LIVRE 2, CHÀP
grande affaire. Aétius, témoin de la négociation, n'oublia rien pour la traverser; ses émissaires répandoient dans le public que Constantinople alloit être assujettie à Paris ou à Aix-la-Chapelle, et que l'Empire romain alloit être dépendant d'un Empire barbare, élevé sur les ruines des Saxons dans les forêts de la Germanie. Ces discours, et plus encore l'évidence des intérêts, firent impression sur les esprits ; mais Aétius ne recueillit point le fruit de ses intrigues ; on né vouloit être gouverné ni par un eunuque, ni par un étranger, et on se lassoit de l'être par une femme*
On parut cependant se contenter d'abord d'avertir Irène sans la rejeter : les grands de Constantinople lui déclarèrent sans détour qu'il (al loi L qu'elle renonçât à l'alliance de Charlemagne; qu'en lui permettant de s'asseoir sur le trône des Césars, on n'avoit pas prétendu lui donner le privilège d'en disposer à son gré, encore moins d'anéantir l'Empire, en le soumettant à une puissance étrangère et ennemie ; que la nation s'étoit réservé tous ses droits, et vouloit les exercer lorsque le trône seroit vacant.
Mais comme on comptoit peu sur l'effet que ces remontrances pourroient produire dans soname, on conspira contre elle, et bientôt ce fut moins une conspiration qu'un soulèvement général. Les regards des grands s'abaissèrent sur un homme qui n'avoit jamais élevé les siens jusqu'à l'autorité suprême; son manque et de crédit et d'ambition fut son titre le plus puissant; c'était Nicéphore, chancelier de l'Empire. Le peuple et les soldats le proclamèrent empereur , le patriarche le couronna dans l'église de Sainte-Sophie, et Irène, prisonnière dans son palais , n'eut plus de gardes
que pour l'observer, et non pas pour la défendre.
Nicéphore parut devant elle plutôt comme un sujet que comme un maître; il protesta qu'il la respecteroit toujours comme son impératrice et comme la bienfaitrice de l'Empire; mais il finit par lui demander les trésors des empereurs Constantin Copronyme et Léon Porphyrogénète, dont elle s etoit , disoit-on , emparée. « Qu'en veux-tu faire? lui dit Irène ; ils « m'ont trahi comme mes sujets. Je les prodiguois ces « trésors pour conserver l'Empire, et l'Empire m'a « échappé ». Nicéphore, toujours respectueux, mais inflexible sur Un article si important, lui fit entendre que sa liberté dépendoit de sa condescendance ; il jura sur la vraie croix, serment ordinaire à Constantinople, qu'à ce prix elle seroit traitée et servie en impératrice dans son palais : elle obéit, ne pouvant résister, et remît à Nicéphore ce qu'elle appeloit le reste des trésors de l'Empire. Nicéphore ne crut pas, ou ne tou! ît pas croire cette restitution bien complète; en ionséquence, ne se jugeant point lié par son serment, il relégua Irène au fond d'un monastère, qu'elle avoit bâti elle-même dans l'île du Prince ; mais ensuite la trouvant trop près de Constantinople, et jugeant qu'elle n étoit pas assez oubliée, il l'envoya dans nie de Lesbos, à Mytilène, où il la fit étroitement garder. Elle y mourut, dans la même année, de la maladie des ambitieux, ayant eu le loisir de reconnoître combien est fausse et trompeuse cette politique machiavéliste, qui foule aux pieds la nature et la justice, qui, ne voyant rien au-delà du moment présent, se permet toute sorte de crimes pour renverser le moindre obstacle, sans songer que de ces