‹ Histoire de Charlemagne (volume 2)Chapitre 16 sur 44 · CHARLES-LE-CHAUVE · texte numérisé non relu

CHARLES-LE-CHAUVE

Louis- le-Débonnaire se sentant mourir, a voit envoyé à Lothaire, son fils aîné, sa couronne , son sceptre et son épée , comme pour l'investir de la plénitude de l'empire , et lui avoit recommandé les intérêts du jeune Charles ; Lothaire chercha d'abord les moyens de le dépouiller: c'est ainsi qu'il remplissoit les dernières volontés d'un père.

Il prétendoit que sa qualité d'aîné, sur-tout ce titre d'empereur, devoit lui donner sur ses frères une autorité que son père même n'avoit jamais eue sur lui, et telle que Chariemagne l'avoit exercée sur ses fils; il ne parloit que de les faire obéir, de les faire rentrer dans le devoir; il vouloit tout avoir, et ne leur laisser que de foibles partages , tels que les apanages d'aujourd'hui. Louis et Charles, désunis jusqu'alors , s'unirent contre ce tyran; mais il trouva aussi un allié dans le jeune Pépin , ennemi né de Charles , et qui lui disputoit , comme nous l'avons dit, l'Aquitaine , partage de son père.

Les armées se trouvèrent en présence à la vue du bourg de Fontenay, près d'Auxerre. Là se livra, le 25 juin 84 1 , entre quatre rois français, deux contre deux, trois frères et un neveu , entourés de toute la noblesse française, et de tout ce que la nation avoit de chefs exer- 2. 19

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ces dans les guerres étrangères et civiles, la plus furieuse bataille dont le récit ait souillé nos annales. Cent mille Français y restèrent sur la place. Jamais, ni avant ni après cette journée, il n'y eut, dans aucun combat, une telle effusion de sang purement français; car aucun voisin , aucun ennemi , aucun allié ne partagea cette perte. C'est même à cette époque funeste qu'a cessé entièrement la distinction qui avoit subsisté jusqu'alors entre les Francs et les autres habitants de la Gaule; ces malheureux conquérants auroient trop perdu à laisser durer une distinction qui eût montré l'état d'affoiblissement où ils s'étoient réduits. Ainsi , Gaulois , Romains, tout fut Français, parcequ'il ne restoit plus assez de Français.

Bodin attribue aussi à cet immense carnage de Fontenay l'ancienne coutume de Champagne, qui transmet la noblesse parles femmes; mais Pithou, Favin et divers autres auteurs, donnent d'autres causes et d'autres époques à cet usage [a],

M. l'abbé de Mably ne croit pas qu'on puisse attribuer de si grands effets à la seule bataille de Fontenay : « Cent mille hommes déplus ou de moins, dit-il [b], dans « trois royaumes qui embrassoient la plus grande partie « de lEurope , et dont tout citoyen étoit soldat , ne pou- « voient les jeter dans l'anéantissement où ils tom- « bèrent. Un plus grand fléau avoit frappé les Français; « c'est la ruine des lois. »

Observons seulement que la bataille de Fontenay

[a] Bodin, de la République, 1. 4- Pithou, sur l'art. 1 de la Coutume de Troyes. Favin, Théâtre d'honnem ci de chevalerie. [£] Mably, Observation! sur l'histoire de France, t. 1 , p. 200.

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avoit été précédée d'une multitude d'autres batailles, combats, sièges, etc. que les discordes civiles n'avoient pas cessé depuis le commencement du régne de Louis- Je- Débonnaire. Quant à la ruine des lois, elle étoit aussi l'ouvrage delà guerre et des discordes civiles.

Le jour de cette bataille étoit , à cinq jours près , l'anniversaire delà mort de Louis-lc Débonnaire; c'est ainsi que ses fils honoroient sa mémoire et répondoientà ses derniers vœux pour la réunion de Lothaire et de Charles. L'avantage , c'est-à-dire le champ de bataille et le soin d'enterrer les morts , resta aux deux jeunes frères Louis et Charles; ils montrèrent quelque sentiment d humanité, quelque regret en voyant ce triste fruit de leurs querelles, et ils continuèrent la guerre, les évêques les y encourageant eux-mêmes, et leur alléguant la victoire comme une preuve de la justice de leurs armes, au lieu de fortifier, par leurs remontrances, le juste remords qui senibloit vouloir entrer dans ces âmes inhumaines. « Si quelqu'un, ajoutoient les évêques, se sen. « toit coupable d'avoir agi par quelques motifs particu- « liers de colère, de haine , ou de vaine gloire, il n'avoit « qu'à s'en confesser, on lui imposeront une pénitence « particulière, suivant l'exigence du cas. »

Le règlement par lequel Charlemagne avoit interdit la guerre au clergé, n'avoit plus aucune exécution; les prêtres et les évêques continuoient de porter les armes plus que jamais : dans un combat livré vers le même temps entre les armées françaises, on trouve parmi les morts Hugues, abbé de Saint-Quentin, fils de Charlemagne, Riboron, abbé de Centule, petit-fils de ce prince; tous deux ainsi punis d'avoir violé la loi , Tun de son

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père, l'autre de son aïeul : on trouve parmi les prisonniers, Ébroin, évêque de Poitiers, grand aumônier de Charles-le Chauve; Raguenaire, évéque d'Amiens, et Loup, abbé de Ferrières.

