‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 29 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Guerres et affaires d'Espagne»

Dans le chapitre précédent , nous venons de suivre la grande querelle de la Lombardie dans ses diverses révolutions , jusqu'à l'époque de 788 , où elle est entièrement terminée par le mauvais succès de la tentative d'Adalgise; nous allons parcourir les expéditions de Charlemagne en Espagne pendant une partie du même temps : nous y retrouverons quelques restes de cette

querelle de TAqultaine , qui s'étoit unie à celle de la Lombardie , lorsque le malheureux Hunauld s'étoit enfermé dans Pavie avec Didier. Nous avons dit que Loup duc de Gascogne, fils de Gaïffre, et petit-fils de Hunauld, avoit à réclamer les droits et à venger les malheurs de sa maison ; nous verrons qu'il en trouva l'occasion dans les guerres que nous allons rapporter , mais qu'elle lui coûta cher.

L'Espagne étoit toujours sous la puissance des Sarrasins ; mais il étoit arrivé à ce peuple conquérant ce qui arrivera toujours aux peuples conquérants, d'être obligé de se diviser par l'effet même de la conquête , et de détruire par-là l'ouvrage de la conquête. Tout grand empire tend à se dissoudre ; tout grand empire semble frappé de paralysie , dit un auteur moderne [a] ; les soins les plus attentifs du gouvernement ne peuvent porter la chaleur et la vie dans tous les membres et jusqu'aux extrémités d'un corps trop vaste; s'il pouvoit être permis de conquérir, ce ne seroit jamais du moins que ce qu'on pourroit gouverner : le calife d'0« rient avoit beau être placé au centre de tant d'États , il étoit impossible de contenir dans la même main , et de soumettre aux mêmes lois, des provinces répandues dans les trois parties du monde alors connu; l'Espagne avoit secoué le joug du calife; elle avoit ensuite subdivisé sa propre puissance; tous les gouverneurs s'étoient faits rois , et les plus forts d'entre eux , opprimant les plus foibles , travailloient de nouveau à réunir ce qu'on avoit été obligé de diviser: quelques uns de ces petits

^aj Entretiens de Phocion.

DE CHARLEMAGNE. Ssg

princes , accablés par les plus puissants , vinrent trouver Charlemagne au milieu d'un parlement qu'il tenoit à Paderborn, se mirent sous sa protection , implorèrent son secours pour être rétablis dans les États dont ils avoient été dépouillés [d\ ; et comme ils parloient à un conquérant, ils présentèrent à son ambition une perspective brillante de conquêtes dans cette contrée [b]^ bien plus heureuse et bien plus digne de ses regards que la Germanie, qui Foccupoit sans cesse. Charlemagne fut peu ébloui de ces belles espérances ; il ne vit d'abord dans ces princes supphants que des infidèles dont les intérêts dévoient peu le toucher; il douta s'il convenoit à un prince chrétien de s'allier avec des mahométans, même contre d'autres mahométans ; on ne savoit point encore alors que c'est à la politique , et non à la croyance à décider des alliances politiques ; il appliquoit à cette alliance ce que le pape Etienne IV lui avoit écrit autrefois contre celle des Lombards : « Quelle société de la lumière avec les té- « nébres ! « Mais ensuite il considéra que l'ascendant qu'il acquerroit par ses bienfaits et par ses victoires pourroit être utile aux chrétiens qui vivoient sous les lois des mahométans, et ce motif religieux et humain le détermina; il prend les armes, perce les Pyrénées comme il avoit percé autrefois les Alpes ; en même temps une autre armée pénétre dans FEspagne par le Roussillon : c'étoit la méthode ordinaire de Charlemagne , de jeter à-la-fois plusieurs armées dans le pays qu'il attaquoit , et de Fentamer par des côtés différents ;

[^*1 777' W F^G^n* Annal.

