CHARLES-LE-TÉMÉRAIRE
(Depuis 1467 jusqu'en 1^77- )
Une impulsion irrésistible poussoit Charles son fils à la guerre et aux périls. Inquiet, téméraire, ambitieux, il chercha dans les combats la gloire des héros, et il y trouva une mort violente comme son caractère. Mauvais politique, puisque la haine et la vengeance présidoient à toutes ses démarches, sa vie entière fut un tissu de triomphes, de défaites, de fureurs et d'infortunes. Implacable ennemi, contempteur orgueilleux de Louis XI, il en étoit haï et redouté. Dès leur plus tendre jeunesse ils avoient senti Fun pour l'autre une antipathie invincible. La franchise altière et généreuse de Charles s'indignoit de la souplesse artificieuse de Louis. Louis, né jaloux, voyoit avec inquiétude les grandes qualités de Charles et sa réputation naissante. Louis, chassé par ses propres intrigues de la cour du roi son père, trop heureux de trouver un asile en Bourgogne, tourna ce bienfait contre ses bienfaiteurs mêmes ; il mit la discorde entre Charles et le duc Philippe, il tenta la fidélité de leurs sujets, il favorisa le despotime des Croy sur l'esprit du duc ; il avoit su gagner ces Ministres et les opposer à Charles. Celui-ci voyoit toutes ces trames obscures, dédaignoit de les rompre, et se
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proposoit de les punir un jour avec éclat ; mais lorsqu'il vit Louis, monté sur le trône, recueillir en grand politique le fruit des troubles qu'il avoit semés ; quand il vit Philippe, affoibli par 1 "âge et séduit par les Crov, consentir à la restitution des places de la Somme qui lui avoient été engagées par le traité d'Arras, alors sa fureur ne connut plus de bornes : il chassa les Crov, qui se réfugièrent en France : il forma la ligue du Bien public sous laquelle tout autre que son rival eût succombé : il souleva tout le rovaume contre Louis, qui dans la suite souleva contre lui presque toute l'Europe. La bataille deMontlhérifa] fut pour ces rivaux une heureuse occasion de signaler leur courage et d'assouvir leur haine : il seroit difficile de dire lequel fut vainqueur : ils furent vaincus tous deux, les deux années furent presque également détruites ; l'aile gauche du roi , l'aile droite de son ennemi furent rompues : il v eut une véritable déroute de part et d'autre : la fraveur emporta des fuvards des deux armées jusqu'à cinquante lieue- . sans qu'ils osassent regarder derrière eux, ni s'arrêter pour manger. Cependant les deux chefs donnoient l'exemple de la constance et de l'intrépidité : on les rencontroit par-tout où le péril étoit le plus grand, prodigues de leur vie , avides de gloire et de vengeance , transportés du désir de vaincre. Deux fois le Bourguignon pensa être pris ou tué ; mais il resta maître du champ de bataille , et cet honneur lui inspira une présomption qui lui fut bien funeste dans la suite.
Louis, pressé de toutes parts, et incapable de résis-
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ter à tous les princes, à tous les grands du royaume conjurés contre sa tyrannie, sut employer avec succès un art inconnu à l'inflexible Charles, le grand art de diviser et de régner, de dissimuler pour se venger plus sûrement, d'accorder tout pour pouvoir tout reprendre dans un temps plus favorable. Tous ces chefs adroitement dispersés, occupés chacun chez eux, perdirent les avantages qu'ils tiroient de leur réunion, et furent subjugués et trompés les uns après les autres. Les Liégeois, excités par Louis, firent à la maison de Bourgogne des outrages cruels, dont ils furent cruellement punis; les Flamands, sur-tout les Gantois, se révoltèrent aussi. Charles parut, et les soumit. Il se hâtoit de voler au secours de ses alliés ; mais la ligue n'étoit déjà plus : le roi l'avoit dissipée par un mélange heureux d'artifice et de force.