Lothaire avant surpris Charles dans un moment où celui-ci s étoit séparé de son frère, le fit reculer devant lui; Charles l'ayant ensuite rencontré, après s'être rejoint avec Louis, fit reculer Lothaire à son tour. Les évêques du parti des deux frères, assemblés à Aix-la- Chapelle, rendirent un jugement solennel, par lequel ils bornèrent Lothaire au rovaume d Italie, et lui enlevèrent tout ce qu'il possédoit en-deçà des monts; car ils s'étoient aisément accoutumés à déposer et à dépouiller les rois. Ils firent présent de la dépouille de Lothaire à Louis et à Charles , moyennant le serment qu'ils leur firent prêter de gouverner selon les lois de Dieu et de l'église : « Nous vous permettons, dit aux deux rois l'é- « véque président, de régner à la place de votre frère, « nous vous y exhortons , nous vous le comuian- « dons [a]. »

On sent qu'un pareil jugement dépendoit entièrement du sort des armes.

Enfin , après bien des courses et des expéditions qui ne décidoient rien , les trois frères songèrent sérieusement à faire leurs partages : ils auraient du commencer par-là, et s'épargner 1 horrible et inutile carnage de

[a] Nilhard, 1. 4- Annal. Berlin. Met. Fuld.

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Fontenay ; mais on revient toujours le plus tard qu'on peut à la raison.

Cent vingt seigneurs français, quarante pour chacun des trois frères, s'étant assemblés à Thionviile, firent, de ce qui restoit de l'empire de Charlemagne , trois partages égaux, non compris les royaumes de Bavière, d'Italie et d'Aquitaine, dont le partage étoit tout fait. On tira au sort les nouveaux lots. Charles-le-Chauve eut, sous le nom de France occidentale, une grande partie de ce qui compose aujourd'hui la France. Louis eut la Germanie , et il en eut le nom de Louis-le-Germanique; les historiens observent que, comme il n'auroit point eu de vin dans les terres de sa domination , parcequ'on. n'avoit point encore planté de vignes en Germanie, on lui céda quelques cantons en-deçà du Rhin. Lothaire, avec le titre d'empereur, l'Italie et la Provence qu'il avoit déjà, eut les terres situées entre l'Escaut, la Meuse, le Rhin et la Saône [a]. On appela cet État, en langue tudesque, Loterreich, en langue romance, Lohierregne ^ et par contraction Lorraine^ c'est-à-dire royaume de Lothaire. Le pays qui porte aujourd'hui ce nom n'en est qu'une foible partie.

Depuis ces partages , les trois frères , à quelques intrigues et à quelques infidélités près, vécurent assez en paix, du moins entre eux, et la France eut de moins, pendant quelque temps, le fléau des guerres civiles, il

[a] Reginon, in Chronogr. Sigcbert. Gemblac. Chr.

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restoit à ces princes assez d'ennemis et assez d'affaires d'ailleurs.

Lothaire abandonna le jeune Pépin : mais celui-ci ne s'abandonna pas lui-même; il gagna une bataille contre Cbarles-le-Cbauve, et se maintint dans l'Aquitaine. Mais ses débaucbes, ses vexations , ses vices lui firent plusde tort que les armes de ses ennemis; il devint méprisable à ses sujets, qui plusieurs fois appelèrent Charles-le-Chauve pour les gouverner; et les liaisons de Pépin avec les Normands, qu'il attiroit au sein de la France pour les opposer et à ses sujets et à son rival, acbevèrent de le rendre odieux : les Aquitains le livrèrent à Cbarles-le-Chauve, qui le fit tondre et l'enferma dans le monastère de Saint-Médard. Il s'échappa : il fut repris et gardé si étroitement dans le château de Senlis, qu'il lui fut impossible de se sauver.

Nous avons dit qu'il avoit un frère puîné, nommé Charles. Ce prince, qui aurait pu perpétuer la querelle, (toit tombé aussi entre les mains de Charles-le-Chauve, qui le fit tondre aussi et l'enferma dans le monastère de Corbic; car telle est en général la différence caractéristique des mœurs de* Carlovingiens à celles des

roving'cns; ceux-ci assassinoient , les autres se contentoient d'enfermer.

Louis-lc-Cermanique, oncle de ce jeune Charles, le fit dans la suite archevêque de Mayence.

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Charles-Ie-Chauve ne gouverna pas mieux au gré des Aquitains, que Pépin n'avoit fait; il fit trancher la tète à quelques uns des grands, violence ou justice à laquelle les grands n'étoient pas accoutumés : ses peuples trouvoient d'ailleurs qu'il les défendoit mal des incursions des Normands ; plusieurs des grands eurent recours à Louis-le-Germanique, et lui offrirent la couronne d'xlquitaine pour lui ou pour son fils. Louis-le-Germanique étoit le meilleur de tous ces princes, et il vivoit en paix depuis dix ans avec Charles-le-Chauve; mais il n'y avoit alors ni concorde ni probité qui fût à l'épreuve d'une couronne offerte. Louis envoya son fds aîné examiner l'état des affaires et la disposition des esprits; il ne trouva point les choses telles qu'elles avoient été annoncées; le vœu qu'on avoit porté à Louis-le-Germanique étoit celui de quelques mécontents, non celui de la nation : il prit donc le parti de rester tranquille. Mais Charles-le-Chauve sut ce qu'il avoit voulu faire, et en garda le même ressentiment que si Louis l'eût véritablement détrôné [«]; il se lia étroitement avec l'empereur Lothaire, dans l'intention et dans l'espérance de prendre sa revanche sur Louis-le-Germanique : mais d'autres événements firent naître d'autres desseins. L'empereur Lothaire, dégoûté du monde, où, malgré tous ses grands projets, if n'avoit jamais pu parvenir à jouer un rôle bien brillant, même dans les idées vulgaires , quitta la pourpre impériale pour le froc, et alla

[a] Annal. Fuld. et Bertiniani.

