CHAPITRE XXV
CONSÉQUENCES DE LA RÉTOLOTION DE 1688 EN ÉCOSSE. — LE VICOMTE DE DCNDBE. — BATAILLE DE KILL1ECRANKIE. — MASSACRE DE GLENCOE.
Dans cette crise, les patriotes écossais avaient une occasion pour briser l'alliance, ou plutôt le joug de l'Angleterre, soit au nom de la légitimité des Stuarts, en se déclarant pour Jacques , soit au nom du presbytérianisme, en proclamant la démocratie de 1640. Avant tout, il fallait peut-être exclure de la couronne d'Écosse l'élu de l'Angleterre. C'était si bien l'intérêt de tous à cette époque et la pensée d'un certain nombre que racte de sécurité ^ qui fut adopté plus tard sous la reine Ânne, n'avait pas d'autre principe; ipais, en 1688, chez les uns l'esprit de parti et chez les autres la peur d'une réaction écartèrent la question de l'indépendance nationale, au profit de la cause de Guillaume.
Au dernier moment du péril, Jacques avait appelé en Angleterre son armée d'Écosse, commandée par James Douglas, le frère du duc de Queensbury, secrètement voué à la cause du prince d'Orange, et le fameux Claverhouse, devenu vicomte de Dundee, dont la fidélité héroïque ne se démentit pas plus que le courage : ce fut même le seul homme qui donna quelques inquiétudes sérieuses à Guillaume sur le succès de son usurpation. Dundee offrit deux fois à Jacques de forcer le prince d'Orange à une bataille :
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il versa des iartnes de rage et de douleur en voyant que la* pusillanime incertitude de son roi condamnait son épëe à dormir inutile dans le fourreau. 11 laissa ses troupes au général Mackay, vendii à Guillaume, et se rendit en Écosse avec cinquante ou soixante hommes dévoués. 11 y trouva dans le découragement les torys royalistes, appelés désormais jacobiies ^ et les whigs devenus en majorité des williamitesy les uns par leur haine irréconciliable des Stuarts, les autres par cette attraction universelle qui multiplie si rapidement les adorateurs de l'usurpation heureuse. Mais c'était surtout la religion qui classait et dénommait alors les partis : les épiscopaux, regrettant que la résistance aux prétentions catholiques du roi eût été si loin, se ralliaient, la plupart, au principe du droit divin et de l'obéissance passive; mais ils étaient la minorité. Les presbytériens n'avaient fait que se multiplier dans la persécution. L'amnistie en avait ramené bien peu, et leurs ministres invoquaient à la fois les anciens griefs de John ,Knox contre le papisme, et leur rancune récente contre la hiérarchie des épiscopaux.
Déjà des tumultes avaient éclaté à Édimbourg et en d'autres lieux. La populace avait pillé les chapelles catholiques, surtout celle d'Holyrood, sans respect pour les tombeaux des rois, et chassé les évêques de la foi épiscopale, qui n'étaient pas moins odieux au clergé calviniste d'Ecosse que les évêques papistes au clei^é anglican : les boui^eois de la capitale avaient été forcés de s'armer pour leur sûreté personnelle et pour défendre leurs maisons du pillage. Cependant, ce ne fut là qu'une fermentation momentanée, qui
avait été entretenue par le bruit qu'on avait fait courir du débarquement d'un navire rempli de catholiques d'Irlande : on fut bientôt d'accord pour réunir le parlement d'Écosse en convention nationale, à l'exemple de l'Angleterre; et diaque parti se prépara à la discussion solennelle des droits de la nation.
Les élections des comtés envoyèrent à cette assemblée une majorité de williamites : les menaces en écartèrent les évéques et les seigneurs qui auraient pu ramener plusieurs membres à leur parti, sous prétexte que Dundee et ses partisans armés, d'accord avec le duc de Gordon , gouverneur du château et dévoué au roi , pouvaient gêner la liberté des délibérations: en effet, les whigs avaient caché dans les caves un corps nombreux de caméroniens en armes. Dundee se rendit à l'assemblée, dénonça un complot formé contre sa vie, et demanda que les étrangers fussent renvoyés de la ville : indigné de la réponse du président, il en appela à son épée, invita le duc de Gordon à rester fidèle, et, promettant de venir bientôt à son secours, il partit pour les montagnes.
Délivrée de la présence de Claverhouse, la convention d'Écosse , un peu moins calme que la convention d'Angleterre, simplifia avec plus de hardiesse la question du contrat qui lie le souverain au peuple et le peuple au souverain. Quelques membres proposaient de déclarer, comme la convention anglaise, que Jacques avait abdiqué: par ce mot, les partisans du droit héréditaire eussent éludé le reproche de rébellion. Le souvenir de onze générations de Sluarts exerçait encore un charme sans doute sur l'esprit de plus d'un Écossais , même parmi les mé-
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contents; mais le loyalisme des torys eux-mêmes s'était bien affaibli pendant le séjour des quatre derniers souverains de cette maison en Angleterre : une révolution leur avait déjà appris que la légitimité p'était qu'une fiction politique , et Jacques VII, en réduisant ses derniers soutiens au rôle odieux d'instruments de la tyrannie ou de royalistes honteux, avait achevé de dépopulariser sa dynastie dans le royaume qui en fut le berceau. La convention d'Écosse résuma franchement tous les griefs qu'on i-eprochait à la couronne, et conclut en proclamant que la violation des lois par le monarque déliait les sujets du serment de fidélité.
