‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 35 sur 38 · JO HISTOIRE · texte numérisé non relu

JO HISTOIRE

intérêts, firent impression sur les esprits; mais Aétius ne recueillit point le fruit de ses intrigues ; on ne vouloit être gouverné ni par un eunuque, ni par un étranger, et on se lassoit de Fêtre par une femme.

On parut cependant se contenter d'abord d'avertir Irène sans la rejeter : les grands de Constantinople lui déclarèrent sans détour qu'il falloit qu'elle renonçât à Falliance de Charlemagne; qu'en lui permettant de s'asseoir sur le trône des Césars, on n'avoit pas prétendu lui donner le privilège d'en disposer à son gré, encore moins d'anéantir Tempire, en le soumettant à une puissance étrangère et ennemie ; que la nation s'étoit réservé tous ses droits , et vouloit les exercer lorsque le trône seroit vacant.

Mais comme on comptoit peu sur l'effet que ces re* montrances pourroient produire dans son ame, on conspira contre elle, et bientôt ce fut moins une conspiration qu'un soulèvement général. Les regards des grands s'abaissèrent sur un homme qui n'avoit jamais élevé les siens jusqu'à l'autorité suprême; son manque et de crédit et d'ambition fut son titre le plus puissant ; c'étoit Nicéphore , chancelier de l'empire. Le peuple et les soldats le proclamèrent empereur, le patriarche le couronna dans l'église de Sainte-Sophie, et Irène, prisonnière dans son palais, n'eut plus de gardes que pour l'observer , et non pas pour la défendre.

Nicéphore parut devant elle plutôt comme un sujet que comme un maître; il protesta qu'il la respecteroit toujours comme son impératrice et comme la bienfaitrice de l'empire; mais il finit par lui demander les trésors des empereurs Constantin Copi onyme

DE GHARLEMAGNE. ^-ji

et Léon Porphyrogénéte , dont elle s'étoit, disoiton emparée. « Qu'en veux -tu faire? lui dit Irène; ils «m'ont trahi comme mes sujets. Je les prodiguois ces «trésors pour conserver Fempire, et Fempire m'a «échappé. » Nicéphore , toujours respectueux, mais inflexible sur un article si important, lui fit entendre que sa liberté dépendoit de sa condescendance; il jura sur la vraie croix , serment ordinaire à Constantinople , qu'à ce prix elle seroit traitée et servie en impératrice dans son palais : elle obéit, ne pouvant résister, et remit à Nicéphore ce qu'elle appeloit le reste des trésors de Fempire. Nicéphore ne crut pas, ou ne voulut pas croire cette restitution bien complète, en conséquence, ne se jugeant point lié par son serment, il relégua Irène au fond d'un monastère, qu'elle avoit bâti ellemême dans l'île du Prince; mais ensuite la trouvant trop près de Constantinople, et jugeant qu'elle n'étoit pas assez oubliée , il l'envoya dans l'île de Lesbos, à Mitylène, où il la fit étroitement garder. Elle y mourut, dans la même année, de la maladie des ambitieux, ayant eu le loisir de reconnoître combien est fausse et trompeuse cette politique machiavelliste, qui foule aux pieds la nature et la justice, qui, ne voyant rien au-delà du moment présent, se permet toute sorte de crimes pour renverser le moindre obstacle, sans songer que de ces crimes mêmes naîtront des obstacles plus forts. Irène avoit fait périr trois empereurs, son beau-père, son mari , et son fils ; elle avoit empoisonné son ministre, le complice de ses crimes, et peut-être aussi le principe de sa grandeur et de sa gloire; elle avoit appelé Charlemagne pour renverser Feunuque Aétius qui alarmoit

