis ; il vit que le temps et les circonstances de l'arrivée de Berthe chez Simon s'accordoient avec l'aventure de sa femme : il se cache pour 1 entendre à son retour et pour la surprendre. Elle arrive fort tard, encore très émue de la rencontre qu'elle avoit faite dans le bois : on la calme, on lui fait entendre d'abord qu'on a mis cet officier dans son chemin, et quelle n'a plus rien à craindre. Insensiblement on la remet sur l'histoire de ses malheurs, que par délicatesse même on n'avoit jamais bien approfondie; on finit par lui avouer le soupçon qu'on avoit de la vérité : « Non , non , « dit-elle en pleurant de. tendresse, je n'ai plus, je ne « veux plus d autre père que Simon, d'autre mère que « Constance, d'autres sœurs qu'Aigiantine et isabeau ; «j'en suis aimée, je les aime; j'aime Dieu sur-tout, ii « m'a tout donné en me donnant à eux.... » Il vous a « donné de plus un mari, s'écrie Pépin en paroissant

« tout-à-coup et tombant à ses pieds, un mari dont le ■ destin est de vous aimer en tout temps, en tout lieu, « sous toutes formes, lors même qu'il vous mcconnoit « et quil s'oublie; mais qui n'a jamais pu vous faire « agréer son empressement ni comme mari , ni comme « amant. »

La reconnoissance se fait ; on regrette seulement que Biauchefleur n'en soit pas témoin ; assurément il ne tenoit qu'à l'auteur, qui pouvoit à son gré ou avancer le temps de cette reconnoissance, ou retarder celui du retour de Blanchefleur en Hongrie. Pépin mande ses courtisans , et les présente à leur reine : il voulut tenir cour plénière pendant trois jours dans la maison même de Simon ; il fit de cet homme bon et sage son conseiller ou ministre, Constance fut dame d'honneur de la reine Berthe, Àiglantineet Isabelle furent ses daines du palais. La reine cultiva toujours, avec le même goût, les :; quelles lui avoient appris; elle fila des habits pour les pauvres; et Berthe la Jileuse n'est pas moins connue dans les romans que Berthe la débonnaire et Berthe (. i grand pied • elle fut mère de Charlemagne; les princes Reinfrov et Henri moururent avant leur père, et n\ rent rien à contester à leur frère.

Dans le roman de Charlemagne, composé par Girard d Amiens (i), ces deux princes survivent a Pépin : Hem i ou Hendri veut empoisonner Charlemagne, Reinfroi loi

(i) Girard ou Girardin d'Amiens, auteur du treizième su cle , \ Iroit

sous saint Louis ou sous Philippe-Ie-Harcîi ; c'est le quatre-vingt-quatorzième des anciens poètes irançois donl l( président Fauche! a i ;it

mention. L'ouvrage dont il s'a;;ii contient les faits cl gestes de Charlejn;i^ne, décrits en vert alexandrins.

DE CHAUEMAGNE. 197

fait la guerre, tous deux ont la tète tranchée; ce gui peut faire allusion à quelques-unes des conspirations dont le régne de : p^agne ue fut pas exempt.