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faire pénitence, dans le monastère de Prum, de tout le sang qu'il avoit fait verser inutilement à Fontenay ; sa pénitence ne fut pas longue; sa mort suivit de près son abdication.

Il laissoit trois fils : Louis, qu'il avoit déjà depuis quelque temps associé à l'empire, et auquel il donna le royaume d'Italie ; Lothaire , qu'il fit roi de Lorraine , et qui sembloit désigné pour l'être par le nom qu'il portoit, et Charles , auquel il laissa la Provence et une partie du royaume de Bourgogne.

Voilà donc déjà le grand empire de Cliarlemagne divisé en cinq parts; et ce mot seul est la condamnation des grands empires, qui nécessitent les partages, et dont les partages sont la destruction.

ais, dira -t- on peut-être, puisque les partages avoient lieu alors entre les princes, il falloit agrandir son empire pour laisser à ses fils des partages plus considérables.

Je crois bien que tous ces princes belliqueux et conquérants raisonnoient ainsi ; mais je réponds que si Ion considère lintérét des peuples, les partages pouvoient être bornés impunément , les petits États étant les seuls qui puissent être bien gouvernés; et ceci n'est pas contraire à ce que nous avons dit ailleurs , qu'il n'est pas bon aux rois d'être trop voisins les uns des autres. L'Angleterre, du temps de l'beptarcbie, la France, du temps des partages , l'Espagne, lorsque ses diverses provinces formoient autant de royaumes, étoient déchirées et malheureuses. La France accrue des conquêtes de Cliarlemagne, l'Espagne devenue le centre d'un grand empire sous Charles-Quint, étoient des États trop vastes

pour être bien gouvernés sous des princes ordinaires. La France, l'Espagne, l'Angleterre, d'autres États d'une étendue plus ou moins bornée, mais réunis chacun sous un seul chef, voilà la disposition la plus favorable à la paix et au bonheur qu'un bon gouvernement peut procurer.

Si l'on considère l'intérêt des princes, ces partages n'étoient pour eux que des sources de haine et de guerres : aussi ne falloit~il point de partages. Un royaume d'une étendue médiocre (1), un seul roi pour le gouverner et de simples apanages aux cadets, avec la clause de réversion ; voilà ce qu'il falloit : mais voilà ce qui n'a été bien compris que sous la troisième race , et voilà ce que Charlemagne auroit pu avoir la gloire d'établir, si l'esprit de conquête , qui l'entraînoit sans cesse , lui eût laissé le loisir de réfléchir profondément sur les vrais principes de la grandeur et de la puissance', et lui eût permis de considérer que les partages avoient été une des principales causes de la chute des mérovingiens.

Des trois fds de l'empereur Lothaire, Charles, le plus jeune, vécut vraisemblablement tranquille dans son royaume de Provence, sans prendre part aux affaires de ses frères ni de ses oncles , car on ne le voit jouer

(1) Ce fut sous le roi Théopompe qu'on vit commencer à Lacédémone l'établissement des éphores, magistrats chargés d'empêcher l'abus de l'autorité royale. Théopompe ne s'opposa point à cet établissement. Sa femme lui ayant reproché qu'il laisseroit à ses enfants la royauté beaucoup moindre qu'il ne l'avoit reçue, il lui répondit : Ju contraire, je la leur laisserai plus grande, parcequ'elîe sera plus durable. Ce qu'il disoit de l'étendue de l'autorité, nous pouvons l'appliquer à l'étendue de l'empire; plus cette étendue sera bornée, plus l'empire sera durable.

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aucun rôle dans L'histoire; cette obscurité est un signe ordinaire de paix et de bonheur. L'histoire na guère tenu registre que des désastres de l'humanité; le tableau d'un bonheur paisible lui a toujours paru trop insipide.

Quant aux deux autres frères , Lothaire , le cadet , se ligua principalement avec Charles-le-Chauve, son oncle, et l'empereur Louis avec son autre oncle, Louis-le- Germanique, mais sans épouser leurs querelles et sans beaucoup nuire à aucun d eux.

Nous avons dit que Charles-le-Chauve brûloit de se venger du dessein qu'avait eu Louis-le-Germanique de lui enlever 1 Aquitaine. Louis-le-Germanique fit ce qu il jalloit pour enflammer ce désir. A son premier tort, il en joignit un plus grave. Invité , non plus par une partie des Aquitains, mais par presque tous les sujets de Charles-le-Chauve, Aquitains et Neustriens, de venir les défendre et les gouverner, il accepta encore cette offre. L'ingrat Wenilon ou Guenilon , que Charles-le-Chauve , de simple clerc de sa chapelk avoit fait archevêque de Sens, et par les mains duquel il avoit voulu être sacré et couronné dans l'église de Sainte-Croix d'Orléans , en usa envers lui comme l'archevêque de Reims, Ebon , envers Louis-le-Débonnaire; il fut le premier à le trahir; il introduisit Louis-le-Germanique dans la ville de Sens. Quelques uns ont cru que la trahison de ce Guenilon avoit donné lieu aux fables de G anelon-le- Félon , si renommé chez les romanciers pour ses perfidies ; mais il parolt que ce nom de Ganelon est significatif, et qu'il

vient d'un mot qui , dans plusieurs langues , signifie trompeur (1).

