LIVRE 3, CHÀP
par une mort cruelle, d'avoir occupé ce trône pendant quelques années, et le prix de tant de violences avoit été d'obtenir l'Empire de son chef, et en soa nom; c'est peut-être le plus grand scandale qui ait été donné au monde; mais il étoit près de cesser, le sang de son fils crioit vengeance, et alloit l'obtenir; la haine des peuples étoit encore renfermée, mais elle étoit prête d'éclater. Irène crut qu'à cette haine des peuples alloient se joindre les entreprises de Charlemagne; elle crut que le moment étoit arrivé ou il alloit tirer vengeance de l'appui qu'elle avoit prêté contre lui au prince lombard A.dalgise, et au duc de ETénévent Arichise. Elle regarda l'Italie comme perdue pour elle, ne doutant point que la réunion entière de cette contrée sous l'obéissance de Charlemagne, ne fût le grand objet de ce renouvellement de l'Empire d'Occident, et s'estimant peut-être heureuse dans son ame, si elle en étoit quitte pour la perte de Naples et de la
Charlemagne n'étoit pas fâché qu'elle eût ces inquiétudes; mais il ne vouloit pas que, perdant toute espérance de négociation et d'accommodement avec lui, elle prît le parti désespéré d'armer toutes les forces de l'Orient contre l'Occident, et d'allumer une guerre furieuse , dont l'idée commençoit à lui déplaire et à l'alarmer lui-même. Cette disposition d'esprit explique les mouvemens qu'il fit paroître et les discours qu'il tint, lorsque le pape lui posa sur la tête la couronne impériale, et lorsque le peuple le proclama ; cet air de surprise et de mécontentement affecté entrent naturellement dans ce plan. Charlemagne vouloit qu'on publiât, et qu'on crût, s'il
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étoit possible, qu'il n avoit eu aucune part au grand événement dont il avoit été l'objet , et qu'il l'avoit même improuvé comme un effet indiscret de la reconnoissance du pape, et de l'effervescence du peuple : cette idée laissoit à Irène des espérances de conciliation, et prévenoit les résolutions extrêmes. En effet, Irène , qui ne recouroit guère à la force qu'après avoir essayé l'artifice, imagina un moyen très-heureux de tirer parti de la conjoncture, et de faire tourner à l'affermissement de son autorité cette même entreprise qui sembloit faite pour la détruire. Charlemagne étoit veuf, "depuis quelque temps , de Luitgarde sa cinquième femme ; Irène étoit depuis long-temps veuve et libre ; elle étoit belle encore au-delà de ce que son âge sembloit permettre; elle offrit sa.main à Charlemagne : elle lui portoit en dot tout ce qu'il àuroit pu vouloir conquérir, elle joignoit l'Empire d'Orient à l'Empire d'Occident , elle joignoit le grand nom d'Irène au grand nom de Charlemagne ; elle sentait quel secours la politique intérieure alloit tirer de la politique extérieure; combien la gloire de Charlemagne, qui n'étoit pas, comme la sienne, souillée par le crime, combien sa puissance, chère à ses peuples , redoutable ou respectable à toutes les na* lions , imposeroient aux sujets de sa femme : il est à présumer que, dans le traité qui devoit se faire, Irène auroit pris des mesures pour s'assurer l'exercice de cette autorité à laquelle elle avoit tout sacrifié ; que ces époux auroient été souvent séparés par les soins qu'entraînoit l'administration de leurs vastes Etats ; qu'enfin Charlemagne, dans les Etats de sa femme, n'auroit été que son lieutenant.
LIVRE 2, chàp. a. 35 Il étoit assez difficile de prévoir quel ordre de succession alloit naître de cette réunion de l'Empire d'Occident et de l'Empire d'Orient dans la main de Charlemagne ; tant que la race de Léon l'Isaurien avoit subsisté, la succession n'avoit pas eu d'incertitude ; Constantin Copronyme avoit succédé sans difficulté à Léon l'Isaurien son père, Léon Porphyrogénète à Constantin Copronyme, et Constantin Porphyrogénète, ou Irène sous son nom, avoit succédé à Léon ; mais Irène n'avoit plus de fils, elle avoit immolé ce fils unique à son ambition, et au maintient de son autorité ; les peuples alloient - ils , après la mort d'Irène, rentrer dans le droit d'élection, et se nommer des maîtres, ou l'Empire d'Orient alloit -il passer avec l'Empire d'Occident par droit héréditaire dans la famille de Charlemagne? Cette question étoit ce dont Irène s'occupoit le moins : sa politique n'avoit qu'elle seule pour objet; elle voulait, ne disons pas régner, mais être la maîtresse à Constantinople, tout le reste n'étoit rien pour elle. Irène ne voyoit dans Charlemagne qu'un instrument utile à ses desseins; ses intérêts, toujours uniquement personnels f étoient séparés de ceux de l'Empire, comme ils l'avoient été de ceux de son fils ; elle voyoit tomber cet Empire en lambeaux, et ne paroissoit pas s'en inquiéter : Aaron Rachid lui imposoit tribut, et dédaignoit de le conquérir ; les Arabes et les Tartares le déchiroient à l'envi : un prince de cette dernière nation faisoit impunément des courses jusqu'à Constantinople, et enlevoit dans l'écurie même de l'impératrice, les chevaux réservés pour son usage. Irène dissimuloit tous ces affronts ; mais le ministre Storace
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et l'eunuque Aétius, s armant contre elle de ses bienfaits, et lui enviant l'autorité dont elle étoit si jalouse, la faisoient trembler ; une mort prompte, et arrivée très à propos pour ses intérêts, l'avoit délivrée de Storace; la qualité d'eunuque éloignoit sans retour Aétius du trône, et ce préjugé, que le trône ne pouvoit être rempli par un eunuque, parce que le vœu public attendoit de chaque empereur un héritier né de lui, étoit peut-être le principe de la confiance des empereurs dans cette espèce d'hommes, qui ne pouvaient être pour eux un objet de jalousie, ni dans leurs plaisirs , ni dans leur ambition (0 -, mais Aétius avoit un frère incapable de gouverner, et propre uniquement à lui fournir un nom sous lequel il pût régner luimême. Aétius étoit alors le grand objet de l'inquiétude d'Irène : n'ayant pu s'en défaire ainsi que de Storace, elle imagina de lui opposer toute la puissance de Charlemagne, et de se jeter entre les bras de ce conquérant. G'étoit peut-être à Charlemagne à balancer sur cette alliance avec l'empoisonneuse d'un mari et la meurtrière d'un fils; peut-être devoit-il craindre de prendre pour femme celle qu'il avoit craint de donner pour belle-mère à sa fille. Il ne paroît pas que cette considération l'ait arrêté ; il étoit dans son caractère ambitieux et intrépide, qu'un grand Empire lui parût plus à désirer que la femme la plus criminelle ne lui paroissoit à craindre ; ce fut donc de bonne foi et avec beaucoup d'ardeur qu'on traita de part et d'autre cette
W On peut dire des eunuques- min istr es , ce que Pline disoit à Trajan, des affranchis qui avoient été si puissans sous l'empereur Claude et sous Néron : Sais prœcipuum esse indicium non magni Principis magnos libertos. •