Le roman espagnol, intitulé Nochcs de hwierno > ne fait pas la reine Berthe tout-à-fait si sage : elle aime, au lieu de Pépin , un jeune seigneur de grande maison, nommé Dudon de Lys, qui a été chargé d'aller la demander en mariage pour le roi , et de l'amener à Paris; c'est même cette inclination qui favorise le stratagème de la fausse Berthe, laquelle est nommée ici Fiamette. Berthe lui confie le chagri n qu'elle a d'être obligée de don ner à la grandeur ce qu'elle eût voulu ne donner qu'à l'amour; Fiamette lui offre de prendre sa place, à la faveur delà ressemblance. « Pour vous, ajoute-t-elle , vous vous « retirerez par un escalier dérobé, au pied duquel vous « trouverez Dudon prêt à vous enlever, et à vous con- « duire dans un de ses châteaux. » Au lieu de Dudon ce sont les assassins qu'elle trouve et qui l'enlèvent. Le reste de l'histoire est assez conforme au roman d'Adenés. Pépin retrouve la véritable Berthe sur les bords du Magne ou de la Magne, qu'on croit être la Mayenne , il y célèbre de nouveau ses noces avec Berthe , et à la fin de cette fête champêtre , il se retire avec elle dans un grand chariot couvert , qui leur servit de lit nuptial , et dans lequel fut conçu Charlemague, dont le nom, selon cet auteur, vient de caro ( char en espagnol) et de MagnOj nom de la rivière de Mayenne, parcequ'il fut conçu dans un char au bord de la Mayenne ; étymologie bien forcée, tandis que la véritable est si naturellement et si évidemment composée de son nom propre, et d'un surnom qu'il a mérité à tant de titres.

r^S JIÏ3T0IRE

D'autres romanciers , en adoptant la véritable étvmologie , disent que ce nom de Grand fut donné à Charlemagne pour avoir terrassé et tué un lion dans sa jeunesse ; d'autres attribuent cet exploit à Pépin et à beaucoup d'autres, qui n'en ont pas eu le titre de Grand-, car tous ces héros ou paladins, avant de tuer des hommes , avoient tué même sans armes, des lions ou des loups enragés; c'étaient là les jeux de leur enfance. Rien n'est si commun dans les historiens romanciers.

La reine des Amazones, Thalestris, qui, en vovant la petite taille d'Alexandre (i), fut si étonnée de sa réputation, eût mieux compris la gloire de Charlemagne. Quinte-Curce observe que les barbares ne pensent pas qu'un homme dune petite taille puisse faire de grandes choses. Nos vieux romanciersétoient vraisemblablement dans la même erreur. La taille haute et majestueuse que les historiens donnent à Charlemagne, ne suffisoit point encore à ces romanciers, il fallut qu ils lui donnassent huit pieds de haut , sans songer que cette taille ne ferait qu'un géant difforme. Quelques historiens donnent à Charlemagne six pieds quatre lignes; d'autres ont dit que sa taille étoit de huit de ses pieds ; c'est aux dessinateurs à nous dire quel est le mérite de cette proportion. D après les évaluations les plus exactes, Charlemagne avoit cinq pieds neuf pouces; en conséquence de cette riche taille , et de la force de corps qui ne l'accompagne pas toujours, mais qui dans Char-

(l) Jnterrîio vultu regem Thalestris intuebatur, habitiim ej'us haud quaquhm rcrum famée parem oculis perhutrans. Quippè omnibus barbaris in corporum majcstate veneratio est ; magnorumqur apcrttm non ahos capapet putant, quam quos ex'uniâ specie donare natura dignata est. Q. Curt

DE CIIARLEMAGXi-.. J C) [)

lemagne y étoit jointe, les romanciers lui ont donné une voracité dégoûtante et digne de Gargantua; il mangeoit, selon eux, à un seul repas le quart d'un mouton , deux gelinotes, une grosse oie, ou toujours l'équivalent de ces mets.

Quant à sa force , avec sa fameuse épée Joyeuse il coupoit en deux un chevalier armé de toutes pièces , et le cheval qui le portoit; il cassoit, en se jouant, les fers de chevaux les plus épais et le plus nouvellement forgés ; il ne dormoit que trois heures par nuit , preuve de force bien désirable pour qui sait si bien employer son temps [a],

Charlemagne , selon la chronique de Turpin, étant , selon sa coutume, à observer les astres au milieu dune nuit sereine, saint Jacques, l'apôtre de l'Espagne, lui apparut dans la voie lactée qu'il considéroit alors [b]\ Je saint lui révéla l'endroit où ses cendres reposoient dans la Galice , abandonnées par les chrétiens et profanées par les Musulmans; il lui ordonna de conquérir l'Espagne, de lui ériger un tombeau et une église; et comme une étoile avoit autrefois guidé les Mages, saint Jacques, arrivé par la voie lactée, indiqua la même route à Charlemagne pour se transporter en Espagne. C'est de là que le peuple appelle encore aujourd'hui la voie lactée le chemin de saint Jacques; tant un grand nom consacre les faits aussi bien ou mieux encore dans la fable que dans l'histoire, et tant les contes de Turpin avoient acquis de faveur parmi le peuple ! Il est aisé de

[a] Roman de Charlemagne et de ses douze Pairs.

