‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 30 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Guerres et affaires de Germanie.

Jetons un coup-d'œil sur ces cruelles et pieuses expéditions, sur ces espèces de croisades, qui attiroient toujours Charleniagne du côté de la Germanie , et qu'il préféroit aux entreprises plus utiles qu'il auroitpu tenter du côté de l'Italie et de l'Espagne. Les Saxons et une guerre de trente-trois ans s'offrent d'abord à nous, guerre aussi ennuyeuse que funeste, sans variété , sans intérêt, sans ces grands tableaux, sans ce spectacle imposant de talents et de passions contraires, qui peuvent rendre quelquefois l'histoire des guerres assez attachante. Si la sécheresse des écrivains qui ont décrit cette guerre des Saxons nous a privés de ces tableaux intéressants , elle nous a aussi épargné bien des scènes d'horreur qu'une histoire plus circonstanciée nous eût offertes. Le carnage et la désolation ne s'y montrent, pour ainsi dire, qu'en masse, sans que des détails affreux, et par-là peut-être salutaires, viennent souiller les regards et effrayer l'imagination. Si on a défini l'histoire en général le tableau des malheurs et des crimes

de rhumanité, les guerres sont la partie honteuse de ce tableau.

La destinée de la Germanie a été d'avoir à soutenir des guerres remarquables par leur longueur; le régne de Charlemagne est rempli presque tout entier par cette guerre de trente-trois ans contre les seuls Saxons, et le dernier siècle a vu , dans la même contrée, une guerre distinguée entre toutes les autres , par le nom de guerre de trente ans.

Les nations barbares sont jalouses de leur liberté, mais elles ne savent pas respecter celle de leurs voisins ; cependant quel droit a-t-on aux avantages de la liberté, quand on veut en priver les autres? Les Saxons avoient horreur du joug, mais ils étoient toujours prêts à Fimposer; et leurs incursions perpétuelles sur les terres françaises prouvent que l'esprit de conquête ne leur étoit pas étranger. La France les avoit , à diverses reprises [a\^ assujettis au tribut', et ce tribut même étoit une cause toujours renaissante de guerre : avec des voisins, tels qu'étoient alors les Saxons, il faut des précautions de la nature de celles que la Chine a prises contre les Tartares , il faut des barrières en un mot, et non point des combats. Les Français de leur côté, les Saxons du leur avoient bien quelques forteresses . telles que Éresbourg (i), Sigebourg, et quelque^ autres sur les bords du Véser, de Tlssel, de la Lippe, etc. ; mais pour deux nations si acharnées. Tune à combattre, Fautre à conquérir, il ne suffisoit pas qu'elles pussent être arrê-

(i) Aujourd'hui Stadberg, entre Gassel et Paderborn.

tées , il falloit quelles fiisseiu totalement séparées; Charlemagne au contraire cherchoit à les unir inséparablement , en soumettant Tune à Fautre. Ceux qui ont juyé le plus favorablement de son ardeur pour les conquêtes germaniques , comparée avec son indifférence pour s'agrandir du côté de Tltalie ou de TEspagne, ont remarqué que les nations germaniques , ayant avec les Français une origine commune et une grande conformité de mœurs, d'usages et de lois, étoient plus propres à devenir membres de Fempire français que les Napolitains, les Grecs, et les Sarrasins; qu'elles dévoient même être naturellement disposées à se regarder comme faisant partie delà nation française. Mais c'étoit cette conformité même entre les deux nations qui rendoitles Saxons plus difficiles à vaincre; deux peuples barbares, dans toute la vigueur et dans toute la férocité de leur jeunesse, sont nécessairement des ennemis redoutables Fun pour Fautre; il n'y a que Fextrême inégalité des forces qui puisse assujettir Fun à Fautre. encore est- il souvent plus facile d'exterminer un peuple barbare que de Fasservir; c'est ainsi que Childebert, fils de Sigebert et de Brunehaut, trouva plus aisé de détruire les Yarnes, peuple germanique, que de lui imposer le joug ou le tribut. Régie générale, c'est contre les peuples énervés, c'est sur les empires qui tombent que les conquêtes sont faciles ; les Perses étoient déjà domptés par le luxe et par la mollesse lorsque iVlexandre aclieva de les subjuguer, Fempire romain tomboit en lambeaux lorsqu'il succomba sous les barbares ; il alloit se détruire de lui-même, si les barbares ne l'eussent détruit. L'empire de Constantinople, cette branche bâtarde de Fem-

DE CHARLEMAGNE. SjjS

pire romain, née Je sa décadence, n'avoit que des vices, et n attendoit que sa ruine. Si Charlemagne eût suivi les exemples et les principes de tous les conquérants ses prédécesseurs , c'est contre Tempire grec qu'il auroit porté ses armes , oa contre ces Sarrasins dont Charles Martel avoit augmenté la foiblesse en la révélant. La guerre de Charlemagne contre les Saxons fut bien moins une conquête comme celles d'Alexandre et de Clovis, qu'une rivalité comme celle de Rome et de Cartilage, ou celle de la France et l'Angleterre, Les Saxons et les Francs n'a voient presque pas cessé d'être en guerre depuis la fondation de la monarchie française, et dans cette grande guerre contre Charlemagne, c'é toient toujours les Saxons qui attaquoient, parcequ'ils avoient un joug à secouer, xiu milieu des embarras que causoient à Charlemagne , au commencement de sou régne , la guerre d'Aquitaine , et ensuite le soin de recueillir, au préjudice de ses neveux, la succession de Carloman son frère, les Saxons n'avoient pas manqué de se jeter sur les terres françaises [a] : pour les en punir , Charlemagne , dans un parlement assemblé à Worms, fait résoudre la guerre contre eux, entre dans leur pays, prend la forteresse d'Éresbourg , et commence l'ouvrage de la conversion des Saxons par la destruction de leur idole et de son temple. Cette idole, l'objet principal de la vénération des Saxons , qui, suivant l'usage de presque toutes les nations barbares, lui humoloient des victimes humaines , se nommoit Irminsul. Les savants ont cherché à quelle divinité grecque

[a] Egiu. Annal.

OU romaine il falloit la rapporter ( i ) ; les uns ont cru que c étoit Mars (2) , d'autres , Mercure : il importe assez peu de savoir bien précisément ce point. C'étoit peutêtre une divinité plus particulière aux Saxons; et ceux qui ont cru quec'étoit le célèbre Arminius, divinisé par ce peuple libre pour avoir défendu la liberté germanique contre la tyrannie romaine , n'ont peut-être pas le plus mal rencontré. C'est du moins Fidée à-la-fois la plus intéressante , et la plus analogue aux mœurs de ce peuple; et Ton conçoit que Charleraagne, en détruisant le culte de ce dieu , et en cherchant à soumettre les Saxons au christianisme, qui, dans sa naissance, paroit avoir produit par-tout Fheureux effet d'adoucir les âmes et de polir les mœurs, travailloit pour ses intérêts; c'étoit pour lui tout à-la-fois une affaire de zélé et une affaire de politique; il vouloit soumettre les Saxons pour les convertir, c'étoit sa première ambition, mais il vouloit aussi par réflexion les convertir pour les soumettre. Les Saxons déjà consternés de la prise de cette forteresse d'Eresbourg, qu'ils avoient regardée comme imprenable, le fuient bien plus encore, lorsqu'ils virent le temple d'Irminsul profané, les riches offrandes que la superstition des peuples y avoit accumulées , devenues la proie du vainqueur, le dieu , impuissant à les défendre et à se défendre lui-même, consumé sur

(i) Voir les Mémoires de Littérature^ tome 3, pag. 175 et suiv. de l'histoire.

(2) Mezeray (f;rantle Ilistoife) dit que le nom d'Irminsul si^jnifie, en vieux saxon, statue commune^ et que cette statue étoit celle du dieu Mars, ainsi nommé chez les Saxons, parceqiiil est commun à tous^fa^ yan'sûnt înaintCNCtiH un partie puis demain un autre

DE CKARLEMAGNE. ' 3/p

son autel. Les flammes qui dévoi oient Eresbourj;, éclairant au loin les campagnes dans les ténèbres de la nuit, glaçoient les peuples de terreur en même temps qu'elles les remplissoient de rage; la crainte fut la plus forte, ils se cachoient dans les forêts pour se dérober à ce spectacle; et du Rhin au Wéser, les Français ne trouvèrent qu'un vaste désert, qu'ils dévastèrent encore. Charlemagne, pour enlever aux Saxons un objet d'idolâtrie, fit enterrer la colonne sur laquelle avoit été élevée la statue du dieu ; elle fut déterrée sous Louis-le- Débonnaire, et transportée dans l'église d'Hildesheim. On célèbre encore tous les ans , dans cette ville , la veille du dimanche Lœtare , la mémoire de la destruction de l'idole Irminsul.

La prise d'Éresbourg avoit été précédée d'une bataille perdue par les Saxons , et qui s'appela la bataille du torrent. Les Français, que la soif consumoit, et qu'elle alloit forcer à la retraite, furent sauvés par un torrent , qui , ayant été à sec jusque-là , roula tout-àcoup des eaux abondantes ; ce qui produisit le double effet de désaltérer les Français et de les encourager, en leur persuadant que le ciel faisoit un miracle en leur faveur. L'événement est consacré par une médaille, qui représente un trophée élevé en face d'un torrent, avec cette inscription : Saxonibus ad toi;rentem dei^ictis. Les Saxons "vaincus devant un torrent.

Charlemagne se disposoit k passer le Wéser, pour chercher des ennemis au-delà [a]; les Saxons reparurent alors, mais en suppliants; ils demandèrent grâce, et

[n] Mém. de Liltër. , t. 3, pa.<j. 1^-5 et siiiv. de Hiist.

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offrirent des otages : c est par-là que nous verrons presque toujours finir chaque campagne.

En 774 5 lorsqu'ils virent Charlemagne occupé de la guerre de Lombardie, ils reprirent tout ce qui est entre leWéseret lePJiin, et firent de nouvelles incursions sur les terres françaises; c'étoit tantôt une peuplade , tantôt une autre; car, ainsi que nous l'avons observé, les Saxons ne savoient guère se réunir pour la cause commune, ni suivre un plan, soit de conquête, soit de défense. Charlemagne étoit déjà dans la Saxe, lorsqu'ils le croyoient en Italie, et il étoit avec les mêmes troupes qui venoient de sonmetii e la Lombardie ; il divise son armée en quatre colonnes, dont trois virent l'ennemi et le battirent, la quatrième n'aperçut que de loin quelques fuyards.

L'année 775 fut encore employée presque tout entière contre les Saxons; ilsavoient reperdu tout le pays situé entre le Rhin et le Wéser ; ils voulurent du moins se faire de ce dernier fleuve une barrière contre le vainqueur, et ils s'avancèrent pour lui en disputer le passage : Charlemagne le passe à leur vue, fond sur eux , les dissipe, s'avance dans le pays, après avoir laissé un détachement pour garderie passage du Wéser, et s'assurer de n'être ijas coupé. Les Français n'aimoient et neconnoissoientdela guerre que ce qui s'accordoit avec leur impétuosité naturelle, des batailles, des coups de main ; tout ce qui demandoit du sang-froid et de la patience , répugnoit à leur caractère : les Saxons s'aperçurent que le détachement chargé de la garde duWésej', comptant sur la fortune de Charlemagne , et sur le succès de ses armes ^faisoit cette garde assez négligem-

DE GHAFiLEMAGNE. 347

ment \a\^ ils s'attachèrent à augmenter cette sécurité , en présentant eux-mêmes toutes les apparences de la négligence et de la foiblesse; ils osèrent former le projet de fermer le retour à Charlemagne, en se rendant maîtres du Wéser, et d'enfermer ce conquérant dans leur pays. Ils épièrent les moments favorables, et fondirent pendant lanuit sur le détachement du Wéser; ils eurent d'abord tous les avantages qu'ils pouvoient attendre de la surprise : les Français furent d'abord égorgés sans combattre, combattirent ensuite en désordre, et sans savoir si leurs coups tomboient sur des amis ou sur des ennemis. Peu-à-peu Tordre s'établit; les marques auxquelles les Saxons étoient convenus de se reconnoître, furent distinguées :les Français se formèrent en bataille, résistèrent avec plus d'égalité; bientôt ils parvinrent à reprendre tous leurs avantages : pour comble de bonheur, Charlemagne, dont le talent magique étoit de se trouver par-tout, n'étoit pas alors assez éloigné du Wéseï', pour que quelque bruit, ou quelque soupçon du combat ne parvînt jusqu'à lui ; il arrive, au grand étonnement et des amis et des ennemis ; les Saxons sont eux-mêmes pressés, enveloppés, et taillés en pièces (i). Leurs différentes peuplades viennent s'humilier, et demander grâce. Charlemagne leur pardonne; car, après un grand carnage, accorder une

[«] Eg;in. Annal.

