‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 27 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Guerres et affaires d'Italie.

Nous avons vu quel orage se formoit contre Cliarle-magne à la cour de Didier, roi des Lombards. Gétoit àla-fois beaucoup de haine et beaucoup d'impuissance. Plusieurs souverains y étoient rassemblés , mais tous souverains détrônés, et qui alloient faire détrôner leur protecteur; ils navoient à lui offrir que le besoin qu'ils avoient de lui. Didier sentit toute la dignité du personnage dont on lechargeoit : entouré d'opprimés, armé de leurs droits , il prit leur défense, et se crut assez fort pour braver toute la puissance de Charlemagne ; il eût été peut-être téméraire de l'attaquer au milieu de ses États , mais on pouvoit l'attaquer dans un allié foible, séparé de lui par un grand espace, et par un espace dont toutes les barrières étoient dans la main du Lombard : cet allié , c'étoit le pape.

Ce pape n'étoit plus Etienne IV , mais Adrien , pontife non moins ambitieux que ses prédécesseurs, et encore plus ferme et plus habile. Il eut besoin d'habileté dans sa conduite avec ce camérier, Paul Afiarte, qui avoit gouverné et trahi Etienne ÏV, et qui pouvoit, par son crédit et par celui de Didier, traverser Télection d'Adrien. Il falioit ensuite miner peu-à-peu ce grand crédit d'Afiarte, sans lui donner d'ombrage. Adrien y parvint , en l'éloignant de Rome sous un titre honorable. Il Fenvoya en ambassade auprès de Didier, avec lequel Afiarte se seroit tout aussi bien concerté de Rome que de Pavie, mais auquel il auroit été plus utile à Rome. Enfin , au moment où Paul Afiarte , aussi perfide envers Adrien qu'envers son prédécesseur, revenoit pour lui dresser des embûches et pour le livrer à Didier, Adrien le fait arrêter sur sa route par Léon archevêque de Ravenne, qui lui fait faire son procès comme au meurtrier de Christophe et de Sergius (car les preuves du nouveau complot auroient été trop difficiles à acquérir), et qui l'envoie au supplice , en quoi il passa les ordres du pape, qui ne vouloit qu'exiler Paul Afiarte.

Adrien eut besoin de fermeté dans sa conduite à Fégard de Didier. Ce prince, pour venger Paul Afiarte et insulter Charlemagne, prend avec lui les enfants de CarlomaUj se jette sur les terres de Féglise, assiège Adrien jusque dans Rome , et le presse, à la tête d'une puissante armée, de couronner les fils de Carloman. « Vous ne pouvez vous en défendre , lui dit-il, ils sont « nés sous la protection du saint-siège ; ce sont les fils « d'un prince qu'un de vos prédécesseurs a couronné « de sa main ; ils ont de plus , pour vous toucher, leur

«innocence, le malheur qu'ils éprouvent et Tinjustice « qu'on leur fait [a]. »

Didier ajoutoit quelque chose de beaucoup plus touchant pour le pape ; c'étoit l'offre de lui remettre tout ce qu'il détenoit de ce qu'on appeloit déjà depuis longtemps le patrimoine de saint Pierre, Cette offre pou voit être sincère , et n'étoit pas aussi généreuse ni aussi désintéressée qu^elle pourroit le paroître; Didier haïssoit et craignoit sur-tout les Français ; or , il sentoit combien les fils de Carloman, sacrés et couronnés par le pape, lui donneroient de facilité pour allumer en France une guerre civile , sur laquelle il fondoit l'espérance de la paix , et de la sûreté de la Lombardie. La situation étoit critique pour le pape, mais il la jugea d'un coup-d'œil ; il sentit que les Lombards seroient toujours ses ennemis nécessaires, qu'ils lui reprendroient tôt ou tard ce qu'ils auroient cédé en cette occasion , que Rome n'avoit d'appui contre eux que la France; qu'une démarche foible, en le privant de la protection de Charlemagne, alloit le perdre. Il prit sur-le-champ son parti, fit fermer les portes de Rome , se soumit aux dangers et aux malheurs d'un siège, et rejeta toute proposition de la part des Lombards. Il lui étoit aisé de se faire un honneur et un mérite de cette conduite auprès de Charlemagne , mais il falloit pénétrer jusqu'à lui; le Lombard faisoit garder soigneusement tous les passages. L'envoyé romain alla par mer, route assez peu usitée alors; il débarqua à Marseille, et ne put joindre Charlemagne qu'à Thionville, d'autres

[a] Ajiastas. in Adrian. Egin. Annal.

affaires rattirant en ce moment du côté de l'Allemagne. Cette célérité incroyable, que nous avons vantée dans Cliarlemagne, fut d'un grand usage dans cette occasion ; il accourt, il arrive au pied des Alpes [a\\ Didier, qui ne manquoit ni de prudence ni de talent , avoit fait garder tous les défilés de ces montagnes avec plus ou moins de soin , selon la facilité plus ou moins grande de les franchir. Charles, qui avoit prévu de la part de Fennemi cette précaution, et qui avoit, pour ainsi dire, calculé la proportion qu'on mettroit dans le détail des soins, et le degré de vigilance qu'on eraploieroit à chaque objet, fit dès-lors à-peu-près ce que fit depuis François r"^ en 1 5 1 5 ; il s'ouvrit en quelque sorte une route nouvelle à travers les Alpes; il choisit du moins celui de tous les défilés qu on jugeoit le plus impraticable , s'attendant qu'il ne seroit point gardé, ou qu'il le seroit foiblement. Cette conjecture ne le trompa point ; la plus grande difficulté vint des rochers , des torrents et des précipices, et non du foible corps de troupes qu'on n'avoit mis de ce côté-là que par surabondance de précaution : ce corps étant peu nombreux et peu sur ses gardes, fut aisément renversé; l'effroi saisit les autres corps de troupes préposés à la garde des montagnes , lorsqu'ils virent leurs compagnons prendre la fuite , et les Français s'avancer en vainqueurs à travers des rochers qu'on avoit jugés inaccessibles : tous ces différents corps, placés aux embouchures des défilés, dévoient, en cas d'événement, se replier vers la grande armée, qui se tenoit dans la plaine , à portée de les se-

courir au besoin ; ils firent leur retraite si précipitamment et avec tant de confusion , qu'ils portèrent le trouble dans la grande armée , de manière que les Français n'eurent guère plus de peine à la dissiper, qu'ils n'en avoi{3nt eu à battre le premier corps; alors le pays fut presque tout ouvert, et rien n'arrêta le vainqueur.

Il faut lui rendre justice, il n'avoit rien négligé pour prévenir cette guerre, il avoit paru sentir qu'après l'offense qu'il avoit faite au roi des Lombards, en lui renvoyant sa fille, il devoit souffrir quelque chose de sa part, et n'employer les armes qu'après avoir épuisé toutes les voies de douceur; il avoit fait presser Didier d'effectuer enfin la restitution si souvent promise aux papes, et pour J'y déterminer, il lui avoit offert jusqu'à quatorze mille sous d'or, somme alors très considérable. Il lui fit faire cette offre avant de quitter la France, il la renouvela au pied des Alpes; Didier fut inflexible. Charlemagne alla plus loin ; il offrit de se contenter, pour la restitution , d'une nouvelle promesse de Didier, pourvu qu'il donnât des otages. Didier alors se crut redouté, et joignit dans ses refus la hauteur à l'opiniâtreté. Il fallut combattre.

Au bruit du départ de Charlemagne pour Fltalie, Didier avoit quitté promptement Rome , et les terres de l'État ecclésiastique, pour venir défendre ses propres États; il s'enferma dans Pavie avec le duc d'Aquitaine Hunaud, pendant qu'Adalgise son fils s'enferraoit dans Vérone avec la veuve et les enfants de Carloman; cette distribution des forces étoit faite encore avec intelligence , elle ménageoit des espérances et des ressources.

Charlemagne arriva sous les murs de Pavie presque

au moment où Didier venoit d'y entrer ; mais Didier avoit mis de bonne heure cette place en état de soutenir un long siège, Adalgise , qui connoissoit cet état de la place, et qui avoit compté qu'elle arrêteroit longtemps le vainqueur , fut saisi d'eiîroi , lorsqu'il vit Charlemagne accourir en diligence pour l'assiéger lui-même dans Vérone; il craignit un de ces miracles réservés pour Cliarlemagne ; il craignit que quelque coup du sort ou quelque prodige de l'art, pareil à celui qui lui avoit ouvert le passage des Alpes , ne lui eût encore ouvert les portes de Pavie. Ses alarmes n'étoient pas fondées pour le moment, et le siège de Pavie devoit avoir son cours; Gharlemagne avoit plié, quoiqu'avec peine, l'impétuosité française aux opérations lentes , aux soins attentifs d'un siège régulier; mais comme il avoit jugé qu'une partie de ses forces pourroit être pendant ce temps employée utilement ailleurs, il étoit venu faire le siège de Vérone [a] , pour couper du moins une des branches de cette guerre. Gharlemagne étoit précédé par-tout par la terreur de son nom ; la réunion d'un bonheur singulier, et d'un talent surnaturel , qui sembloit caractériser tous ses exploits, répandoit parmi ses ennemis un découragement qui facilitoit et multiplioit encore ses succès. Peut-être le jeune Adalgise , sur qui les peuples fondoient leurs espérances , n'eut-il pas toute la fermeté qu'exigeoient les conjonctures difficiles où il setrouvoit ; peut-être ne poussa-t-il pas la défense de Vérone jusqu'où elle pouvoit aller; la crainte de tomber entre les mains du vainqueur lui fît précipiter

sSo HISTOIRE

sa retraite; il sortit de Vérone pendant la nuit , et s'étant embarqué, il alla chercher un asile et des secours auprès de Tempereur Constantin Copronyme, que sa haine pour les papes , animée par un zélé d'iconoclaste , et sur-tout une juste inquiétude des progrès rapides de Charlemagne , unissoient avec les Lombards dans vin même intérêt. Par cette retraite , Adalgise prolongea la querelle de la Lombardie , et fit que Charlemagne put long-temps douter de sa conquête. Cependant cette retraite fut plus favorable que contraire aux Français ; les Lombards ne voyoient point cette guerre du même œil que la voyoit leur roi ; ils jugeoient qu'en embrassant la défense de tant de souverains opprimés, Didier avoit plus consulté sa gloire et sa haine que leur bonheur : abandonnés par Adalgise , ils saisirent l'occasion de termmer la guerre, et d'adoucir le vainqueur, en remettant entre ses mains la veuve et les enfants de Carloman ; par-là , les Français se virent délivrés d'une querelle qui pouvoit être bien plus funeste que celle de la Lombardie : celle-ci , en cas de mauvais succès , pouvoit être abandonnée; mais la cause des fils de Carloman pouvoit allumer, au sein même de la France, un incendie qu'il n'eût pas été facile d'éteindre.