Le soulèvement contreCharles le-Chauve fut presque général, et la révolution la plus subite mit dans les mains de Louis-le-Germanique presque tous les Etats de son frère.

Une révolution non moins subite les lui enleva, et pensa le faire tomber lui-même dans les mains de Charles-le-Chauve[a]. Les chefs des rebelles n'étant pas plus contents de Louis-le-Germanique que de Charles-le- Chauve, ou redoutant la vengeance de celui-ci , crurent ne pouvoir réparer leur première trahison que par une trahison nouvelle. Louis-le-Germanique , se fiant à eux , comme si on devoit jamais se fier à des traîtres , avoit renvoyé ses troupes en Germanie, et vivoit au milieu des Neustriens comme parmi ses sujets. La facilité de le trahir en fit naître le dessein. Ceux mêmes qui Favoient appelé complotèrent de l'arrêter et de le livrer à Chai les-le-Chauve; mais Louis fut averti à temps, et s'enfuit en Germanie. Charles-le-Chauve, rétabli dans ses États, fait sommer son frère, par le célèbre archevêque de Reims, Hincmar, de lui faire réparation ; il l'invite ou le mande au prochain parlement général : au lieu de parlement, c'est un concile qui s'assemble à Savonières, faubourg de Toul; Charles y porte respectueusement

(1) En latin, gannire exprime le cri du renard, animal qui passe pour le symbole de la ruse et de la fraude. En italien, ingannare signifie tromper; ingannatore , trompeur; iugannatrice ? trompeuse.

[a] Annal. Bertin Fuld. et Met.

ses plaintes contre Guenilon. Mais depuis que Charlemagne n'étoit plus , on avoit laissé les évêques usurper un tel empire, qu'il n'étoit plus possible, même à un roi , d'obtenir justice contre aucun d eux : on fit contre Guenilon quelques vaines procédures; mais il resta impuni, et mourut, cinq ou six ans après, fort tranquillement dans son siège; du moins Louis-le-Débonnnaire avoit été vengé d'Ebon.

Il n'y avoit plus alors d'autre autorité réelle que celle des évêques ; leur nom servoit d'excuse à toutes les injustices, de titre à toutes les usurpations, et, qui plus est , c'étoit un titre nécessaire , même pour les droits les plus légitimes. Si Charles-le-Chauve demandoit raison à Louis-le-Germanique de la tentative que celui-ci avoit faite de lui enlever ses Etats, Louis-le-Germanique répondoit qu'il n'avoit rien fait que de concert avec les évêques, et qu'il vouloit, avant tout, prendre de nouveau leur avis sur cette affaire. Si Charles-le-Chauve demandoit justice aux évêques , auxquels il auroit seulement dû la rendre, il déclaroit humblement qu'il avoit été sacré roi par la volonté des évêques, et il en faisoit son seul titre royal; il observoit qu'il n'avoit pas dû être privé, sans leur consentement, du bénéfice de cette consécration ; il ajoutoit qu'il n'eût pas manqué de répondre devant eux , s'il eût été mandé par eux (i). Tel étoit le degré d'avilissement où le trône étoit tombé de-

(l) Quu consecratîone sitpplantari vel projici à nullo debueram sal-

t,e:n sine aulitntiâ et judicio episcoporum quorum paternis correptiom-

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puis la mort de Charlemagne ; tel étoit le degré de puissance où la superstition avoit élevé l'épiscopat.

Dans ce concile de Savonières, les évêques formèrent entre eux une ligue pour corriger les rois , les grands seigneurs du royaume français, et le peuple dont ils étoient chargés. Tels sont les termes du décret. Rois , grands et peuple , tous avoient besoin de correction sans doute; mais le clergé en avoit-il moins besoin queux ?

Les évêques du moins ménagèrent la paix entre les deux frères, et si tel étoit l'emploi de leur puissance, l'effet en étoit plus heureux que le principe n'en étoit légitime [a].

Ce pouvoir des évêques eut alors une influence assez singulière sur les affaires de la Bretagne. Néoméne , descendu des anciens rois de ce pays , s'en étoit fait roi luimême , à la faveur des troubles dont la France étoit agitée : il avoit battu deux fois les armées françaises et une fois le roi Charles-le-Chauve en personne ; mais , quelque autorité qu'on pût avoir, soit légitime, soit usurpée, il manquoit toujours quelque chose à la royauté dans l'esprit des peuples , quand on n'avoit pas reçu la couronne des mains d'un évêque , avec le consentement de tous les autres : or, les évêques de Bretagne ayant tous été nommés par Louis-le-Débonnaire , ou élus à sa recommandation , étoient tous dans les intérêts de Charles-le-Chauve, son fils, et refusoient de sacrer Néoméne ;

bus et castigatoriis judiciis me subdere fui paratus, et in pressenti sum subditus.

Libeïlus proclamationis domini Caroli régis adversùs Venilonem archiepiscopum Senonum. Apud Duchesne, t. 2, p. 436.