(i) Un des auteurs (jermaniques, recueillis par Mcibomius, représente cette affaire conjme une défaite de ia paît de Charlemagne, et attribue à ce prince , dans cette occasion, un mot bien peu digne de lui. Ce mot est : « J'aime mieux qu'on dise : Charles a fui devant les « ennemis , qne si on disoit : Charles a écc tué nar les enricmis, j>

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trêve, dont on avoit besoin soi-même, s'appeloit pardonner; comme demander la paix, quand on avoit perdu les movens de faire la guerre , et donner des otages d'une foi qu'on alloit violer, s'appeloit se soumettre. Le^ Saxons nétoient jamais véritablement soumis, et ils ctoient encore plus éloignés de Fétre , depuis qu'ils avoient à leur tête cet irminsul vivant, ce nouvel Arminius, ce Vitikind, digne rival de Cbarlemagne par les talents, par la valeur, par les vertus, et plus intéressant que lui, puisqu'enlîn il combattoit pour la liberté [a]. Cet homme, aussi éloquent que brave, ne cessoit d'animer les Saxons à la défense de leur pays ; ses discours , toujours animés du feu de la liberté , échauffoient et transportoient aisément des cœurs nés pour elle ; il avoit pour les Français, parcequ'ils étoient conquérants , parcequ'ils vouloient être maîtres , la haine qu'Annibal avoit autrefois vouée aux Romains. Non content d'errer dans toutes les peuplades des Saxons pour les remplir de son esprit, sa politique s'étendoit jusqu'aux puissances étrangères, et il cherchoit par-tout à susciter des ennemis à la France. L'entreprise que Rotgaud, duc de Frioul, le duc de Bénévent, et quelques autres seigneurs lombards, avoient formée dès l'an 776, de rétablir Adalgise sur le trône des Lombards, forçant Cbarlemagne à s'éloigner, parut aux Saxons une occasion favorable de reprendre les armes, ils la saisirent; mais il falloit mieux connoître Cbarlemagne: ses ennemis ne savoient pas encore assez à quel point ilétoit redoutable; il venoit d'accabler les

\a\ Egin. Annal.

Lombards , qui le croyoient en Germanie , il arrive , et foudroie les Saxons, qui le croyoient engagé pour longtemps au fond de l'Italie : à cette vue , ils se sentirent terrassés par un Dieu plus puissant que les leurs , ils ne surent que tomber à ses pieds et qu'implorer sa clémence. G'étoit pour la troisième fois qu'ils se révoltoient [a], car on appeloit révoltes tous les efforts qu'ils faisoient pour recouvrer la liberté, et nous les appellerons peut-être ainsi nous-mêmes , entraînés par l'exemple de tous les historiens ; Cliarlemagne voulut enchaîner les Saxons par les liens qu'il jugea les plus puissants sur les hommes, ce furent ceux de la religion. Apres les deux autres soulèvements des Saxons , il avoit agi en vainqueur qui accorde la paix; cette fois il agit en maître qui pardonne; il avoit traité, il ordonna : il avoit plutôt invité que forcé les Saxons au baptême; cette fois il en fit une condition absolue de la grâce qu'il vouloit bien accorder. Mais cet article peut-il être l'objet d'une convention ou d'un ordre? Que prétendoit Charlemagne? que les Saxons fussent chrétiens. Que promettoient et qu'exécu toient les Saxons? une cérémonie. Ils se faisoient baptiser. Avec la persuasion, pourquoi des commandements et des promesses? Sans la persuasion, à quoi bon des promesses et des commandements? Les Saxons ne virent dans ce qu'on exigeoit d'eux qu'une formalité très aisée à remplir, et ils se trouvèrent fort heureux d'obtenir la paix à ce prix. Une si prompte obéissance devoit être suspecte ; mais Charlemagne songeoit à donner de la consistance et

M I^gin- Annal.

35o insTOiRE

des effets réels à cette formalité : il affectoit de regarder la réunion des deux peuples comme consommée par Tunité de foi et de culte; en conséquence, les Saxons furent appelés aux délibérations communes , ils furent invités à rassemblée du Champ-de-Mai de 777 , qui devoit se tenir pour cette raison à Paderborn dans leur propre pays : on espéroit peu qu'ils s'y trouvassent, et ce fut pour les Français une surprise fort agréable d'y voir arriver leurs différentes peuplades , conduites par leurs chefs, a la réserve d'un seul; mais ce seul chef étoit tout , c'étoit Vitikind. Incapable de toute feinte et de toute foiblesse, incapable de mentir à Dieu et aux hommes, il ne vouloit ni être ni paroître chrétien et Français. Tandis que Charlemagne, a l'assemblée de Paderborn, imposoit des lois à la Saxe, et faisoit donner le baptême à ceux des Saxons qui ne Tavoient point encore reçu, Vitikind alla porter sa haine et sa douleur à la cour de Sigefroi son ami , roi des Danois ou Normands, démarche importante, première époque d'une [>rande révolution dans FEurope : ce fut cette alliance de Vitikind avec Sigefroi , ce liu-ent ses continuelles instigations qui attirèrent sur les côtes de la France ces Normands qui, pendant plus d'un siècle, la fatiguèrent par tant de ravages, qui se firent céder la plus belle et la plus riche de ses provinces, à laquelle bientôt ils en ajoutèrent d'autres, qui conqviirent TAngleterre sous Guillaume-le Bâtard leur duc, et qui, depuis ce temps, souslenomd'Anglais, n'ontcesséquepar intervalles d'être nos ennemis et nos rivaux. Charlemagne sembla prévoir tous les maux qu'ils feroient un jour à la France. Étant sur les bords de la Méditerranée dans

DE ClïARLEMAGNE. 35 î

lin port du Languedoc, et jetant les yeux, des fenêtres de son palais, sur la vaste étendue de la mer, il aperçut des navires de ces Normands, qui, pénétrant déjà d'une mer dans une autre, venoient examiner les côtes du Languedoc et de la Provence, et chercboient à y faire une descente [/2]; ce spectacle Fémut, et lui arracha des larmes ; il s'accusa d'avoir négligé le soin de la marine, il résolut d'en créer une, capable de protéger toutes les côtes de son vaste empire , et d'en écarter ces pirates. Nous verrons dans la suite les efforts cpi'il fit pour l'exécution de ce projet; considérons seulement ici l'influence que ce voyage de Vitikind dans le nord eut sur tant de grands événements , qui firent dans la suite et qui font encore aujourd'hui la destinée de l'Europe , et concluons que, sur les conquêtes et l'agrandissement des empires , il faut en revenir à ce mot que dit un paysan à un grand roi , qui faisoit enfermer dans son parc des terres immenses et des paroisses nombreuses: Sire j, vous aurez toujours des ^voisins, Charlemagne , en subjuguant les Lombards , ne trouvoit-il pas encore derrièreeuxl'empire grec , ennemi si redoutable dans sa décadencemême, et qui pou voit lui opposer tant de ressources? En protégeant , en soumettant du côté de l'Espagne divers petits princes mahométans, ne pouvoit-il pas soulever contre lui toute la nation des Sarrasins, et toutes les forces du vaste empire des califes? Enfin , en réduisant les Saxons au désespoir, il les forçoit d'appeler à leur secours les puissances du nord, il apprenoit aux Normands le chemin de la France, et préparoit ces

[rt] Monach, San. Gall. 1. 2, c. 2.

grandes révolutions dont les siècles suivants furent témoins. Défendons-nous et n'attaquons pas; respectons les États de nos voisins , et rendons les lîôtres respectables; songeons à les améliorer, et non pas à les agrandir. C'est aux conquérants et non aux voyageurs qu'il faut appliquer cette leçon que donnent les saui^ages: Reste dans ton pays.

Charlemagne , croyant avoir converti les Saxons , parcequ il les avoit baptisés, fit frapper à ce sujet une médaille , avec cette inscription : Saxonibus sacro las^acro regeneratis ; les Saxons régénérés par les eaux du baptême. Exergue 777.

En 778, pendant que Charlemagne étoit occupé en Espagne à rétablir Ibinarabi sur le trône de Saragosse, pendant qu'il essuyoità Roncevaux le seul échec qu'il ait jamais reçu en personne, pendant qu'il s'en vengeoit glorieusement par la défaite du duc de Gascogne, et honteusement par son supplice, Vitikind revient du Danemarck , il parle à ses compatriotes , et bientôt toute la Saxe est en armes; ils adoptent sa haine, ils respirent la vengeance, ils rougissent de leur esclavage et de leur christianisme forcé, ils relèvent leurs idoles abattues , ils renversent les forts mal défendus et trop peu nombreux, que Charlemagne avoit crus suffisants pour les contenir; ils reprennent tout lepayssituéentre le Wéser et le Rhin : ce dernier fleuve, qui semble être la borne naturelle de la France du côté du nord-est, arrête seul leur impétuosité; ils tentent de le passer, et n'ayant pu y réussir , ils en ravagent les bords depuis Cologne jusqu'à Coblentz. Observons que dans cette expédition , ainsi que dans les précédentes , les

Saxons massacroient tout, sans distinction de sexe ni d'âge, qu'ils égorgeoient les femmes, qu'ils écrasoient ou biûloient les enfants dans leurs berceaux , les vieillards et les malades dans leurs lits , qu'ils épuisoient tous les moyens de nuire, en quoi ( il faut lavouer) ils étoient plus conséquents que les peuples policés , qui sont retenus dans leur cruauté par quelques principes du droit des gens, contradictoires avecTesprit de guerre. En effet, si la guerre est bonne, il faut la faire à outrance; s'il est beau de tuer ses frères et ses semblables, il ne faut point de terme au carnage et à la désolation ; ^sMl faut affoiblir Tennemi, on ne peut remplir plus sûrement, plus pleinement cet objet, qu'en détruisant avec la génération déjà formée la génération naissante , et jusqu'à Fespoir des générations futures. Le contresens seroit trop fort, si Ton me soupçonnoit de conseiller ici une guerre cruelle, et de vouloir ébranler le peu que nous conservons, ou que nous avons acquis , de principes d'iiumanité; bien loin de vouloir les borner, c'est parceque je voudrois les étendre, que j'en montre l'incompatibilité avec notre système de guerre , et la nécessité de transformer ce droit des gens si foible, si impuissant , si contradictoire , en un système de paix constant et universel.