33ô HISTOIRE

c'étoit à cette méthode , qui ne laissoit pas respirer rennemi , qui souvent Fenveloppoit de toutes parts, qui du moins divisoit son attention et sa défense , et lut exagéroit le péril de sa situation , c'étoit à cette méthode que les Français , sous Charlemagne , avoient dû principalement la sûreté et la rapidité de leurs conquêtes. L'armée entrée par la Navarre prit Pampelune ; celle qui étoit entrée par le Roussillon prit Barcelone ; toutes deux soumirent la Navarre , TAragon , la Catalogne ; la prise de Pampelune , qui fut alors démantelée , est consacrée par une médaille. On y voit un trophée d'armes , élevé sur les murs d'une place forte , avec cette inscription : Capta excisdque Pompelond „ Pain* pelune prise et démantelée (en 778). Charlemagne fut maître d'une grande partie de FEspagne , d une mer à Fautre, et des montagnes jusqu'à FEbre ; il remit sur le trône de Saragosse Ibinalarabi , le plus considérable de ces rois qui s'étoient mis sous sa protection ; les autres petits princes furent rétablis de même dans leurs États; aucun n'avoit imploré en vain le secours de Charlemagne; tous le reconnurent pour leur bienfaiteur et pour leur seigneur suzerain ; tous furent fidèles à son alliance et aux obligations de cette vassalité, qu'il se contenta d'imposer en Espagne comme il l'avoit fait en Italie, dans les États dont il avoit abandonné au saint-siège le domaine utile : attentif sur-tout aux intérêts des chrétiens, il les affranchit de tout tribut envers les mahométans , dans la partie de FEspagne qu'il avoit conquise. Ce moment n'est pas un des moins brillants du règne de Charlemagne ; il semble avoir été le modèle de cet autre moment si mémorable , où Louis XIV déli-

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vra des fers d'Alger tous les captifs chrétiens , sans distinction d'amis et d'ennemis , de nationaux et d'étrangers 5 et fut le bienfaiteur de toute la chrétienté.

Cependant on a lieu de s'étonner qu'un prince tel que Charlemagne , si zélé pour la propagation de la foi, fait pour être le protecteur des chrétiens dans toute la terre, n'ait pas conçu un plan beaucoup plus vaste et plus noble; qu'il n'ait pas rassemblé sous ses drapeaux les chrétiens épars dans toute l'Espagne, et gémissants sous le joug des Sarrasins ; qu'il n ait pas donné la main à ces Goths qui se défendoient encore avec peine, mais avec courage , dans les montagnes des Asturies et de la Galice ; qu'il n'ait pas fait enfin ce que ces mêmes Goths osèrent entreprendre dans la suite, et ce qu'avec le temps ils parvinrent à exécuter, c'est-à-dire arracher entièrement l'Espagne à la domination des Sarrasins.

Charlemagne rentroit dans ses États couvert de gloire et chargé de butin; mais la haine veilloit sur lui et Fattendoit au passage.

Loup II , duc des Gascons , que tant de motifs d'intérêt et de vengeance animoient contre ce vainqueur ^ a voit respecté la marche des Français à leur entrée en Espagne, soit qu'il eût été prévenu par leur célérité^ soit qu'il jugeât plus utile pour ses desseins de les laisser s'engager dans l'Espagne, où ils dévoient avoir en tête un ennemi redoutable , et de leur couper le retour , en les enfermant entre les Sarrasins et les montagnes. Un duc de Gascogne étoit alors pour les Pyrénées ce qu'un duc de Savoie est pour les Alpes; il avoitla clef de l'Espagne , comme les ducs de Savoie de l'Italie.

Le duc de Gascogne, dont Charles-le-Chauve , dans

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la charte d'Alaon, dit qu'il étoit Loup de nom et de caractère (i), et qui fut long-temps en exécration aux Français pour l'expédition dont nous parlons, attendit l'armée de Charlemagne dans Içs défilés des montagnes ; il n'osa pas cependant lui fermer le passage, de peur que si les Français venoient à le forcer ou à s'ouvrir quelque route négligée ou peu connue, comme ils avoient fait au passage des Alpes, il ne fût lui-même enveloppé par eux; il laissa passer le gros de Tarmée, et lorsqu'elle fut engagée dans les détours des Pyrénées, il fondit en traître sur Tarrière-garde , qui ne s'attendoit nullement à cette brusque attaque, mais qui étoit prête à tout, étant composée des plus braves gens de l'armée : le bagage fut pillé, le choc fut même assez violent pour que l'arrière-garde, n'ayant pu être mise en désordre, fût taillée en pièces , et pour que les Français y perdissent plusieurs guerriers distingués, tels qu'Egibard, grandmaître de la maison du roi , Anselme , comte du palais , et ce Roland , neveu de Charlemagne, si célébré parles romanciers et par les poètes, mais dont Thistoire dit simplement qu'il étoit gouverneur des côtes de l'Océan britannique et fils de Milon, comte d'Angers, et de Berthe, sœur de Charlemagne. Les Français ne pouvant ni développer leurs forces, ni se mettre en bataille, ni atteindre un ennemi presque invisible, effrayés par la vue des précipices et par le bruit des torrents , étoient écrasés par de grosses roches qu'on rouloit sur eux du

( i) Omnibiu pejortbiis pessiinus , ac perfidissimus supra omues mo r talcs , opcribus et nomine Lupus ^ latro potius quàm dux dicendus.