son autorité, et cette autorité lui est enlevée par un homme obscur, sans talents, sans desseins, qui n'étoit à craindre que parceque personne ne le craignoit. Combien elle dut regretter ce fils, qu'elle avoit sacrifié au désir de conserver le pouvoir et d'usurper la couronne! s'il eût vécu , quelque foible part qu'il lui eût laissée dans l'autorité, cette part eût été consacrée par ses droits et affermie par sa puissance : elle perdit tout, parcequ'elle l'avoit perdu, et sur-tout parcequ'elle Favoit fait périr, car sa chute fut évidemment l'effet, non du hasard, mais de l'indignation qu'excitoient ses crimes, et c'est ce qu'on ne peut trop redire aux petits politiques , aux petits ambitieux, toujours prêts à se prosterner devant les criminels, qu'ils appellent habiles^ et à se croire très habiles eux-mêmes, quand ils peuvent se rendre le témoignage qu'ils sont faux et malfaisants. Tout machiavelliste est essentiellement maladroit, va directement contre son but, et sera tôt ou tard, mais infailliblement et par la nature des choses, la victime de ses artifices , parcequ'il n'en est point qu'on puisse dérober entièrement aux regards , ou du moins aux soupçons, et qu'il n'en est point qui n'irrite et ne ré" \ olte , dès qu'il est aperçu ou soupçonné. C'est une vérité qu'il importe encore plus de bien inculquer, que celle de l'inutilité de la guerre, car il est effrayant de considérer quel vieux respect pour la fourberie et pour le crime est encore enraciné dans le cœur des hommes , et combien l'une les séduit par un air d'esprit, et l'autre par un air de grandeur.

Les ambassadeurs français , à la tête desquels étoit un évêque nommé Hetton, furent témoins de la révolution

qui renversa Irène du trône ; à tout ce que cet événement avoit de désagréable pour eux , la nation grecque ajouta des marques choquantes d'éloignement pour la France. Les ambassadevus prirent d'abord le ton de la menace , ils protestèrent que Charlemagne ne laisseroit pas impuni le traitement fait à son alliée , et ils partirent mécontents. Cependant l'affaire tourna bientôt en négociation. Nicéphore sentit l'intérêt qu'il avoit de ne pas s'attirer un ennemi tel que Charlemagne , il se hâta de lui envoyer des ambassadeurs pour demander la paix . Charlemagne, ordinairement le plus simple de tous les hommes dans son extérieur, ne voulut pas même que Fempire d'Occident cédât à l'empire d'Orient le foible avantage de la représentation ; il prit plaisir à étonner les ambassadeurs grecs par une magnificence inattendue, et à étaler un faste plus qu'asiatique aux yeux de cette nation vaine et frivole, qui n'estimoit que l'éclat. Le moine de Saint-Gai dit que ceux qui servoient de guides aux ambassadeurs les firent passer à dessein à travers les Alpes par des chemins impraticables [a], ce qui en alongeant leur route et la rendant plus pénible, les avoit excédés de fatigue, et même épuisés d'argent, de sorte qu'ils manquoient de tout à leur arrivée. Cette petite vangeance ou ce petit artifice, pour leur faire trouver la magnificence de l'empereur plus imposante par le contraste de leur pauvreté , est au moins d'un mauvais goût. Les ambassadeurs furent admis à l'audience de l'empereur dans le palais de Seltz en Alsace; on les fît passer par quatre grandes salles superbement

[a] Moine de S. Gai, de reb. bellic. Car. Magn.

ornées, et où la pompe alloit toujours en croissant de salle en salle. Dans la première , qui étoit consacrée au faste militaire, une foule de guerriers et d'officiers, revêtus, les uns d'habits somptueux, les autres de riches armures, environnoit avec respect un trône élevé, sur lequel étoit assis un roi devant qui les ambassadeurs alloient se prosterner, lorsqu'on les avertit que cet honneur devoitêtre réservé àFempereur, dont ils ne voyoient là que le connétable. Dans la seconde salle, le comte du palais rendoit la justice (i) , et joignoit à la magnificence dont il étoit environné, un appareil imposant de grandeur et de puissance. Le maître de la table du roi, qui, dans la troisième salle, sembloit étaler tout le luxe de la cour , étoit encore effacé en magnificence par le grand chambellan quiprésidoit dans la quatrième salle; par-tout nouvelle surprise, nouvelle erreur, nouvelle envie de se prosterner de la part des ambassadeurs, saisis d'admiration et de respect. Le moine de Saint- Gai dit qu'on chassoit ces ambassadeurs de chaque salle, en leur donnant des sonfûetSyCumcolaphispropellerentur: ne peut-on pas ici se dispenser de croire le moine de Saint-Gai? Deux des plus grands seigneurs de la cour vin-