Le sort de ces malheureux princes fut le même que celui des enfants du premier Carloman , frère de Pépin , le même que celui de Childéric et de son fils; ils furent rasés et enfermés dans un cloître. C'étoit un des avantages de l'état monastique de conserver la vie aux princes détrônés, en rassurant Fambition du vainqueur par rindissolubilité des engagements que le cloître faisoit contracter, au lieu que chez tant d'autres peuples

barbares , ou même policés , la mort seule du vaincu pouvoit rassurer le vainqueur : ce n'est pas que nous ne voyions dans la race mérovingienne plusieurs rois tirés du cloître; mais ils n'étoient pas moines, et Thistoire le remarque expressément; ils étoient seulement , suivant Fusage du temps, élevés dans des monastères , ou bien ils y étoient mis en dépôt dans Tattente des événements , comme le sont au sérail les princes ottomans, dont on craint également et de multiplier et d'exterminer la race. Ce qui justifie cette idée, indépendamment du témoignage de l'histoire, c'est le scandale qu'excita Ébroin, lorsqu'on le vit sortir du cloître, où il avoit été mis à titre de moine, et où il a voit fait des vœux; son retour vers le siècle parut un sacrilège, et il n'étouffa l'indignation publique que parla terreur qu'il sut inspirer.

On dit que Charlemagne, lorsque Gerberge, veuve deCarloman, avoit pris la fuite avec ses fils, s'étoit plaint qu'elle lui faisoit injure, et avoit dit qu'elle auroit dû compter davantage sur la justice et Fhumanité de leur oncle ; quand il les vit en sa puissance , il démentit ce noble langage : peut-être les regarda-t-il alors comme un bien de conquête , dont il avoit acquis le droit de disposer au gré de son ambition. L'aîné, nommé Pépin , disparoît entièrement de l'histoire ; on avoit ignoré de même jusqu'à ces derniers temps la destinée du second , nommé Siagre ; un ancien manuscrit de l'abbaye de Saint -Pons de Nice^ envoyé au célèbre Bossuet, évêque de Meaux, et contenant la vie de Siagre , écrite par un auteur du temps , nous apprend qu'il fut moine dans cette abbaye; que son oncle , qui , ne le

craifjnant plus, le traitoit avec douceur , avoit fait cette fondation à sa prière; queSiagre y mena une vie sainte et heureuse; que ses vertus le firent élever à Tépiscopat par le pape Adrien , et que ce fut de Nice qu'il fut évêque ; qu'enfin il a été mis au nombre des saints. Voilà du moins ce que rapportent Fabbé Velly, monsieur Le Beau, et d'autres auteurs ; mais il y a une grande objection contre ce récit, c'est que Siagrius fut fait évéquede Nice en 777 : or, comment Carloman , né en 761 , pouvoitil avoir eu un fils d'âge à êtreévêque en 777 [a]? Dira-t-on que dans ces temps d'irrégularité, où toutes les lois canoniques étoient violées, un intérêt aussi fort que celui d'éteindre les droits de Siagre à la couronne , joint au désir de traiter favorablement le neveu du roi, a pu faire passer par-dessus toutes les régies , et faire conférer la dignité épiscopale à un enfant? Cette solution en effet ne seroit peut-être pas à dédaigner.

La réduction de Vérone fut célébrée par une médaille. Elle représente un roi à qui une femme à genoux présente des clefs. L inscription est : « Kerond « deditd ^ et Langobardis in fidem acccptis. Vérone « rendue par composition , et les Lombards reçus à foi i< et hommage. » On lit dans Texergue ces mots : « Clein, « princ. Par la clémence du prince. »

Après la réduction de Vérone , Charlemagne revint devant Pavie ; il y trouva les Français fort ennuyés de la longueur du siège , sachant prendre les places d'assaut , et par escalade , mais non les réduire par le temps et par la famine ; sachant combattre , et ne sa-

[a] Gallia Christ, t. 3, col. 1744.

chant pas attendre ; il leur apprit à joindre au mérile de la valeur celui de la persévérance : il leur en donna Texemple , il se condamna lui-même à passer Fhiver sous la tente , et il fit venir dans son camp la reine Hildeyarde sa femme , et ses enfants ; il convertit même le siège en blocus, et avec une partie de Tarmée, qui devenoit inutile, il soumit toutes les autres places de la Lombardie, ce qui fut promptement exécuté. Les peuples sembloient courir au-devant de son joug; les Lombards , pour montrer qu'ils ne vouloient plus être distingués des Romains, s'empressoient de se faire couper cette longue barbe qui les distinguoit, et qui paroit leur avoir donné leur nom (i).

Les fêtes de Pâques approclioient , Charîemagne résolut d'aller les passer à Rome ; objet toujours si naturel de curiosité , mais où des intérêts plus pressants que ceux de la curiosité Tappeloient. Outre la singularité piquante d'être le premier roi de France qui se fût montré dans cette capitale du monde chrétien , outre l'avantage de pouvoir y paroître en bienfaiteur et en libérateur, il vouloit y paroître même en souverain aux yeux d'un peuple qu'il n'avoit point encore vu (2) , et qui s'appeloit le peuple romain ; il vouloit du moins essayer quelle pouvoit être la vertu des titres sur lesquels cette souveraineté étoit fondée. Ceci a besoin d'explication.

Lorsque le pape Etienne III , pendant son voyage en

(i) Langobardi ou Longobardi.

(2) Populus quem non cognovi, serviet rnihi, etc.

C'est le texte si heureux de Toraison funèbre du roi de Pologney Stanislas, par M. l'archevêque d'Aix.

France, avoit conféré, au nom du peuple romain, à Pepin-le-Bref , et à ses enfants, le titre de patrices , pour les engager, par des motifs d'honneur et par un titre spécieux, à se déclarer les défenseurs de Rome contre les Lombards , il avoit cru ne leur rien donner, ces princes avoient cru ne rien recevoir; et Charles Martel , en 741 , avoit refusé ce titre qui lui avoit aussi été offert. Lorsque Pépin , de son côté , avoit exigé d'Astolphe le sacrifice de la pentapole et de Texarchat, il n'avoit songé qu'à faire aux papes un magnifique présent pour les attacher à ses intérêts [a\. A la vérité , il ne leur avoit donné que le domaine utile de ces États , et s'en étoit expressément réservé la souveraineté , mais plus pour suivre l'usage féodal , que dans l'espérance d'acquérir des droits dont il pût jamais faire nsage. Cependant le titre âepatrice^ dans tout l'empire, dans ITtalie, dans le loyaume de Bourgogne, par-tout où il étoit employé, s\Quiûoit gouverneur ; et voilà pourquoi l'empereur d'Orient, Anastase, voyant Clovis maître des Gaules , s'empressa de lui donner le titre de patrice, c'est-à-dire de le faire son gouverneur dans les Gaules , pour conserver les prétentions de l'empire ; car depuis la chute de Fempire d'Occident, consommée en 476 , l'empire d'Orient , se prétendant le seul empire romain , vouloit en exercer tous les droits, et ne relâchoir rien , dans sa foiblesse , des vastes prétentions que l'empire romain avoit pu avoir dans toute sa puissance et toute sa grandeur. Odoacre et Théodo-

[a] Mémoire de M. Le Fèvre de Saint-Marc , sur !a di'jnite' de patrice, dans le Recueil de l'académie de La Roclielle, t. 3, p. 10. Du même auteur, Abré{>c de l'histoire d'Italie, t. i , p. 36i et 379.

rie àvoieiit aussi été décorés par la même raison de ce titre de patrices, Charlemagne étoit donc gouverneur de Rome ; mais il ne tenoit pas ce titre de Tempereur , qui n'avoit plus dans Rome aucune autorité réelle, il ne le tenoit pas non plus du pape , qui n^ avoit encore aucune autorité temporelle; c'étoit le peuple romain , république naissante , soustraite de la dépendance de Fempire , qui , librement et volontairement , avoit fait les princes français ses gouverneurs et ses magistrats suprêmes. De plus, Rome étoit depuis long-temps dans la dépendance de Texarchat de Ravenne ; Charlemagne avoit succédé aux droits des exarques , il étoit exarque lui-même , et n'avoit abandonné aux papes que les fruits de l'exarchat; les papes, qui avoient trouvé cette prétention fort mauvaise de la part d€s^Lo^nbards leurs ennemis , ne pouvoient que la respecter dans les Français leurs bienfaiteurs. Ainsi, soit que le peuple romain fût libre , Charlemagne en étoit le magistrat suprême par le choix de ce peuple; soit qu'il fût dépendant de Texarchat de Ravenne , Charlemagne étoit exarque.

Pépin et Charlemagne lui-même n'avoient pas fait beaucoup d'attention à ces titres, et ne les avoient regardés que comme honorifiques , tant qu'il y avoit eu entre eux et FÉtat ecclésiastique la monarchie des Lombards ; mais cette monarchie ne tenoit plus qu'aux seuls murs de Pavie , et ces murs alloient tomber. Charlemagne, roi des deux Frances, austrasienne et neustrienne , gauloise et germanique , roi des Lombards , exarque de Ravenne, patrice de Rome, voyoit sous ses lois un seul empire , depuis l'extrémité septen-

trioriale de la France jusqu'à la partie méridionale de l'Italie. Telle étoit la vaste perspective que la conquête de la Lombardie offroit à ses regards ; tels étoient les titres dont il alloit faire Fessai à Rome.

