‹ Histoire de Charles-Édouard, dernier prince de la maison de StuartChapitre 47 sur 78 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

J. PATER80N. — BANQUE o'ÉGOSSE. ^ ÉTAfiLISSEMENT DE l'iSTAMB DE DARIBN. — MALHEURS DE L*ÉC08SE. — MORT DR JACQUES Tll.

Avant de nous occuper du règne suivant, nous ne saurions oublier l'épisode où nous voyons les deux peuples, conduits par leur rivalité, lutter entre eux pour les intérêts de leur industrie et de leur commerce, non plus sur leurs frontières, mais dans les mers lointaines des Indes. L'établissement colonial de l'isthme de Darien sert à marquer en Ecosse cette période où les nouveaux besoins des temps forcent une nation à se dépouiller de tout ce qui lui restait de ses anciennes mœurs, pour adopter celles de la civilisation moderne. Pendant longtemps l'épée avait seule ouvert en Ecosse la route des honneurs. Quand la haute noblesse eut déserté, à la suite du roi , Édimbourg pour Londres, et ses châteaux pour les parcs de Theobalds ou de Greenwich , l'industrie prit un rang de plus en plus élevé dans la hiérarchie sociale. Le jour où le marchand opulent partageaau moins la considération avec le noble appauvri, Glascow put prévoir que les six mille âmes de sa population primitive, s'élevant rapidement à cent mille, grâce au négoce lointain et aux manufactures locales, la cité roturière laisserait un jour bien loin d'elle la royale cité d'Édimbourg.

S'il était vrai, comme on l'a dit, que, sous plus d'un rapport, Tinvasion de Guillaume dans la Grande-Bre-

tagne Fut l'invasion non-seulement d'une armée de soldats hollandais, mais encore de l'industrialisme et de l'esprit financier des bourgmestres d'Amsterdam , la contagion mercantile fit surtout de rapides progrès de l'autre côté de la Tweed.

Ce fut en lôgS que l'Écosse rougit pour la première fois de sa pauvreté : alors fut autorisée une compagnie écossaise pour le commerce de l'Afrique et des Indes, avec la permission de fonder des colonies, des villes ou des forts dans les pays inoccupés, et Texemption de toute espèce de droits pendant vingt et un ans. Une banque nationale fut créée à la même époque : les bénéfices obtenus par les Hollandais et les Anglais dans l'Inde et l'Amérique devaient faire envie surtout à un pays qui était une contrée maritime aussi bien que la Hollande et l'Angleterre. Un Écossais obscur, esprit aventureux, qui avait été l'inventeur de la banque d'Angleterre, n'ayant pas obtenu du gouvernement anglais la récompense à laquelle il devait s'attendre, et encouragé par un patriote ardent , Fletcher de Saltoun , résolut de consacrer désormais toute son activité à son pays natal; ce fut à lui que l'Écosse fut redevable du projet primitif de rivaliser avec l'Angleterre pour le commerce de l'Inde. On prétend que Paterson avait été boucanier dans sa jeunesse. Pendant ses courses avec les pirates, il avait probablement visité l'isthme de Darien , qui joint l'Amérique du Nord à l'Amérique du Siid , et dont la plus grande partie était déserte ou habitée par des Indiens indépendants, ennemis du nom espagnol. Il proposa d'établir sur chaque bord de l'isthme un entrepôt pour le commerce de l'un et

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l'autre continent. Les marchandises de l'Europe et les esclaves d'Afrique ^ transportés au golfe de Darien , et conduits par terre à travers la chaîne de montagnes qui divise l'isthme , pouvaient être échangés contre les produits de l'Amérique espagnole et les riches denrées de TAsie , qu'on débarquerait au golfe Saint-Michel, ou sur les bords du fleuve Sambo dans la baie de Panama. Les mêmes vents auraient porté les denrées d'Europe à travers TAtlantique et à travers Tocéan Paficique. Unir le commerce des deux Indes par une colonie établie dans l'isthme de Darien, ou, selon l'expression de Paterson , ravir à l'Espagne les clefs de deux mondes, ce n'était pas la conception d'une âme vulgaire. On peut, dit un historien écossais (i), à qui nous empruntons une partie de ces considérations, on peut la comparer au grand projet d'Alexandre d'établir un marché en Egypte pour y concentrer le commerce de l'Inde. Les avantages immédiats de cette entreprise séduisirent bientôt les Écossais. Paterson vantait la fertilité du sol de l'isthme , et y promettait des mines d'or inépuisables; il proposait de déclarer la future colonie port franc, et d'y proclamer la tolérance de tous les partis et de toutes les religions. Ces idées avaient été communiquées d'abord avec un mystère peut-être affecté. L'Écosse oublia un moment ses vieilles querelles domestiques, sa vanité féodale, son puritanisme religieux, pour ne plus rêver qu'à ce nouvel Eldorado. Un de ses prophètes covenantaires aurait bien pu justement accuser alors Isi aêl de se prosterner devant le veau d'or. Sans doute quelque voix