Cbarlemagne sortoit à peine de l'échec de Roncevaux, lorsqu'il apprit le nouveau soulèvement des Saxons. A ces emportements forcenés , il opposa sa célérité ordinaire, remède toujours efficace aux maux du moment; tandis qu'on le croyoit engagé dans les Pyrénées , il étoit dans la Westphalie ; et les historiens observent encore expressément que les mêmes troupes

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qui avoient commencé cette campagne sur les bords de FEbre , la terminèrent sur les bords du Rhin et du Wéser. La même chose étoit arrivée en 774; les mêmes troupes qui avoient apaisé les troubles de la Lombardie , et qui avoient dissipé la faction du duc de Frioul , allèrent terminer la campagne en Saxe. Cette circonsstance de la célérité française n'en est pas la moins inexplicable , et il se présente ici deux difficultés, i^ Comment des armées se transportoient-elles ainsi d'un bout de l'Europe à l'autre en si peu de temps? Comment suffisoient-elles à deux guerres dans une campagne, à deux guerres si éloignées, et contre des ennemis si différents? Comment les fatigues de ces marches forcées leur laissoient-elles les moyens d'accabler si promptement et si facilement leurs ennemis? Ces hommes étoient donc bien différents de ceux que nous connoissons! 2^ Comment, en faisant toujours la guerre, en ignoroit-on si parfaitement Fart? Comment employoiton si peu ou si mal les espions ? Comment avoit-on si peu de relation avec les peuples dont on étoit entouré, que des armées pussent ainsi se transporter du fond de lltalie et de l'Espagne au nord delà Germanie, sans que leur marche fût aperçue ou même soupçonnée?

Quoi qu'il en soit , les Saxons ne songeoient plus qu'à terminer la campagne, et ils passoient à gué la petite rivière nommée l'Eder, près d'un village nommé Lihesi, vers les confins de la Hesse, lorsque les Français parurent et les attaquèrent au milieu même de la rivière. Une partie des Saxons fut noyée , le reste taillé en pièces ou mis en fuite. L'année suivante, Charlemagne eu personrre gagna contre Vitikind une grande bataille^

DE CUABLEMAGNE. 355

dans un lieu appelé Bucholt, sur les bords de la Lippe ; Vitikind fut obligé de retourner dans son asile auprès de son ami Sigefroi , et les Saxons eurent recours de nouveau à la clémence du vainqueur [a]. Cette clémence étoit lassée, et le joug s'aggravoit à chaque révolte. Charlemagne resta dans leu r pays toute cette année 7 79 ^ et une partie de Fann^'e 780, à chercher inutilement les moyens de dompter cette nation indomptable. Toujours attaché à l'idée qu'ils ne seroient soumis que lorsqu'ils seroient véritablement chrétiens , il prit dés mesures pour rendre leur conversion solide et entière; il falloit commencer par la rendre sincère , et c'est ce qui n'étoit pas aisé. Charlemagne fit à ce sujet des ordonnances, qu'un auteur moderne trouve pleines de sagesse [/?]; mais, encore un coup, étoit-ce là une matière à ordonnances? Voyons ces règlements.

« Tout Saxon qui refusera le baptême, sera puni de « mort, w

Premier article parfaitement contraire à la religion^ à la raison et à l'humanité.

Ceux d'entre les Saxons qui , par zélé pour leurs dieux, ou parcequ'ils regardoient la cérémonie du baptême comme un acte formel d'apostasie, cherchoient à s'y soustraire , avoient aisément trouvé le petit stratagème de se dire baptisés et chrétiens , pour se dispenser de l'être. On voulut leur ôter cette ressource facile : on décida que «ceux qui, pour éviter le baptême, se « diroient baptisés , seroient pareillement punis de (t mort. » C'étoit leur défendre d'être hypocrites; mais

[a] AnnaL Moissiac, [b] Tom. 2, concil. Gall,

356 HISTOïIîE

toute défense d'être hypocrites ne peut que redoubler rhypocrisie; chacun sent d'ailleurs dans quels détails d'inquisition dévoient jeter cette loi et quelques autres semblables dont nous allons parler. En général, on prodiguoit volontiers la peine de mort dans ces règlements si sages; elle étoit prononcée sans difficulté contre tout Saxon qui , après avoir été baptisé ou s être dit baptisé, retournoit à l'idolâtrie. Cet article est une suite nécessaire des précédents , et n'a plus rien qui étonne. Mais un autre article qui peint plus particulièrement les mœurs du temps , c'est de voir la peine de mort également prononcée pour le crime de tuer un évêque ou un prêtre, et pour le péché de manger de la viande en carême(i). On ne savoit guère alors proportionner les peines aux délits ; on faisoit des lois comme on faisoit la guerre , sans art , sans vues , sans principes ; ou , si l'on avoit des vues immédiates et directes, comme de remédier à un inconvénient dont on étoit frappé , on ne savoit pas voir plusieurs objets à-la-fois , et combiner ses idées de manière à ne pas ouvrir la porte à mille abus , en remédiant à un seul , ou sans y remédier.

Au reste , une loi de grâce tempéroit , ou plutôt détruisoit toutes ces lois de sang : un Saxon coupable de tous les crimes dont on vient de parler, non seulement

(i)Daiis cette assimilation ridicule d'un péché avec les plus |ifrands crimes, les auteurs de V Histoire de V Église gallicane n'ont vu que la matière d'une déclamation contre les riches mondains qui observent mal le carême. Ils triomphent en rapportant ce que nous apprend Dithmar, évêque de Mersbourg dans le onzième siècle, que de son temps, en Polo^rne, on arrachoit les dents à quiconque étoit convaincu d'avoir mangé de la viande après la septuagésime. L'usajje étoit sévwre.

DE CIIARLEMAGNE. SSj

échappoit à la peine , mais encore se mettoit à Fabri de toute recherche , en se faisant baptiser ( i ) , ou , s'il étoit baptisé , en se soumettant à la pénitence publique. Cette loi, placée ainsi à côté des autres, devoit sans doute avoir une grande efficacité, mais seulement pour faire des hypocrites ; et qu'est-ce que c'est que de recevoir le baptême sans foi , ou d'embrasser la pénitence sans repentir, et uniquement pour racheter sa vie? Quels motifs de conversion ! et comment pouvoir compter sur des conversions pareilles? Ne louons point ces lois, qui ne pouvoient faire que de mauvais chrétiens , et des sujets très suspects. On ne peut se dissimuler d ailleurs que ces précautions rigoureuses contre la rechute des Saxons dans Fidolâtrie, n'aient été le berceau de l'inquisition, qui même n'a pas manqué de s'appuyer du nom de Charlemagne, se servant ainsi de la gloire de ce grand prince pour imprimer une tache à sa mémoire. Nous trouvons cependant une chose à louer dans ces règlements, c'est la défense de brûler qui que ce soit, sous prétexte de sorcellerie. Les sorciers seront seulement donnés à l'église^ c'est-à-dire deviendront serfs des ecclésiastiques (9.), disposition presque juste, si ces sorciers étoient des malfaiteurs.

Une autre défense bien louable encore , et qui condamne bien hautement les mœurs de la barbarie, est

(i) Saxon Capitul. art. ig. .....Omnes infra anninn baptlzentur.

Art. i4' Si quis pro his mortalihus criminihus. ... spontè ad sacerdotein confugerit ^ et confessione data agere pœnitenliam uoluerit^ testlmoniiim. sacerdotis de morte excuset.

(2) Art. ai. Ad eccîesiœ seivitium donentur.

358 HlSTOIfcE

celle d'immoler des victimes humaines (i). C'est le fa» meux traité que Gélon, selon Plutarque, fît avec les Carthaginois, mais dont on conteste la réahté.

Charlemagne fit publier ces lois avec la plus grande solennité, dans un parlement où assistèrent tous les chefs des Saxons; mais, en les supposant même entièrement bonnes , elles n'auroient pas suffi pour amener les Saxons au christianisme, s'ils n'a voient eu les yeux continuellement frappés de l'appareil de la religion. Charlemagne bâtit dans leur pays des monastères et des églises; il y fonda divers évêchés, il remplit la Saxe de prêtres et de missionnaires ; il s'avança dans le pays, et, sans combat, sans violence, par la seule terreur de son nom, il étendit ses conquêtes et celles du christianisme jusqu'à TElbe; il prit soin de relever les forts qui venoient d'être abattus; mais ces forts étoient insuffisants , et les autres moyens ne le furent pas moins. Charlemagne s'éloigna, et Vitikind revint. Vitlkind gouvernoit les Saxons par l'éloquence et par l'amour, Charlemagne par la force et par la terreur.

En 782, la Saxe se révolta de nouveau [a]; Charlemagne , occupé ailleurs , y envoya deux armées qui dévoient se concerter dans leurs opérations; car sans concert, quel succès peut-on attendre? L'une étoit commandée par le comte Theudéric , parent et ami de

(l) Art. g. Si cuis hominem diabolo sacrijicaverit^ et in hostiam ^ more paganorum ^ demonibus obtiderit^ morte moriatur,

u Si quelqu'un sacrifie un homme au démon, et que, suivant Tusa^je a des païens , il l'offre en holocauste aux esprits iujpurs, qu'il soit puui ^^ de mort. »

[a] Ej^in, Annal»

DE GHARLEMAGNE. SSg

Charlemagne, accoutumé à vaincre avec lui , et le Parménion de cet Alexandre : Fautre armée avoit trois chefs ; Adalgise, chambellan du roi , Geilon , comte de Festable ou connétable (i), et Wolrade, comte du palais. On ne conçoit pas bien par quelle politique Charlemagne avoit tant multiplié les généraux; c'étoit faire naître gratuitement des occasions de discorde; les trois chefs furent cependant assez unis entre eux , parcequ'ils étoient tous les trois également jaloux de la faveur et des talents de Theudéric. Ce général avoit tracé un plan de campagne dont le succès paroissoit infaillible; les trois chefs s'attachèrent aie faire manquer, et parcequ'il n'étoit pas d'eux , et parcequ'il étoit de lui. On trouve chez les peuples guerriers et barbares presque tous les vices des cours polies et corrompues , sans les avantages de celles-ci ; on savoit dès-lors exposer le salut de l'État pour empêcher le succès d'un rival. L'armée des trois chefs devoit se réunir à Tarmée du comte Theudéric, qui devoit en prendre alors le commandement général ; il avoit déjà pris un poste très avantageux, d'où il incommodoit fort les Saxons dansleur camp; il indiqua aux trois chefs le poste qu'ils dévoient prendre aussi, pour achever d'enfermer les Saxons, et de leur couper les vivres. Les trois chefs convinrent ensemble de déconcerter ce projet , et d'attaquer les Saxons, qu'ils se croyoient sûrs de vaincre , parceque Charle-

(i) Ce n'ëtoit pas à titre de connétables que le connétable Geilon, et depuis encore sous le même règne, le connétable Bouchard, conimandoient les armées. Cette dig;nité, qui répondoit à celle de grandécuyer, étoit alors purement domestique, et n'est devenue militaire que long-temps après.

36o HISTOIRE

magne les avoit toujours vaincus. Vitikind reconnut d'abord, et à cette attaque faite mal-à-propos, et à la manière dont elle fut faite, qu'il avoit affaire à des hommes imprudents ; profitant habilement de toutes leurs fautes , et déployant contre eux ce génie qui n'étoit terrassé que par celui de Gharlemagne , il remporta la victoire la plus complète; Farmée française fut mise en déroute et taillée en pièces , après avoir perdu tous ses plus braves capitaines. Adalgise et Geilon, voyant les tristes fruits de leur jalousie et de leur indocilité, ne voulurent point survivre à cet affront [a] ; ils se jetèrent au milieu des ennemis j tendant la gorge aux épées et aux traits , et expièrent du moins une faute si funeste par une mort honorable ; le comte Wolrade , qui eut le malheur de ne pouvoir mourir , put s'en consoler, par riionneur qu'il eut de n'être pas inutile à sa patrie dans ce grand désastre ; il sauva les restes de l'armée vaincue; leur asile fut le camp du comte Theudéric, qui ne put être entamé parles vainqueurs. Cette bataille mémorable se livra au pied du mont Sintal, près du Wéser.