«Pire que ce qu'il y avoit Je pins iiie'cbant,le plus perfide des hom- « mes, loup de nom et d'effet, qu'on devoit appeler brigand plutôt (jue «duc. »

Laut des montagnes, ou percés par des flèches lancées d'un lieu sûr. C'est là cette fameuse journée de Roncevaux, dont FEspagne est encore si fière, et où elle se vante d'avoir vaincu Charlemagne et ses douze pairs. I^es Français disent qu'on ne doit point se vanter d'une si lâche trahison ; que s'il étoit possible d'en tirer quelque gloire, cette gloire seroit un peu étrangère à l'Espagne ; qu'elle appartiendroit à des voleurs montagnards , demi-français , demi-espagnols , ou qui plutôt n'étoient ni l'un ni l'autre ; qui avoient moins combattu qu'ils n'avoient pillé, ce qu'ils pouvoient toujours faire impunément , grâce aux retraites inaccessibles où ils se cachoient et où on ne pouvoit les suivie; que le fruit de la victoire fut pour Charlemagne; que la Navarre, TAragon, la Catalogne, tout ce qu'il avoit conquis en Espagne , resta soumis ; que tous les petits princes de ces pays ne cessèrent point d'être ses vassaux et ses tributaires; que les avantages stipulés en faveur des chrétiens eurent lieu; que Charlemagne établit dans la plupart des villes soumises par ses armes des gouverneurs qui veilloient sur les Sarrasins , et qui lui répondoient de leur fidélité; que si les Français essuyèrent un échec dans cette occasion , bien loin qu'il ait pu nuire à leur gloire, il semble avoir augmenté leur considération en Europe, par l'importance même que l'Espagne attache à ce petit fait de guerre , par les exagérations et les fables dont elle Fa orné.

Le P. Daniel , à Fannée 778 , a fait usage d'une relation manuscrite des antiquités du pays de Roncevaux, datée du 1 5 décembre 1707, et adressée au président de Lamoignon (Chrétien-François). Cette relation contient la description d'une chapelle, bâtie à trois cents

pas de Téglise de Fabbaye de Roncevaux : sous cette chapelle est une cave, au fond de laquelle Fauteur de la relation vit, à la lueur d'un flambeau, quelques ossements.

Autour de la chapelle sont trente tombeaux, simples et sans inscriptions.

Sur un mur de la chapelle , on voit une bataille peinte à fresque; c'est la journée de Roncevaux; on y voit quelques inscriptions , entre autres celle-ci : Thierry d'AîdenneSj, Fdol du Mas ^ Gui de Bourgogne j, Olis^ier Roland.

La tradition du pays, est que c'est Charlemagne qui a fait bâtir cette chapelle , où Ton prioit pour les Français morts à la journée de Roncevaux; que la cave est l'endroit où il les fit enterrer; que les trente tombeaux sont ceux des seigneurs les plus considérables qui périrent dans cette journée.

A l'appui de cette tradition vient un usage immémorial, c'est qu'on n'enterre dans ce lieu que des Français, et ce sont ceux qui meurent dans l'hôpital de l'abbaye de Roncevaux ; les gens du pays ne souffriroient pas qu'on y enterrât un des leurs.

Mais si cette tradition est véritable, il faut que les inscriptions rapportées ci-dessus , à l'exception des deux dernières , aient été ajoutées après coup; car, du temps de Charlemagne, les seigneurs français n'étoient point encore dans l'usage de prendre ainsi le nom de leurs terres , encore moins de leurs duchés et de leurs comtés, qui n'étoient point alors héréditaires.

