UN COMPLOT NAVARRAIS A PARIS
ne les avait pas ébruitées. Ce n'est qu'après l'arreslation de Martin Pisdoe, et pour ne pas être accusé de complicité avec lui, qu'il se résolut à parler. Les lettres de grâce qu'il se fit délivrer rapportent, avec plus ou moins de vérité, mais d'une façon assez vivante, le dialogue qui s'était engagé entre lui et Pisdoe : « Jean le Ghanevaçier, lui aurait dit ce dernier, vous savez de vérité que feu Etienne Marcel, qui fut prévôt des marchands de cette ville, que vous avez beaucoup aimé, — vous étiez même de son lignage, — et tous les autres qui périrent avec lui, moururent sans cause raisonnable, et si vous vouliez entendre à la vengeance de leur mort, il m'est avis que vous feriez bien et ce que vous devriez ». Ledit Jean lui répondit: « Martin, ce que vous dites est une trop grande chose à faire çt ne se pourrait soutenir ; contre fait de prince, et de commun ou de peuple, vous ne pourriez procéder à vengeance, car ce n'est pas chose aussi possible que si vous n'aviez affaire qu'à une ou deux personnes de cette ville ; vous ne sauriez à qui vous en prendre. » Sur ce, Martin lui dit derechef: « Jean, si vous le voulez, ces choses se pourront bien faire, car nous avons de notre alliance plusieurs des gens de Monseigneur de Navarre ».
Ses propres aveux, autantque les dépositions des témoins, accablaient Martin Pisdoe ; son procès fut rapidement terminé. Le 3o décembre, il était décapité, et tandis que sa tête restait exposée au pilori des halles, 3Ù l'exécution avait eu lieu, ses bras et ses jambes, amputés du tronc, itaient pendus à l'entrée des quatre principales portes de Paris *. Il uvait des complices, connus également, mais ils avaient réussi à prendre la fuite et on ne put que confisquer leurs biens ^.
La découverte du complot amena certainement, suivant la remarque de S. Luce, « la rupture de toutes relations personnelles et courtoises
1. Gr. Chr., VI, t66 : « Item, le lundy, penullime jour du mois de décembre ensuyvant, un bourgois de Paris appelé Martin Pizdoe fu décapité es haies de Paris, sur un eschaiTaut. Et après ot couppez les 11 braz et les 11 jambes, et fu sa teste mise sur le pilori des haies; etchascuns des diz membres fu pendu au dehors de nu des principales portes de Paris, chascun membre à une potence de fust, qui pour celle cause fu faite ».
2. « Gieffroy le Flamenc y>, « Guillaume Amé, nagaires vendeur de poisson es halles de Paris » et n Jehan de la Tour, les quielx estoient de l'accort, emprise et aliance du dit Martin ». — Denis le Paumier reçut comme récompense une rente annuelle et perpétuelle de loo livres parisis, à prendre sur les biens confisqués (JJ. 90, fol. 188, n* 369).
176 DERNIÈRE CAMPAGNE d'ÉDOUARD 111
entre le régent elle roi de Navarre ». Elle n'aboutit pas, connme le dit Froissart, à une déclaration de guerre, adressée par Charles le Mauvais à son beau-frère. De son côté, le dauphin dissimula ou fit taire son ressentiment*. Assez d'autres soucis le préoccupaient. Une ou plusieurs maladies dont il sera question ultérieurement, vinrent paralyser son activité dans les premiers mois de la nouvelle année (i36o). La conspiration, déjouée avec une énergie si opportune, n'en avait pas moins décelé les ferments de haine et de division qui subsistaient dans la population parisienne 2. Enfin, tandis que s'instruisait le procès de Martin Pisdoe, le Conseil du régent avait à délibérer sur une entreprise, qui pouvait, même sans avoir de grandes conséquences, inquiéter les Anglais et créer une diversion opportune.
L'idée d'une descente en Angleterre avait toujours séduit les esprits aventureux. Avait-elle pris corps dans un projet mûrement étudié, avant que le roi de Danemark eût fait les offres, que la situation financière de la France n'avait pas permis d'accueillir-^ ? Nul ne saurait le dire quant à présent. Mais il est incontestable que l'initiative de Waldemar réveilla ou fit naître l'espoir d'arracher Jean II à sa captivité, grâce à quelque hardi coup de main, mené à bien avec les seules ressources du royaume. Tel était au fond l'unique ou le principal but des soins apportés par le régent à la réorganisation de la marine, car il était opposé à toute rencontre décisive sur terre comme sur mer. On le vit assez quand Edouard III put franchir le détroit avec sa lourde flotte sans que rien ne fût fait pour s'opposer à son passage.
La grandeur même de l'effort tenté par le roi d'Angleterre semblait inviter ses ad^versaires à profiter d'une occasion, longtemps attendue, et entretenaitchez eux des illusions. En dégarnissant, — beaucoup moins qu'on ne le croyait en France*, — les côtes de son royaume, ne les ou-