DE C H A R L E M A C N E
Telles étoient les entreprises des papes , et les mœurs des évêques, sous des rois qui ne savoient pas gouverner, qui se partageoient entre la barbarie et la superstition , et qui perdoient, par leurs divisions, l'autorité qu'ils cherchoient toujours à étendre par desconquêtes.
Les fils de Louis-le-Débonnaire, à l'exception de l'empereur Lothaire, furent malheureux par leurs enfants, comme leur père l'avoit été par eux ou à leur occasion. Charles II , fils de Charles-le-Chauve , ayant voulu , par badinage, faire peur à un jeune homme de sa cour, en fondant sur lui l'épée à la main avec tous ses courtisans , en reçut sur la tête un coup de sabre , dont il mourut après avoir langui long-temps. Carloman , le quatrième des fils du même Charles-le-Chauve, se révolta contre son père. Charles-le-Chauve, pour le priver du trône, le fit entrer dans l'état ecclésiastique; il se révolta encore , son père le fit enfermer; puis, à la prière du pape Adrien II et de ses légats , il lui pardonna. Carloman s'étant révolté une troisième fois , son père lui fit crever les yeux , et le fit enfermer de nouveau , après lavoir fait condamner à mort. Sauvé de sa prison par des moines, il trouva un asile auprès de son oncle Louis-le-Germanique, qui lui donna une abbaye.
Charles, un des fils de Louis-le-Germanique, conspira plusieurs fois contre son père , et il fut ensuite si troublé par ses remords, qu'il en perdit la raison. L'enfer s'ouvroitpour le recevoir, il voyoit les démons et les flammes : sa tête ne se remit jamais bien de cette commotion violente. C'est celui qui a été connu dans la
suite sous le nom de Charles-le-Gros ou le Gras. « Les « princes de la race carlienne, dit Mézeray , étoient, pour «la plupart, des esprits [bibles, ou foux, ou hébétés. » Voilà, encore une fois, pour qui Charlemagne avoit fait tant de concpiétes.
L'empereur Louis, fils de l'empereur Lothaire, mourut sans enfants mâles en 870. Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve, ses oncles, étoient ses seuls héritiers; mais, au lieu de partager ses États, selon l'usage du temps, chacun d'eux voulut exclure l'autre. Louisle-Germanique envoya ses fils en Italie, pour en prendre possession, soit en son nom, soit au nom de Carloman, l'aîné de ses fils, que l'empereur Louis, par son testament , avoit appelé à l'empire. Charles-le- Chauve y passa en personne; il amusa, il trompa ces jeunes princes par des présents , par des promesses de se retirer au plus tôt, et de procéder à l'amiable au partage; enfin il parvint à les renvoyer. Ainsi l'Italie , et par conséquent l'empire qu'on regardoit encore alors comme attaché à la possession de Rome, restèrent à Charles-le-Chauve. On assure qu'il acheta l'empire à prix d'argent, du pape Jean VIII, et du sénat romain , charmés d'avoir cette occasion de le vendre, et très chèrement : on dit même, mais c'est un point débattu entre les savants, que, pour obtenir l'empire, Charles renonça pour lui et pour les empereurs ses successeurs, au droit de confirmer l'élection des papes. On voit cependant encore, après Cbarles-le-Chauve, des rois et des empereurs agir en maîtres dans Rome; et Tempe-
reur Othon III, dans la donation qu'il fit à la fin du dixième siècle au pape Silvestre II , de quelques villes de la Romagne, met au nombre des choses supposées , la prétendue cession faite par Charles-le-Chauve, du droit de confirmer l'élection des papes, droit, à la vérité, toujours supporté très impatiemment par les Romains. Au reste, le pape, suivant la remarque des historiens , donna l'empire en souverain, et Charles le reçut en vassal : « Nous lavons jugé digne de l'empire , dit le « pape [a] , et nous lui en avons conféré le titre et la « puissance. Charles, dit Mézeray [&], de souverain du « pape, s'étoit rendu son sujet, jusque-là qu'il tenoit à « honneur de porter le titre de son conseiller d'État. » Il ne crut pas avoir payé trop cher l'avantage de supplanter son frère aîné et ses neveux; il s'applaudit d'avoir, en cette occasion, pris sa revanche des diverses entreprises de son frère sur ses États. Celui-ci araioit pour se venger à son tour (car, dans le système de guerre , il n'y a jamais de raison pour que les vengeances finissent ) , lorsqu'il mourut, le 28 août 876, âgé d'un peu moins de soixante et dix ans. Il fut, de tous les enfants de Charlemagne , le seul qui fit quelquefois ressouvenir de ce grand prince.