Pendant le cours de leurs divisions, la fortune offrit tour-à-tour aux deux rivaux des occasions dont ils profitèrent mal. Chacun d'eux eut son ennemi en sa puissance, et ne voulut ou n'osa s'en assurer. Dans une entrevue avec le roi devant Paris, Charles se laissa engager par distraction jusqu'au-delà des premiers retranchements de l'armée ennemie : il se ressouvint alors du pont de Montereau et de la fin tragique de son aïeul : il se tira de ce mauvais pas le plus habilement qu'il put. Louis l'avertit de son imprudence par un sourire ; et le maréchal de Bourgogne l'en gronda rudement. Quelques années après , Louis XI crut montrer une confiance héroïque en allant lui-même, sans suite, négocier à Péronne avec son ennemi : mais , avant que de partir, il avoit moins héroïquement engagé les Liégeois à une
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nouvelle révolte. Le duc, indigné de cette trahison, dont les preuves étoient parvenues jusqu'à lui , enferma le roi dans le château de Péronne, où il le laissa trois jours, tourmenté d'inquiétudes mortelles, détestant son imprudente politique, et ayant en perspective la tour où Hébert , comte de Vermandois, avoit autrefois enfermé et fait périr Charles-le-Simple. Le duc s'adoucit enfin, il accorda une espèce de liberté au roi , à condition qu'il le suivroit à la guerre contre les Liégeois, et qu'il seroit témoin de leur destruction ; comme on oblige un criminel à qui on fait grâce d'assister à la mort de ses complices. Il fallut subir cette loi humiliante, applaudir, contribuer même aux succès du duc de Bourgogne, flatter servilement ce vassal superbe, et accepter toutes les conditions qu'il lui plut de prescrire. Le duc le congédia enfin avec quelques froides excuses aussi injurieuses que l'offense ; et le roi parut s'en contenter.
Après divers traités et diverses ruptures, arriva la prompte et funeste mort de Monsieur, frère de Louis XI, dont les intérêts avoient servi de prétexte aux ligues formées contre le roi. Personne ne douta qu'il n'eut été empoisonné par l'abbé de Saint -Jean d'Angely : les soupçons s'étendirent jusqu'au roi. L'abbé de Saint-Jean d'Angely mourut en prison. On sent bien que cet événement ne justifia point le roi dans lopinion publique. Brantôme etVarillas, auteurs médiocrement croyables, disent que son fou l'entendit s'accuser de ce crime. Le duc de Bourgogne l'en chargea hautement dans un main leste insolent suivi des hostilités les plus affreuses.
L'incendie fut joint au carnage ; la Picardie ravagée : ses habitants cruellement massacrés parurent encore au duc de Bourgogne une trop foible vengeance d'un attentat si énorme. Cependant Béarnais arrêta et confondit sa fureur. Un assaut général a voit répandu la terreur parmi les assiégés, déjà ils fuyoient de toutes parts, déjà les Bourguignons avoient planté leur étendard sur la brèche; une femme intrépide, nommée Jeanne Hachette , osa l'arracher et le jeter dans !e fossé avec l'officier qui l'avoit planté. Les autres femmes imitèrent son courage, et repoussèrent l'ennemi en l'accablant de pierres, de poix résine et de plomb fondu. Il se vengea sur le pays de Caux ; il prit Eu et Saint-Vallery , échoua devant Dieppe et devant Rouen, rentra en Picardie, menaça Noyon; et s'étant retiré à Abbeville, accepta une trêve que le roi lui offrit.