Gharlemagne ne voulut confier qu'à lui-même le soin de sa vengeance ; il accourt dans la Saxe : à sa vue , les ' Saxons oublièrent leur victoire, ils se sentirent vaincus , et demandèrent grâce; Vitikind prit la fuite ; et les Saxons , parcequ'il étoit absent, n'accusèrent que lui de leur révolte : mais Gharlemagne irrité vouloit des victimes présentes; il pardonnoit les révoltes, mais non pas les succès; nioins jaloux de sa puissance que de sa

[«] Egin. Annal.

DE CHAïlLEMAGNE, 36 ï

gloire, tout affront lui étoit insupportable. On a vu avec quelle cruauté il s'étoit vengé^clu duc de Gascogne, après Féchec de Roncevaux ; il fut plus cruel encore envers les Saxons ; il se fît remettre quatre mille cinq cents des principaux d'entre eux , et de ceux qu'il jugea les plus coupables , et il les fit tous décapiter. Les Saxons désarmés entouroient Fécliafaud , et étoient entourés eux-mêmes par les Français en armes ; leurs regards furent souillés de cet affreux spectacle , qui réunissoit Fappareil d'un supplice et Fhorreur d'un massacre public; ils furent obligés de renfermer dans le fond de leur cœur la rage et la douleur dont ils étoient dévorés. Charlemagne, en cette occasion, prit Alexandre pour modèle, et le surpassa en cruauté. Le conquérant macédonien ayant forcé la ville de Tyr, fit attacher à des croix plantées le long du rivage de la mer deux mille Tyriens échappés au carnage, spectacle horrible aux yeux mêmes des vainqueurs. Tout conquérant est forcé d'être barbare (i).

Aveuglé par les préjugés du temps, Charlemagne, tandis qu'd flétrissoit par cette infâme cruauté la gloire déjà si équivoque de ses conquêtes , ne doutoit pas que cette horrible exécution ne lui répondît pour toujours de la fidélité des Saxons; il y ajouta un ordre secret de poignarder ceux qui exciteroient les Saxons à la révolte , ordre si dangereux par la facilité d'en abuser; il ne tint qu'à lui de reconnoître toute Finefficacité de la violence. Jamais les Saxons n'avoient été si turbulents, si enne-

(i) Quels traits me présentent vos fastes,

Impiioyables conquérants !

mis du christianisme et de la France, si dévoués à Vitikind. « Ce chef infortuné du parti le meilleur « revint leur demander comment ils avoient pu soutenir la vue du supplice de leurs compatriotes, de leurs fières, de leurs complices, s'ils étoient coupables [a]; comment ils nWoient pas renversé Féchafaud, égorgé les bourreaux, et si la vie étoit un si grand bien, qu'elle méritât d'être rachetée par un tel opprobre? Leur réponse fut de le suivre, et de se précipiter de nouveau avec lui dans le péril et dans la mort. Une fureur sombre et farouche les rendoit supérieurs à toute crainte, insensibles à toutes leurs pertes. Ce n'étoit plus pour la liberté ni pour rhonneur qu'ils combattoient, c'étoitpour mourir ( ï ) en donnant la mort à leurs oppresseurs et à leurs bourreaux. Albion, un des principaux chefs des Saxons, digne lieutenant de Vitikind , comme lui plein de talents, de valeur et de ressources, comme lui ennemi des Français et de la servitude, associa son nom au grand nom de ce généreux défenseur de la liberté; ils succombèrent tous deuxsousCharlemagne, et ils furent plus grand que lui.

Jusque-là , les Saxons n'avoient pas osé combattre en bataille rangée contre Charlemagne en personne; ou ils s'étoient soumis à sa vue, ou ils avoient fui devant lui , ou ils Favoient attendu dans des retranchements : n ayant plus rien à ménager, ils Tattaquèrent

(i) Dcvota morti pectora libcrœ ,

Quantis fatigaret ruinis !

« Que Ton vend cher sa vie , quand on a le courage de se dévouer L à une mort volontaire ! »

DE CKARLEMAGNE. 363

en plaine [a]; ils perdirent contre lui deux grandes batailles, dont chacune leur coûta une armée presque entièrement détruite ou dissipée; mais chaque fois ils disputèrent la victoire, et leur désespoir enfanta aussi^ tôt des armées nouvelles. Convaincus de nouveau, par cette double expérience, de Tascendant invincible de Charleraagne, ils voulurent croire du moins que cet ascendant lui étoit personnel, et se rappelant la victoire qu'ils avoient remportée sur les lieutenants de ce prince au pied du mont Sintal, ils attaquèrent à Draigny [è], près de la Lippe, une autre armée, commandée par Charles , Faîne des fils légitimes de Charlemagne (i); ils espéroient se venger sur le fils des triomphes du père, ils ne firent qu'augmenter ces triamphes, en lui procurant la satisfaction de vaincre encore par son fils : on ignore à quel point ce fils, âgé alors de douze ans, mais né et nourri dans les camps de Charlemagne, pouvoit avoir contribué à la victoire; tout ce qu'on sait , c'est qu'il commandoit à cette bataille , qui parut consommer pour lors la défaite des Saxons , et après laquelle ils ne reparurent plus en bataille rangée.

Mais ils ne se soumirent point. A la guerre de plaine ils substituèrent une guerre de montagnes; ils se dispersoient par pelotons, que Vitikind et Albion rassembloient quelquefois , et qui tenoient continuellement les Français en alarme; ils obligèrent Charlemagne à se fixer pendant plusieurs années dans leur pays; il em-

(i) Pepin-le-Rossu , fils d'Himiltriide , première femrae de Charlemagne, étoit réputé bâtard.

ploya d'abord ce temps à les chercher, à les poursuivre dans leurs retraites inaccessibles , à courir partout sur leurs traces , à combler leur désespoir, à ravager, à conauérir, à se rendre de plus en plus odieux et redoutable à ces peuples. Il reconnut ensuite l'abus de ce système de guerre, il se repentit de n'avoir fait de toute la Saxe qu'un vaste désert , il voulut y ramener des habitants ; il commença de négocier avec les Saxons , pour qu'ils abandonnassent leurs forêts et leurs montagnes; mais il s'y prit mal encore; il suivit les principes de !a politique vulgaire , il voulut diviser pour commander, il jeta des semences de discorde parmi les Saxons; il profita de la jalousie que la gloire de Vitikind et d'Albion inspiroit à tous les autres chefs , pour attirer ceux-ci dans son parti. Son esprit naturellement éclairé, son cœur naturellement droit , lui découvrirent bientôt encore l'abus de cette politique artificieuse; il n'écouta plus que sa générosité, qui ne le trompoit jamais; il s'adressa directement à ses illustres ennemis, Vitikind et Albion ; il entreprit de changer leurs cœurs , et de désarmer leur haine par des procédés nobles, de traiter avec eux comme un grand homme traite avec des gens braves qu'il a eu la gloire de vaincre [a]; il leur prodigua ces égards et ces honneurs qui peuvent seuls flatter les grandes âmes; il leur fit sentir les douceurs de la vie civile, les charmes de la paix, la sainteté du christianisme, qui tend à faire de tous les hommes un peuple de frères; enfin, Vitikind et Albion sentirent qu'ils dévoient se confier àCharlemagne [è], et ce prince

[a] 786. [b] Eoin. Annal.

ayant été rappelé en France par quelques affaires, ils vinrent le trouver au milieu de ses États a Attîyny-sur- Aîne , où ils reçurent le baptême , ainsi qu^une foule de Saxons qu'ils menoient à leur suite; ils donnèrent à tous Fexemple d'embrasser sincèrement le christianisme, et d'y rester constamment attachés. Divers auteurs mettent Vitikind au nombre des saints (i); quelques généalogistes font descendre de lui la troisième race de nos rois.

(i) On raconte que Vitikind, après sa conversion, étant retourné en Saxe, encore imparfaitement instruit de nos mystères, mals^plein d'un désir ardent de s'en instruire mieux, il lui vint dans l'esprit, comme par inspiration, de se déguiser en mendiant, pour venir à la cour de Gharlema^ne , inconnu, et y examiner à son aise les cérémonies de l'église pendant la semaine sainte et la semaine de pâques ; il fut reconnu et conduit au roi, qui, surpris de ce travestissement, lui en demanda la cause. Vitikind la lui dit; le roi alors l'interrogea sur les observations qu'il avoit faites à la faveur de son déguisement. Vitikind, après avoir paru très édifié du pieux recueillement de Gharlemagne, et de la manière dont il l'avoit vu entrer dans l'esprit des différents mystères, ajouta : «Mais ce qui m'a le plus étanné, a été de «voir que tous ceux qui approchoient d'une certaine table , placée «au milieu du temple, recevoient dans la bouche, des mains du «prêtre, un bel enfant, que j'ai vu distinctement sourire aux uns «avec tendresse, et s'approcher des autres avec une répugnance « marquée. Expliquez-moi ce que c'est que cet enfant. » Charlemagne, plein d'admiration , s'écria : « Que vous êtes heureux d'avoir vu ce « que ni moi ni nos prêtres mêmes n'avons encore mérité de voir ! » Qu'Albert Grantz, à la fin du quinzième siècle, ou au commencement du seizième, ait rapporté ce trait, dans sa Métropole saxone ^ ou Histoire ecclésiastique de la Saxe, d'après quelque légende du temps, ou quelque vieille tradition saxone, il n'y a rien là d'étonnant; mais on peut être surpris de voir les auteurs de l'église gallica^îe, qui se piquent de critique, redire la même chose sur sa parole, au milieu du dix-huitième siècle, sacs témoigner le moindre doute, quoique la réponse même de Charlemagne soit propre à en faire naître.

La soumission de ces deux chefs entraîna , au moins pour quelques années , celle de presque toute h\ Saxe ; nous voyons même Cliarlemagne se servir des Saxons , comme d'un peuple de sa dépendance, dans les guerres qu'il fait à d'autres peuples; mais cette vaste nation, subdivisée en une multitude de peuplades, n'étoit jamais parfaitement réunie. Malgré tous les soins de Charlemagne, secondés par les efforts sincères de Vitikind et d'Albion , quelques unes de ces peuplades n'avoient point reçu le baptême; et parmi celles, qui, de gré ou de force, de bonne ou de mauvaise foi , s'étoient soumises au christianisme , toutes n'étoient pas dans les intérêts de la France. Quelques unes fournissoient des secours à ces mêmes peuples , contre lesquels Charlemagne employoit le gros de leur nation, d'autres entretenoient dans les montagnes une guerre sour» de, qui éclatoit dans les moments favorables, et qui, dans tous les temps , étoit un objet d'attention pour les Français.

L'année 790 a été remarquée comme unique dans tout le régne de Charlemagne, parcequ'elle se passa sans guerre. Jusque-là il n'y avoit point eu d'année ou Charlemagne n'eût paru en armes , au moins dans la Saxe, qui , au défaut de toute autre contrée, lui fournissoit toujours infailliblement des occasions de guerre. On a comparé cette année 790 à ces années si rares dans l'histoire romaine, où l'on fermoit le temple de Janus. On a depuis remarqué de même, sous Louis XIV, une époque bien rare et bien courte , où, après le traité de Riswick en 1697, et celui de Carlowitz en 1699, il n'y eut aucune guerre , non seulement dans toute l'Eu-

ropé, mais même dans tout le monde connu. L'année 790 n'a pas entièrement mérité d'être regardée comme une époque de paix , car elle se passa tout entière en préparatifs de guerre.