Il y arriva le samedi saint de Tan 774; son entrt'e fut un triomphe [a] ; les grands , les magistrats , toute la jeunesse romaine allèrent au-devant de lui ; les uns portant les étendards, marques de leurs dignités; les autres en habits de fête, couronnés de fleurs, tenant des palmes dans leurs mains , tous chantant des hymnes d'alégresse , rendant grâces à leur libérateur , célébrant ses victoires , et s'écriant , Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! La grâce et la bonne mine du triomphateur échauffoient Tenthousiasme du peuple, et ajoutoient à l'intérêt du spectacle. On déploya devant lui les bannières de l'exarque , on porta les croix qu'on ne portoit que devant ce magistrat, ou devant les patrices. A cette reconnoissance non équivoque de sa souveraineté , Charles descendit de cheval , et suivit à pied les bannières sacrées jusqu'à l'église de Saint- Pierre. Il y entra aux acclamations de tout le peuple. Le pape , qui avoit comme lui ces avantages extérieurs , si imposants dans une solennité, l'attendoit dans le vestibule à la tête du clergé romain ; ils s'embrassèrent avec une expression de tendresse et une effusion de joie, qui, rappelant vivement tout ce qu'ils avoient fait i'un pour l'autre, répandirent parmi les spectateurs l'intérêt et l'attendrissement.

Les historiens ne sont pas d'a£:cordsur la question, si

[«] Anastas< in Adrian,

le pape donna au roi la droite ou la gauche, ni si le roi, en montant les marches de Téglise de Saint-Pierre, les baisa toutes avec une dévotion alors exemplaire; mais il est certain que le pape le reçut comme le souverain d'un État, dont Adr ien ne parut jamais que le pontife ; l'acte même par lequel le pape parut faire le plus d'attention à ses propres intérêts , fut un acte de vassal envers Charlemagne.

Il étoit impossible que le pape négligeât une si heureuse occasion de faire renouveler et confirmer la donation faite au saint-siége par Pépin , et de faire donner à cet acte toute la solennité , toute la sanction dont il étoit susceptible. Charlemagne se le fit lire, et le confirma de sa main, en souscrivant, selon son usage, son nom Karolus , en forme de croix , et réduit dan> l'espace de la lettre Kou de la lettre C, autour de laquelle les six autres étoient comme enchâssées [a]. C'est Charlemagne qui a introduit cet usage adopté par les rois suivants, du monogramme ou chiffre composé des lettres du nom, qui semblent n'en faire qu'une. Les seigneurs et les évêques qui l'aecompagnoient en grand nombre souscrivirent aussi cet acte à la suite du roi. On se rappelle que le roi s'y réservoit la souveraineté des domaines qu'il abandonnoit aux papes.

Charlemagne ne se contenta point de confirmer la donation de Pépin; jaloux de l'honneur d'être, de son chef et en son propre nom, bienfaiteur du saint-siége, il amplifia considérablement cette donation, et fit dresser un nouvel acte , contenant de nouvelles concessions.

[a] Egin. in vit. Carol. Magn.

Anastase le bibliothécaire , dit que, d'après Faddition faite par Charlemagne, elle commençoit au promontoire de la Lune, où est aujourd'hui le port de Spézia, vis-à-vis Tîle de Corse, laquelle étoit aussi comprise dans la donation; qu'elle s'étendoit ensuite à Bardi, à Rhége, à Mantoue, et comprenoit Texarchat de Ravenue, les provinces de Vénétie et d'Istrie, et les duchés de Spoléte et de Bénévent. Le pape, dans ses lettres à Charlemagne, ne parle que du duché de Spoléte, comme ayant été ajouté aux concessions de Pépin. Quoique la donation de Charlemagne soit aussi réelle que celle de Constantin est chimérique, les savants observent qu'on n'a jamais vu l'acte original de la donation même de Charlemagne; que les papes en avoient fait faire des copies favorables à leurs prétentions , et que c'est probablement d'après une de ces copies qu'Anastase a ainsi reculé les limites du territoire donné au saint-siége par Charlemagne.

Au départ de ce prince, le pape lui fit présent d'un recueil des anciens canons dont se servoit Téglise romaine. Ce livre étoit dédié au libérateur de Rome, Le pape lui-même en avoit fait l'épître préliminaire, qui étoit un poëme, en forme d'acrostiche, à la louange de Charlemagne [a].

(i) On peut voir ce très mauvais ouvrage dans le Recueil des historiens de France, t. 5, p. 4o3. Les quarante-cinq vers ou lignes dont il est compose, et dont il est difficile d'assigner la mesure, forment par leurs lettres initiales les mots suivants : Domino exccll. Jilio Ca^ rolo Magna régi, Hadrianus papa. On ne sait pas bien certainement si c'est à ce premier voyage ou à quelqu'un des suivants que le pape Adrien fit ce présent et rendit cet hommage à Charlemagne.

En un mot , le pape et le roi n'eurent qu'à se louer Tun de l'autre. On a seulement remarqué que, dans les remontrances et les prières qu'ils eurent occasion de s'adresser l'un à l'autre , celles de Charlemagne avoient toujours pour objet l'ordre spirituel, et celles du pape Fintérêt temporel : le prince laïc \ ouloit toujours qu'on réformât quelques abus dans l'église; le pontife, qu'on ajoutât au patrimoine de saint Pierre. On a remarqué encore que Charlemagne donna de grands domaines au pape, qui, de son côté, lui donna un petit livre , et qui , toutes les fois qu'il disoit la messe , récitoit , depuis ce temps , une oraison pour le roi de France.

C'est vraisemblablement àl'occasion de cette entrevue du pape Adrien et de Charlemagne que fut frappée une médaille, qui représente le pape et le roi tenant chacun d'une main le livre des évangiles , posé sur un autel, avec cette inscription, dont le sens n'est peutêtre pas parfaitement clair : Tecum sicut cum Petro ^ tecujn sicut cum Gallid, As^ec toicornine avec Pierre ^ avec toi comme avec la France. L'exergue porte ces mots : Sacr, Fœd, Alliance Sacrée,

Charlemagne partit sur-tout très content de Taccueil que lui avoit fait le peuple romain, et des dispositions qu'il lui avoit montrées. Il courut achever son ouvrage et réduire Pavie. L'effet du blocus s'y faisoit sentir, la famine commençoit à faire du ravage; le peuple murmuroit, s'aigrissoit, et devenoit remuant ; Didier se défendoit encore avec constance, mais sans espoir: si son peuple souffroit, ilsouffroit avec lui; il se montroit à ses sujets, il réclamoit leur foi , il excitoit leur zélç ^ î. 19

S()0 HÏSTOMIE

il leur promettolt des jours plus heureux, qu'il nattendoitpas, et cherchoit à réchauffer eu eux un courage qui Fabandonnoit (i) ; mais le peuple , témoin de la décadence de la monarchie des Lombards, las des guerres malheureuses dont on accabloit sa foiblesse, voloit au-devant du joug de Charlemagne et n'espéroit plus jouir de la paix qu'àPombre du trône d'un si puissant monarque. On respectoit encore l'auguste infortune de Didier; mais Hunaud , qu'on regardoit comme l'auteur de la guérie, étoit devenu l'objet de l'exécration publique ; on se souleva contre lui, et il fut tué dans la sédition. Qu'avoit gagné ce malheureux à quitter son cloître pour réclamer l'xlquitaine? Une prison plus rigoureuse , une vie agitée, une mort violente.

Cette mort pouvoit ne pas terminer encore la révolte de l'Aquitaine; Loup II, petit-fils de Hunaud. devant avoir sur cet État les mêmes prétentions que son aïeul et que son père. Ce Loup II étoit fils de Gaïffre, et d'Adèle fille de Loup T"^; il réunissoit donc les droits de la branche aînée de sa maison sur l'Aquitaine , et ceux de la branche cadette sur la Gascogne, dont il se mit en possession du chef d'Adèle sa mère, après la mort de Loup r"*, avec le consentement de Charlemagne.

Didier ne cédoit point , mais la fidélité des habitants de Pavie étoit parvenue à son terme ; ils ouvrirent leurs portes , et le remirent avec sa femme et sa fille à la discrétion du vainqueur : les historiens ne disent pas si cette fille étoit celle que Charlemagne avoit épousée ,

(i) Curisque ingcntibus œger y

Spem vultîJ simulât, premit altum corde dolorern. ViRGiL. « Rongé de soucis cuisants, il t'cini d'avoir de l'espoir, et comprime sa profonde douleur. >♦

€t qu'il avoit ensuite renvoyée à son père; on envoya Didier en France, et il fat forcé de se faire moine; on dit qu'il fut d'abord relégué à Liège, et qu'il mourut à l'abbaye de Corbie [a]. On ne sait rien de certain, ni sur ce point , ni sur la durée de sa vie.

La reine Berthe, qui avoit tant désiré l'alliance des Lombards, eut le chagrin de voir cette révolution si contraire à sa politique; elle ne mourut qu'en 788, ayant eu au moins la satisfaction de voir une partie de la grandeur de son fils. L'histoire ne parle plus d'elle depuis le mariage, de Charlemagne avec la princesse lombarde. On ne peut juger que par conjecture de l'impreàsion que firent sur elle le renvoi de la princesse et la chute de Didier. Ce dernier événement fut consacré par une médaille. On y voit un roi et une reine à genoux, déposant le sceptre et la couronne aux pieds d'un roi assis. L'inscription est : Dei^icto Desiderio ^ et Papid receptd. Didier uaincu et Pa^ie î^endue. L'exergue porte la date de l'événement (774)-

Quand on voit ces grands souverains qui ont troublé la terre, et se sont privés eux-mêmes de la paix, descendre ainsi du trône dans l'obscurité d'une retraite, où leurs noms restent ensevelis , c'est alors qu'on les plaint, c^est alors qu'on gémit sur eux et sur l'instabilité des grandeurs humaines , et c'est alors peut-être qu'ils cessent d'être à plaindre. Peut-être Fambition , qui , comme l'amour , s'éteint avec l'espérance, respecte-t elle leurs Jours devenus innocents; peut-être le plaisir nouveau de vivre à l'abri des orages et de toute inquiétude, dans

[a] Acta SS. Bened. t. 4, p. 446. Mon. S. Gai.

DAJ'l HISTOIRE

un état tranquille et respecté , comme l'état monastique rétoit alors, suffit-elle à une ame sur laquelle les passions n'ont plus de prise. Un Ebroin de\ oit mourir de rage dans la retraite, Clodoald ( vSaint-Cloud ) et Siagre y vécurent heureux et s'y sanctifièrent. Si le bonheur existe sur la terre , il est avec la paix et dans la solitude , le monde ne l'aperçoit pas ; ceux dont le monde est forcé de s'occuper , parceque leur existence pèse sur celle des autres , parcequ'ils agissent et qu'on réagit sur eux, parceque l'agitation multiplie leur être, sont enviés , et ne sont pas heureux.