Mais plus ennemi encore du repos que de Louis XI, le duc de Bourgogne employa cette trêve à conquérir le duché de Gueldres , et à tenter du côté de l'Allemagne des projets d'agrandissement que Louis XI ne manqua pas de traverser, en formant contre lui une ligue puissante, dans laquelle entrèrent l'empereur, le duc d'Autriche , le duc de Lorraine , les Suisses , les villes de Baie , de Strasbourg, etc. Louis lui-même se mit en campagne aussitôt après l'expiration de la trêve, prit Roye, Montdidier, Corbie ; et détacha le roi d'Angleterre de l'alliance du duc de Bourgogne, qui fut trop heureux d'accepter une prolongation de la trêve. Son ambition s'exerça pendant ce temps à dépouiller le jeune René de la Lorraine, à former le siège de Nancy, à préparer des fers aux indomptables Suisses , auxquels on ne pouvoit en-
lever que la liberté ; trésor inestimable, et le seul peutêtre dont la possession augmente le prix. La tyrannie autrichienne le leur avoit procuré : les fureurs turbulentes du Bourguignon ne purent le leur faire perdre.
Ce prince infortuné couroit à sa ruine, la fortune se lassoit de seconder son intrépidité : il perdit successivement, contre les Suisses et le duc de Lorraine réunis , les batailles de Granson, de Morat, et enfin celle de
iicy, où, devenu plus farouche par le malheur, incapable de prudence et de conseil, guidé par un désespoir aveugle, il osa combattre une armée de plus de vingt mille hommes, avec douze cents hommes abattus et découragés. Le perfide Campobasse, son indigne confident , lui en enleva près de la moitié dès le commencement de la bataille, le laissant entouré d assassins. Il ne put échapper à tant de dangers : on le trouva mort dans un ruisseau prescjue glacé, où son cheval s'étoit embourbé. On crut du moins le reconnoître à des signes certains; et le duc de Lorraine, son vainqueur, lui fit de magnifiques obsèques : Biau cousin, lui dit-il en lui jetant de l'eau bénite , vos âmes ait Dieu, vous nous avez fait moult de maux et de douleurs. C'est en effet la seule oraison funèbre que méritent les conquérants. Mais les sujets de Charles , qui Faimoient d'autant plus qu'il étoit malheureux, se livrèrent avec avidité à l'espérance de le revoir : espérance frivole, et qui avoit pour tout fondement quelque vaine ressemblance qu'on avoit cru trouver entre lui et un homme inconnu, errant dans la Souabe.
Ainsi périt à l'âge de quarante-trois ans Charles-le^ Téméraire [a], terrible et dangereux rival de Louis XI , que ses qualités sublimes rendirent admirable, ses fureurs odieux* et ses malheurs intéressant. Il eut dans sa jeunesse tout léclat d'un héros, et dans un âge plus avancé toute la férocité d'un tyran. N'étant encore que comte de Charolais et gouverneur de Hollande, il s'étoit fait aimer et respecter de ses peuples. Ami delà justice, il avoit signalé sa rigoureuse équité par le supplice d'un gouverneur , qui ayant abusé de la femme d'ua criminel , en lui promettant la grâce de son mari, la lui avoit ensuite refusée : le comte de Charolais voulut que le gouverneur épousât la veuve pour réparer Fou trage fait à son honneur , et il envoya ce séducteur de l'autel au gibet. Né violent , mais sincère et généreux , il avoit toujours paruincapable d'artifice etde bassesse. Cependant, soit que les tromperies continuelles de Louis XI l'eussent apprivoisé avec la perfidie, soit qu'il fût poussé au crime par cette mélancolie frénétique , où l'habitude de verser le sang et d'exercer des violences le plongèrent sur la fin de sa vie, il devint moins scrupuleux sur le choix des armes dont il combattit son ennemi; il voulut faire empoisonner Louis XI, d'abord par Jean Hardy, qui fut écartelé, puis par un autre scélérat, nommé Jean Bon (i); si pourtant cette accusation ne fut point un stratagème de Louis XI pour rendre Charles odieux.