Les Saxons étoient toujours censés soumis, ils avoient pour gouverneur le comte Théderic, qui exerçoit sans cesse leur valeur, et occupoit leur inquiétude contre les autres ennemis de la France. En 798 ceux d'entre eux qui servoient dans son armée se mutinèrent , et taillèrent en pièces un détachement qui lui servoit d'escorte^bientôt ce mouvement, qu'onavoitregardécomme un trait particulier d'indiscipline plutôt que comme un germe de révolte , et qu'on avoit cru devoir dissimuler, dégénéra en un soulèvement général, qui éclata par les mêmes signes que les révoltes précédentes, c'est-à-dire par le retour à l'idolâtrie, par le rétablissement des idoles, par l'incendie des églises, parle massacre des prêtres ; amsi Touvrage de tant de conquêtes et de tant de conversions fut renversé en un jour. On s'aperçut même que ces peuples grossiers avoient appris ou de la France , ou de la nécessité , à étendre les liens de la politique; que non seuîèment ils avoient des correspondances avec ces peuplades de montagnards indomptés, dont les courses avoient toujours entretenu en Saxe une sorte de guerre, mais encore qu'ils avoient traité secrètement avec les ennemis mêmes contre lesquels prétendoit de les faire marcher, c'est - à -dire avec les Huns. Charlemagne fît entrer dans leur pa'^^s deux armées; ils se soumirent. Il chercha nouveaux moyens^ sinon de les punir, du moins de les contenir pour la suite; il avoit épuisé tour-à-tour les voies de rigueur et

les voies de clémence; il avoit été cruel et généreux; il crut être politique , en arrachant ces rebelles obstinés d'une patrie où ils respiroient, a\ ec Fair , Fesprit d'indépendance et de révolte; semblables à ces enfants de la terre dont parle la fable, qui, lorsqu'ils avoient été renversés, se relevoient plus hardis et plus vigoureux , comme ranimés par les embrassements de leur mère ; Charlemagne imagina de transplanter le tiers des Saxons , et de les disperser dans diverses provinces de la France, où, forcés d'abord de paroître Français et chrétiens , ils le devinrent naturellement dans la suite, et il mena de nouveau le reste de la nation contre les Huns; non qu'il attendît d'eux un zélé sincère et des services utiles, mais pour les avoir sous ses yeux, et pour les tenir sous sa main puissante et victorieuse.

Ces occupations remplirent toute l'année 794* Charlemagne indiqua un parlement à Cuffenstein, près de Mayence, pour Fouverture de la campagne de 795 ; car chaque année étoit une campagne (i). Il avoit ordonné à tous les Saxons de s'y trouver, il ne s'y en trouva qu'un fort petit nombre ; cette absence fut imputée à désobéissance [a], Charlemagne , pour les en punir, fit de nouveau de leur pays un vaste désert, et cela de deux manières : 1^ en ajoutant encore à son système de transplantation , ce qui lui procuroit le double avantage et d'affoiblir la Saxe et de peupler la France, 2^ en

[a] Chron. Moissiyc. Aniiri], Fnldens. Egin. Annal.

(1) Je "VOIS quelques campagnes de plus sur le ^visage de "votre ina/este^ disoit à Louis XIV un flaiteur, qu'un mouvement involontaire de surprise avoit trahi, en annonçant à ce prince combien il îe trouvoit ihan^^.é.

DE GHÂRLEMAGNE. SÔg

portant le fer et le feu dans tout le pays situé entre le Wéser, la mer d'Allemagne et FElbe, et même au-delà de TElbe du côté de la mer Baltique ; il consuma toutes les années 796, 796 et 797 à ravager ces malheureuses contrées, qu'il étoit au moins inutile de conquérir pour les livrer au feu= Les tristes détails de ces stériles et funestes expéditions seroient aussi ennuyeux pour le lecteur qu'il dut être ennuyeux pour Charleaiagne d'avoir à recommencer sans cesse un ouvrage toujours imparfait, et si souvent renversé.

En 795 , les Saxons, dans un de leurs soulèvements, avoient attiré dans une embuscade le roi des Abodrites, ces fidèles alliés des Français, et ce prince y avoit péri. Sa mort fut vengée par le massacre de plus de trente mille Saxons.

En 798, quoique Charlemagne fût dans îe pays, il y eut encore un grand soulèvement des Saxons, qui fut encore puni par de nouveaux ravages et de nouveaux massacres , et qui continua toujours plus ou moins vivement, plus ou moins ouvertement; quand Charlemagne étoit en-deçà de FElbe, on se révoîtoit, au-delà ; quand il passoit FElbe, la révolte étoit sur les bords du Wéser. Enfin, ce ne fut qu'en 8o4 que Charlemagne parvint à couper entièrement la racine de ces guerres par une transplantation générale des Saxons, exécutée sous ses yeux par son armée victorieuse, dont toute la puissance et toute la violence suffisoient à peine pour arracher ces malheureux à une patrie qu'ils aimoient d'autant plus, qu'ils la regardoient comme le seul véritable asile de la liberté; les marais situés vers l'embouchure de FElbe leur étoient principalement chers par l'inac>

cessibilité qui les y avoit défendus si long-temps. La Flandre et le Brabant étoient alors presque entièrement couverts de forêts; dix mille familles saxones y furent transplantées , et furent employées à les défricher, ouvrage doublement utile, et pour rendre ces contrées habitables, et pour dompter les Saxons par le travail.

On prétend cependant que le caractère dominant des Saxons, leur îimour pour Findépendance et pour la liberté , inspirés par eux aux naturels du pays , fut dans la suite le principe de tant de révoltes des Flamands contre leurs souverains [a]; et c'étoit un proverbe commun du temps de Philippe-le-Bel et de Philippe de Valois, que Charlemagne, en mêlant les Saxons avec les Flamands , d'wi diable en ai^oitfait deux.

Un souverain légitime et juste a droit de traiter de rebelles les sujets qui résistent à ses lois; mais ce titre de rebelles est trop souvent prodigué par les conquérants et les despotes aux amateurs de la liberté. Eh ! pourquoi vouloir asservir un peuple libre? pourquoi exterminer ou transplanter un peuple, pour conquérir un désert au-delà duquel on retrouve encore la guerre et la haine?

Le pays dont on arrachoitles Saxons fut donné aux Abodrites leurs ennemis perpétuels et les alliés fidèles des Fiançais.

Au-delà de ces peuples étoit cette formidable puissance des Danois ou Normands, qui ne voyoit pas avec moins d'inquiétude Tagrandissement de Charlemagne

[a\ Jacob. Mey. An. rer. Flandr. Joan. Isaac. Pontan. Ilist. Egin, Annal.

de ce côté, que les Sarrasins du côté de TEspagne, et les Grecs du côté de Tltalie : comme cette puissauce étoit moins connue que lés deux autres, parcequelle étoit encore dans sa naissance , peut-être Charlemagne avoit-il moins songé à la ménager, et avoit-il moins redouté de lui donner des alarmes, peut-être étoit-ce un des motifs de la préférence qu'il avoit donnée aux conquêtes du nord sur celles dumidi. Sigefroi, roi des Nor~ mands, avoit toujours paru vouloir entretenir la paix avec la France ; mais ses sujets infestoient toutes les mers, observoient toutes les côtes. Ce peuple tiroit de la marine une source nouvelle de puissance , inconnue à toutes ces nations barbares qui, sorties du sein de la Germanie , n'avoient jamais conçu d'agrandissement que par terre. Sigefroi parloit toujours de paix à Charlemagne, mais il étoit Fami de Vitikind; sa cour avoit été la retraite de ce général saxon dans toutes ses disgrâces , et les Etats de Sigefroi servoient d'asile à tous les Saxons chassés de leur pays par le sort de la guerre ; il avoit souvent envoyé à Charlemagne des ambassadeurs, quiavoient comparu dans les divers parlements que tenoit ce prince; mais ces ambassadeurs étoient des espions, choisis de concert par Sigefroi et par Vitikind pour épier les endroits et les moments foibles ; ils n'avoient jamais de rapport favorable à faire; ils voyoient Charlemagne dans toute sa puissance et dans toute sa gloire; ils le voyoient plus grand dans ses parlements et dans ses conseils qu'à la tête de ses armées, donner des lois aux nations vaincues, prendre des mesures sages pour l'exécution de tous ses desseins, et sur-tout gouverner ses sujets avec une douceur et

une justice qui invitoieiit tous les cœurs à voler au devant de son joug. C étoient autant de raisons pour éviter d'entrer en guerre ouverte avec un prince qui joignoit ainsi au talent de vaincre le talent plus rare de régner; ces raisons déterminèrent toujours Sigefroi à la paix : Godefroi son successeur, qui régnoit dans le temps de la réduction des Saxons , suivit la même politique, et voyant la barrière qui séparoit ses États de la France, renversée par la transplantation entière des Saxons, il n'en fut que plus empressé à marquer au vainqueur la plus grande condescendance; il se hâta de conclure un traité, par lequel il s'obligeoit à faire sortir de ses Etats les Saxons qui s'y étoient réfugiés.

La guerre naît de la guerre, et les conquêtes rendent quelquefois les concjuêtes nécessaires; de la guerre des Saxons naquit la guerre des VViltses , qui fut moins une guerre qu'une conquête prompte et rapide , faite sans aucune hostilité, par la seule terreur du nom de Charlemagne. Les Wiltses occupoient, sur les bords de la mer Baltique, les contrées qu'on nomme aujourd'hui la Poméranie et la marche de Brandebourg. Charlemagne , qui n'avoit pas encore dompté ni transplanté les Saxons, sentit aisément l'avantage qu'il pourroit tirer contre eux de la possession de ces provinces , à la faveur descjuelles il pourroit les presser du côté de l'Oder et de la Vistule, comme il les pressoit déjà du côté du Rhin et du Wéser. Il ne faut qu'un prétexte aux conquérants, souvent même ils ne daignent pas en alléguer : mais ces peuples barbares en fournissoient toujours plus ou moins par les courses qu'ils ne cessoient de faire chez leurs voisins, comme ceux-ci en faisoient chez eux; les Wiltses en avoient fait ([uelquefois chez

D E C HA P. L E :.î A G "SE. 3 7 3

les Abodrites , qui les serroient de près ; ceux-ci étoient sous la protection delà France. Cliarleraagne jugea qu'il devoit venger les Abodrites , parcequ'il avoit besoin du pays des Wiltses; il y parut tout d'un coup en armes , et ce pays fut soumis; les Wiltses furent Français comme les Abodrites, ils prêtèrent serment de fidélité, et, ce qui est peut-être assez étonnant après une conquête, ce serment ne fut guère violé.

Les Frisons avoient été enveloppés dans la ruine des Saxons leurs alliés , et leur pays avoit été soumis , ainsi que celui des Sorabes, long-temps avant la réduction etla transplantation des Saxons. Ainsi toute la partie septentrionaledelaGermanie étoit réduite. Saxons, Frisons, Abodrites, Wiltses , Sorabes, tout étoit devenu Français; mais à quel prix! Les conquêtes de Charlemagne , jointes aux possessions que les Français avoient avant lui dans ces contrées , étendoient la domination de Charlemagne enGermanie, depuis la mer d'Allemagne et la mer Baltique, presque jusqu'aux confins de IMtalie par la Bavière; mais cette domination ne s'étendoit guère que sur des ruines, du moins dans la partie conquise, et même les anciennes possessions françaises se ressentoient des ravages de la guerre : les Saxons y avoient laissé, en plus d'un lieu, des monuments durables de leur désespoir.