Quelques auteurs ont dit que Charlemagne avoit fait trancher la tête à Didier; ce qui paroît impossible à croire, et ce qui est contraire à l'opinion commune.

«Les empires meurent (i) comme leurs maîtres», dit Bossuet; le royaume des Lombards fut censé détruit par la prise de Pavie , après avoir duré deux cent six ans. La nouvelle monarchie que Charlemagne éleva sur ses ruines prit dans la suite une dénomination plus vaste , elle s'appela le royaume d'Italie. Elle comprenoit le Piémont , l'État de Gênes , le Milanez , la Toscane et les autres petits États , qui sont des dépendances de ceux-ci, tels que le Mont-Ferrat , le Parmesan, le Modenois ; quelques provinces qui ont appartenu depuis à la république de Venise, ou qui ont été des ob-

(i) Muoiono le città, mtioiono i reqni.

TORQUATO TaSSO.

« Les cités, les royaumes, tout meurt. >♦ Tôt oppidorum cadavera.

SULPITIUS CiCEROKI.

« Tant de cadavres de villes. »

DE CHARLEMAGNE. 2q3

jets de contestation entre elle et Fempire, telles que le Bressan, le Véronèse et le Frioul; on y comprenoit aussi , quant à la souveraineté , tout ce que Charlemagne avoit abandonné au pape; l'exarchat de Ravenne, la pentapole, la Marche d'Ancone, le Ferrarais , le Bolonèse et leurs dépendances, le duché de Spoléte, celui de Bénévent, dans FÉtat de Naples. Anastase le bibliothécaire , comme nous Favons dit , y comprend même non seulement le Mantouan et le duché de Reggio ou Rhége, mais encore File de Corse et jusqu'aux provinces de Vénitie et d'Istrie, enlevant ainsi à la république de Venise cette indépendance qu'elle se pique d'avoir eue dans tous les temps. Rome, qui dans la suite prétendit asservir à la tiare tous les royaumes de la terre, ne prétendit pas même alors à l'indépendance. L'autorité du roi y étoit généralement reconnue , ses ordres y régloient tout ; la monnoie y étoit frappée à son coin , les actes publics étoient datés des années de son régne. On appeloit à la justice du roi des jugements que les papes rendoient, non, comme on peut croire, en matière de doctrine , mais sur les contestations qui s'élevoient entre leurs vassaux; les papes eux-mêmes , dans leurs affaires temporelles et personnelles , avoient recours à la justice du roi. Les lettres d'Adrien , rassemblées dans le Codex CaroZmw^^ et Fexemple de Léon III, qui sera rapporté dans la suite , le prouvent invinciblement.

Charlemagne respecta , chez les Lombards, la forme de gouvernement qu'il trouva établie ; il ne se permit aucun changement qui ne fût absolument nécessaire , aucune précaution qui ne fut indispensable; il ne mit

de garnison française que dans Pavie, la plus forte place du royaume et dans les villes frontières et maritimes, pour s'assurer des passages; du reste, il parut se livrer entièrement à la foi des vaincus (i), il marchoitau milieu d'eux avec une foible garde; il leur laissa leurs biens, leurs lois, leurs coutumes; il leur accorda la liberté de contracter, à leur choix, ou suivant leurs lois, ou suivant les lois françaises^ ou suivant les lois j^omaines; il s'attacha en toutes choses à gagner les cœurs par des ménagements délicats, et à dissiper les préventions fâcheuses, qui s'élèvent toujours contre une domination étrangère. Il eut grand soin de joindre au titre de roi des Français ce titre de roi des Lombards [a], dont il étoit d'autant plus jaloux, qu'il le devoit à sa valeur. Il voulut, suivant l'usage des anciens rois de Lombardie , recevoir dans Modéce , ou Monza (2), bourg voisin de Milan, la couronne de fer (3) , des mains de l'archevêque de Milan. Son administration parut réparer tous les torts de la conquête (4) , et fit regretter qu^il n'eût pas eu sur ces peuples un titre plus légitime.

(i) Fecisti ut nemo sibi victus, te victore, videatur. Pacat. Panëg. de Théodose. «Vous avez fait, e'tant vainqueur, que personne ne s'est aperçu « qu'il étoit vaincu. »

[a] Codex. Carol. Ep. 55, 5i , 53, etc.

(2) En latin, Modecia.

(3) G'étoit une couronne d'or, dans laquelle il y avoit un cercle de fer incruste. On dit que c'est la reine Theudelinde qui Tavoit fait faire pour Agilufe, son mari. SigoniiiSy Ripamont y le P. Le Cointe. Ann. eccles.

(4) Gouvernant justement, ils s'en font justes princes.

Corbeille.

DE CHARLEMAGNE. 2g^

Mais on n'opère pas impunément une grande révolution , et les idées établies ne changent pas en un jour. La plupart des seigneurs lombards , nourris dans la haine du pape, n'étoient pas disposés à le laisser jouir tranquillement des bienfaits de Pépin et de Charlemagne : tandis que le roi étoit appelé par des guerres continuelles aux extrémités les plus éloignées de sa vaste monarchie, le duc deSpoléte, qui, par le nouvel arrangement, devenoit feudataire du pape, voulut s'affranchir de cette dépendance; il forma une ligue contre Adrien , avec plusieurs seigneurs lombards [a]. L'archevêque de Ravenne trouvoit aussi que le domaine utile des terres de l'exarchat auroit tout aussi bien convenu à son siège qu'à celui de Rome; il donnoit des couleurs à ses prétentions, il alléguoit des titres; cette cause fut plaidée en France : Févêque Anastase, envoyé ou légat du pape, indigné de voir remettre en question ce qui concernoit la donation faite au saint* siège, s'étant laissé emporter par son zèle jusqu'à tenir des discours qu'on jugea peu respectueux, le roi le fit mettre en prison , et ne le relâcha que sur de très humbles supplications du pape. La mort de l'archevêque de Ravenne , qui arriva peu de temps après , termina ou suspendit ce procès. C'étoit ce même Léon qui avoit fait périr le traître Paul Afiarte; mais quoique cet attentat, si c'en étoit un, eût été utile au pape Adrien personnellement , il n'avoit jamais voulu en accorder le pardon à l'archevêque, «tant Adrien, dit monsieur « Fleuri, étoit attaché à l'ancienne discipline de sauver

a:g6 HISTOIRE

<( la vie aux criminels, pour leur donner lieu de faire «pénitence! » Ce refus n'avoit pas peu contribué à la mésintelligence du pape et de rarchevêque.

Cependant Adrien eut occasion de donner au roi des avis fort importants pour tous les deux; la petite querelle et les petits intérêts du duc de Spoléte ne formoient d'abord qu^un léger nuage, qui neparoissoit pas même d'une si grande conséquence que le procès de Farchevêque de Ravenne; ce fut bientôt un orage qui demanda que Charlemagne accourût du fond de la Saxe pour le dissiper. Nous avons dit que plusieurs seigneurs lombards avoientprisla défense du duc de Spoléte: le duc de Bénévënt, le comte de La Marche-Trévisane et d'autres de cette importance , étoient entrés dans la ligue. Rotgaud, ducdeFrioul , en étoit Famé; c'étoit le plus considérable de tous, et par ses talents , et par la situation de son duché , qui donnoit la main à-la-fois à l'Allemagne, à la France et à Fltalie,etqui dominoit surlamer Adriatique; le duc de Frioul comprit d'abord que les négociations et les efforts delà ligue pouvoient être employés à quelque chose de plus utile qu'à soustraire Spoléte de la mouvance du pape; il éleva par degrés ses idées , d'abordjusqu'à dépouiller le pape des biens qu'il tenoit de la libéralité des princes français, ensuite jusqu'à renverser entièrement l'ouvrage de Charlemagne, en affranchissant de son joug la Lombardie entière : le moyen qu'il vouloit employer pour y réussir, pouvoit être d'autant plus efficace, qu'il étoit légitime. Le duc de Frioul , dans le fond de son cœur , étoit resté fidèle au malheureux Adalgise , fils de Didier: nous avons dit que ce jeune prince, assiégé dans Vérone par

Cbarlemagne , s'étoit enfui à Constantinople , où il s'étoit mis sous la protection de l'empereur des Grecs , Constantin Copronyme; les seigneurs lombards, par le conseil et par Fentremise du duc de Frioul , traitèrent avec Léon Porphyrogénéte, fds de Constantin, et mari de la fameuse impératrice Irène. Léon avoit succédé au trône et aux opinions de son père ; il saisit les vues qu'on lui présentoit, il promit d'envoyer Adalgise avec une puissante flotte, et les seigneurs ligués se chargèrent de favoriser sa descente. Tandis que Léon faisoit lentement les préparatifs de cette expédition, Charles arrive en Italie avec sa célérité ordinaire, fond sur le duc de Frioul et le fait prisonnier; un prêtre lui livre Trévise , l'évêché de Verdun fut sa récompense; tout rentra dans la soumission; le duc de Spoléte, le duc de Bénévent, et les autres seigneurs ligués envoyèrent assurer Charles de leur fidélité : il usa d'indulgence envers eux ; mais par une rigueur, où Ton reconnoît toujours plus les principes du temps que Tame de Charlemagne, il fit trancher la tête au duc de Frioul [al. Si l'on demande de quel droit, il nous est impossible d'en reconnoître d'autre ici que la force. Un grand, fidèle au sang infortuné de ses rois, étoit un homme précieux qu'il falloir gagner, etsur la fidélité duquel Cbarlemagne lui-même devoit plus compter, en la méritant par la clémence et les bienfaits , que sur celle des sujets qui lui avoient livré leur roi dans Pavie, et qui s'étoient plies avec tant de souplesse à un changement de domination si subit et si étrange. Si on dit qu'une conquête

[«] Annal. Metens. E{5in. in Ann.