[b] Chronique de Turpin, c. i.

trouver l'origine de ce récit, premièrement, comme nous l'avons observé dans 1 Écriture Sainte, dont il falloit toujours que les miracles fussent reproduits dans ces fables pieuses; secondement, dans le goût connu de Cbarlemagne pour l'astronomie.

Dans toute cette expédition nous voyons les murs des principales villes tomber devant Cbarlemagne, comme les murs de Jéricho devant Josuéfa].

Par une suite de cette même tradition de l'apparition de saint Jacques à Cbarlemagne, ce fut ce prince qui bâtit l'église de Saint-Jacques de Compostelle en Galice, une autre église de Saint-Jacques à Toulouse , et l'hôpital de Saint-Jacques à Paris.

Le fauxTurpinfaitd une fameuse idole qu'on trouve, dit-il , dans l'Andalousie ( où il est constant que Charlemagne ne porta point ses armes), une description qui ressemble beaucoup à celle que les historiens nous ont donnée de la fameuse idole des Saxons, Irminsul, détruite par Charlemagne [b\

Les armées des Sarrasins sont toujours de deux cent, trois cent, quatre cent mille hommes [c]; elles renaissent à tout moment, et reparoissent par tout. On voit que l'auteur avoit devant les veux le calcul exagéré de Paul Diacre et d'Anastase le bibliothécaire , dans la relation de la bataille de Poitiers contre Charles Martel, ou de celle de Montpellier contre Eudes, duc d'Aquitaine.

On propose entre les Français et les Sarrasins des

[«] Chronique de Turpin , c. 2. [&] Chronique de Turpin , c. 3. [cl Chronique de Turpin , c. 8.

DE CHARLEMAONE. rAÙ l

combats singuliers d'un contre un , de deux contre deux, de cent contre cent, de mille contre mille. Tous ces combats ont lieu, et dans tous les Français ont l'avantage; il se livre ensuite une bataille générale, et les Français y sont battus. Cette fiction n'est pas sans ressemblance avec quelques moments de notre histoire; et en général l'esprit de chevalerie, qui ramène tout aux combats singuliers, et qui réduisoit même une affaire générale à une multitude de duels, étoit peu favorable à ladiscipline si nécessaire pour les batailles : la chevalerie particularise et isole , les batailles veulent du concert et de l'ensemble ; ce n'est point par la force particulière qu'elles se gagnent, c'est par la force générale, par l'action simultanée des grandes masses, par le commandement du chef et l'obéissance du soldat ; la valeur indocile et impétueuse des chevaliers n'est propre qu'à brouiller tout, qu'à rompre les corps, et qu'à causer des déroutes.

L'archevêque Turpin suivoitCharlemagne dans toutes ses conquêtes , il le suivit sur-tout à celle d'Espagne , et on montre encore à Roncevaux d'énormes pantoufles qu'on assure avoir été les siennes : car il faut que tout ait été gigantesque du temps de Charlemagne.

La fonction de l'archevêque à la suite du prince étoit débaptiser tous ceux que le prince avoit subjugués; « et ceux qui ne vouloient recevoir la foi catholique, étoient occis par glaive, ou constitués captifs (i)»; usage que Fauteur de la chronique ne rapporte que

(i) Chronique de Turpin, traduction de Rohest Giiguin , général des Mathurins, bibliothécaire de Charles VIII.

Page 1