[a] Annal. Berlin. Fuld. et Met.

de plus, il n'y avoit point de métropolitain en Bretagne, c'étoit l'archevêque de Tours, sujet de Charles-le-Chauve , qui étoit le métropolitain de toute la province, Néornéne essaya tour-à-tour les movens et de vaincre la résistance de ces évêques , et de se passer de leur suffrage; il les accusa de simonie , il leur intenta un procès à Rome, où Charles-le-Chauve eut aisément plus de crédit que lui.Néoméne prit le parti de chasser ces évoques de leurs sièges , et d'y mettre des gens à sa disposition ; il rétablit aussi trois autres évéchés, Dol , Tréguier et St.-Brieux, qu'il remplit aussi de ses créatures; il voulut que l'évêque de Dol s érigeât en métropolitain, et il se fit sacrer par lui, en présence des autres évéqu excepté celui de Nantes, qui, avec les évêques chassés de leurs sièges par Néoméne, se retira auprès de l'archevêque de Tours : celui-ci assembla les évêques de sa province et des provinces voisines ; mais il ne résulta de cette assemblée que des remontrances qui, même appuyées des armes de Charles-le-Chauve, embarrassèrent peu Néoméne. Comme ce prince avoit une grande puissance, comme il avoit eu des succès signalés contre les Français et même contre les Normands, alors la terreur des Français, comme, après tout, le peuple l'avoit vu sacrer par des évêques, il sut se maintenir sur le trône pendant toute sa vie; il le laissa en mourant à son fils llérispoux : celui-ci fut assassiné par Salomon, son cousin-germain, fds de Rivalon, frère aîné de Néoméne.

J.e concile qui réconcilia Charles-le-Chauve avec Louis-le-Germanique, son frère, écrivit à Salomon de reconnoitre la souveraineté de Charles-le-Chauve, et aux évêques de Bretagne de ne reconnaître d'autre métro-

DE CHARLEMAGNE. 3o3

politain que l'archevêque de Tours. Salomon et ses évêques eurent peu d'égard pour ces lettres.

Ce Salomon qui, pour régner, avoit assassiné un fils deNéoméne,fut assassiné par un autre fils de Néoméne. C'est le fruit qu'on doit toujours attendre du crime. La Bretagne se partagea en diverses factions , et s'étant affoiblie par ses divisions , reprit les titres modestes de duché et de comté; mais elle ne rentra point sous l'obéissance de Charles-le-Cîiauve.

Les Normands ne cessèrent, pendant tout ce régne, de ravager les diverses provinces de la France , où ils étoient appelés par tous les factieux et tous les rebelles ; les cruautés qu'ils y exercèrent faisoient horreur même à leurs alliés. Charles -le -Chauve, incapable , et par ses forces et par ses talents, de résister à cette foule toujours renaissante d'ennemis tant étrangers que domestiques, chargea Robert-le-Fort ou le Vaillant du soin de tenir tête à-la-fois et aux Normands et aux Bretons, en lui donnant le duché ou gouvernement de tout le pays situé entre la Seine et la Loire. Robert-le-Fort fit tout ce que peut un héros , il mourut en combattant avec avantage contre les Normands : on l'appela le Machabée de la France, parcequ'il mourut , comme Judas Machabée, au sein de la victoire [a]. Sa mort rendit sa victoire inutile , et les Normands continuèrent leurs ravages.

Robert-le-Fort laissa deux fils, Eudes et Robert, qui tous les deux signalèrent leur valeur contre les mêmes ennemis , et qui tous les deux sont au nombre des rois

[a] Annal. Bertin, et Met. Gest. Norman.

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de cette seconde race , quoiqu'ils ne descendissent point de Charlemagne , au moins par mâles. Robert-le-Fort est la tige de la troisième race de nos rois ; il est à cette troisième race ce que saint Arnoul est à la seconde, c'est-à-dire le premier auteur sûrement connu. Le roi Robert, son fils, frère d'Eudes, fut le père de Hugues-le- Grand , père de Hugues Capet.

Un des événements les plus mémorables de ces temps, et qui met dans le plus grand jour la foiblesse de nos rois et la tyrannie naissante des papes, c'est ce qui se passa au sujet des amours du jeune Lotbaire et de Yaldrade. Le jeune Lotbaire, roi de Lorraine, étoit, comme nous lavons dit, le second des trois fils de l'empereur Lotbaire; il se dégoûta de Tbietberge, sa femme, et devint assez amoureux de Valdrade pour vouloir lépouser en répudiant Tbietberge. Sous les rois mérovingiens, rien n'étoit plus commun que ces divorces, sans même qu'il fût besoin d'alléguer ni cause ni prétexte [a] ; mais depuis Louis-le-Débonnaire, les évéques ne laissoient plus aux rois une aussi grande liberté de suivre leurs penchants. Ce ne fut pas cependant des évoques français, mais des papes, que vint le plus grand obstacle aux volontés de Lotbaire. La nécessité d'alléguer des causes de divorce engagea Lotbaire à diffamer sa femme , et peut-être à la calomnier; il l'accusa d inceste avec un frère qu'elle avoit, et cette accusation fut appuyée par des évéques. Valdrade étoit sœur de Gontier,

[a] Hincmar, de divonio Loth. et Tlieuiber. annal. Berlin.