2g8 HISTOIRE

se conserve par les mêmes moyens que Tautorité légitime , c'est-à-dire en punissant ceux qui s'élèvent contre elle, et que les exemples alors sont nécessaires pour maintenir toute puissance, soit ancienne, soit nouvelle , soit qu'elle tire son origine des lois ou de la force ; je répondrai que , comme le conquérant est réduit à punir ce qu'il faudioit récompenser; comme c'est la fidélité, l'attachement aux lois qu'il est obligé de réprimer par des supplices . comme cet intervertissement des récompenses et des peines , de la gloire et de l'opprobre, sape tout principe de morale et de politique, et détruit les vertus mêmes qui sont la sûreté du trône , il s'ensuit qu'il ne faut point faire de conquêtes. Les historiens français traitent le duc de Frioul àe factieux^ et son projet d^intrigue et de conjuration ; tant on s'accoutume aisément à regarder comme le droit , ce qui a prévalu ! Adalgise et les Grecs, voyant le projet avorté , n'osèrent paroître, et Charlemagae revola en Germanie à de nouveaux combats contre les Saxons , après avoir donné à des Français le duché de Frioul . et le gouvernement des villes qui s'étoient soulevées en cette occasion.

L'historien des Lombards, Paul Varnefrid , plus connu sous le nom de Paul Diacre , avoit été secrétaire de Didier; il é toit tombé entre les mains de Cliarlemagne, qui eut pour lui tous les égards qu'il se piquoit d'avoir pour les savants. L'attachement que Paul Diacre conservoit pour son maître, l'ayant fait soupçonner d'avoir eu part aux projets du duc de Frioul et du duc de Bénévent, en faveur d'Adalgise fils de Didier, il fut exilé sur le bord de la mer Adriatique ; il se sauva du lieu de

DE GHARLEMAGNE. 299

son exil auprès du duc de Bénévent, beau-frère d'Adalgise : Paul Diacre mourut moine au Mont-Cassin. On peut le comparer avec Philippe deComines; comme lui historien de son pays , attaché au duc de Bourgogne, Charles-le-Téméraire, comme Paul Diacre à Didier roi des Lombards; devenu depuis sujet et créature de Louis XI, comme Didier de Charlemagne, avec cette différence que Comines s'étoit donné volontairement à Louis XI, au lieu que Paul Diacre étoit tombé entre les mains de Charlemagne par le sort des armes ; enfin, l'un et l'autre tombèrent dans la disgrâce du gouvernement français. Paul Diacre fut exilé pour son attachement à la famille de son premier maître; Philippe de Comines fut enfermé à Loches dans une cage de fer , pour avoir été dans les intérêts du duc d'Orléans, depuis Louis XII, contre madame de Beaujeu.

On dit que Charlemagne ayant voulu s'éclaircir avec Paul Diacre , sur Faffection que celui-ci paroissoit conserver pour Didier et sa famille , Paul Diacre eut la fermeté de lui répondre : «Mes devoirs ne dépendent « pas des événements ; Didier est toujours mon maître , « et je dois lui rester fidèle. » On ajoute que Charlemagne, irrité, ordonna , dans son premier mouvement qu'on lui coupât les deux mains. Voilà le conquérant. Voici le prince, ami des lettres. A peine cet ordre étoitil donné, qu'il étoit révoqué; Charlemagne, prompt à se rétracter, s'écria : « Eh! où trouverions-nous un si « habile historien, si on coupoit la main qui a écrit de « si beaux ouvrages » ? car alors ces ouvrages étoient beaux.

Charles venoit de prouver encore à Tltalie qu'il étoit

3oO HISTOIRE

invincible, et elle devoil s'en souvenir long-temps. Accablée de ce nouveau coup de foudre, elle resta dix ou onze ans dans une paix forcée, ou du moins dans un calme apparent ; mais la terreur ne lie que les bras , et laisse au cœur toutes ses dispositions : le supplice du duc de Frioul avoit plus envenimé les haines, qu'une indulgence équivoque envers ses alliés n'avoit inspiré de reconnoissance et d'amour. Les restes du parti du duc de Frioul subsistèrent toujours ; ce feu ^ caché sous la cendre, éclata de nouveau en 786 et 787. Arichise , duc de Bénévent, prit alors la place du duc de Frioul; il avoit épousé Amalberge , fille de Didier. Cette femme , dévorée d'ambition, et pénétrée d'un profond ressentiment contre les Français , regrettoit avec amertume les grandeurs de sa maison, etbrûloit de venger son père; elle avoit fait de son mari l'instrument de sa haine et de sa vengeance. A son instigation, il s'étoit étroitement lié avec Tassillon, duc de Bavière. Celui-ci avoit épousé Luitperge, autre fille de Didier, qui partageoit en tout les sentiments de sa sœur; mais c'étoit moins encore comme gendre de Didier, que Tassillon haïssoit les Français, que comme vassal de la couronne; ce titre et les devoirs qu'il entraine avoient été pour lui, dès sa plus tendre jeunesse, une humiliation qu'il ne pouvoit supporter. Despote de ses sujets, il lui étoit affreux de reconnoître lui-même un souverain. Lorsque dans l'expédition de Pepin-le-Bref son oncle , contre Gaïffreduc d'Aquitaine, il avoit quitté si brusquement Farmée française, on l'avoit soupçonné d'intelligence avec Gaïffre : on s'étoit trompé ; Tassillon n'étoit point traître , il n'étoit qu'orgueilleux et incapable de subor-

DE CHÀRLEMACNE. ^ot

dinatioii ; il eût accompagné avec plaisir à la guerre son oncle et son allié , mais il ne pouvoit se résoudre à y suivre son seigneur; son orgueil étoit sans cesse irrité par l'orgueil des seigneurs français, qui affectoient avec lui une égalité entière , sous prétexte qu'ils étoient tous vassaux d'un même souverain ; il espéra qu'à la faveur des droits et des intérêts de la famille de Didier, il pourroit trouver les moyens de secouer entièrement le joug du vasselage; il engagea dans sa querelle les Huns , ses voisins , qui avoient aussi , pour y entrer, leurs vues particulières; c'éloit l'espérance du pillage de l'Italie qui les attiroit dans cette contrée. Les ducs de Bavière et de Bénévent négocièrent aussi avec la cour de Constantinople , qui ne prit point pour lors d'engagement avec eux , mais qui ne les rebuta pas non plus. Tandis que ces ducs faisoient sourdement leurs préparatifs, et croyoientqueCharlemagne, occupé loin d'eux contre d'autres ennemis, ne soupçonnoit pas seulement cette nouvelle entreprise , voici Charlemagne c[ui descend en Italie, traverse rapidement Florence et Rome , et court vers Bénévent, en soumettant sur sa route toutes les places du duc. Le duc épouvanté envoie Romuald, son fils aîné, protester de sa fidélité, et amuser Charlemagne par des négociations et des prières : Charlemagne retient Romuald à sa suite sans l'écouter, et, pressant plus vivement sa marche vers Bénévent, ne laisse au duc que le temps de s'enfua^ à Salerne[a], place plus forte que Bénévent, et qui, par sa situation sur le bord de la mer , lui ouvroit une voie

[a] Eginard. in Annal.

3o2 HISTOIRE

pour la fuite , et lui facilitoit les moyens d'aller rejoindre Adalgise à Constantinople. La perte du duc pai oissoit certaine ; cependant les évêques , et sur-tout les seif>^neurs italiens, se rappelant le sort du duc de Frioul , * et voyant avec terreur exercer sur leurs pareils ces actes violents d'autorité, sollicitèrent si instamment Charlemagne en faveur du duc de Bénévent , qu'il consentit à lui accorder la paix. Le duc se soumettoit à toutes les conditions qu'on voudroit lui imposer, et offroit ses deux fils pour otages : Charlemagne eut la générosité de lui renvoyer l'aîné, qui fut remplacé par quelques Bénéventins.

Chaque voyage que Charlemagne faisoit à Rome étoit utile au saint-siége. Dans ce dernier, il ajouta encore à la donation qu'il avoit déjà faite au pape les villes qu'il venoit de conquérir sur le duc de Bénévent; c'étoient Sorea , Arcès , Aquin , Arpi , Théano et Capoue ; c'étoit toujours pour Rome que Charlemagne faisoit des conquêtes en Italie.

Le duc de Bavière sentit l'impossibilité de résister seul à l'activité foudroyante qui venoit d'accabler son allié. Rien n étoit prêt . ni de la part des Huns , ni même de la sienne. Charlemagne avoit toujours exécuté avant qu'on eût seulement achevé de projeter. On a dit depuis de quelques guerriers distingués parla même qualité, qu'ils faisoient voler des armées : pour Charlemagne, il sembloit qu'il en créât dans le lieu et dans le moment précis où il en avoit besoin ; et il seroit à cet égard le premier des modèles , si l'on pouvoit comprendre et rendre sensible aux autres cette activité qu on est forcé de croire , parcequ'elle est prouvée par les

DE CHARLEMAGNE. 3o3

faits : cependant, comme le témoignage de l'histoire ne doit point laisser subsister de merveilleux , ne pourroit-onpas tenter d'expliquer cette célérité prodigieuse, en disant que Cliarlemagne n^avoit à transporter ainsi d'une extrémité à Fautre de ses États que sa personne , ou tout au plus une suite peu nombreuse, et que, dans une nation toute guerrière , où chaque citoyen étoit soldat, il trouvoit par-tout où il paroissoit des armées prêtes à combattre sous lui? Avec cette explication , et en supposant tous les relais propres à précipiter sa course, on aura encore de la peine à concevoir de certains détails de cette célérité qui le rendoit présent par-tout.

