‹ Histoire de Charlemagne (volume 2)Chapitre 39 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Suite de la guerre dans les Pays-Bas.

Louis XI , n'ayant pu traverser ni retarder ces noces , voulut du moins en troubler la joie. Il entra en Flandre, où il remporta plusieurs avantages: il tailla en pièces deux mille Flamands au combat du Blanc-Fossé; il prit et brûla plusieurs villes. Cependant cette grande rapidité de conquêtes se ralentit peu à peu. L'erreur ne précipitait plus les peuples au-devanl de son joug ; on n'espéroit plus le dauphin pour maître ; le choix de la princesse étoit consommé en faveur d'un autre ; on savoit à qui l'on devoit obéir. L'ennemi de Marie ne pouvoit plus se cacher sous le masque d'un protecteur: tout lui résistoit, et la force ouverte étoit la seule ressource qui lui restoit. La princesse étoit trop aimable pour n'être point aimée. Soname, en se développant,

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manifestait tous les jours quelque nouvelle vertu. L'archiduc l'adoroit , et les Flamands changés lni savoient gré de travailler au bonheur de celle qu'ils avoient rendue si malheureuse.

Ce prince n'épargnoit rien pour rétablir les affaires de la princesse. L honneur, l'estime, la tendresse, la reconnoissance, tout lanimoit. Il se mit à la tête de huit cents chevaux allemands , et de toutes les troupes flamandes qu'il put rassembler ; mais ses premières expéditions ne furent pas heureuses : il forma et leva le siège du Quesnoy . Galiot , un de ses lieutenants , dont Philippe de Commines a dit qu'il étoit aussi bon que Campobasse son compatriote étoit méchant (1), Galiot ayant tenté de nouveau la même entreprise , en formant par intelligence une conspiration dans la ville; la conspiration fut découverte, étouffée, punie, et Galiot battu , sous les murs de Valenciennes , par le comte de Dammartin. Le roi jugea dans la suite ce Galiot digne d'être séduit , il l'attacha par les faveurs ordinaires à son service.

L'année suivante l'archiduc se mit de très bonne heure en campagne avec une armée de vingt mille hommes. Il eut encore quelque échec. Un détachement qui conduisoit à Douay un convoi d'argent pour le paiement de la garnison fut battu. Le roi prit Condé; mais l'archiduc eut la gloire de l'en chasser, en lui présentant la bataille que le roi crut devoir éviter.

Toutes ces hostilités étaient tantôt suspendues par

(1) Tous deux étaient Napolitains. Charles-le-Téraéraire avoit pris à son service les troupes que Jean d'Anjou, duc de Calabre, avoit ramenées d'Italie, après sa glorieuse et malheureuse expédition.

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des trêves , tantôt redoublées par quelque infraction. On ne quittoit les armes que pour les reprendre avec plus de fureur ; et l'intrigue remplissoit tous ces courts intervalles. Mille conspirations se formoient, fort peu ré ussissoient. Le gouverneur d Artois pour le roi découvrit que Simon Courtois , procureur-général du comté, partisan secret de la maison de Bourgogne , quoiqu'il dût sa place au roi, travnilloit à faire soulever la province en faveur de 1 archiduc. Il fit arrêter le traître , il L'envoya au roi oui étoit alors au Plessis-lez-Tours , et qui lui fit trancher la tête.

La campagne de 1 4 79 commença favorablement pour l'archiduc Les habitants de Cambra? introduisirent dans leur ville un corps considérable de Flamands, qui chassa les Français de la citadelle; le château de Bouchain leur fut aussi enlevé. Ils tentèrent de surprendre Douay, et furent repoussés. Le brave Chimai prit Verton , dont la garnison s estima trop heureuse de sortir un hdton blanc a la main : ce furent les termes de la capitulation. La duchesse douairière de Bourgogne parvint à faire conclure entre les Pays-Bas et l'Angleterre un traiié de commerce, à la faveur duquel les Anglais fournirent quelques secours aux Flamands. Maximilien, avec l'argent de la princesse, prit aussi à sa solde une multitude d'Allemands. L'Allemagne étoit alors une pépinière immense de guerriers mercenaires, qui venaient leur vie et leurs services au plus offrant. A ces troupes étrangères , plus vaillantes que disciplinées , se joignit un corps de vingt mille Flamands, bons soldats ,

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exercés dans Fart de la guerre, et prêts à tout entreprendre. Toute la noblesse flamande , avide de gloire , sempi essoit decombatre sous l'heureux époux de Marie.