Charles fut sans doute un des plus grands capitaines
[a] 5 janvier 1 477-
(j) Quelques auteurs disent que ce fut le dauphin que Jean Bon voulut empoisonner, et qu'on donna le choix à ce criminel de perdre la tête oh les yeux ; on devine bien son choix.
de l'Europe, actif, infatigable, vigilant; portant sur le détail des moindres opérations un œil toujours attentif et toujours éclairé; profond dans toutes les parties de l'art militaire qu'on pouvoit connoître de son temps. On l'a comparé pour la discipline à Annibal , pour la célérité dans les expéditions à César et à Alexandre. Il avoit pris ces derniers pour modèles, et leur histoire étoit sa lecture favorite. Il eut la plus belle milice de l'Europe, et les règlements qu'il lui donna sont trouvés admirables pour le temps. Ce fut lui qui renouvela et qui apprit aux Français à renouveler la pratique des Romains, d'enfermer les troupes dans un camp retranché. Mais tant de talents n'eurent dans le monde qu'un éclat stérile et funeste. Charles ne sut mettre à profit ni ses vertus, ni ses vices , ni la bonne ni la mauvaise fortune : il fit des conquêtes , et n'en jouit point ; il se rendit terrible, sans se rendre respectable : ses caprices fougueux, ses hauteurs imprudentes aliénoient les cœurs qu'il avoit le plus d'intérêt de gagner : il connoissoit mal les hommes, et ne savoit placer ni sa confiance, ni ses soupçons : il disoit avec fureur au brave et fidèle Chimay : « Vous êtes tout Vaudemont (i). « Il faisoit arrêter indignement la duchesse de Savoie, qu'une compassion généreuse attiro't du sein de ses États pour le consoler et le secourir; et il se livroit aveug'ément à Campobasse, qui traitoit de sa vie avec tous ses ennemis. Cependant l'adroit et vigilant Louis observoit toutes ses démarches, travailloit à les lui rendre funestes, lui en-
(i) Le duc de Lorraine , vainqueur de Charles, e'toit de la branche de Vaudemont.
levoit tous les jours quelque allié, lui suscitoit quelque ennemi, détachoit de son service ses plus braves capitaines , ses meilleurs ministres ; les appeloit en France par des promesses, les y fixoit par des grâces, rendoit Comines aussi nuisible à Charles qu'il lui avoit été utile, encourageoit l'héroïsme naissant du jeune René de Lorraine à s'immortaliser par la défaite d'un si redoutable ennemi, et profitoit des perfidies de Campobasse, sans les autoriser. Ce traître lui avoit offert la tête de son maître, et Louis l'avoit refusée; il avoit même averti de cette offre le duc de Bourgogne , comme autrefois Fabricius avoit renvoyé à Pyrrhus le médecin qui devoit, diton, l'empoisonner. Mais le duc de Bourgogne ne crut point Louis capable d'imiter sincèrement Fabricius, il regarda cet avis comme un stragème inventé pour lui rendre suspect un ministre fidèle; et Louis, content d'avoir fait son devoir, lui laissa une erreur qu'il n'avoit aucun intérêt de dissiper.
Quelques auteurs attribuent les trahisons de Campobasse à un soufflet que le duc de Bourgogne lui avoit donné dans un mouvement de colère. Pierre Matthieu, qui a écrit l'histoire de Louis XI, et qui joint par-tout à l'érudition la plus fastueuse un désir sincère d'avoir beaucoup d'esprit, s'exprime ainsi à ce sujet : Le soitf- «jlet que Campobasse avoit reçu du duc de Bourgogne « souffloit dans son cœur le feu de la vengeance. » Si cette anecdote est vraie , elle est une nouvelle preuve de l'emportement et de l'imprudence de Charles.
Quoi qu'il en soit, Louis Xï moins grand, moins estimable peut-être que son rival, eut toujours sur lui cet ascendant que le sang-froid, le talent de connoître les
hommes, l'art de céder au temps doivent nécessairement donner sur un courage bouillant, qui ne sait que combattre, et vaincre ou périr.