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archevêque de Cologne , et nièce de Thietgaud , archevêque de Trêves; elle fut très bien servie par ces deux prélats. Thietberge prouva son innocence, comme on la prouvoit alors, par l'épreuve de l'eau bouillante, qui fut subie impunément par un champion qu'elle fournit, selon l'usage établi alors, de subir les épreuves par procureur, même en matière criminelle; mais dans la suite, pour recouvrer sa liberté et pour faire cesser la persécution, elle fit , dit-on, des aveux dont les deux archevêques profitèrent contre elle (i). Leurs su ff ra gants , assemblés à Aix-la-Chapelle, prononcèrent la dissolution du mariage de Thietberge, sur le fondement de l'inceste, dont la plus forte preuve fut vraisemblablement l'allégation de Lothaire, qui épousa aussitôt Valdrade. Sa passion connue pour cette femme , et cette précipitation même, rendoient son témoignage contre Thietberge fort suspect.

Le saint-siège étoit alors occupé par Nicolas Ier, pontife ferme et fier, et qui aimoit sur-tout à commander

(i) Cette histoire est contée diversement, sur-tout par les auteurs modernes; quelques uns croient Thietberge coupable; d'autres ne donnent aux deux archevêques aucun lien de parenté qui les attachât aux intérêts de Valdrade; ils disent, au contraire, que l'archevêque de Cologne, Gontier , avoit une nièce dont le roi étoit ou feignoit d'être amoureux, et pour laquelle Gontier croyoit travailler en favorisant le divorce. Le roi ayant déshonoré cette malheureuse, la renvoya ignominieusement à son oncle, et, libre par le divorce, il épousa publiquement Valdrade. Après cet affront et cette infidélité , les mêmes auteurs nous montrent Gontier servant toujours Lothaire et Valdrade avec le même zèle dans les suites de l'affaire du divorce, ce qui est inconcevable. Nous avons suivi l'opinion la plus établie et la plus vraisemblable.

3oG histoire

aux rois. L'empereur Louis II , frère aîné du jeune Lothaire , avoit eu avec ce pape de violentes contestations pendant qu'il étoit à Rome : le pape , qui eût voulu l'éloigner , le faisoit insulter tous les jours solennellement par des moines, auxquels il ordonnoit de faire des processions dans la ville et autour du palais de l'empereur, en chantant des psaumes et des antiennes contre les mauvais princes. L'outrage fut si marqué, qu'il ne put être dissimulé. On pria le pape d'arrêter ce désordre ; le désordre continua. Des soldats de l'empereur le firent cesser, en chargeant à coups de bâtons une de ces processions ; ce qui , au lieu d'irriter le pape , le rendit si docile, qu'il alla trouver l'empereur , lui fit des excuses et le pria d'oublier le passé. L'avantage d'avoir raison au fond lui inspira une hauteur plus ferme et plus soutenue dans l'affaire du jeune Lothaire [a]. Thietberge fit parvenir ses plaintes jusqu'à lui. Le pape écrivit en conséquence aux oncles et aux frères de Lothaire, pour être instruit des circonstances et des vrais motifs du divorce. De ses lettres , des plaintes de Thietberge , et surtout de l'avidité de ces princes , toujours prêts à se dépouiller les uns les autres, il résulta des mouvements qui engagèrent Lothaire à soumettre sa cause à la décision du pape : il demanda seulement que cette décision fût prononcée en France, c'est-à-dire en Lorraine, dans un concile dévêques français , où le pape enverroit ses légats : ce qui fut fait.

\u] Voyez la Continuât. d'Eutrope.

Les archevêques de Trêves et de Cologne, aidés des présents de Lothaire , n'eurent pas moins de talent pour séduire les légats , qu'ils n'en avoient eu pour entraîner les évêques français [a]; la sentence qui avoit ordonné la dissolution du premier mariage de Lothaire fut confirmée, et les deux archevêques triomphants allèrent eux-mêmes porter à Rome la décision du concile ; mais soit que le pape cherchât à mortifier un roi, soit qu'il crût Thietherge injustement condamnée, et qu'il eût quelque avis que ses légats s'étoient laissé corrompre, il assembla un autre concile à Rome, où, présidant en personne, il cassa le jugement du concile tenu en Lorraine, désavoua ses légats, excommunia les deux archevêques [b] , et menaça de la même excommunication les autres évêques du concile français, s'ils ne demandoient pardon et ne se soumettoient au plus tôt. Cette affaire étoit presque, dans toutes ses circonstances, la même que celle qui, dans la suite, occasiona le schisme d'Angleterre sous le pontificat de Clément VJÏ et le règne de Henri VIÏI.

La hauteur du procédé du pape Nicolas étoit propre à soulever le clergé de France contre le saint-siêge : les deux archevêques repoussèrent vigoureusement cette attaque ; ils disoient , dans une protestation qu'ils ren-

[a] Epist. 58. Nicol. Papa?. Concil. Gall. t. 3.

[b] Concil. Roman, c. 3, p. 227. Annal. Bertin.

3f)8 liMTOIRE

dirent publique, qu ils résistoient à la folie de Nicolas , soi-disant pape , et qui vouloit se faire maître et empereur de tout le monde; ils le déclarèrent excommunié luimême, comme abusant, contre les canons, des droits du saint-siége, et se séparant par orgueil de la société des autres évêques ; reproche dont le schismatique Photius , patriarche de Constantinople, tira un grand parti contre le pape pour justifier son schisme. Hilduin, frère de l'archevêque de Cologne, alla lui-même, l'épée à la main, placer cette protestation sur le tombeau de saint Pierre [a]. Cependant l'archevêque de Trêves , effravé des menaces du pape, finit par se soumettre; et ce fut en vain , du moins pendant la vie de Nicolas , qui refusa constamment de l'absoudre. L'archevêque de Cologne tint ferme, opposant toujours excommunication à excommunication. Les plus foibles furent Lothaire et Valdrade, car vraisemblablement ils se sentoient coupables. Valdrade voulut, pendant quelque temps , amuser le pape par une promesse d'aller à Rome demander l'absolution; elle se mit en marche, entra deux fois en Italie, et en sortit aussitôt sans pouvoir se déterminer ni à la résistance ni à la soumission.