(i) Malcolm Laing.

naguère respectée s'éleva pour lui reprocher cette avaricieuse idolâtrie; mais cette voix dut se perdre dans le désert. On n'eût pas écouté davantage sans doute un prophète de bon sens qui aurait dit aux habitants de rÉcosse :

« Les projets grandioses de Paterson ne sauraient convenir qu'à un peuple qui posséderait des élablisments étendus dans l'Occident comme dans l'Orient. Avant de s'engager dans ces entreprises de colonies lointaines, il faut avoir un capital suffisant non-seulement pour cultiver et améliorer sonpropre sol, mais encore pour y entretenir des manufactures dont on pourrait exporter le surplus dans un marché étranger. Où sont vos excédants de produits? où sont vos navires ? où est votre richesse territoriale? en quoi consiste votre industrie? L'établissement seul deDarien, s'il réussit , vous privera à la fois de vos faibles ressources locales, de votre faible crédit, et de vos habitants les plus actifs : vous aurez forcément recours aux autres nations pour l'exploitation de ces riches trésors ; vous serez à la merci de leurs marins , de leurs manufacturiers, de leurs banquiers, et bientôt de leurs aventuriers , qui, plus hardis que les vôtres, vous laisseront tout au plus réimporter l'intérêt de vos avances , etc. »

L'expérience des temps peut seule donner de tels avis: l'Écosse, dans cette entreprise commerciale, trouva plus de peuples jaloux que de sages conseillers, L'Angleterre, émue par l'instinct des vieilles rivalités , força le gouvernement à désapprouver ses premiers actes d'assentiment, et à renvoyer les ministres qui ne s'y étaient pas opposés. Stairs, l'instiga-

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teurdu massacre de Glencoe, fut disgracié, plus coupable aux yeux du monarque pour avoir soutenu Paterson que pour avoir fait égorger ses compatriotes. Alors l'amour-propre national des Écossais se mêla à leurs avides espérances. Il s'agissait non-seulement d'enrichir l'Écosse, mais de braver l'Angleterre; la fureur des souscriptions devint contagieuse et gagna tous les rangs. On acheta des navires à Hambourg , on organisa le gouvernement et l'administration de la Nouvelle-Calédonie. Une flottille mit à la voile; on aborda l'isthme désiré; on fonda la capitale future, le nouvel Édimbourg, et l'on s'empressa d'instruire la mère-patrie de ces heureux commencements. Mais huit mois étaient à peine écoulés que le climat dévora la moitié des nouveaux colons ; les fonds et les secours leur manquèrent ; la tempêle détruisit une partie de leurs vaisseaux, et les autres se virent interdire l'accès des porls d'Angleterre, d'Espagne et de Hollande , par suite d'une déclaration de Guillaume.

Ce rêve avait trop flatté la pauvre Écosse pour qu'elle ne saisît pas la première occasion de le recommencer: une seconde colonie fut envoyée à Darieny et s'établit sur les débris de la première. Cette fois, les Espagnols, sachant que Guillaume et l'Angleterre avaient mis ces émigrants hors la loi des nations, disputèrent à la famine, au climat et aux tempêtes le soin de consommer leur ruine : douze cents hommes marchèrent de Panama contre les huttes du nouvel Édimbourg, et furent repoussés ; mais onze vaisseaux de ligne venus de Carthagène forcèrent les Écossais de capituler et de se rembarquer pour l'Europe.

Quand la nouvelle de cet événement parvint en

Écosse, on y élail dans la joie du irioinplie, parce qu'on avait appris d'abord le premier avantage obtenu sur les Espagnols : raccablement fut général; le roi Guillaume et l'Angleterre furent l'objet des malédictions les plus terribles : c'était le roi ^ c'étaient les Anglais qui avaient tralii l'intérêt commercial deTÉcosse. Le moment était favorable pour les jacobites ; ils en profitèrent pour en appeler au vieil honneur écossais et à l'indépendance nationale. «Tous les malheurs du peuple provenaient de l'union des couronnes* » On s'adressa à Jacques , ou plutôt à Louis XIV; mais le grand monarque pensait alors à faire asseoir son petit-fils sur le trône d'Espagne ; il avait intérêt à ne pas rompre ses traités avec l'Angleterre : le moment favorable fut perdu. Le mécontentement de l'Ecosse ne s'éteignit pas ; mais l'explosion en étant différée, il s'affaiblit de plus en plus jusqu'à la mort de Guillaume.

Après tous ses rêves, Paterson termina ses jours, vieux , pauvre et oublié.

DE L ANGLET£Bfi£ ET DE ECOSSE.

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