‹ Histoire de Charlemagne (volume 3)Chapitre 34 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Affaires de Fempire d'Orient.

Cette grande nouvelle du rétablissement de l'empire d'Occident porta, comme Charlemagne Tavoit prévu , le troubie et Teffroi à Constantinople, et fit trembler Irène sur le trône qu'elle avoit enlevé à son fils avec la vie. La politique intérieure ne lui fournissoit déjà que trop d'embarras et d'affaires. C'étoit la première fois qu'on voyoit une femme assise en son nom au trône des Césars, et c'étoit la première fois qu'une mère avoit régné pour avoir assassiné son fils. Nos Frédégonde et nos Brunehaut avoient gouverné, mais sous le nom de leurs fils : mères dénaturées, elles n'avoient pas toujours respecté leur propre sang , mais elles n'en avoient point hérité; le crime avoit quelquefois prolongé leur puissance , mais il ne leur avoit pas acquis la propriété du trône, et le droit héréditaire n'avoit reçu aucune atteinte. Irène après avoir puni son fils , par un supplice ignominieux, du projet de monter sur le trône qui étoit à lui , Tavoit puni , par une mort cruelle, d'avoir occupé ce trône pendant quelques années, et le prix de tant de violences avoit été d'obtenir l'empire de son chef, et en son nom; c'est peut-être le plus grand scandale qui ait été donné au monde; mais il étoit près de cesser, I. 3q

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le sang de son fils crioit vengeance , et alloit Tobtenir ; la haine des peuples étoit encore renfermée , mais elle étoit près d'éclater. Irène crut qu'a cette haine des peuples alloient se joindre les entreprises de Charlemagne; elle crut que le moment étoit arrivé où il alloit tirer vengeance de Fappui qu'elle avoit prêté contre lui au prince lombard Adalgise et au duc de Bénévent Arichise. Elle regarda Tltalie comme perdue pour elle, ne doutant point que la réunion entière de cette contrée sous Fobéissance de Charlemagne ne fût le grand objet de ce renouvellement de Fempire d'Occident, et s'estimant peut-être heureuse dans son ame , si elle en étoit quitte pour la perte de Naples et de la Sicile.

Charlemagne n'étoitpas fâché qu'elle eût ces inquiétudes; mais il ne vouloit pas que, perdant toute espélance de négociation et d'accommodement avec lui, elle prît le parti désespéré d'armer toutes les forces de 1 Orient contre l'Occident, et d'allumer une guerre furieuse, dont l'idée commençoit à lui déplaire et à Falarmer lui-même. Cette disposition d'esprit explique les mouvements qu'il fit paroître et les discours qu'il tint , lorsque le pape lui posa sur la tête la couronne impériale, et lorsque le peuple le proclama; cet air de surprise et ce mécontentement affecté entrent naturellement dans ce plan. Charlemagne vouloit qu'on publiât , et qu'on crût , s'il étoit possible , qu'il n'avoit eu aucune part au grand événement dont il avoit été l'objet, et qu'il Favoit même improuvé comme un effet indiscret de la reconnoissance du pape, et de Feffervescence du peuple : cette idée laissoit à Irène des espérances de concihation , et prévenoit les résolutions extrêmes. En effet ^

Irène , qui ne recouroit guère à la force qu'après avoir essayé l'artifice, imagina un moyen très heureux de tirer parti de la conjoncture , et de faire tourner à raffermissement de son autorité cette même entreprise qui semJ3loit faite pour la détruire. Charlemagne étoit veuf, depuis quelque temps , deLuitgarde sa cinquième femme; Irène étoit depuis long-temps veuve et libre; elle étoit belle encore au-delà de ce que son âge serabloit permettre ; elle offrit sa main à Charlemagne: elle lui portoit en dot tout ce qu'il auroit pu vouloir conquérir, elle joignoitTempire d'Orient à l'empire d'Occident; elle joignoit le grand nom d'Irène au grand nom de Charlemagne; elle sentoit quel secours la politique intérieure alloit tirer de la politique extérieure; combien la gloire de Charlemagne, qui n'étoit pas , comme la sienne, souillée par le crime, combien sa puissance^ chère à ses peuples, redoutable ou respectable à toutes les nations, imposeroient aux sujets de sa femme: il est à présumer que, dans le traité qui devoit se faire , Irène auroit pris des mesures pour s'assurer l'exercice de cette autorité à laquelle elle avoit tout sacrifié; que ces époux auroient été souvent séparés par les soins qu^entraînoit l'administration de leurs vastes États ; qu'enfin Charlemagne, dans les États de sa femme, n'auroit été que son lieutenant.