Le pape, moins irrésolu, la déclara excommuniée, et ordonna fièrement à Lothaire de la renvoyer, sous peine, non seulement d < icommunication, mais de la perte de son royaume. Il faut avouer que ni Adrien, ni Léon III, ne se méloient ainsi des galanteries de Charfa] Annal. Bertin.

DE CHARLEMAGNE. 3oo,

lemagne, et que sur-tout ils ne i'auroient pas menacé de lui enlever ses États, s'il nerenvoyoit sa maîtresse; mais c'étoit Nicolas qui parloit à Lothaire. Tout étoit bien changé. Lothaire feignit de se soumettre et de renvoyer Valdrade ; mais leur intelligence ne put être assez secrète pour échapper aux regards des courtisans qui eu instruisirent le public.

Le pape Nicolas mourut, et fut remplacé par Adrien IL Les querelles nées sousuiipontifîcat s'apaisent quelquefois sousle pontificat suivant; Lothaire crut avoir trouvé une occasion de rendre un service important au nouveau pape, et de se le rendre favorable. Lorsque l'empereur Lothaire , son père, dépeuploit l'Italie pour dévaster la France, les Sarrasins , qui depuis long-temps infestoient toutes les mers dont l'Italie est baignée, et qui s'étant déjà établis dans plusieurs des îles dont elle est entourée, ne cessoient de menacer cette contrée, y furent introduits par les ducs de Bénévent et de Capoue, qui se faisoient la guerre en Italie, tandis que l'empereur Lothaire la faisoit à ses frères en France. L'un appela les Sarrasins d'Espagne, l'autre ceux d'entre eux qui possédoient déjà la Sardaigne; et ces dtux hordes de Sarrasins entrèrent , pour se combattre l'une l'autre , dans le pays dont elles vouloient faire la conquête. Une fois introduits ils s'étendirent, ils s'agrandirent , et firent à-peu-près dans l'Italie les mêmes ravages que les Normands faisoient alors en France ; ils allèrent piller Rome et le tombeau de saint Pierre.

Le pape, au lieu de menacer les rois et de vouloir

3lO H1ST0IKE

régler leurs amours, auroit dû tâcher de les réunir contre ces barbares , que l'esprit de guerre et de conquête n'abandonnoit jamais, et qui, battus tant de fois par Charles Martel et par Charlemagne, ne cessoient de menacer à-la-fois la France et l'Italie. Mais de tout temps les petites passions ont fait perdre de vue les grands intérêts. Lothaire imagina d'aller offrir au pape ses services et ses secours contre les Sarrasins; il crut qu'un tel bienfait lui tiendroit lieu de la soumission qu'avoit si impérieusement exigée Nicolas; il fut accueilli en effet avec toutes les démonstrations de la reconnoissance ; la confiance et lamitié parurent régner entre Adrien et lui. Lothaire , dans un jour de solennité , voulut communier de la main du pape avec tous les seigneurs français de sa suite, sans soupçonner le piège où le pape l'attendoitfa]. Aussitôt qu'ils eurent reçu la communion , le pape les força de jurer avec le roi sur l'eucharistie, qu'il avoit en effet obéi au pape Nicolas son prédécesseur, et que sa rupture avec Valdrade étoit sincère et sans retour. Le serment sur l'eucharistie étoit alors au nombre des épreuves ou jugements de Dieu, en vertu des paroles de saint Paul [b] : Que celui qui reçoit indignement le corps et le sang de Jésus- Christ j mange et boit son jugement. On croyoit en conséquence que quiconque osoit se parjurer sur l'eucharistie, mouroit infailliblement dans l'année. Lothaire et ses Français, surpris, effrayés, mais trop avancés pour pouvoir reculer sans une extrême confusion, bégayèrent en trem-

[«] Lolhar. Reg. Gest. Bomae. Conril. Gall. t. a. I. Coiiath. c i

Liant le serment redoutable qu'on exigeoit d'eux, et si nous en croyons les historiens de ce siècle, ils moururent tous peu de temps après, comme si le glaive de l'ange exterminateur les eût frappés. Ce qui est certain , c'est que Lothaire tomba dans une maladie de langueur, dont il mourut à Plaisance lorsqu'il retournoit dans ses États.

Charles , roi de Provence, son frère puîné, qui n'avoit point subi comme lui l'épreuve de l'eucharistie, mourut assez tôt pour n'avoir pas le temps d'hériter de lui.

Leur seulhéritier légitime étoit l'empereur Louis, leur frère; et l'état de la famille de Charlemagne se trouvoit alors le même qu'au moment de la mort de Louis-le- Débonnaire ; il n'y avoit de changé que la personne de l'empereur; au lieu de Lothaire, c'étoit Louis son fils. Charles -le -Chauve, au mépris des droits de son neveu , s'empara de la Lorraine , sans titre ni prétexte que celui de bienséance [a]. Louis-le-Germanique arracha aussi quelques lambeaux de l'héritage de son neveu. Les mœurs de la première race reprenoient le dessus, ou plutôt les mœurs de la première et de la seconde, à quelques degrés d'atrocité près, sont les mêmes; celles de la barbarie qu'on voit seulement s'adoucir un instant par la législation de Charlemagne, et reprendre leur férocité sous ses fils par les discordes civiles et l'habitude de la violence.