Il laissa trois fils , Carloman, Louis et Charles.
Charles-le-Chauve, ayant été couronné empereur à Rome des mains du pape , le jour de Noël 875, seul trait de conformité qu'il eut avec Charlemagne, eut, avec tous les princes mérovingiens , la conformité d'être avide
[a\ Apud Labbœum , t. 9, p. 295.
[£] Abrégé chronolog. Règne de Charles-le-Chauve,
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et injuste; il voulut dépouiller ses neveux de la succession de Louis-le-Germanique leur père. La facilité avec laquelle il les avoit joués dans l'affaire de la concurrence à l'empire, lui persuada qu'ils seroient aisés à surprendre. Par le partage fait entre eux , Carloman avoit la Bavière et la Pannonie; et en vertu du testament de l'empereur Louis , il prenoit le titre de roi d'Italie, quoique Charles-le-Chauve se fût mis en possession de cette contrée et de l'empire ; Louis avoit la Franconie , Charles-le-Gras le reste de la Germanie. Ce fut sur Louis que Charles-le-Chauve fondit d'abord. Louis, pour le désarmer , lui envoya des ambassadeurs, qui offroient de prouver par trente témoins, dont dix subiroient l'épreuve de 1 eau froide, dix celle de l'eau chaude, dix celle du fer ardent, que ni lui ni ses frères n'avoient eu aucun tort à lézard de Charles-le-Chauve. La chose étoit toute prouvée , et ce n'étoit pas décela qu'il sagissoit; mais Charles-le-Chauve saisit l'occasion qu'on lui offroit de négocier et de paroitre entrer en accommodement : il fit faire les épreuves proposées . qui réussirent toutes. En même temps il faisoit filer secrètement des troupes à travers les montagnes et par des sentiers peu fréquentés, pour envelopper Louis , auquel il se proposoit , dit-on, de faire crever les veux . afin d'envahir ses Etats. L'archevêque de Cologne , qui étoit dans 1 armée de Charles-le-Chauve , ayant fait inutilement tous ses efforts pour le détourner de cette perfidie, en fit donner avis sous main à Louis, qui s'en vengea par une victoire complète qu il remporta en 87sur Charles près d'Andernach [a],
[a] Armai. Deiiin. l'ukl et M&tens.
Cependant le pape Jean VIII , pressé par les Sarrasins , supplioit l'empereur, les genoux en terre et la tête inclinée , comme s'il étoit en la présence du souverain son protecteur [a] , d'accourir à son secours : ce sont les propres termes de son épître trente-deuxième. Outre qu'ils donnent une idée bien forte du danger du pape ou de sa terreur , ils semblent propres à détruire l'idée que Charles-le-Chauve eût renoncé au droit de confirmer les papes. Il est vrai que , dans la même lettre , Jean VIII confirme la nomination de Charles à l'empire ; car Rome ne perd jamais de vue ses prétentions. Charles se rendant aux instances du pape, et corrigé, au moins pour le moment, de son ambition , par sa défaite à Andernach, marcha pour défendre ses États d'Italie, au lieu d'envahir ceux de ses neveux en Germanie. Le pape vient à sa rencontre à Verceil, d'où ils s'avancent ensemble jusqu'à Pavie , délibérant avec les seigneurs lombards des moyens de chasser les Sarrasins : dans le moment ils apprennent que Carloman , qui n'avoit point renoncé aux droits que lui donnoit le testament de l'empereur Louis, s'avançoit à la tête d'une puissante armée , pour revendiquer l'Italie et l'empire. A cette nouvelle , le pape s'enfuit à Rome, Charles-le-Chauve reprend la route de France. En même temps, par une bizarrerie qui montre combien on étoit mal servi en espions , et combien on savoit mal faire la guerre en la faisant toujours , Carloman , sur un bruit qui se répandit que le pape et l'empereur s'avançoient pour le combattre, fut saisi d'une terreur panique, et s'enfuit de son côté en Allemagne [&}.