Une autre guerre, née en partie de la guerre contre les Saxons, en partie des guerres d'Italie, avoit occupé Charlemagne, dans le temps même où les Saxons lui donnoient le plus d'embarras; cette guerre est celle qu'il fit aux Huns ou Avares [a], Nous avons vu que

[«J Egin. Annal. Annal. Fuld.

ces peuples étoient entrés dans la ligue que Tassillon , duc de Bavière, et Arichise, duc de Bénévent, a voient formée avec les Grecs, pour replacer Adalgise leur beau-frère sur le trône des Lombards : Charlemagne avoit triomphé de tous ces ennemis; Arichise étoit mort , Tassillon dépouillé , Adalgise chassé , les Grecs et les Huns repoussés. Il étoit naturel cependant que Charlemagne conservât du ressentiment de cette entreprise , et que , d'après le système de guerre établi alors , il cherchât à se venger; mais il semble que ce ressentiment auroit dû se tourner par préférence contre les Grecs, et que la politique Texigeoit ainsi : en effet, c'étoit la cour de Constantinople qui donnoit un asile au prince Adalgise; elle continuoit de lui en donner un depuis sa défaite ; par-là elle menaçoit sans cesse Charlemagne d'une entreprise nouvelle, et perpétuoit la querelle de la Lombardie; les Huns n'étoient entrés dans cette querelle qu'à la sollicitation du duc de Bavière, que dans le désir et dans l'espérance du pillage ; ils n'avoient point, comme les Grecs, une suite d'intérêts et de vues politiques qui les rendissent essentiellement ennemis des Français ; les provinces de Tempire grec, contiguës aux domaines des Français, étoient peut-être beaucoup plus aisées à conquérir sur cette nation amollie et dégénérée, que ne Tétoit le pays sauvage d'une nation barbare, et la conquête en étoit sûrement plus utile. On dit que Charlemagne, faute de marine, ne pouvoit pas faue la guerre aux Grecs avec avantage; il sut créer une marine contre les Normands, il eût pu en créer une contre les Grecs. D'ailleurs, s'il falloit une marine pour enlever à ceux-ci la Sicile et les autres iles de la Méditerranée, il n en falloit pas pour

DE CHARLEiMAGiNE. SyS

les dépouiller de ce qui leur restoit en Italie, sur-tout dans un temps où il y avoit si peu de places fortes, soit sur Je bord de la mer, soit dans Fintérieur des terres ; il étoit peut-être assez extraordinaire qu'un roi conquérant, maître de la Lombardie, souverain de Rome, du duché de Bénévent , et d'une partie de ce qu'on appelle aujourd'hui le royaume de Naples , n'achevât point cette conquête, et qu'il laissât subsister une autre puissance que la sienne dans le continent de l'Italie. Les Français n'avoient au contraire avec les Huns que ces contestations inévitables entre voisins , et sur lesquelles on est si aisément d accord , quand on veut sincèrement la paix; on disputoit sur les limites respectives de la Bavière et de la Pannonie ; on ouvrit même des conférences à ce sujet, pour paroître chercher la paix; on ne put y convenir de rien, parcequ'on cherchoit la guerre.

Le vrai motif qui engageoit Charlemagne à. porter la guerre dans le pays des Huns , en laissant en paix les Grecs, est celui que nous avons déjà dit. Charlemagne étoit un conquérant, mais un conquérant convertisseur [a]. S'il vouloit ajouter des provinces à son empire , il vouloit aussi gagner des âmes à Dieu ; les Grecs n'offroient de ce côté aucune matière à son zélé, et les Huns étoient idolâtres; c'étoit moins une guerre de politique qu'il vouloit faire, qu'une guerre de religion et une véritable croisade ; il la fit en effet prêcher par les prêtres , comme on prêcha dans la suite les croisades; son camp fut une espèce de séminaire, où l'on observoit des jeûnes rigoureux, où l'onfaisoit des prières publiques et

[a] Monach. San-Gall. Egin. Annal.

des processions solennelles , où l'appareil religieux étoit joint par-tout à l'appareil militaire. Ce faste pieux n étoit pas sans politique. Les armées avec lesquelles Charlemagne entroit en Pannonie étoient principalement composées de ces Saxons, de ces Frisons , de ces Wiltses, de tous ces peuples encore mal soumis , et à peine chrétiens ; il étoit bon de fortifier leur christianisme ' par rhabitude des pratiques religieuses, et par la pompe imposante des cérémonies. Charlemagnepensoit même que ce spectacle, exposé aux regards des peuples qu'il venoit combattre et convertir, pourroit devenir un moyen de conversion pour eux, soit parcequ'un peuple , encore grossier et barbare, est facilement ému par les sens, soit parceque ce même peuple, témoin des cérémonies par lesquelles les Français appeloient sur leurs armes la protection divine, reconnoîtroit l'efficacité de leurs prières aux succès mêmes dont elles seroient suivies. Charlemagae eut dans cette guerre ses succès ordinaires , et il les avoit mérités par sa bonne conduite. H avoit tracé pour cette année (791 ) un plan de campagne, auquel on ne peut, ce semble, faire qu'un seul reproche , c'est qu'on n'en commença l'exécution qu'au mois de septembre , ou plutôt on ne peut pas même faire ce reproche, puisque, malgré cette exécution tardive, la campagne réussit. Ce plan étoit de pénétrer à-la-fcis en Pannonie avec trois armées , et par trois endroits; du côté de la Bohême, du côté de la Bavière et du côté de l'Istrie. Le comte Théderic, et Mainfroi chambellan du roi, à la tête des Saxons, des Frisons et des Thuringiens, s'avançoient le long du Danube par la rive septentrionale ; Charlemagne avec ses Français, ayant passé ce fleuve, le côtoyoit par la

DE CKxVRLEMAGNE. 877

rive droite; les Bavarois descendoient le fleuve avec ce qu'on appeloit alors une flotte, c'est-à-dire avec des bateaux qui, portant toutes les provisions, fournissoient à la subsistance des deux armées, et qui assuroient leur communication. Les ducs de Frioul et d'Istrie conduisoient de leur coté les troupes d'Italie; ils furent les seuls qui virent Tennemi ; ils remportèrent une victoire qui répandit une telle épouvante parmi les Huns, qu'ils se dispersèrent dans les bois et sur les montagnes, comme avoient fait si souvent les Saxons , et laissèrent leurs forteresses sans garnison, et leur pays sans défense. Charlemagne de son côté, Tliéderic du sien , n'eurent qu'à piller et à ravager; ils arrivèrent ainsi jusqu'aux bords du Raab, où la saison avancée, et une épizootie qui détruisoit les chevaux de l'armée du roi, obligèrent de terminer la campagne. Le roi se proposoit de revenir Tannée suivante achever sa conquête, et c'étoit le vœu de tous ses guerriers, qui, s'ils avoient perdu leurs chevaux, en avoient été bien dédommagés par le butin qu'ils avoient fait : mais avec tant d'ennemis et tant d'affaires , comment suivre un projet? Le malheur d'avoir tant vaincu, est d'avoir toujours à vaincre; la peine des conquérants est d'avoir toujours à recommencer l'ouvrage de leurs conquêtes , sans pouvoir jamais s en assurer la paisible possession ; d'autres ennemis , qu'on avoit crus domptés, occupèrent ailleurs la valeur de Charlemagne; les Saxons n'étoient point encore débellés, ils firent alors une de ces irruptions si fréquentes dont nous avons parlé, ils la firent à l'instigation des Huns , qui commeneoient à entretenir quelque correspondance avecleurs voisins , et à faire quelque usage de la politique; ils auroient dû avoir

SjS HISTOIRE

celle de se joindre à tous les ennemis de Charlemagne pour augmenter son embarras , et lui ôter , même à Ta- \ enir , le pouvoir de leur nuire ; ils se contentèrent de respirer pour le moment , et Charlemagne , obligé de renvoyer à un temps éloigné la conquête et la conversion de la Pannonie, ne tira aucun fruit du grand armement de 791. Cette campagne si savante et si bien combinée ne fut qu\ine course; ce formidable appareil, ce grand développement des forces d'un grand monarque, aboutit à quelque butin.

Enfin, ce ne fut qu'en 790 que Charlemagne, sans être libre encore de ses autres affaires, reprit son projet sur la Pannonie. Les Huns avoient dans leur gouvernement quelques uns des inconvénients qui avoient fait la foiblesse des Saxons , ou plutôt ils n'avoient aucuns principes fixes de gouvernement; tantôt ils se rasscmbloient sous un même roi qu'ils élisoient, tantôt ils se divisoient, comme les Saxons, en diverses peuplades, qui avoient chacune leur chef particulier; de là naissoienttous les troubles qu'on peut aisément imaginer. Au temps dont il s'agit, le pays étoit en proie aux discordes civiles; ce fut le moment que Charlemagne prit pour y porter la guerre. Si les Huns avoient aussi bien su s'accorder entre eux alors, qu'ils avoient su depuis long-temps pourvoir à la défense de leur pays, cette conquête n'auroit pas été facile; aucune autre nation n'avoit pris, relativement à cet objet, de si sages mesures, et elles auroient pu servir de modèles aux Français mêmes, pour se mettre à l'abri des incursions des Saxons, et de leurs autres voisins germaniques, sans tant de guerres et d'effusion de sang. La

Pannonie étoit divisée en neuf cantons , appelés ce/ cZe.s7 de là vient, à ce qu'on croit, l'usage qu'on fait encore aujourd'hui de ce nom dans la division des principales provinces de Fempire ; ces cercles étoient séparés les uns des autres par une haute levée qui les environnoit de tous côtés , et qui étoit bordée d'une forte palissade. Outre ce rempart et ce retranchement général de chaque cercle, chaque ville, chaque bourg, chaque village, renfermé dans chacun des cercles, étoit encore défendu par de bonnes murailles , seul genre de fortifications que Ton connût alors [a\ Il y avoit si peu de distance entre ces différents lieux , qu'on pouvoit aisément, à la seule voix, donner l'alarme d'un poste à l'autre, et qu'en un instant le cercle entier pouvoit être averti. On communiquoit de cercle en cercle par des chemins pratiqués à travers des taillis qu'on tenoit toujours à une hauteur telle que les gens du pays, en passant d'un cercle à un autre, pussent n'être pas vus des ennemis, et qu'ils pussent cependant voir par-dessus les taillis ce quisepassoit au-dehors, et régler leur marche en conséquence, selon le besoin. Ainsi les secours pouvoient être facilement et promptement portés d'un cercle à l'autre, sans que les ennemis en fussent instruits.

Charlemagne, contre qui ces barrières avoient déjà été impuissantes en 791 , se préparoit à les renverser de nouveau; mais encore occupé ailleurs par d'autres ennemis, il ne put faire cette guerre que par ses lieutenants. Le duc de Frioul , nommé Henri, pénétra dans

[n] Monath. San-Gall. de reb. bell. Car. M. lib. 2 , c. 2.

38o hi.^toirf:

la iPannonie sans trouver de résistance; il arriva jusqu'à la capitale ou principale forteresse, qu'il força; il livra au pillage ce fameux trésor des Huns , enriciii sous Attila des dépouilles de toutes les provinces de l'un et de l'autre empire, et des dépouilles mêmes de l'Italie et des Gaules : le soldat s'enrichit jusqu'à l'opulence , si Ton en croit Eginard.

Theudon , l'un des petits rois qui partageoient alors laPannonie, et un des plus ambitieux, comme on le reconnut dans la suite, se sépara entièrement des intérêts de sa nation, se rendit aux Français, se reconnut leur vassal, vint trouver Charlemagne à Aix-la- Chapelle , lui rendit hommage , reçut le baptême , et le fit recevoir aux peuples de sa dépendance.

En 796, Charlemagne confia le commandement de l'armée de.Pannonie au jeune Pépin son second fils , et lui donna pour lieutenant et pour guide le même duc de Frioulfa], lis trouvèrent plus de résistance; les Huns avoient senti la nécessité de cesser ou de suspendre leurs querelles, et de se réunirpour la eau se commune; ils avoient repris leur capitale, et y avoient fait à la hâte quelques nouvelles fortifications; ils avoient élu un nouveau roi, et s'étoient rassemblés sous lui : il fallut leur livrer bataille; ils furent défaits, leur capitale reprise, et de nouveau livrée au pillage. Les Huns furent poussés jusqu'aux bords de la Teisse, et tout le pays ravagé, tandis que les heureux sujets de Theudon , contemplant de loin la flamme de ces incendies dont ils étoient environnés , et jouissant tranquillement et su-

[a] Egin. Aaual. Annal. Fuld.

DE CHARLEMAGNE. 38 i

rement de leurs possessions, sous la protection du vain* queur, rendoient grâces à la prudence de Theudon , et bénissoient le christianisme, à l'ombre duquel on vivoit ainsi en paix.

