RÉGNE DE CHARLES IX
Comment les lettres n'eussent-elles pas prospéré sous un petit-fils de François I", poète lui-même, élève d'Amyot, qui le premier institua la Bibliothèque royale * à Paris, et donna le nom d'Académie à une réunion' de lettrés? Comment n'eussent-elles pas séduit plus d'un esprit indépendant au milieu de ces discordes sans fin, de ces malheurs journaliers dont il était bon de pouvoir s'abstraire ? Comment les grâces de la poésie et des contes galants n'eussent-elles pas plu à une société licencieuse et qui naviguait toutes voiles dehors?
Nous voulons parler des lettres françaises et non des lettres latines et grecques ; les premières, en effet, commencent à sortir des langes, les autres continuent à être cultivées et forment, dans les choses intellectuelles comme dans les affaires politiques, un moyen de communication universel.
« Par le transport dans la capitale de la bibliothèque de Fontainebleau dont la fondation remonte à son grand-père.
• La société d*Ant Balf^ en 1570.
Les lettres françaises reçoivent leur plus éclatante application dans la traduction de Plutarque par Amyot, qui appartient entièrement à ce règne, la traduction des Hommes illustres ayant paru en 1560, et celle des Œuvres morales en 1574, chez Yascosan^ Jusqu'alors on lisait Plutarque en latin, par exemple dans Tédition donnée à Lyon' l'année 1548; dorénavant tous purent le lire en français. Un pareil travail désignait le traducteur à Taltention publique, mais il eût peut-être été oublié, s'il n'eût consenti à en dédier les prémices au roi François P', qui lui donna une abbaye ; à l'abri du besoin et ayant des loisirs, il continua. Plus tard, Henri II le choisit pour précepteur de ses fils. C'est lui qui orna l'esprit de Charles IX et lui donna le goût des choses littéraires. Ce monarque l'aimait et l'appelait son mailre : il le pourvut de plusieurs bénéfices et de l'évéché d'Auxerre ; en compensation, il se moquait de son avarice et lui reprochait parfois sa préférence pour les langues de bœuf.
Parmi les essais littéraires de Charles IX figurent en première ligne ses vers. Ronsard lui ayant dit :
Un roi sans la vertu porte le sceptre en vain^
il répondit par une pièce où se Ht cette pensée :
Or donc je te diroy que bien heureux serois Si de ton esprit un rayon je tiroîs Ou bien que^ sans t*oster rien du tien si exquis, Par estude et labeur un tel m'estoit acquis.
« L'édition in-S» de 1574 des Œuvres morales (on disait alors les Œuvres mesiées) sUatitule 2* édition.
« Plvtarchi Cheronei Grœcorvm Romanorvmque illustrivm vitse, è Graeco in Latinum versœ. Lygdvni, apQdPaulumMirallietum, subinsigni D. Pauli, in-12, 1548. Le tome II se termine par une Vie de Platon, également en laiin et due à Guarinus (de Vérone).
* Histoire de Charles IX, par Papyre Masson.
On sait ce que signifient ces aveux entre monarque et poète ; ce dernier, en apparence, a toujours le côté le plus brillant, mais il reste relativement une mouche vis-à-vis d'un lion; plus récemment, Frédéric de Prusse et Voltaire ont remis cette vérité dans tout son jour. L'historien doit aussi, lorsqu'il s'agit d'une pièce de vers attribuée à un roi, émettre un doute ^ et tenir le lecteur en garde ; Charles IX, en effet, a-t-il composé ceux-ci lui-même? il est si facile à un monarque' d*en acheter de tout faits, au prix où étaient alors et où sont restées les œuvres de l'esprit, prix si bas que leur auteur, outre la peine de les faire, doit les imprimer à ses frais *.
N'oublions pas une circonstance qui montrera les goûts littéraires en honneur à la cour de Charles IX ailleurs que dans le cabinet du monarque. Elisabeth d'Autriche, cette reine sage et douce, brebis égarée en ce siècle de loups, laquelle appréciait l'état de bouleversement de la France au point de remercier le ciel de ne lui avoir point donné de
« On donne comme le premier billet de Charles IX à Ronsard celui qui dôbate ainsi :
BonMrd, Je eonçoii bien qne si tu ne me Toia, Ta oublies soudain de ton grand roi la Tolz.
£a général^ même sur le trône, on ne se décerne pas à soi-même l'épithète de grand, quoique ici elle paisse fort bien être simplement une cheville; cette remarque corrobore le doute émis et porte à croire que ledit billet ne provient pas de Charles IX. Les vers attribués à Charles IX par Voltaire en son Dictionnaire philosophique, au mot Charles IX, ne me paraissent pas plus authentiques^ et cet article du célèbre dictionnaire semble être fait pour déclarer qu'un bon poète ne peut être un barbare.
s On affirme pourtant qu'il dicta son épltre à Ronsard comme son Traité de la chasse à Mesnil, lieutenant de vénerie, qui Tavait initié à cet art.
» Ceci ne concerne pas Desportes, qui fut pourvu de riches abbayes et reçut 800 couronnes d'or de Charles IZ pour sou Rodomont; aussi le recueil de ses vers imprimé en 1573 est-il magnifique. Desportes avait composé des vers pour réconcilier Charles IX avec Marie Touchet, et cela avait réussi ; pareil incident explique la libéralité du roi. — A l'égard des poètes Ronsard et Baif, Charles IX fut plus réservé; chacun connaît son propos : « U iaut les traiter comme les chevaux, leur donner à manger sans trop les engraisser. » Et cela afin de les contraindre à travailler.
filSy a composé, dit-on, un écrit sur les événements les plus considérables qui arrivèrent de son temps dans le royaume ; cet écrit envoyé par elle, pendant son veuvage, d'Allemagne à sa belle-sœur Marguerite de Navarre, n*a pas, que je sache, été retrouvé.
Etudions les écrivains, les savants, les artistes vivant sous ce règne, en les classant par genre.