Quoi qu'il en soit de ces antiquités, sur lesquelles, dit le P. Daniel, il n'est pas de la prudence de pronon-

cer trop hardiment , Charlemagne , ainsi trahi par le duc Loup , ne pouvoit laisser sans vengeance une pareille félonie de la part d'un vassal, il ne pouvoit laisser la tache d'une défaite imprimée à son nom; il porta la guerre dans la Gascogne : le duc tomba entre ses rcains^ et Charlemagne, par une atrocité qui flétrit bien plus sa gloire que n'avoit fait la défaite de Roncevaux , et qui prouve qu'il se regardoit comme ayant été vaincu dans cette journée, fit pendre ce prince, comme Pepinle-Bref avoit fait pendre Rémistain , grand-oncle de ce même duc. Si Pépin méritoit d'être imité en quelque chose par son fils , ce n étoit pas sans doute dans cette violence. Les lois, ou plutôt les usages de la féodalité, ne justifient point Charlemagne; un prince tel que lui étoit digne d'abolir ces lois et ces usages barbares; il devoit du moins en tempérer la rigueur d'après les circonstances , et respecter dans le duc Loup , le sang royal dont il étoit issu , le malheur dont il étoit accablé, le juste ressentiment dont le fils de Gaïffre, le petit-fils de Hunauld, le petit-neveu de Rémistain ^ l'arrière-petitfîls du duc Eudes , dévoient être animés contre Charles Martel, Pépin et Charlemagne, les ennemis et les per-sécuteurs éternels de sa maison.

Observons du moins que ce vainqueur inexorable n'étendit point sa colère jusque sur la postérité du duc Loup; il laissa par pitié, misericorditer j, dit toujours Charles -le-Chauve dans la charte d'Alaon, à Adalaric ou Adalric , fils de Loup, une partie de la Gascogne^ pour qu'il eût de quoi vivre convenablement, ad decenter myendum. Mais un si foible bienfait ne pouvoit balancer de si horribles outrages. On voit dans la suite

ce duc Adalric se révolter contre Louis -le-Déboniiaire, et périr, en 812, avec Cen tulle un de ses fils, dans un combat contre ce prince (i).

Louis, de Faveu de son père, partagea la Gascogne entre Sciminus , frère de CentuUe , et Loup III, neveu de Sciminus et fils de Cen tulle. Loup III, et Garsimine son cousin, fils de Sciminus , ne furent pas plus fidèles que leurs pères , et perdirent la Gascogne, qui fut confisquée sur eux. Garsimine et Sciminus son père furent tués dans des combats auxquels leur révolte donna lieu. Sciminus périt comme x\dali ic son père , et Centulle son frère , en 8 1 2 ; Garsimine en 818; Loup fut chassé de son duché et exilé en 819. Donatus Lupus et Centulupus, fils de ce Loup, furent, Tun comte de Bigorre , Tautre comte de Béarn ; celui-ci fut père de Sance, surnommé Mitai ra, premier comte ou duc héréditaire de Gascogne , élu par les Gascons ; son petit-fils , Garcias Sance, dit le Courbé, eut deux fils, dont le second, nommé Guillaume Garcie, est la tige des comtes de Fezensac ; son second fils , Bernard de Fezensac , dit le Louche, fut la tige des comtes d'Armagnac. Othon, frère aîné de Bernard , eut pour petit-fils Aimeri , comte de Fezensac, dont le second fils, nommé aussi Aimeri, est la tige des barons de Montesquiou, etc.

L'abbé Le Gendre, qui n'a point connu la charte d'xVlaon, quoique imprimée depuis long-temps dans les conciles d'Espagne, recueillis parle cardinal dAguirre, a ignoré que le duc Loup II fût fils de Gaïffre, et a cru

(i) C'etoit encore du vivant de Charlemagne. Louis, son fils, étoit alors roi d'x\c[uilaine.

DE CHARLEMAGNE. 33j

que Gaïffre étoit mort sans enfants; erreur fondée sans doute sur ce que Loup ne succéda point au duché d'Aquitaine , qui avoit été confisqué sur Gaïffre par Pépin : mais nous ne concevons point les doutes que Faijbé Velly et monsieur Viliaret,qui ont eu connoissance de la charte d'Alaon par Fhisioire du Languedoc de D. Vaissctte , affectent de répandre sur un point aussi clair que celui de la généalogie de la maison d'Armagnac et des autres qui ont la même origine.

Au reste , qu'il y ait ou qu'il n'y ait point des descendants de Clovis par Aribert et Boggis, on sent bien que ce n'est qu'un point de curiosité, flatteur pour les maisons qu'il concerne, mais dont il ne peut pas aujourd'hui résulter plus de droits , que la conquête de Jules-César n'en donneroit aux Romains sur le même pays.