Maximilien vouloit à quelque prix que ce lût recouvrer l'Artois. Il alla mettre le siège devant Thérouenne. Cependant des partis ennemis couroient et ravageoient l'Artois. Tiennes, un des plus grands seigneurs flamands, tomba dans un parti français : il fut battu, fait prisonnier, et attiré comme les autres au service de France.

Maximilien pressoit vivement Thérouenne, et le battoit avec une artillerie redoutable. Descordes , gouverneur de la Picardie et de l'Artois , crut qu'il lui seroit honteux de laisser prendre cette place , que sa situation rendoit importante. Il s'avança pour en faire lever le siège, avec des troupes bien moins nombreuses, mais mieux composées que celles de Maximilien. Celui-ci saisit avec beaucoup de joie cette occasion de se combler de gloire, et de se montrer digne des bontés de Marie. Sa bonne fortune luidonnoit à combattre le plus grand capitaine de l'Europe. Il vint au-devant de Descordes jusqu'à Guinegaste, où la bataille se livra le 24 août

Les deux armées s'y portoient d'une ardeur égale.

Descordes se mit avec Torcy à la tête de la gendarmerie française, corps invincible et le plus redoutable qu'on connût alors par sa foudroyante impétuosité. L'archiduc se mit aussi à la tête de sa cavalerie, avec Raveslein et le comte de Nassau. Le corps de bataille, composé de quatorze mille piquiers , étoit commandé par le comte de Romont de la maison de Savoie. Rece-

voir le signal , donner et renverser la cavalerie autrichienne, fut presque la même chose pour la gendarmerie française. En un instant la déroute fut complète. Les Allemands repoussés entraînèrent les Flamands dans leur fuite ; et ce premier choc sembla décider de la victoire. Mais la maxime de se défier du sort, et de prendre garde à soi après le gain dune bataille, ne fut jamais si importante ni si oubliée que dans cette affaire. Descordes et Torcy , en voulant assurer la victoire, la laissèrent échapper de leurs mains. Tandis qu'ils poursuivoient à l'envi les fuyards jusqu'aux portes d'Aire, et qu'ils se rassasioient de carnage et de butin , Maximilien , qui conservoit au milieu de ce désastre un sang-froid digne des généraux les plus expérimentés, avoit passé de son aile droite rompue à l'aile gauche encore entière , mais effrayée et découragée : il l'avoit rassurée , il l'avoit remplie de confiance, en lui représentant que le vainqueur, par sa fougue imprudente , préparoit sa propre défaite. En effet, toute l'armée française étoit dans le plus grand désordre: ceux qui n'avoient point suivi Descordes ni Torcy s'étoient jetés sur les bagages ; et, livrés à l'ardeur de piller sans la moindre inquiétude , ils ne gardoient plus ni rangs ni mesures : ils necroyoient pas possible que les ennemis se ralliassent. Maximilien les désabusa en fondant sur eux , tandis que d'un autre côté Nassau ramenoit au combat quelques pelotons de cavalerie allemande , qui n'ayant été que dispersés, et s'étant écartés du gros des fuyards , furent aisément rassemblés. En même temps le comte deRomont fit avancer ses piquiers, qui s'étoient d'abord un peu ébranlés, lorsqu'ils s'étoient

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vus entièrement à découvert par la défaite de l'aile droite. Les francs archers français se voyant ainsi environnés d'ennemis qu'ils n'avoient pas prévus, abandonnèrent le pillage , et firent quelque légère résistance ; mais ils furent obligés de plier avec tout ce qui restoit de cavalerie sur le champ de bataille ; et Maximilien fut vainqueur à son tour.

Cependant Descordes arriva , vit l'effet de son imprudence, la condamna lui-même , et voulut la réparer; mais ses troupes , fatiguées d'une course si violente, et chargées d'un butin considérable , répondirent mal à ses désirs. Il soutint cependant tous les efforts de l'armée victorieuse , et fit la retraite en très bon ordre , n'abandonnant à Maximilien que le champ de bataille , couvert de plus de Flamands que de Français.

On peut dire que dans cette journée Maximilien et Descordes firent le personnage l'un de l'autre. Descoi des déploya toute la vivacité d'un jeune guerrier, Maximilien toute la prudence d'un vieux capitaine. Louis XI, qui vouloit qu'on réussît, et qui, aussi avare du sang de ses sujets dans les combats qu'il en étoit souvent prodigue sur les échafauds , ne se consoloit jamais d'une bataille livrée mal-à-propos, encore moins d'une bataille perdue , fut mécontent de Descordes, et lui eût ôté le commandement de son armée , s'il eût pu trouver un autre général qui , avec moins de vivacité , eût eu autant d'expérience. Ce mécontentement étoit injuste. Descordes répara bien par sa conduite la légère faute qu'il avoit faite. Il empêcha Maximilien de tirer aucun avantage de sa victoire , et Thérouenne fut absolument délivrée.