Les États déclarèrent donc, que « Jacques VU, « étant un papiste avoué, avait pris la couronne et « agi comme roi sans avoir jamais prononcé le ser- « ment exigé par la constitution; que les avis de « méchants conseillers l'avaient entraîné à envahir a les lois fondamentales du royaume pour en faire « une monarchie absolue, arbitraire et despotique; « — qu'il avait en même temps voulu détruire la « religion protestante et violé les libertés du pays; « qu'en conséquence il avait forfait (Jbrfaidded) son « droit à la couronne, et que le trône demeurait « vacant. »
Il fut désormais facile aux williamites de l'emporter. La convention décida que « la couronne serait a offerte à Guillaume et Marie, pour passer, s'ils n'a- « vaient aucune postérité, à la princesse Anne et à « ses héritiers. »
Une déclaration des droits du peuple servait de commentaire à cette décision solennelle.
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Étant la plupart ou catholiques comme Jacques, ou de la religion ëpiscopale, et nullement atteints par les rigueurs du pouvoir absolu , les Highlanders^ dans cette révolution comme dans presque toutes les circonstances, avaient encore des intérêts différents de ceux des habitants des basses terres. Mais peut-^tre ne fallait-il pas moins que le nom imposant du vicomte de Dundee pour oser tenter une guerre civile en Écosse , même avec les dispositions favorables des Highlands. En effet, l'insurrection fut étoufTée par son propre triomphe , Claverhouse ayant péri au sein de la victoire. Jaloux d'imiter les exploits de Montrose, son parent, ce général, à la tête des braves montagnards, semblait près de conquérir toute rÉcosse. On lui opposa Mackay , qui sortit de Dunkeld avec trois mille fantassins et deux régiments de cavalerie. Dundee n'avait guère plus de deux mille hommes; il laissa l'ennemi s'engager dans le défilé de Killiecrankie (17 juin 1689), et rangea ses propres soldats en bataille sur une éminence.
Les deux commandants excitèrent leurs troupes à bien faire leur devoir. Mackay parla aux siennes de la justice de leur cause, et leur démontra que d'ailleurs la retraite était désormais impossible , entourées comme elles étaient de montagnes et de précipices. Dundee en appela à la valeur des^clans , et à ces mêmes rochers qui étaient pour eux la patrie et le rempart de son indépendance. Ce fut lui qui donna le signal une heure avant le coucher du soleil. Les Highlanders descendirent en colonnes serrées, bravant le feu de l'ennemi, et réservant le leur jusqu'à
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ce qu'ils fussent à quelques pas de sa première ligne. Alors, après une décharge précipitée, ils mirent répée à la main avant que les soldats de Mackay eussent ajusté leurs baïonnettes au bout du fusil. Ce fut presque un combat corps à corps, dans lequel Mackay lui-même, entouré, voulut se faire jour vers deux régiments qui restaient encore intacts sur sa gauche. En ce moment. Dundee 'désignait ces mêmes régiments à l'impétueuse valeur de ses Highlanders; mais en levant le bras pour donner ce dernier signal de victoire, et lorsqu'il lançait son coursier, il reçut une balle au-dessous de l'épaule. Dundee survécut encore assez longtemps à cette blessure mortelle pour écrire à Jacques un rapport concis de la bataille. Une pierre fut érigée sur le lieu même à sa mémoire. Célébré dans les ballades nationales, il a été appelé dans son épitaphe le dernier des Écossais (î).
Le général Cannon , qui avait conduit trois cents Irlandais à Dundee , lui succéda dans le commandement; maïs étranger aux mœurs des Highlanders, il ne sut pas les conduire lorsqu'ils étaient sous ses drapeaux , ni les retenir lorsque la guerre , traînant en longueur par l'indécision et la timidité de leur chef, eut lassé leur patience. Ils se dispersèrent : ralliés un moment en 1690 sous la bannière de Jacques par le général Buchan, ils ne trouvèrent pas dans ce nouveau successeur du héros de Killiecrankie le talent nécessaire pour vaincre, et leurs chefs se
(i) Ultimus Scotorum, Cette épitaphe latine de Pitcairn fut traduite en vers anglais par Dryden.
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décidèrent à accepter la paix qui leur fut offerte. Le comte de Breadalbane fut chargé d'acheter cette paix en distribuant aux montagnards une somme assez considérable. Le comtp était un homme fourbe et cupide, qui détourna à son profit une partie de l'argent, et trompa à la fois le gouvernement et ses compatriotes.