Louis, ainsi dépouillé, eut recours à l'autorité du saint-siége, et lui qui, à titre d'empereur, devoitêtrele

[<i\ Capitul. Caro. Galv. Titul. de Divisione regni Lothar.

3l2 HISTOIRE

protecteur du pape, en devint le protégé. Adrien prit avec Charles-le- Chauve le même ton d'empire que Nicolas avoit pris avec Lothaire-le-Jeune : il le menaça de l'excommunier; il ordonna même aux évêques français de se séparer de sa communion, si Charles différoit de restituer la Lorraine à l'empereur. Le pape cependant ne montroit tout ce zélé que pour récompenser l'empereur du bon exemple qu'il avoit donné de recourir au saintsiége; car d'ailleurs Louis étoit , de tous les princes carlovingiens, celui dont le pape desiroit le plus l'affaiblissement, précisément parcequ'il étoit empereur et qu il avoit l'Italie dans son partage.

Ces deux papes (Nicolas Ier et Adrien II) avoient du moins le mérite de défendre la cause la plus juste; car Lothaireavoitvraisemblablementtort àl'égarddeThietberge sa femme, et Charles-le-Chauve avoit certainement tort à l'égard de l'empereur Louis son neveu ; mais les torts des rois ne pouvoient donner sur eux aux papes que le droit de représentation et d'exhortation ; les papes ne dévoient jamais oublier que le royaume de Jésus-Christ n'est pas de ce monde , et que, s'ils possédoient un royaume temporel, ils en avoient l'obligation à la munificence des rois carlovingiens.

Le despotisme d'Adrien révolta une partie du clergé de France. Le célèbre Hincmar, à qui son éloquence, sa doctrine , son caractère ferme et austère avoient donné dans le clergé la plus haute considération, et qu'on pou voit appeler le pape de deçà les monts , nom par lequel le pape Pie IV désigna dans la suite, par crainte et par jalousie, le cardinal Cbarles de Lorraine, homme assez semblable à ce prélat. Hincmar écrivit au

DE CIIARLEMAGNE. 3 I 3

pape Adrien en faveur des libertés de l'église gallicane, presque avec la même véhémence que Thietgaud et Gontier avoient déployée contre Nicolas [a],

Cette dispute partagea les esprits , et porta le schisme non seulement dans le clergé, mais encore dans la famille dflincmar. Il avoit un neveu, évéque de Laon, nommé Hincmar comme lui, aussi soumis à toutes les décisions de Rome, que l'archevêque de Reims vouloit qu'on le fût aux siennes , incapable d'ailleurs de se soumettre à toute autre autorité, et révolté sur-tout contre celle de son oncle. Celui-ci, qui ne souffroit point de résistance, même de la part de ceux qui lui étoient étrangers, étoit encore moins disposé à en souffrir de la part de son neveu et de son suffragant. L'évêque de Laon devint le chef du parti papiste ; l'archevêque de Reims se porta pour le défenseur de son roi ( Charlesle-Chauve) et dès libertés de l'église gallicane; aussi est-il cité avantageusement parmi les premiers défenseurs de ces libertés attaquées par les papes. Ces deux prélats se firent une guerre qui finit par être aussi cruelle que la guerre ordinaire. Tous deux inflexibles, l'oncle impérieux, le neveu insolent, et que les Annales de Saint-Bertin appellent homo insolentiœ singularis j, le choc fut rude entre eux. L'archevêque , par son autorité de métropolitain, cassa une sentence d'excommunication rendue par l'évêque contre des particuliers ses

[«] Hincmar, oper. t. 2, epist. 42.

ennemis [«]; l'évéque appela sur-le-champ à Rome, et le pape se prétendant saisi par cet appel, revendiqua l'affaire par puissance apostolique. Charles-le-Chauve , qui se sentoit appuyé par Hincmar, conseilla au pape de montrer plus de modération, afin que lui et ses prélats n'eussent occasion de réconduire.

Cette réclamation du pape fut pour l'archevêque de Reims une nouvelle occasion de défendre les libertés de l'église gallicane, en défendant sa propre autorité; il cita son neveu à un concile qui devoit se tenir à Attigny, et prononcer sur la validité de son appel. L'évêque de Laon y vint, soit qu'il ne crût pas pouvoir s'en dispenser, soit qu'il espérât y triompher. L'archevêque commença par le faire attaquer sur les chemins , et par faire piller ses équipages, correction peu ecclésiastique, et dont on ne voit pas trop quel étoit le but ; il le fit ensuite condamner et déposer par le concile, et la querelle s'échauffant toujours de plus en plus, parceque le p^pe prenoit la défense de l'évéque de Laon, comme Charles-le-Chauve celle de l'archevêque de Reims , celuici joignant à l'autorité d'un oncle et d'un métropolitain la cruauté d'un ennemi , poussa la violence jusqu'à faire crever les yeux à l'évéque de Laon. Il ne se montra guère moins sévère à l'égard du moine Gothescalc, qui avançoit , sur la prédestination et la grâce , des propositions un peu dures , renouvelées depuis par les hérétiques des derniers temps.

[a] Sched. Hincmar. Rhcm. in Conc. Duziac.

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