La nouvelle victoire de Charlemagne sur les Gascons affermit encore son autorité dans les provinces espagnoles qu'il avoit soumises , et qui formoient une espèce de souveraineté particulière, sous le titre de jjiarche d'Espagne. Les Sarrasins cependant ne respectèrent cette autorité que quand il leur fut impossible de l'attaquer; ils épioient avec soin les moments oii Charlemagne étoit éloigné, où les Saxons et ses autres ennemislui donnoientleplus d'embarras, pourfaire des irruptions, non seulement sur cette partie de l'Espagne, mais même sur les provinces françaises adjacentes. En jg3 ils surprirent Barcelone , forcèrent de ce côté la barrière des Pyrénées , pénétrèrent jusqu'à Narbonne [a] , en

[a] Egiri. Annal.

brûlèrent les faubourgs , remportèrent une victoire sur le duc de Toulouse , quiétoit venu à leur rencontre, et ravagèrent ensuite à loisir tout le Languedoc ; on craignit de voir renaître le temps où ils régnoient sur cette belle province, d'où ils menaçoient le reste de la France. Cbarlemagne suspendit le cours de ses expéditions contre les Saxons et les Huns, pour donner toute son attention aux entreprises de ce peuple formidable , dont la défaite avoit immortalisé son aïeul. L'année suivante ces alarmes cessèrent; Issem, roi sarrasin de Cordon, ayant perdu une grande bataille contre Alpbonse-le-Chaste, roi d'Espagne, c'est-à-dire chef des Gotbs cbrétiens, Issem sentit le besoin de rassembler toutes ses forces , et rappela les Sarrasins qui occupoient le Languedoc, et qui sembloient vouloir y faire un établissement. Cette bataille et Theureuse influence qu'elle eut sur les affaires de la France indiquoient assez à Cbarlemagne ses vrais intérêts , et étoient un avertissement de plus de suivre le plan dont nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire d'embrasser la défense générale des Espagnols et des chrétiens contre les Sarrasins, et de réparer l'imprudence de Roderic et l'ouvrage de Julien, en rejetant les Sarrasins hors de l'Espagne, puisque enfin Cbarlemagne avoit besoin de conquérir.

Toutes les conquêtes de Cbarlemagne en Espagne avoient été faites sur les Sarrasins, et Ton ne conçoit pas par quelle bizarrerie les auteurs espagnols, même chrétiens, sont plus favorables aux Sarrasins leurs oppresseurs, qu'à Cbarlemagne leur libérateur en partie; mais enfin les Espagnols n'ont jamais pu souffrir qu'on dît que Cbarlemagne avoit soumis une partie de l'Es-

DE CÎÎARLEMxVGNE. 33q

pagne, et pour n'en pas convenir , ils ont cherché à exphquer, par une fable ridicule et destituée de tout fondement, les témoignages qu'ils rencontroient à chaque pas des expéditions de Charlemagne dans leur pays. Cette fable est rapportée, sur la foi de quelque bruit populaire, par Roderic, aichevêque de Tolède, écrivain du treizième siècle. Cet auteur dit que Charlemagne s'étant brouillé avec Pepin-le-Bref son père, ce monarque le chassa de ses États ; que Charlemagne se retira chez Galafre ou Galastre, roi de Tolède, qu'il servit dans ses troupes contre Marsile, roi de Saragosse; qu'il reçut en Espagne la nouvelle de la mort de son père ; que sur cette nouvelle il revint en France , emmenant avec lui la (îlle du roi Galastre, nommée Galiène qui se fit chrétienne , et qu'il épousa. On dit , ajoute Roderic, qu'il lui fit bâtir un palais à Bordeaux. En effet, on donne encore vulgairement le nom de palais Galiene à l'amphithéâtre de Bordeaux, dont M. le baron de La Bastie a donné la description dans les mémoires de l'académie des inscriptions et belles-lettres , et ou'on croit avoir été construit par l'empereur Gallien; ce qui fournit le mot de l'énigme, sans qu'on soit obhgé de recourir à la fable de la princesse Galiène.

En 797 , Charlemagne envoya encore une armée en Espagne : on ignore les détails de cette expédition [a] : le résultat fut un accroissement de puissance et d'autorité pour Charlemagne, que tous les princes, tant chrétiens qu'infidèles, s'empressoient de prendre pour arbitre de

[a\ Rod. Tolet. de reb. Hîsp. l 4, cap. ii^ p, 7$, t. n. Hisp. illustr. A Schott.

34o HISTOIRE

leurs différents, et de recoiinoître pour leur souverain, parceque lui seul savoit juger et régner.

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