[a] Joan. 8, Ep. 32. [b\ Annal. Bertin. Annal. Metens.
Charles -le-Chauve mourut au passage des Alpes , le 5 ou le 6 d'octobre 877 , empoisonné, dit-on, par le médecin juif Sédécias, charlatan et intrigant auquel il prodiguoit sa confiance. Il est difficile de concevoir quel intérêt pouvoit avoir un médecin d'empoisonner un grand prince dont il étoit le favori, et qui le combloit de grâces; mais puisque tous les historiens s'accordent à lui imputer ce crime, il doit s'expliquer sans doute par des promesses et des espérances de fortune supérieures à tout ce qu'il pouvoit attendre de sa faveur auprès de Charles : nous voyons en effet , dans ce temps , une conspiration presque générale des seigneurs français contre l'empereur; tous y entrèrent, jusquà Boson , autre favori de Charles , et de plus , son beau-frère. On reprochoit à Charles d'élever aux emploits des gens de néant, comme s'il eût voulu s'en faire un appui contre les grands; politique peut-être assez bonne dans un temps où la puissance des grands devenoit excessive , mais crime irrémissible à leurs veux.
On lui reprochoit encore, depuis qu'il étoit empereur, l'affectation de préférer à l'habit français l'habit grec ou romain. Ceux qui commissent peu les hommes auroient peine à croire combien cette petite affaire de mode et de cérémonial excita de mécontentement et de haine. Les Français se crurent méprisés par leur roi ; ils comparoient avec chagrin cet usage de Charles-le- Chauve, à l'usage qu'avoit toujours observé Charlemagne, de ne quitter l'habit français que lorsqu'il y étoit forcé par quelque cérémonie. Cet habillement étranger déplaisoit à tout le monde en France , même aux chiens, qui , selon quelques historiens, ne cessoient d'aboyer
l'empereur Charles-le-Chauve , quand ils le voyoient ainsi vêtu [a].\
On avoit sans doute des différences plus importantes à remarquer entre Charlemagne et Charles-le-Chauve; celui-ci détruisit l'ouvrage de la grandeur du premier , il acheva la décadence de la maison carlovingienne , commencée sous Louis-le-Débonnaire. « Sous Charle- « magne , dit M. l'abbé de Mably [b] , le gouvernement « se formoit ; sous Louis le-Débonnaire il se déformoit ; « sous Charles-le-Chauve il n'existoit plus. » Le régne de Charles-le-Chauve fut celui des évêques; et, à l'exemple de ceux-ci, les grands, même laïcs , élevèrent leur puissance à un degré jusqu'alors inconnu. Il réunit la plus grande partie des États de Charlemagne ; ce qui ne servit qu'à montrer qu'un grand empire peut être bravé , lorsque l'empereur est méprisable. Il eut le germe de cette politique machiavelliste, développée depuis par Louis XI, prince avec lequel il avoit beaucoup de conformité. Il flatta et outragea tour-à-tour le pape, les évêques, les grands, suivant l'exigence supposée des conjonctures et le besoin apparent du moment ; il se soumettoit bassement à la juridiction, même temporelle, du clergé; il bravoit ce même clergé jusque dans son autorité spirituelle, en faisant asseoir Richilde sa femme, en plein concile, au milieu des évêques, qui sembloient présidés par elle, mais qui en furent si indignés qu'ils ne se levèrent seulement pas pour la recevoir. Charles ne voyoit pas que cette conduite chan-
[a] Mémoires de Littérature, t. 6, p. 733.
[6] Remarques et preuves des observations sur l'histoire de France, t. i,p. 388,