Cette infâme politique aboutit au projet d'étouffer les réclamations et les mécontentements par la terreur. D'accord avec John Dalrymple, depuis lord Stairs, membre de l'administration anglo-écossaise, Breadalbane résolut de sacrifier un clan tout entier à la proscription, et fît proclamer que tout refus d'adhésion au gouvernement de Guillaume, passé le délai du i®*^ janvier 1690, serait puni par le fer et le feu : tous les clans se soumirent par l'ordre de Jacques, qui leur fit dire de se réserver pour de meilleurs temps; mais Breadalbane et Stairs avaient juré d'excepter de l'amnistie les Macdonalds de Glencoe , dont le chef Mac-Ian était leur ennemi personnel. Mac-Ian avait rempli toutes les formalités de son adhésion ud jour trop tard, par suite de délais suscités par Breadalbane : cela suffit pour obtenir 4^ Guillaume l'autorisation de le traiter en rebelle réfractaire.
Mac-Ian, comptant sur l'amnistie, était paisible au milieu des siens depuis un mois, lorsqu'un détachement arriva du fort William , sous les ordres de Campbell de Glenlyon > dont la nièce avait épousé un fils du chef Alaster Macdonald. Les soldats furent accueillis en amis, et logés chez les habitants de la vallée. Leur commandant recevait depuis quinze jours l'hospitalité dans la maison de son neveu, et
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partageait tous ses repas. Ils avaient passé la soirée à jouer aux cartes ensemble , et les officiers devaient dîner le lendemain chez le chef. L'ordre arriva ce même soir de massacrer tous les membres du clan pendant leur sommeil, et de n'épargner que les vieillards au-dessus de soixante*dix ans.
Quand le jour parut , les deux tiers du clan étaient déjà égorgés. La femme de Mac-Ian fut dépouillée de ses habits par les soldats, qui lui arrachèrent ses bagues avec leurs dents ^ et elle expira d'horreur et de désespoir. Un enfant de cinq uns fut massacré malgré ses supplications et ses larmes ; un vieillard de quatre-vingts ans fut fusillé , et un autre brûlé vif. Ceux qui purent se sauver gagnèrent les montagnes : une tempête put seule arracher les victimes à leurs bourreaux. Cette exécution militaire ne manqua pas son but : on voulait inspirer la terreur aux rebelles. Mais le mécontentement fut général, et cinquante ans plus tard, le massacre de Glencoe amena cent cinquante Macdonalds sous la bannière de Charles- Edouard. Presque tout l'odieux en retomba sur Breadalbane et Stairs; cependant ils avaient des ordres signés du roi, qui, malheureusement pour son honneur, ne priva Stairs de ses fonctions de secrétaire d'État que lors de l'affaire de Darien. L'histoire ne doit pas être moins sévère pour Louis le Grand autorisant les dragonnades que pour Charles IX donnant le signal de la Saint-Barthélemy, pour Guillaume III, premier roi parlementaire, que pour Jacques II, dernier roi de droit divin, lorsque l'un et l'autre oublient leurs déclarations en faveur de la liberté des communes. Ce qu'on peut dire, c'est que le règne de Guillaume ne
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nous présente qu'exceptionnellement des actes comme le massacre de Glencoe. 11 y aurait encore beaucoup à dire cependant sur la politique qu'il suivit en Irlande, où, après avoir été forcé de conquérir en personne ce royaume, il se laissa aller à le gouverner en royaume conquis, persécutant les vaincus, comme avaient fait, du reste, tous ses prédécesseurs, les Stuarts aussi bien que les Tudors, le gouvernement de la restauration aussi bien que le protectorat (i).
(i) Sans avoir trop peur de sa constitution, à peu près républicaine, Guillaume avait reconnu sans difficulté l'Église presbyté* rienne comme l'Église nationale d'Écosse. Cette concession n'empêcha pas une opposition moitié religieuse et moitié politique de lui susciter dans ce royaume quelques-unes de ses plus amères vexations. Sa patience fut mise à de rudes épreuves par les exigences de ceux-là mêmes qui soutenaient son gouvernement, whigs ou torys, épiscopaux ou presbytériens; on peut en juger par une boutade d'humeur qui lui échappa un jour que le duc d'Hamilton lui vantait , en franc Écossais, son pays natal : « L'Écosse ! s'écria Guil- M laume ; ah ! mylord , je souhaiterais seulement qu'elle fût à quel- « ques milliers de lieues, et que vous en fussiez le roi ! »
N. B. Après ce chapitre, l'édition de 1 833 contenait un parallèle entre i688 et i83o, qui est rejeté dans l'Appendix.
Voir, pour l'histoire de Guillaume III, The Life and Times of William the Third^ by th. Hon. Arthur Trevor, a vol. in-8°, dont le premier parut en i835 et le second en i836.
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