Le duc de Bavière , obligé , comme le duc de Bénévent, de recourir aux suppHcations et de tenter les voies d'accommodement , parvint à mettre dans ses intérêts jusqu'au pape Adrien [a] , qui fut flatté de ce rôle de protecteur du foible, et de médiateur auprès du puissant, rôle si noble en effet, et qui auroit dû suffire à l'ambition des papes : Charlemagne , naturellement disposé à l'indulgence envers ïassillon, son cousingermain , accueillit les sollicitations d'Adrien ; mais ïassillon, plus éloigné du danger que ne Tavoit été Arichise , et se sentant d'ailleurs défendu par les droits du sang, mit dans la négociation toute la mauvaise foi qu^il crut pouvoir se permettre impunément : à l'ardeur avec laquelle ses envoyés soUicitoient la paix, il sembloit qu'il n'y eût qu'à conclure; cependant, lorsque le pape , animé du même zélé, et entrant dans les mêmes

3o4 HISTOIRE

vues , les pressa lui-même de s'expliquer sur les propositions , il fut bien surpris d'apprendre qu'ils n'avoient d'autres instructions que d'écouter et de rendre compte: on vit évidemment alors que le duc de Bavière n'avoit voulu que gagner du temps pour faire ses préparatifs ; le pape retira sa médiation, indigné qu'on en abusât ainsi , et qu'on voulût faire de l'arbitre de la paix un instrument de guerre : pendant qu'il menaçoit , qu'il parloit d'excommunication , qu'il justifioit Charlemagne et chargeoit Tassillon du crime de la guerre , Charlemagne, entrant dans la Bavière avec trois armées àla-fois , avoit déjà réduit le duc à se soumettre aux mêmes conditions qu'Arichise, c'est-à-dire en donnant pour otages son fils et douze des principaux seigneurs bavarois ; précautions auxquelles n'ajoutoit rien celle qu'il prit encore de le faire jurer sur les corps de saint Denis, de saint Germain et de saint Martin, qu'il seroit désormais fidèle.

Ces soumissions forcées ne duroient qu'autant de temps qu'il en falloit au vainqueur pour s'éloigner [a]:, les États de Charlemagne étoient déjà trop vastes et ses ennemis trop nombi eux , pour qu'il pût tout gouverner et tout contenir; son activité prodigieuse ne faisoit que l'engager dans un cercle continuel de guerres : pendant qu'il combattoit au midi, le nord se soulevoit; il revoloit au nord , le midi secouoitlejoug;ilétoit comme au milieud'un vaste incendie, qu'un vent impétueux étend et reproduit par-tout; quand il l'éteignoit d'un côté , et toujours dans des flots de sang, ii le voyoit à Tinstant

[a] Eginard.

DE CHARLEMAGNE. 3o5

se rallumer de Fautre avec plus de violence. Comment ce grand prince , qui vouloit le bonheur de ses sujets , qui s'en occupoit sérieusement , qui voyoit tout le bien que les lois et les mœurs pouvoiemt faire aux hommes , se condamnoit-il ainsi à courir sans cesse d'un bout de TEurope à l'autre pour leur faire du mal ? Comment ne sentoit-il pas que, plus il avoit vaincu, plus il auroit toujours à combattre; qu'en agrandissant un empire, on ne fait qu'augmenter la difficulté de le régir; qu'on a beau conquérir, on aura toujours des voisins , d'autant plus ennemis , d'autant plus disposés à nuire , que , d'un côté, ils se sentent toujours menacés par un conquérant , et de Fautre, toujours défendus par l'éloignément où ils sont du centre de Fempire? Il faut choisir d'être législateur ou guerrier , partisan de la raison ou de la violence, bienfaiteur des hommes ou leur destructeur. Comment , encore un coup, des vérités si simples échappèrent-elles à Charlemagne? C'est qu'en général on voit peu les erreurs et les contradictions de son siècle; c'est qu'un cœur qui aime la gloire est pressé d'en jouir, et va d'abord la chercher dans les objets oùFopinionFaplacée,ceqm forme un engagement pour le reste de la vie ; c'est qu'avec beaucoup de lumières et de talents, il est encore plus simple, pkis court et plus sûr de suivre les idées reçues, que d'entreprendre de les changer. Charlemagne croyant donc avoir soumis les Bavarois et les Bénéventins, et avoir pacifié FItalie, se hâta de revoler en Germanie à de nouveaux combats et à de nouveaux succès; aussitôt Tassillon renoua ses négociations avec les Huos^, et Arichise avec Fempire grec.

3oG HISTOIRE

Une femme ( chose absolument sans exemple depuis rétablissement de l'empire romain ) remplissoit seule alors, et remplissoit avec éclat le trône de Constantinople , où elle étoit montée par des crimes ; c'éloit la fameuse impératrice Irène, digne alliée, digne rivale de Charlemagne, née pour charmer et pour commander, qui aimoit à faire le bien, parcequec'étoit un moyen déplaire; qui ne se refusoit jamais au mal, quand elle le regardoit comme un moyen de réussir; qui sembla ne s'être permis totis les crimes du machiavellisme, et n'en avoir eu tous les succès que pour mieux prouver par sa chute éclatante, que le machiavellisme n'a point de succès durable. Irène , jeune Athénienne , d'une famille noble, mais obscure, étoit distinguée par ces talents, par ces grâces de Fesprit et de la figure , qui , dans les beaux jours de la Grèce , avoient illustré les deux Aspasies. Constantin Copronyme , comme nous l'avons vu, n'ayant pu obtenir pour Léon Porphyrogénéte son fils la princesse Gisèle, fille de Pepin-le-Bref , dégoûté par ce refus de mendier une alliance étrangère, jeta les yeux sur une de ses sujettes , et nomma Irène pour être la femme de son fils; ce fut le seul choix de Constantin Copronyme qui eut le suffrage de son peuple, et la seule action de sa vie qui fut applaudie. Constantin étoit un monstre détesté , tyran avide et avare , et sur-tout iconoclaste persécuteur comme Léon l'Isaurien son père; Irène suivoit la foi de l'église. Ce seroit sans doute profaner le nom sacré de la religion que d'en attribuer à une femme souillée de crimes; mais à l'exemple de tant de sectaires , et même de catholiques, qui ont su alUeravec une indifférence coupable pour la religion

DE GHARLEMAGNE. So^

un zélé fanatique pour telle ou telle opinion religieuse, Irène fut toujours aussi attachée au culte des images que son beau-père et son mari s^ montroient contraires, et peut-être parcequ'ils y étoient si contraires; cependant , pour épouser Léon, il fallut qu'elle abjurât ce culte, et son premier degré, pour parvenir au pouvoir suprême , fut un parjure.

Sous l'empire de Copronyme, on ne vit dans Irène qu'une sujette respectueuse , qu'une épouse tendre , qu'une femme sans cesse occupée à plaire à son beaupère, à son mari, à ses peuples. C'est ainsi que, dans la suite, sous François P"" et sous Henri II, Catherine de Médicis, toujours occupée de fêtes, sembloit née uniquement pour les plaisirs. Irène, aussi aimable, aussi séduisante, étoit plus intéressante encore, parcequ'elle étoit opprimée pour sa foi , que toute sa politique ne pouvoit dérober aux regards, ou du moins aux soupçons du fanatisme iconoclaste.

Constantin Copronyme, chargé de l'exécration publique , mourut en peu de temps d'une espèce de maladie pestilentielle , à laquelle les médecins déclarèrent qu'ils ne connoissoient rien. Irène, à qui cette mort étoit utile, monta sur le trône avec Léon Porphyrogénéte son mari. Le peuple respira sous un gouvernement plus doux, et crut devoir ce bienfait à Irène. Une princesse jeune et belle, pour être adorée, n'a qu'à le vouloir. La beauté a par elle-même un empire auquel on aime à se soumettre , elle semble être sur la terre l'image la plus naturelle de la vertu (i) ; c'est du moins

(i) Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.

ViRG.

«La vertu dans un beau corps n en a que plus d'attraits.);

3o8 nisTOîRE

une illusion que rexpérience contraire peut seule dé* truire. Irène possédoit le cœur de son mari , et lui assuroit les cœurs de ses sujets ; mais la superstition et le fanatisme ne laissent subsister aucun bonheur sur la terre. Léon, fîdéle à l'hérésie de ses pères, étoit tourmenté de l'idée d'avoir une femme peut-être orthodoxe dans le cœur; l'œil soupçonneux de Yinquisition (i), toujours ouvert sur elle, parvint à découvrir une petite image de Jésus-Christ, et une de la vierge, cachées et cousues dans le chevet de son lit: dès-lors Léon n^eut plus que de l'horreur pour elle. Ce fut en vain qu'Irène , accoutumée au parjure sur cet article, protesta qu'elle avoit ignoré ce secret, et insinua que c'étoit un artifice de leurs ennemis pour semer entre eux la mésintelligence. Léon eut la crédulité de l'inquisition, et n'eut pas celle de l'amour. Il fut impossible à Irène de le ramener, il lui jura une haine et une persécution éternelles; la persécution fut courte, l'empereur mourut subitement, et d'une maladie encore inconnue aux médecins.

Irène régna sous le nom de Constantin Porphyrogénéte son fils , âgé de dix ans, et destiné à une longue enfance. Léon laissoit quatre frères, qui pouvoient disputer à une femme l'administration de Tempire; Irène les fit tous quatre ordonner prêtres , et crut s'être délivrée de leurs prétentions: mais, dans la suite, quelques mouvements du peuple en leur faveur lui ayant montré

(i) On n'entend point ici par ce mot le tribunal, qui n'a été' érigé que long-temps après, mais l'esprit qui l'a fait ériger, et qui existoit lon(ij- temps auparavant, qui a même existé dans presque tous le» temps et dans presque tous les pays.

DE CHARLEMAGNE. Soj)

Tinsuffisance de cette précaution , elle en prit de plus barbares, elle fit crever les yeux à Faîne comme au plus redoutable, et couper la langue aux trois autres; elle eut la funeste adresse de rejeter sur son fils la haine de cette exécution , et de s'en faire absoudre par l'opinion publique ; mais , après la mort de ce fils , une nouvelle tentative faite en faveur de ses oncles, tout mutilés qu'ils étoient, ayant appris à Irène combien les droits de la masculinité s'anéantissoient difficilement dans l'empire grec, elle consentit à être cruelle à découvert et en son propre nom; elle fit égorger à-la-fois ces quatre malheureux princes, et par ce coup elle éteignit entièrement la race de Léon Flsaurien, qui fut peu regrettée, moins parcequ'elle étoit vicieuse, que parcequ'elle étoit iconoclaste.

Le plus grand ennemi d'une reine-mère ambitieuse, c'est son fils, lorsqu'il veut régner. Constantin Porphyrogénéte , parvenu à l'âge de se gouverner et de gouverner les autres, avoit voulu reprendre des mains de sa mère l'autorité dont elle n'étoit que dépositaire. Cette entreprise avoit été traitée de conjuration^ et Irène avoit fait battre de verges le jeune empereur dans son palais , moitié comme un enfant, moitié comme un criminel; alors ne concevant plus de terme à sa fortune, elle fit dépouiller son fils et son empereur de tous ses droits à Tempire, et se fit nommer elle-même impératrice. Cependant une révolution , qu'il ne fut pas possible de traiter de conjuration, puisqu'elle fut heureuse, la fit descendre du trône , et remit son fils à sa place ; mais elle conserva toujours sur lui son ascendant, et elle s'en servit, comme avoit fait autrefois Brunehaut à Fé-

3lO HISTOIRE

gard de ses enfants, pour le rendre odieux et vil, et pour le dissoudre dans les voluptés : cet absurde enfant se livra sans réserve à une femme qui Tavoit détrôné , qui Favoit fait battre de verges pour le punir d'avoir voulu régner.

