T6 HISTOIRE
colie qui était d'un triste présage au milieu de son triomphe; mais les jacobites, et les dames surtout, à Édimbourg comme à Perth , admiraient sans réserve la bonne mine de leur a Charlie, » comme ils rappelaient familièrement. Leur imagination se plaisait à décrire et sa personne et son costume. Sur sa veste de tartan à carreaux brillait Té toile nationale de l'ordre de Saint-André; une écharpe azur et or lui servait de baudrier ; et à sa simple toque de velours bleu était attachée la cocarde blanche , qui rappelait la rose de la maison de Lancastre (i). Quand il re-^ monta sur un beau coursier bai qui lui avait été ofTeil par le duc de Perth , les acclamations redoublèrent, car Charles-Édouard était excellent cavalier. « Notre héros ressemble à Robert Bruce, » disaient les jacobites, et cette ressemblance n'était pas tout à fait une illusion (2) ; mais c'était surtout l'intention de ses parti-
(i) Oh ! better Loved he caona be; ^ Yet, when we see bim weariag Our highiand garb sae gracefully, Tis aye tbe mair endearing.
Though a'that now adonis his brow Be but a simple bonnet ; Ere lang we'lle see of kingdoms three Tbe royal crown upon it.
[Jacobite Songs\
« Ah ! il ne peut être davantage aiiné ; cependant Jorsque noua le voyons porter si gracieusement notre costume montagnard, il nous paraît encore plus cher. Quoique son front ne soit orné à présent que d'une simple toque, avant peu nous verrons sur ce front la couronne de trois royaumes.» [Chanson jacobite,)
(n) Le portrait de Bruce était dans Holyrood, et Ton pouvait vérifier la ressemblance.
DE CHABLB»-iDOUARD. 377
sans de lui promettre, en parlant ainsi, le succès de ce roi chevalier; et la fortune alors semblait dis* posée à rendre cette seconde partie de la comparaison encore plus exacte que Fautre.
Âu milieu de l'enthousiasme à peu près général , Charles-Êdouard pouvait bien oublier, dans ce concours des sujets de son père, les dénominations hostiles de virhigs et de tory s, pour ne voir autour de lui que des Écossais, tous intéressés à briser la servitude imposée à rÉcosse sous le nom d'Union. Par les manifestes publiés depuis 17 15, les Stuarts en appelaient aux souvenirs de l'indépendance nationale autant qu'aux titres de leur famille. Aussi, au moment où Cbarles- Édouard approchait de la porte du palais, on vit tout à coup s'avancer un gentilhomme en cheveux blancs, James Hepburn de Keith , connu par des principes très-opposés au « droit divin des rois , » et qui plus d'une fois avait hautement blâmé le gouvernement de Jacques VII. Ce gentilhomme, généralement estimé de tous les partis, fut le premier à se montrer le partisan de Charles-Édouard , qu'il regardait comme le champion de la délivrance de l'Écosse. Il voulut en quelque sorte être son héraut dans le palais de ses pères; et, tirant son épée du fourreau, il le précéda d'un air fier jusqu'à l'appartement qu'il devait occuper.
Cependant, par intervalles, le canon anglais du château grondait sur la ville , comme pour protester contre les cris de fête du peuple. Un boulet fut lancé sur le palais, dont il atteignit une tourelle appelée la tour de Jacques V. Les bourgeois s'indignèrent de l'insulte gratuite de ces soldats étrangers , qui auraient
578 HI8TOIBB
dégradé sans remords un monument précieux de leur antique cité.
Combien on éprouve encore aujourd'hui d'impressions solennelles dans ce château d'Holyrood j où rien n'a changé ni de forme ni de place! Avec quelle émotion Charles-Édouard dut parcourir cette demeure royale, condamnée depuis soixante ans à unesoi*te de veuvage et de solitude par l'exil de sa famille ! Dans une première galerie , il voyait d'abord cette longue suite de portraits de rois que l'orgueil d'Édimbourg cite à l'appui de son antiquité poétique ; dans les appartements auxquels cette galerie aboutit , il trouva les premières traces de cette reine dont la tragique mémoire occupe bientôt exclusivement l'attention parmi tant d'images historiques ou fabuleuses. Le lit et les rideaux cramoisis de Marie Stuart, les fauteuils où elle s'est assise , ceux où elle a brodé elle-même son chiffre, devaient y être avec sa corbeille et ses fuseaux; car ils y sont encore, comme aussi l'ineffaçable tache du sang de Rizzio !