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Maximilien perdit son temps et sa gloire devant le petit château de Malannoi , où cent soixante Gascons, commandés par un homme dont le nom doit être immortel , entreprirent d'arrêter une armée de près de quarante mille hommes, et qui plus est, une armée victorieuse. Ce brave officier s'appeloit Remond d Ossaigne; il est plus connu par son surnom de Cadet Renionet. Il osa et sut se défendre pendant plusieurs jours avec cette poignée d hommes intrépides , qui tous avoient résolu de périr plutôt que de se sendre. Ils vouloient fatiguer l'impétuosité flamande, l'affaiblir et la rendre incapable de rien entreprendre le reste de la campagne. Ils retraçoient le dévouement généreux des Décius et de ces trois cents Spartiates qui, au détroit des Thermopvles, arrêtèrent le torrent effroyable des Perses, prêts à ravager la Grèce. Les Gascons soutinrent jusqu'à trois assauts dans une place sans défense, et se firent presque tous égorger sur la brèche, iiemonet eut le malheur de ne pouvoir mourir : il fut pris , et conduit a Maximilien, qui, au lieu de le traiter avec tous les égards dus à son courage, aima mieux se déshonorer lui-même, en 1 envoyant au gibet, sous prétexte qu'il s étoit défendu dans une place non tenable.

Les lois de la guerre autorisoient, dit-on , cet indigne traitement; cela se peut : mais les lois de l'honueur le défendoient, et les exceptions en pareil cas sont faites pour les héros. Des auteurs prétendent même que Remonet navoit rendu les armes que sur la parole qu on lui avoit donnée qu'il scroit traité en prisonnier ordinaire. Quoi qu il en soit, jamais guerrier navoit rien fait de plus étonnant. La fameuse défense de Charles XII

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dans le camp de Varnitsa, ce trait de témérité si brillant eu lui-même, et plus encore parle talent du peintre qui l'a tracé, fut moins hardi, moins beau à tous égards, que la défense de Remonet, qui d'ailleurs avoit un objet utile, et quelle remplit , en décidant du sort de la campagne.

Louis XI fut sensible , comme il le devoit, à la mort de Remonet. Maximiiien , par cette indignité , laissoit à son ennemi le beau personnage, celui de vengeur d'un héros. Mais ne pou voit -on le venger plus noblement qu'en exerçant de rigoureuses représailles sur de malheureux prisonniers, très innocents de la mort de Remonet.

Au reste , le roi voulut donnera cette vengeance tout l'éclat dont elle étoit susceptible. Le prévôt Tristan eut ordre de prendre cinquante prisonniers , de les conduire sous les murs de Malannoi , de Douay, de Saint- Omer , d'Arras et de Lille , et d'en pendre dix devant chacune de ces villes.

Parmi ces victimes , il se trouva un fils du roi de Pologne, qui avoit été pris à la bataille de Guinegaste. L'histoire, qui ne dit jamais tout et qui laisse toujours bien des énigmes et des problèmes, n'explique pas par quel hasard, assez étonnant, ce prince, dont le rang méritoit tant de distinctions, se trouvoit ainsi confondu dans la foule de ces prisonniers qu'on aîloit pendre. Tout ce qu'il y a de certain, c'est que le fils du roi de Pologne alloit être pendu, si un courrier ne fût arrivé en toute diligence de la part du roi pour lui sauver la vie.

Tristan , ce ministre terrible des vengeances de son

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maître, soldat et bourreau tour-à-tour, après cette affreuse expédition , qui n'étoit qu'un jeu pour lui, s'empara sur sa route dune multitude de châteaux qu'il réduisit en cendres , et mit tout le pays à feu et à sang. Le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, légat du pape et depuis pape lui-même sous le nom de Jules II, arriva quelque temps après en Picardie, et fit cesser de part et d'autre cette manière barbare de faire la guerre. Le roi se montra plus juste et plus humain, en se chargeant de l'éducation de deux enfants fort jeunes que laissoit Remonet, et en les récompensant dignement des services de leur père.

La guerre se faisoit sur mer comme sur terre. Les armateurs normands infestoient les côtes de Flandre et de Hollande. Le vice-amiral Coulon rencontra la flotte hollandaise , composée de quatre-vingts navires , qui revenoit de la mer Baltique, chargée dune pêche abondante de harengs et de provisions considérables de seigle : il la prit et la conduisit avec toute sa cargaison dans les ports de Normandie. Cette prise ruina la Hollande, et répandit la consternation dans tous les États de Marie.

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