Il étoit assez difficile de prévoir quel ordre de succession alloit naître de cette réunion de l'empire d'Occident et de l'empire d'Orient dans la main de Charlemagne : tant que la race de Léon l'Isaurien avoit subsisté, la succession n'avoit pas eu d'incertitude; Constantin Copronyme avoit succédé sans difficulté à Léon l'Isaurien

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son père , Léon Porphyrogénéte à Constantin Copronyme, et Constantin Porphyrogénéte, ou Irène sous son nom, avoit succédé à Léon : mais Irène n'avoit plus de fils , elle avoit immolé ce fils unique à son ambition . et au maintien de son autorité; les peuples alloient-ils , après la mort d'Irène, rentrer dans les droits d'élection, et se nommer des maîtres , ou l'empire d'Orient alloit-il passer avec l'empire d'Occident par droit héréditaire dans la famille de Charlemagne? Cette question étoit ce dont Irène s'occupoit le moins : sa politique n'avoit quelle seule pour objet; elle vouloit, ne disons pas régner^ maïs être la maîtresse à Constantinople, tout le reste n'étoit rien pour elle. Irène ne voyoit dans Charlemagne qu'un instrument utile à ses desseins ; ses intérêts, toujours uniquement personnels, étoient séparés de ceux de Fempire , comme ils l'avoient été de ceux de son fils; elle voyoit tomber cet empire en lambeaux , et ne paroissoit pas s'en inquiéter : Aaron Rachid lui imposoit tribut , et dédaignoit de le conquérir ; les Arabes et les Tartares le déchiroient à lenvi : un prince de cette dernière nation faisoit impunément des courses jusqu'à Constantinople, et enlevoit dans l'écurie même de l'imtpératriceles chevaux réservés pour son usage. Irène dissimuloit tous ces affronts ; mais le ministre Storace et l'eunuque Aétius, s'armant contre elle de ses bienfaits, et lui enviant Fautorité dont elle étoit si jalouse, la faisoient trembler; une mort prompte, et arrivée très à propos pour ses intérêts , Favoit délivrée de Storace ; la qualité d'eunuque éloignoit sans retour Aétius du trône, et ce préjugé, que le trône ne pouvoit être rempli par un eunuque, parceque le vœu public attendoit de cha-

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que empereur un héritier né de lui, étoit peut-être le principe de la confiance des empereurs dans cette espèce d'hommes , qui ne pouvoient être pour eux un objet de jalousie, ni dans leurs plaisirs, ni dans leur ambition (i); mais Aétius avoit un frère incapable de gouverner 5 et propre uniquement à lui fournir un nom sous lequel il pût régner lui-même. Aétius étoit alors le grand objet de l'inquiétude d'Irène : n'ayant pu s'en défaire ainsi que de Storace, elle imagina de lui opposer toute la puissance de Charlemagne, et de se jeter en^ tre les bras de ce conquérant. C'étoit peut-être à Charlemagne à balancer sur cette alliance avec Fempoisonneuse d'un mari, et la meurtrière d'un fils; peut-être devoit-il craindre de prendre pour femme celle qu il avoit Craint de donner pour belle-mère à sa fille. Il ne paroît pas que cette considération Tait arrêté ; il étoit dans son caractère ambitieux et intrépide qu'un grand empire lui parût plus à désirer que la femme la plus criminelle ne lui paroissoit à craindre ; ce fut donc de bonne foi et avec beaucoup d'ardeur qu'on traita de part et d'autre cette grande affaire. Aétius , témoin de la négociation , n'oublia rien pour la traverser; ses émissaires répandoient dans le public que Constantinople alloit être assujettie à Paris ou à Aix-la-Chapelle, et que l'empire romain alloit être dépendant d'un empire barbare, élevé sur les ruines des Saxons dans les forêts de la Germanie. Ces discours, et plus encore l'évidence des

(1) On peut dire des eunuques-ministres ce que Pline disoit à Trajan des affranchis, qui avoient été si puissants sous Tempereur Claude et sous Néron : Scis prcecipuum esse Indicium non magni principls magnos libertos, « Il est reconnu que la grandeur dans des affranchis est une «preuve certaine que le prince n'en a point. »

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