Cette campagne de 796 ne termina pourtant point encore la guerre de la Pannonie; les Huns firent Tannée suivante un dernier effort , et parvinrent à former encore une armée; ils se battirent en désespérés : n^ais leur désespoir étoit aveugle, la valeur des Français étoit disciplinée; les Huns succombèrent, et ne trouvèrent plus de ressources que dans la soumission etle baptême. Le jeune Pépin, au retour de cette glorieuse campagne, eut le plaisir de présenter à son père les ambassadeurs des Huns domptés et soumis ; Charlemagne les reçut comme des amis présentés de la main d'un fils; tout ce qu'une affabilité politique peut répandre d'adoucissements et de consolations sur les malheurs delà guerre et les torts de la conquête, fut prodigué par l'adroit monarque, pour attacher les Huns au joug de la France et de Tévangile.

La Pannonie fut tranquille pendant toute Tannée 798 ; mais Tannée suivante vit naître dans ce pays un grand orage du côté où on Tattendoit le moins. Ce Theudon , qui avoit montré tant d'empressement pour le baptême et pour Talliance française, n'avoit voulu en effet qu'étendre sa puissance et son autorité dans le pays, et qu'envahir successivement tous les différents cercles; les chefs de ces cercles et les principaux seigneurs de la nation avoient péri pour la défense du pays; Theudon, délivré par-là de tous les rivaux que son ambition pouvoit redouter ^ crut que le preauier

qui s'annonceroit comme le restaurateur de la liberté , le premier qui proposeroit aux Huns de secouer le joug étranger, auquel ils n'étoient point encore accoutumés, s'empareroit aisément du trône de la Pannonie entière ; il trahit donc les Français comme il avoit trahi sa patrie, et avec assez de facilité , parcequ'on ne se défioit point de lui : lorsqu'enfin sa mauvaise volonté fut manifeste , on se hâta d'en prévenir les effets ; le duc de Frioul Henri et le comte de Bavière Gérold entrèrent dans la Pannonie , livrèrent bataille à Tlieudon , et remportèrent une victoire qui coûta des larmes et un sang précieux au vainqueur : ce Theudon , qui n étoit en politique qu'un hypocrite ambitieux et qu'un traître , étoit dans les combats un guerrier redoutable ; il se défendit avec un grand courage; un des comtes de la Bavière fut tué dans la bataille ; le duc de Frioul tomba dans une embuscade où il périt aussi ; tous deux furent pleures de leur roi. Theudon avoit été pris ; il fut puni de mort , comme vassal félon et rebelle : il eut été à désirer pour lui et pour Charlemagne qu'il fût mort les armes à la main ; il auroit évité la honte du supplice , et auroit épargné à Charlemagne la honte d'une violence odieuse. Avec Theudon tomba pour jamais cette puissance des Huns, qui, même dans sa décadence, offroit encore de beaux monuments de grandeur et de sagesse. Cette monarchie ou cette république avoit subsisté avec gloire près de deux siècles et demi.

De la guerre de Pannonie naquit la guerre de Bohême, comme celle des Huns étoit née de celle des Saxons. Les Bohémiens étoient une peuplade d'Escla-

DE CIÎARLEMAGNE. 383

vons , nation libre et féroce comme tous les autres peuples de la Germanie : Tamour du pillage les attiroit souvent sur les terres de leurs voisins ; ils faisoient des courses dans le pays des Huns , c[ui n'étoient plus en état de leur résister, et dans les autres provinces soumises à la domination de Charlemagne. Des historiens observent que cet usage de leur liberté, que le spectacle de cette liberté même étoit un exemple dangereux donné aux nations nouvellement soumises. Ils ont raison ; et il suit de là qu'en s'engageant dans une première conquête , il faut avoir bien pris son parti de ne s'arrêter qu'après avoir achevé la conquête du monde entier, car au-delà du peuple qu'on aura soumis , on trouvera nécessairement un peuple libre (i), dont il n'y aura pas plus de raisons de laisser subsister l'indépendance, qui sera toujours pour les peuples soumis un exemple , un reproche , et une source de regrets.

Charlemagne vouloit que ses fils partageassent sa gloire, il aimoit à exercer leur valeur, et à cultiver leurs talents ; la politique n'avoit pas encore établi qu'un roi dût être jaloux de ses fils , et préparer à la nation des rois sans mérite, en leur refusant toute occasion de s'illustrer et de s'instruire. La guerre contre les Huns avoit été confiée au jeune Pépin : la guerre contre les Bohémiens fut confié à Charles son frère aîné. Charlemagne lui traça le plan de sa campagne, et ce plan étoit celui qu'il avoit suivi lui-même dans sa campagne de 791 contre les Huns. Trois armées pénétrèrent à-la-

(i) Nous ne parlons ici que de la liberté consideTee de nation à nation, et non de la liberté considérée des sujets au souverain dan* un même État.

38i HISTOIRE

fois dans la Bohême par trois endroits différents ; elles étoient composées de tous ces mêmes peuples germaniques qui avoient subi depuis long-temps Je joug de la France , ou qui venoient de subir celui deCJiarlemagne: à peine ce conquérant avoit-il soumis un peuple, qu'il en faisoit un instrument de conquête à Fégard des nouveaux voisins qu'il acquéroit. On ne pouvoit guère faire d'autre usage de ces peuples guerriers et barbares : inhabiles aux arts de la paix , ils ne pouvoient que faire la guerre , il leur falloit un ennemi , il falloit un aliment à leur inquiétude : sans cette politique , jamais leur vainqueur n'auroit pu s'assurer d eux. Les Saxons , les Wiltses , tous les habitants des bords de la mer Baltique s'avancèrent par la partie septentrionale de la forêt noire ; les Français austrasiens , les Thuringiens, les Allemands par la Franconie; les Bavarois et les Huns passèrent le Danube , et entrèrent en Bohême du côté du midi. Le jeune Charles conduisoit tous ces peuples , et avoit plusieurs rois sous ses ordres. Les Bohémiens, n'ayant point de digue à opposer à ce débordement effroyable de nations et d'armées qui les inondoit de toutes parts, coururent se cacher dans les forêts et dans les montagnes [a]. Les trois armées ravagèrent sans obstacle le plat pays , chacune de leur côté , et se réunirent au centre de la Bohême; il y eut à peine quelques légers combats contre des détachements d'Esclavons qui paroissoient au bord de leurs forêts , et dans les défdés des montagnes : dans toutes ces rencontres , les Esclavons eurent un désavantage marqué :

[a] Cordemoy, Histoirti de France, article Charlemagne

ils étoient partagés , comme autrefois les Saxons et les Hmis, en diverses peuplades , qui avoient chacune leur souverain: un de ces petits souverains, nommé Léchon, périt dans un de ces combats de la main même du prince Charles, ce qui tenoit encore des mœurs mérovingiennes ; c^étoit aussi le prince Charles qui avoit soumis les Sorabes , et tué de sa main leur chef ou roi Miliduoch. Les rois alors mouroient de la main des rois dans les batailles, comme si tous les combattants leur eussent fait place pour qu'ils se battissent en duel [a]. Cette seule campagne décida du sort de la Bohème, elle fut soumise sans retour.

Dans rhistoire des autres princes et des autres peuples , les guerres sont ordinairement successives ; et les Romains mêmes, ce peuple conquérant, observoient de ne faire leurs conquêtes qu'une à une , pour les faire plus sûrement. Une singularité qui caractérise peutêtre le régne de Charlemagne , c'est cette accumulation de guerres simultanées , mais indépendantes les unes des auîres, auxquelles non seulement la 1 rance, mais la personne même de Charlemagne suffisoit toujours. On a vu Louis XÎV^ résister presque seul aux efforts de l'Europe conjurée; mais Louis Xi V, sans sortir de Versailles, faisoit préparer de grandes choses par de grands ministres , et les faisoit exécuter par de grands généraux ; Charlemagne étoit seul son ministre et son général , il dirigeoit tout , il exécutoit tout , il étoit par-tout : nous l'avons vu plus d'une fois venir achever sur les bords du Rhin, du Wéser ou de l'Elbe, une campagne

[a] Annal. Metens. Moissiac et aîii.

qu'il avoit commencée sur les bords de FEbre ou de rofaiîto. « Personne, dit M. de Montesquieu, n'eut à « un plus haut degré Fart de faire les plus grandes choie ses avec facilité , et les difficiles avec promptitude.... <c Les affaires renaissoient de toutes parts , il les finis- « soit de toutes p^rts. j^ On a peine à comprendre, et que Fesprit puisse embrasser tant d'objets , et que le corps puisse résister à tant de fatigues. L'Europe dut se liguer contre Louis XIV, puisqu'il fut conquérant ; elle se seroit liguée aussi contre Charlemagne , si on avoit su se liguer de son temps. Cette ligue de FEurope contre tout souverain ambitieux, si elle étoit poussée jusqu'à une réunion entière , si elle se faisoit constamment et d'après des principes invariables contre tout ennemi de la paix indistinctement , seroit le remède que nous cherchons à cette rage épidémique de guerre qui désole l'univers. Mais les nations n'ont jamais eu cette sagesse ; tout ce qu'ont produit jusqu'ici les alliances , les traités , tous ces jeux mobiles de la politique vulgaire, a été d'armer pour une même querelle un certain nombre de nations les unes contre les autres : on sait, lorsqu'on entre en guerre avec une, quelles sont celles qu'on doit avoir à combattre, et quelles sont celles dont on sera secondé; ce sont des parties de jeu cruelles qu'on arrange d'après des vues d'intérêt commun , vues souvent fausses et toujours changeantes : de part et d'autre on chercne à s'assurer la supériorité de forces , et le résultat de ces efforts contraires est de parvenir à Fégalité , qui entretient et perpétue la guerre. En un mot, parmi nous, point de guerre particuUère , toute guerre est Faffaire de toute FEurope, et

tout le monde vient y prendre part. Du temps de Charlemagne au contraire toutes les nations étoient encore isolées ( I ), l'une ne savoit rien de ce qui se passoit chez l'autre ; nulle correspondance entre elles, nulles résolutions communes , nulles opérations concertées. Si quelquefois plusieurs nations , déterminées par un même intérêt, attaquent ou combattent à-la- fois Fennemi commun , c'est par hasard et sans concert ; ce sont autant de guerres particulières , simultanées au lieu d'être successives ; si , par exemple , les Saxons se jetoient sur les terres des Français , tandis que Charlemagne étoit occupé en Espagne contre les Sarrasins , ou en Italie contre les Grecs ou les Lombards , ce n^étoit par l'effet d'aucune intelligence entre ces divers peuples , mais uniquement parceque Charlemagne étoit éloigné et occupé ailleurs , et que c'étoit un temps favorable pour lui nuire.

De cette séparation des nations , au temps de Charlemagne , suivoient divers effets qui mettent des différences essentielles entre les guerres de ce temps et nos guerres actuelles.

1° Dans ces temps anciens, comme nous Favons dit , point de guerre générale , chaque guerre est une affaire particulière. Les guerres , même simultanées contre une même puissance , ne se mêlent point , et demandent des soins et des efforts particuliers.

^^ On n'avoit point alors d'alliés, puisqu'il n'y avoit point encore de politique extérieure, et cette circon-

(i) Les exemples, rares et foibîes, que nous avons vus ou que nous pourrons voir du contraire , ne sont que des exceptions.

stance n'étoit point favorable à Cliajlemagne. Les Romains, quoicp'ils menaçassent la liberté de tous les peuples , ou peut - être parcequ'ils la menaçoient , avoient des alliés ; ils avoient pour eux les politiques imprudents , qui ne vouloient pas voir le joug que ces alliés tyranniques leur préparoient , et les politiques timides, toujours partisans du plus fort. Charlemagne étoit seul (i), et il arrivoit souvent que , sans se réunir contre lui , plusieurs puissances , poussées par un même intérêt , Tattaquoient chacune de leur côté , ce qui faisoit l'effet d'une réunion , mais sans concert.