Nous avons vu qu'elle avoit eu Tart de rejeter sur lui la haine qu'excitoit la mutilation barbare de ses oncles; elle fit plus, elle parvint à lui rendre suspect son général Alexis 5 auquel il étoit redevable de la révolution qui Favoit replacé sur le trône; et Constantin, pour prix d'un tel service, lui donna la mort. Dès-lors personne n'osa plus s'attacher à lui, il fallut choisir de combattre à-la-fois et le fils et la mère, ou de ramper sous celle-ci. Enfin, quand il en fut temps, Irène fit arrêter son fils au milieu d'une armée, qu'il avoit rassemblée autour de lui pour sa sûreté , elle lui fit crever les yeux , ayant auparavant donné à l'exécuteur des ordres précis que le prince ne pût pas survivre à Fopération. Ses intentions furent remplies, et lorsque ensuite elle eut joint à Constantin les quatre princes ses oncles, qu'elle eut éteint la race de Léon Fisaurien, qu'elle n'eut plus à craindre les droits d'un beau-père , d'un mari, d'un fils, de quatre beaux-frères, elle crut s'être délivrée pour jamais de toute inquiétude. Elle venoit au contraire d'en ouvrir une source inépuisable. Personne n'ayant plus désormais de droit à l'empire, tout le monde y prétendit ; ceux sur-tout qu'Irène avoit élevés jusqu'à elle en s'abaissant jusqu'à eux, les confidents et les complices de ses crimes s'armèrent contre elle de cette complicité même; Storace , le grand ministre de ses violences et de ses perfidies, Fardent insti-

DE CHARLEMAGNE. 3lï

gateur du meurtre de son fils, voulut n'avoir travaillé que pour lui-même. Déjà il commençoit à braver Irène, et à conspirer presque publiquement. Irène alla en personne Faccuser en plein sénat, et le déclarer déchu de tous ses emplois. Le même jour, il fut attaqué d'une de ces maladies inconnues qui avoient emporté Constantin Copronyme et Léon, et il en mourut de même presque subitement. On a remarqué que tous ceux qui ont « pu nuire à Irène ont péri dans les circonstances « où sa politique Fexigeoit. » Voilà ce que le vulgaire veut absolument trouver habile. Quelle habileté y a-t-il donc à se faire abhorrer? Il n'y avoit d'habile, dans la conduite d'Irène, que cet heureux instinct de son sexe qui la portoit à chercher à plaire, quand les préjugés machiavellistes ne s'y opposoient pas.

A Storace succéda un Aétius , qui avoit servi avec zélé le ressentiment d'Irène contre Storace, et qui voulut aussi se payer par ses mains, en usurpant l'empire ; enfin parut Nicéphore , qui fut plus heureux que tous les autres.

Irène n'avoit déjà plus le pouvoir de détruire d'un coup-d'œil ses propres créatures , révoltées contre elle ; c'étoit en vain qu'elle affectoit encore de se montrer au peuple dans tout l'éclat de la parure la plus recherchée , et de la beauté la mieux conservée , le prestige se dissipoit; les crimes, s'accumulant avec les années, détruisoient Fillusion que ses charmes pouvoient encore faire naître; la meurtrière des rois, la mère dénaturée, effaçoient la femme aimable et l'impératrice illustre ; le machiavellisme, plus que le temps, Favoit flétrie.

Nous dirons dans la suite quel fruit elle recueillit de tant d'attentats politiques.

Au temps que nous avons à examiner, Irène, délivrée d'un beau-père fanatiqueetd'unmarisuperstitieux, régnoit avec grandeur et avec gloire; la persécution avoit cessé, son fils étoit sous sa tutéle, Fempire dans sa dépendance, ses beaux-frères servoient les autels. Irène avoit obtenu Famour de ses sujets, Fadmiration des étrangers , Festime du pape Adrien et de Charlemagne.

Telle étoit la rivale de grandeur et de puissance avec laquelle Charlemagne avoit à s'unir, ou qu'il avoit à combattre. Au moyen des conquêtes qu'il avoit faites en Italie, toutes les barrières qui avoient jusqu''alors séparé la France de Fempire des Grecs étoient renversées; Tempire grec , qui se prétendoit toujours Fempire romain , étoit la seule puissance qui partageât l'Italie avec Charlemagne; mais ce partage étoit inégal. Charlemagne, appuyé de la reconnoissance des papes, étoit le vrai souverain de l'Italie, où il laissoit subsister les foibles possessions des Grecs , comme dans la suite Charles-Quint, au faîte de la puissance, laissa subsister dans le continent des Espagnes ce foible royaume de Portugal, que son fils envahit si facilement.

Irène, non moins alarmée que ses prédécesseurs des rapides conquêtes de Charlemagne, sentoit la nécessité, ou de s'unir à lui par une étroite alliance, ou de lui opposer toutes les forces de Fempire, et de soulever contre lui tous les mécontents. La gloire des armes n'étant guère à Fusage des femmes, leur régne tend toujours à être pacifique. Irène, qui u'avoit que trop d'affaires

DE CHARLEMAGNE. 3l3

dans l'intérieur de l'empire pour y maintenir une autorité toujours combattue, prit le parti de la paix, et voulut même se faire de Charlemagne un appui contre ses autres ennemis, étrangers ou domestiques ; elle proposa le mariage de Constantin Porphyrogénéte son fds avec Rotrude fdle de Charlemagne. Ce grand prince ne pensa pas sur ce point comme Pepin-le-Bref son père, qui avoit refusé Gisèle à Léon Porphyrogénéte ; il fut flatté de pouvoir procurer à sa fille un établissement si avantageux. D'ailleurs le mérite personnel des princes ajoute aux motifs de rechercher leur alliance, et le nom d'Irène étoit plus imposant dans la politique que celui de Constantin Copronyme ; de plus, Forthodoxie dlrène, qui rétablissoit dans Fempirele culte des images, levoit Fobstacle que Fhérésie de Constantin Copronyme opposoit autrefois à cette alliance. Les ambassadeurs grecs furent très accueillis, et trouvèrent toute sorte de facilités dans leur négociation; le mariage fut résolu [a]^ et les noces ne furent différées pour lors que parceque les deux époux étoient encore dans Fenfance. Les ambassadeurs laissèrent auprès de Rotrude un eunuque de la cour de Constantinople, pour lui apprendre la langue grecque, et la former aux usages du pays, dont un des principaux étoit d'avoir des eunuques à la cour, et de leur confier souvent Fautorité.

Le jeune Constantin Porphyrogénéte, accoutumé à suivre en aveugle toutes les volontés de sa mère, se passionna sur sa foi pour cette illustre alliance; il étoit enchanté du portrait de la princesse , et du récit que les

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ambassadeurs lui faisoient de ses bonnes qualités ; il étoit sur-tout flatté de devenir le gendre de ce grand roi, dont la renommée publioit par-tout la gloire. Plus il s'eiiflammoit pour ce mariage, plus Irène commençoit à se refroidir; cette femme défiante craignit qu'une fille de Charlemagne n'eût une partie de Télévation et de la grandeur de son père , qu'elle ne conçût et qu'elle n'inspirât à son mari le désir de régner, et elle fut effrayée du danger de procurer dans ce cas à son fils l'appui de Charlemagne [a].

Bien différent de cette marâtre ambitieuse , Charlemagne avoit Tame d'un père, il étoit incapable de sacrifier sa fille aux vues si souvent trompées de la politique ; il connut toute l'incapacité de Constantin , et , ce qui étoit plus à craindre , toute l'ambition de sa mère; il fut instruit de ses crimes , et il frémit des dangers où il avoit été près d'exposer sa fille.

On ne songea donc plus de part et d'autre qu'à rompre le mariage projeté. Mais la politique vulgaire est un malentendu perpétuel , qui force ceux-mêmes qui sont d'accord à se tromper l'un Tautre. Ni Charlemagne ni Timpératrice ne voulurent avoir le tort apparent de la rupture.

Les deux époux étoient parvenus à l'âge d'être unis [b], Irène envoya des ambassadeurs, chargés de presser en public avec instance le départ de la princesse, et de profiter en secret de toutes les circonstances qui pourroient le retarder ; leur demande fut accueillie avec une froideur marquée ( ils n'avoient pas osé se flatter de

[a] Théophane. [b] 788.

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trouver des dispositions si favorables à leur projet); ils s'en plaignirent amèrement , et protestèrent qu'ils regarderoient le moindre délai comme un refus formel : on ne s'opposa point à cette interprétation , et ils partirent en montrant autant de colère qu'ils éprouvoient de satisfaction.

Cette même politique vulgaire a des combinaisons bien bizarres et bien ridicules! Charlemagne et Irène a voient fait, chacun de son côté , ce que l'autre desiroit ; mais ils avoient agi par des motifs différents, et chacun d'euxne pouvoit que soupçonner les motifs de Tautre. Ils étoient contents, mais ils dévoient paroître brouillés ; la rupture d'un mariage , la violrition d'un traité , avoient toujours été un sujet de guerre ; les puissances subalternes, intéressées à l'union ou à la rupture de ces deux grandes puissances , avoient les yeux sur elles dans cette conjoncture ; il falloit une guerre pour l'honneur et pour la forme, le malentendu devoit aller jusque-là. Irène, qui s'étoit chargée de la honte du refus , se chargea de paroître mécontente , et le fut peut-être. Ce fut alors que les ennemis de Charlemagne, nommément le duc de Bénévent , Arichise , de concert avec Tassilîon duc de Bavière , recommencèrent à trai- .ter avec la cour de Constantinople , pendant que Charlemagne étoit éloigné d'eux [<:«]. Adalgise, fils du malheureux Didier, étoit toujours dans cette cour , soit que le généreux Charlemagne , pendant tout le temps de son alliance avec Irène , eût dédaigné un si foible ennemi , et eût assez respecté son alliée pour n'en point exiger

[a] Egin. Annal.