(i) Ordinairement la cour de justice de nos rois siégeoit à l'entrée du. Y^^lsiis (^Mémoires de Littérature^ tome 3o, p. 5go)^ peut-être même dans la cour^ quand le temps le permettoit, pour que Taudience contint plus de monde; chez les Juifs, les jugements se rendoient à la porte des villes. « Chez nos ancêtres, dit M. Fleury(/l/<apMr5 des Israélites)^ «les vassaux de chaque seigneur s'asscmbîoient dans la co^/r de son « château, et de là sont venues les cours des princes. En Levant, comme i< les princes sont plus enfermés , les affaires se font à la porte de leur *t sérail. De là le nom de la Porte donné à la cour ottomane, et le nom « de cours donné aux demeures des rois et aux divers tribunaux, n

DE CHARLEMÀG^^E. 4?^^

rent ensuite recevoir les ambassadeurs, et au fond d'un appartement encore plus riche, ils trouvèrent l'empereur tout éclatant d'or et de pierreries , au milieu des rois ses enfants, des princesses ses filles, et d'une multitude de prélats et de ducs , auxquels îT paroissoit se communiquer avec une dignité paternelle et une auguste familiarité. Il avoit dans ce moment la main appuyée sur l'épaule de Févêque Hetton , auquel il affectoit de prodiguer les marques de considération , comme pour le venger des dégoûts qu'il avoit essuyés à la cour de Constantinople. Les ambassadeurs reconnurent aisément dans Charlemagne le roi de tous ces rois, le prince que la nature et la fortune sembloient avoir fait pour être le monarque du monde, ils se prosternèrent devant lui avec une espèce de vénération religieuse , non sans quelque confusion de retrouver dans la plus haute faveur auprès d'un tel souverain et dans une telle cour, ce même évêque Hetton, pour lequel ils sa voient qu'on avoit eu à Constantinople fort peu d'égards. L'empereur les releva, les rassura, et leur dit avec un mélange imposant de sérénité et de fierté : « Hetton vous « pardonne, et je vous pardonne à sa prière; mais dé- « sormais respectons la personne des évêques et des « ambassadeurs. « La leçon étoit utile. Quant à cette petite recherche, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi , cette débauche de représentation, que des écrivains, même modernes, vantent et admirent comme une des actions les plus imposantes de Charlemagne, c'est un véritable jeu d'enfant, qui ne reçoit d'excuse que parceque c'étoit devant des enfants qu'on le jouoit, et qu'il faut des spectacles pour tous les yeux.

Le respect que Charlemagne exigeoit avec raison pour ses ambassadeurs, il se piquoit de l'avoir pour les ambassadeurs étrangers, ce qui ne s'observoit pas alors fort exactement, les ambassades étant assez rares, et les principes du droit des gens, à cet égard, peu familiers. Les ambassadeurs de Perse s'étant plaints d'avoir été assez mal accueillis à leur passage, par quelques gouverneurs et quelques évêques , Charlemagne cassa ces gouverneurs, et condamna ces évêques à une forte amende : ce qui peut faire douter de quelques circonstance dont le moine de Saint-Gai charge 1 histoire de la réception des ambassadeurs grecs, sur-tout de celle des soufflets, qui est incroyable, et de celle du passage par les Alpes, qui ressemble trop encore à un jeu d'enfants fâchés , quijbnt des niches pour se venger.

La paix , objet digne d'occuper des hommes , fut bientôt conclue; il ne pouvoit plus être question d'unir les deux empires ; il s'agissoit d'en consacrer les droits et d'en fixer les bornes. Nicéphore, si inférieur à Charlemagne, fut trop heureux de le reconnoître pour collègue et pour égal, et de conserver à ce prix tout ce que Fempire d'Orient possédoit encore en Italie. Les deux empires furent également Fempire romain , comme ils Favoient été autrefois , et les Grecs admirèrent la modération du nouvel empereur, qui, avec tant de moyens de conquérir , n'acquéroit tant de droits litigieux que pour les éteindre ou les suspendre.

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