LES MALADIES DE CHARLES V
VOUS dirai pourquoi et comment. Vérité fut, selon le bruit qui alors courut, que le roi de Navarre, du temps qu'il se tenait en Normandie et que le roi de France était duc do Normandie, voulut le faire empoisonner. Le roi de France reçut le venin et fut si avant mené, que tous les cheveux du chef lui churent, et tous les ongles des mains et des pieds, et qu'il devint aussi sec qu'un balon ; et n'y trouvait-on point de remède. Son oncle, l'empereur de Rome, ayant ouï parler de sa maladie, lui envoya tantôt et sans délai un maître médecin qu'il avait auprès de lui, le meilleur maître et le plus grand en science, qui en ce temps fût au monde, qu'on connut et qu'il convînt d'employer; et bien le voyait-on par ses œuvres. Quand ce maître médecin fut venu en France auprès du duc de Normandie et qu'il eut la connaissance de sa maladie, il dit qu'il était empoisonné et en grand péril de mort ; si fit-il en c^ temps, de celui qui depuis fut le roi de France, la plus belle cure dont on eût onques ouï parler, car il amortit tout, ou en partie, le venin qu'il avait pris et reçu, et lui fit recouvrer cheveux, ongles et santé, et le remit en point et en force d'homme, parmi tant que ce venin petit à petit lui sortait par une petite fistule qu'il avait au bras ; et à son départ, car on ne put le retenir en France, il donna une recette dont on userait tant comme vivrait le prince. Et il dit alors au roi de France et à ceux qui étaient auprès de lui : a Aussitôt que cette petite fistule cessera de couler et séchera, vous mourrez sans point de remède, mais vous aurez quinze jours ou plus pour vous aviser et penser à votre âme ». Bien avait le roi de France retenu toutes ces paroles, et il porta cette fistule par vingt-trois ans, laquelle lui avait à plusieurs reprises causé beaucoup d'effroi... Si bien que, quand la fistule commença à sécher et à ne plus couler, les doutes delà mort commencèrent à le hanter. »
« Froissart, dit A. Brachet*, s'est trompé, comme il arrive toujours à un laïque, quand il veut disserter sans culture spéciale des causes et des effets. 11 a attribué à la fistule une vertu dérivative, et en a conclu que c'était, pour cette raison, que le Roi la conservait au lieu de l'attribuer à l'impuissance chirurgicale du temps. Si grossière qu'ait été son erreur thérapeutique, il n'a pas commis d'erreur sur Texistence de la fistule en tant (|ue lésion pathologique. Ses successeurs (les historiens modernes) ont aggravé son tort en concluant de cette première asser-