3^ Au lieu d'alliés , Charlemagne avoit dans les peuples subjugués des sujets nouveaux qu'il employoit à l'instant contre les voisins nouveaux qu'il vouloit aussi subjuguer; ce qui devoit remplir ses armées de soldats indociles et mal intentionnés , sur lesquels il falloit toujours veiller , et qui rendoient la présence du prince presque nécessaire par-tout.

4^ Si Charlemagne n'avoit point d'alliés , ses ennemis n'en avoient pas non plus , et il semble d'abord qu'à cet égard tout soit égal; mais comme Charlemagne

(i) Nous ne lui comptons point pour des alliés les iVbodriîes ou quelques peuplades saxones qui se détachoient des autres pour se soumettre à lui; c'étoient des protégés plus que des alliés , ou plutôt c'étoient des sujets. Il ne faut pas, d'un autre côté, prendre trop à la rigueur ce que nous disons ici, qu'il n'y avoit point alors de politique extérieure, car on en avoit vu des traces dans les intrigues de Tassillon auprès des Huns et d'Aricliise à la cour de Constanlinople , en faveur d'Adalgise. On en a vu quelques autres exemples dans cette histoire 5 mais tout cela n'étoit rien par comparaison avec nos temps modernes, et si la politique existoit du temps de Charlemagne, elle éîoit encore au berceau.

DE CHARLEMAGNE. 3Sc)

étoit toujours seul , et qu'il anivoit souvent que plusieurs ennemis Tattaquoient ou se défendoient contre lui à-la fois, c étoit lui qui souffroit le plus de ce défaut d'alliés 5 c'étoit lui qui étoit privé sensiblement des avantages que des alliés peuvent procurer , comme de faire diversion, d'occuper les ennemis chez eux, ou de les tenir dans l'inquiétude; il falloit qu'il suffît seul, par ses propres forces et par ses propres ressources , à plusieurs guerres , sinon réunies , au moins simultanées. Ainsi nous trouvons que , sous ce point de vue, l'inexistence d'une politique extérieure étoit fort contraire à Gharlemagne ; mais d'un autre côté , si cette politique eût existé telle qu'elle est aujourd'hui , elle auroit réuni contre lui , par des nœuds bien plus forts , toutes les puissances alarmées de ses conquêtes, et elie auroit rendu ces conquêtes ou impossibles ou plus infructueuses encore.

Au reste , ces guerres toujours si funestes, et de plus si uniformes et si ennuyeuses qu'elles fatiguent l'écrivain , qui n'en présente cependant que le résultat, furent du moins l'occasion de deux établissements , dont l'un paroît être le triomphe des arts dans ce siècle , et l'autre auroit été de l'utilité la plus sensible dans tous les siècles, s'il n'étoit resté imparfait.

Le premier est la construction du palais d'Aix-la- Chapelle , et de ses dépendances , sur-tout de cette fameuse basilique ou chapelle qui a donné son nom à ce lieu [a].

Les conquêtes de Gharlemagne avoient si fort recule

^go HISTOIRE

les bornes de son empire, qu'il sentit la nécessité de changer de capitale, de s'en faire une nouvelle qui fût plus au centre de ses États , qui donnât la main à-lafois à la France et à la Germanie ; peut-être même le lieu qu'il choisit avoit-il Tinconvénient d'être trop éloigné de ritahe , sur laquelle s'étendoit aussi sa domination ; mais c'étoit , comme nous l'avons dit , la Germanie qui l'occupoit par préférence à tout ; c'étoit là sa conquête de prédilection , et ce fut en Westphalie cju'il plaça le siège de son empire. Eginard , le moine de Saint-Gai, et la plupart des auteurs contemporains , ou voisins de ce temps , parlent des édifices d'Aix-la- Chapelle [a] avec une admiration qui annonce qu'il venoit de se faire une révolution dans les arts , et que Charlemagne imprimoit à ses ouvrages la grandeur de son génie. Il avoit profité de ses conquêtes, Rome et l'Italie ne lui avoient pas montré en vain leurs ruines augustes ; les monuments de la majesté romaine , échappés au ravage des barbares , en frappant ses yeux , avoient élevé son ame ; ses idées s'étoient étendues ; le goût du beau et du grand l'avoit saisi. La destruction même servit à rembellissement de ses édifices ; des blocs de pierre carrée , employés à la construction de la basilique , venoient des démolitions des murs de Verdun, que Charlemagne avoit détruits pour punir Févêque de cette ville , qui s'étoit révolté contre lui. Les colonnes de marbre et la mosaïque, qui ornoient cette même basilique , étoient des débris de

[a] Egin. in Vit. Carol. Magn. Monach. San-Gall. ap. Hincmar. Ord, Palat. c. 45,

DE GHARLEMACNE. 3gi

l'ancien palais impérial de Ravenne. Rome avoit aussi fourni de très beaux marbres , et celte profusion de marbre étoit un spectacle nouveau et surprenant pour ]a France et pour la Germanie. Les historiens parlent aussi d'un dôme surmonté d'un globe d'or massif. Les portes et les balustres étoient de bronze , les vases et les chandeliers d'or ou d'argent ; les ornements employés au service divin étoient d'une magnificence inconnue jusqu'alors. Peut-être cette magnificence n'étoit-elle qu'apparente , peut-être l'art d'imiter les métaux précieux trompoit-il presque tout le monde dans ces temps d'ignorance. En général , on ne risque rien de soupçonner de quelque exagération les éloges prodigués aux arts dans leur naissance ; leurs inventeurs, comme nous l'avons déjà observé, ont presque tous été déifiés.

Quant au palais , on en vante sur-tout l'immense étendue , qui étoit telle , que non seulement les grands officiers de la couronne, avec tous ceux qui leur étoient subordonnés , toutes les personnes employées au service du palais , les députés de tous les pays soumis à la France , les seigneurs et les évêques que les affaires appeloient à la cour, et les vassaux qui les y suivoient (i) , y étoient logés commodément ; mais encore qu'on y avoit pratiqué de grandes salles où se tenoient dans les unes les conférences des prélats et des ecclésiastiques, dans les autres les diètes des grands vassaux ; dans d'autres , ces assemblées mixtes , ces syno-

(i) Hincmar {Ordo Palat. c, 37) parle de vassaux attaches à la suite de leurs seigneurs.

3g2 HISTOIRE

des ou plaids, qui étoient à-la-fois des conciles et des parlements; d'autres salles enfin étoient consacrées à Tadministration de la justice tant civile qu'ecclésiastique.

La chambre du roi étoit, dit-on, disposée de manière qu'il voyoit tout ce qui entroit dans ces salles et dans ces divers appartements [a] , petit agrément qui pouvoit offrir un grand sens, et donner une grande leçon ; c'est que le prince doit tout voir.

On parle aussi de vastes portiques, de superbes galeries , où les gardes , les soldats , la multitude des officiers et des personnes du seri^ice ^ouxoieni être à couvert. On vante sur-tout celle de ces galeries qui conduisoit du palais à la basilique. Les eaux thermales d'Aix-la-Chapeile n'avoient pas peu contribué au choix que Charlemagne avoit fait de ce séjour. L'art avoit beaucoup ajouté à la nature par la construction des bains ; Charlemagne avoit fait creuser de vastes bassins, où on faisoit couler les eaux en si grande abondance, que cent personnes pouvoient non seulement s'y baigner à-lafois , mais y nager sans se rencontrer et se gêner. C'étoit un des amusements du monarque, et un des spectacles de sa cour. Il excelloit dans cet exercice, comme dans tous les autres; il prenoit ce divertissement avec ses enfants, ses officiers, ses soldats, avec tous ceux qui vouloient le partager, sans distinction de rang ni d'état; sa popularité en tout égaloit sa magnificence.

L'autre établissement, dont les guerres germaniques

[a] Monacli. San-Gall. cîe Ecclesiast. cura Garol. Magn. lib. i, c. 32. Egin. in vit. Carol. Magn.

DE CHARLEiMAGNE. SgS

donnèrent Fidée à Chaiiemagne, eût immortalisé son régne, et changé la face de la terre, s'il n'avoit pas été abandonné. Le seul projet prouve au moins combien les grandes choses étoient familières à ce prince dans un temps où personne n'avoit encore songé au bien public. Il vouloit faire communiquer FOcéan germanique et la mer Noire par le Rhin et par le Danube [a] , en joignant ces deux fleuves par des rivières intermédiaires;etsi Fon veut que les canaux deDrususetdeCorbulon, dont Fun joignoit le Rhin avec Fissel, et Fautre avec la Meuse, aient contribué à lui inspirer ce projet, on voit par-là quel utile usage il savoit faire de ses connoissances dans l'histoire. Les rivières qu'il s'agissoit de joindre par un canal , étoient d'un côté le Rednitz , de Fautre FAthmul; le Rednitz se jette dans le Mein aux environs de Bamberg, le Mein dans le Rhin, près de Mayence, le Rhin dans FOcéan; FAthmul se jette dans le Danube à Kelheim, et le Danube dans la mer Noire. Du Rednitz à FAthmul , il n\ a que deux lieues de distance; le canal de jonction devoit avoir trois cents pieds de largeur sur ces deux lieues de longueur ; le travail fut poussé jusqu'à deux mille pas [è]; des pluies continuelles le firent abandonner; les terres sebouloient, le sol étoit sans consistance ; mille obstacles, qui n'en seroient point aujourd'hui, parurent alors invincibles; le découragement se mit parmi les travailleurs ; et un des plus beaux établissements que Fesprit humain eût encore conçus ne put avoir lieu. Les ves-

[6] Annal. Fuld. Poèt, Saxon. Moine d'Angoul. Gîuon, de Moissac. Réginon.

39 i HiSTOIRE

tiges du canal subsistent encore près du village de Grahen ^ qui en a tiré son nom , le mot allemand Graben signifiant un fossé.

On eût sans doute repris ce projet dans un temps plus favorable, si Charlemagne, en le formant, avoit été animé des grandes vues de bien public, qui auroient dû présider à une pareille entreprise, s'il avoit vu les diverses provinces de France, de Germanie , de Pannonie, tous ces vastes pays qu'arrosent le Danube , le Don et les autres rivières d'Europe et d'Asie, qui se déchargent médiatement ou immédiatement dans la mer Noire, excités, vivifiés, enrichis par le commerce le plus actif, et une communication directe et facile établie depuis le fond du nord de TEurope jusqu'au centre de TAsie. Voilà les objets qui auroient dû s'offrir aux regards de Charlemagne, et parler à son cœur. Il ne vit dans ce grand et bel ouvrage qu'une facilité pour faire la guerre de Pannonie, qu'un moyen de faire descendre des troupes des bords de TOcéan gernnanique jusqu'aux rives de la Save, de la Drave et du Raab, de leur procurer aisément et à peu de frais toutes les provisions nécessaires. Et comme il parvint sans ce secours à terminer heureusement la guerre de Pannonie, il ne pensa plus à cet ouvrage; il perdit par-là l'occasion de faire pour toute la suite des siècles plus de bien au monde qu'il n'avoit fait de mal par ses conquêtes passagères.

Il tenta aussi d'unir la Moselle à la Saône.

Observons encore , avec quelque consolation, que la guerre, qui détruit tant de villes, fut une fois pour Charlemagne Foccasion d'en fonder une. Résolu de

DE CHARLEMAGNE. SgS

passer plusieurs années de suite dans la Saxe pour achever de la réduire^ ce qu'il s'obstinoit à croire possible , il forma sur le bord du Wéser un camp retranché [a], pour la commodité duquel il bâtit tant de maisons, et avec tant de diHgence, quelles formèrent dès-lors une espèce de ville, qui en devint réellement une dans la suite , et qui prit le nom d'Héristal (i) qu elle porte encore aujourd'hui.

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