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lin jDareil sacrifice , soit qu'Irène elle-même , si capable de crime en politique, fût incapable de bassesse. Léon Porphyrogénéte avoit toujours promis à Adalgise d'employer toutes les forces de Fempire pour son rétablissement : en effet , il étoit d'un intérêt sensible pour les empereurs grées qu'il y eût, entre eux et une puissance telle que la France , une puissance intermédiaire, telle que les Lombards. L'empire et la France auroient pu être impunément limitrophes , s'il y eût eu entre ces deux Etats la barrièredes Alpes; mais au défaut d'une barrière naturelle, il en falloit une politique. Irène sentit cet intérêt, elle se chargea de remplir les engagements de son mari , et pour ôter toute espérance ou toute crainte de voir renouer le mariage de Constantin avec la princesse française, elle se hâta de le marier à une autre, elle lui annonça ses volontés despotiques : elle ne vouloit pas , disoit elle , exposer la majesté de l'empire à un troisième refus, il lui suffisoit d'avoir à venger celui que Constantin Copronyme avoit essuyé de la part de Pepin-le-Bref , et celai qu'elle venoit d'essuyer elle-même de la part de Charles. C'étoit une sujette qu'elle vouloit qu'il épousât , comme avoient fait Léon et la plupart de ses prédécesseurs. Elle choisit une Arménienne , nommée Marie , d'une famille obscure : si dans ce choix elle consulta ses intérêts, elle sauva aussi les apparences. Majie étoit belle, vertueuse , et fut toujours également soumise à son époux et à [rêne. Celle-ci comprit bien que Constantin, ayant l'imagination toute remplie des perfections de Rotrude , qui lui avoient été si vantées, et de l'ambition d'être gendre de Charlemagne , n'épousant Marie qu'avec répugnance , ne seroit point porté à l'ai-

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mer, et c'étoit ce qu'elle vouloit. Une femme aimée est toujours redoutable pour une mère absolue. Constantin n'aima jamais sa femme, et dans la suite il la répudia scandaleusement pour épouser une de ses maîtresses, nommée Théodote ; iniquité à laquelle Irène prêta les mains , mère toujours indulgente pour toutes les fautes qui pouvoient avilir son fils et le rendre odieux.

C'étoit principalement pour tromper Constantin , qu'Irène a voit envoyé à Charlemagne cette ambassade, chargée de demander Rotrude et de ne pas l'obtenir. Constantin, en épousant malgré lui Marie, en faisant la guerre à la France , en armant pour Adalgise , croyoit se venger d'un prince qui lui refusoit sa fdle après la lui avoir promise.

Le duc de Bénévent , placé sur les confins des domaines de la France et des possessions des Grecs, entre les droits nouveaux du conquérant français, et les prétentions surannées de l'empire grec, qui se disoit toujours le seul empire romain, sembloit pouvoir choisir le souverain qu'il voudroit. Il choisit l'empire, il s'en reconnut vassal et sujet ; il prit l'habit grec, se fit couper les cheveux à la manière des Grecs ; Irène et Constantin le créèrent leur patrice en Italie [a] ; il reçut solennellement la robe qui étoit la marque de cette dignité, avec les ciseaux, qui , en lui coupant les cheveux , dévoient le naturaliser grec. Il attendoit impatiemment Adalgise et l'armée grecque, et pressoit leur arrivée par les plus ardentes sollicitations : en même temps Tassillon armoit le plus secrètement qu'il pouvoit ses Bavarois , et

[a] Egin. AunaL

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appeloit les Huns dans les États de Charlemagne. Ce grand prince sentit toute l'importance de l'affaire que ses conquêtes et ses ennemis lui suscitoient; c'étoit la première fois qu'il alloit se commettre avec les forces de Fempire. Il avoit autrefois bravé les menaces de Constantin Copronyme et de Léon Porphyrogénéte[a]; il n'eût fait que rire du dépit de Constantin Porphyrogénéte : mais Irène ne pouvoit être un ennemi à dédaigner, et le fils du roi des Lombards réclamant le trône paternel, et soutenu par les Grecs, par les Huns, par le duc de Bénévent , et par les Bavarois , étoit une grande puissance, qui, avec l'avantage de la cause la plus favorable, venoit de se mesurer en Italie et en Germanie àla-fois avec la puissance française. Aussi Charlemagne changea-t-il de conduite. Jusque - là les mouvements intérieurs n'avoient été que des conspirations qu'il avoit étouffées en se montrant ; ses guerres n'avoient été que des expéditions rapides , et des courses , il sentit que, cette fois, c'étoit le choc d'un grand État contre un grand État , qu'il s'agissoit de la prééminence de l'empire français ou de l'empire grec, et du poids des noms de Charlemagne et d'Irène. A cette célérité foudroyante, qui cf abord accabloit ses ennemis surpris ^ et qui avoit suffi pour les guerres précédentes , il substitua toutes les ressources de la prudence et de la pôhtiqiie ; il conçut un grand plan. Il résolut de faire la guerre, comme Irène, par ses lieutenants, et de se réserver pour les occasions délicates et pour les moments difficiles ; il se plaça au centre de ses États, sur les confins de la France, de la Germanie et de l'Italie, pour veiller

[«] Egin, Annal.

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à-la-fois sur ces trois principales parties de son empire, et pour être à portée d'envoyer ou de conduire lui-même du secours, suivant les circonstances, par-tout où il en seroit besoin. Il distingua d'abord ses ennemis couverts et ses ennemis publics , et il eut à leur égard une conduite toute différente. Le duc de Bénévent s'étoit hautement déclaré ; le duc de Bavière au contraire n'avoit agi qu'en silence , et plus exposé aux regards de Charlemagne, mo^ns à portée d'ê^^re secouru par ses alliés, il avoit couvert ses armements du voile du mystère : mais il n'y avc^t point de mystère pour Charlemagne, son œil vigilant perçoit tous les complots; il assemble un parlement solennel à Ingelheim, lieu de sa naissance : le duc de Bavière y est invité comme cousin-germain du roi, comme vassal de la couronne: cette invitation fut pour lui un coup de foudre. Il étoit également dangereux et de s'y rendie et de s'y refuser. S'y rendre , c'étoit remplir ce devoir de vassal qui lui étoit si odieux ; mais ce n'étoit là qu'un inconvénient ^ et non pas un danger. Le danger étoit de comparoître devant des juges, étant déjà condamné par sa conscience. Refuser de comparoître, c'étoit s'avouer coupable , et Tassillon n'étoit pas encore en état d'éclater. Après avoir pesé les inconvénients des deux partis , autant qu'une citation si pressante et le trouble où elle le jetoit purent le lui permettre , il prit le parti de comparoître [a]; il compta sur le secret qu'il croyoit avoir mis à ses opérations, et sur la parenté qui l'unissoit à Charlemagne; il crut sur -tout que cette démarche

[a] Egin. Annal.

même feroit illusion , et dissiperoit jusqu'aux moindres soupçons qu'on pourroit avoir de ce qui se passoit. A peine arrivé au parlement, il est arrêté , on lui fait son procès ; mille accusateurs s élèvent contre lui de toutes parts , et ces accusateurs étoient pour la plupaj t ses propres sujets , qu'il avoit engagés malgré eux dans sa révolte. Il n'eut rien à répondre pour sa défense ; il fut convaincu d'avoir traité directement avec les Huns pour les attirer sur les terres des Français , et indirectement avec les Grecs , par Fentremise d'Arichise. Ses propres sujets l'accusèrent de leur avoir donné des leçons d'une infidélité grossière , mais infernale , et au moyen de laquelle il n'y auroit plus rien de sûr parmi les hommes : c'étoit de diriger leur intention de manière qu'en prêtant serment de fidélité à Charlemagne comme à leur suzerain , ils substituassent dans leur esprit le nom de Tassillon à celui de Charlemagne, et le titre de duc de Bavière à celui de roi de France (i). On voit que la doctrine de la direction d'intention , et tous ces absurdes artifices par lesquels les hommes croient tromper Dieu en trompant leur conscience , sont de tous les temps, et sur-tout des temps barbares. Tassillon fut jugé selon toute la sévérité des lois féodales ; il fut condamné unanimement à avoir la tête tranchée, comme vassal félon , et comme sujet traître envers l'État. Charlemagne parut user d'une assez grande clémence en lui laissant la vie , par égard pour les liens du sang qui les unissoient , et en se contentant

(i) Et hommes siios^ quando jurahant^ jiihchat ut aliter in mcjite relinc' rent et sub dolo juraient, Ann. Loisel.

DE CIIARLEMAGNE. 321

de faire enfermer , dans divers monastères , le duc, sa femme , deux fils et deux filles , fruits de leur union , après avoir confisqué leurs États ; ce qui fut exécuté sans résistance, et même sans contradiction [a\ : preuve certaine que les Bavarois ne partageoient point l'infidélité de leur duc , et qu'ils préféroient même Fautorité de Charlemagne à celle de leur souverain particulier. C'est ainsi que, dès l'ouverture de la guerre , la Bavière fut entièrement soumise , et réunie à l'empire français , en vertu d'un jugement , et sans que cette utile conquête eût coûté une seule hostilité. Ce fut une e^^écution de justice , et non une expédition militaire.

Le roi changea la forme du gouvernement de la Bavière ; au lieu d'un duc héréditaire , il établit dans cette province un certain nombre de comtes , qui n'étoient qu'à vie (i).

Quelques années après , le malheureux Tassillon comparut au concile de Francfort en habit de moine, confessa toutes ses infidélités , en demanda pardon au roi, et renonça, pour lui et pour sa postérité, à tous ses droits sur la Bavière \b\ Pour prix de sa soumission et de son repentir, le roi lui accorda quelques grâces , il le réunit avec ses deux fils sous une clôture moins rigoureuse , dans le monastère de Jumiéges , et leur assigna une pension , que sa libéralité mesura moins

[a] Egiri. xinn.

(i) Les duchés et les comtés ordinaires n'etoient qu'à vie. Un duché compienoit douze comtés : Pippinus Grifonem^ more ducum^ duodecifn comitatihus douant. Egin. ann. 749.

\J?\ Sirmond. t. 2, conciî. Gali. can. 5. *

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