Les acclamations du peuple, avide de contempler son prince, arrachèrent plus d'une fois Charles- Édouard aux réflexions que faisaient naître en lui tous ces objets, et le forcèrent de paraître aux fenêtres, pour recevoir les saints des habitants d'Édimbourg. Une partie de la foule fut bientôt appelée dans un' autre quartier de la ville pour assister à une cérémonie imposante qui eut lieu au carrefour de la Croix de High^treet, autour dq monument aujourd'hui détruit, où se faisaient de temps imméiQorial toutes les proclamations des actes publics. On décora d'un lapis la galerie montèrent les hérauts et les pour-
DB CHÀRI.BS-BIH>UÀBD. 379
iiuivants d'armes, revêtus de leur costume ofBqiel. Une troupe de Higblanders se rangea en double haie dans la rue; les tronàpèttes firent entendre leurs fan«faresy les cornemuses, leurs pibrochs; et quand la foule eut fait silence, un nommé David Beat proclama le roi Jacques VIII , lut Tordonnance qui nommait ChaHes^Édouard régent, et termina cette lecture par celle d'un manifeste du prince, daté de Paris le 16 mai 1745. Les innombrables fenêtres des maisons de High-Street, dont quelques-unes comptent plus de dix. étages, étaient garnies de dames qui agitaient des mouchoirs blancs , pour exciter lès acclamations du peuple. L'amour du roi légitime semblait universel, comme si toutes les fautes de la dynastie étaient, expiées par ses malheurs. Le dévouement semblait porté à ce degré d'enthousiasme qui enfante des prodiges, et il y avait, dans tout ce qui se passait à cette aurore d'une seconde restauration, une sorte de renaissance de la chevaleiîe. Pendant que les hérauts d'armes proclamaient Jacques et son fils , on vit, au pied de la galerie , M*^* Murray de Broughton, dame d'une rare beauté, montée sur un coursier élégant, l'épée nue à la main , comme une héroïne du Tasse ou de l'Arioste; d'autres dames distribuaient des rubans blancs à leurs frères et à leurs amants; car ce n'est pâs Seulement dans le roman de Waverlct que Ton pourrait citer des conversions au jacobitisme opérées par l'amour (i),
(i) M. Chambers cite l'anecdote d'un jeune artiste devenu de-r puis sir Robert Strange, et à qui Miss Himley , dont il était amou^ reux , déclara qu'elle ne le reverrait plus s'il ne s'enrôlait sous les drapeaux du prince légitime. L'artiste obéit, fit la campagne^
HlSTOiaV
Lorsque Charles^Édouard éi^ji entré à Holyrood, on avait remarqué à sa droite le duc de Perth-, et à sa gauche lord Elcho; celui-ci était le fils aîné du comte de Wemys, seigneur très-considéré, qui , regrettant de ne pouvoir joindre la bannière des Stuarts à cause de son grand âge, avait envoyé son fils au prince, avec une somme de cinq cents livres sterling. Lord Elcho n'était que depuis deux jours dans Tarmée jacobite; sa présence devait rassurer les ^higs autant que la démarche solennelle de James Hepburn de Keith; car, sans être un v^hig comme celui-ci, lord Elcho passait pour être encore plus attaché à l'indépendance nationale qu'à la cause jacobite.
La veille de la prise d'Édimbourg, Charles-Édouard avait vu venir encore à lui sir Robert Threipland, qui, habitant la capitale de l'Écosse, dut lui porter les vœux des jacobites, et l'instruire du peu de résistance que les v^higs étaient en état de faire.
Lockhart de Camwath , Graham d'Airth , Rollo de Lowbum, le poète Hamilton de Bangour, sir David Murray, et plusieurs autres, avaient déjà précédé sir Robert de Threipland, ou ne tardèrent pas à le suivre.
et fut récompensé en épousant sa maîtresse. Le nom de sir Robert Strange est connu des amateurs de belles estampes.
DB CHABLBS-iDOUARD.