POETES
Les autres poètes, en dehors de ceux qui vivaient sous François II, sont : Philippe Desportes, âgé de vingt-huit ans à la mort de Charles IX, mais ayant alors produit ses principaux ouvrages ; Jean Passerai, de dix ans plus vieux ; Antoine de Baîf, Tatné de Passerat d'une année, et Charles Fontaine, chargé de dix-huit ans de plus que Baîf.
C'est ce dernier qui a dit, en s'adressant à son deuxième fils, nouvellement né :
Petit enfant ! peux-tu le bien Tenu Estre sur terre, où tu n'apportes rien. Mais où tu viens comme un petit ver nu ? Tu n*as de draps, ne linge qui soit tien. Or ny argent, n*aucun bien terrien; A père et mère apporte seulement Peine et soucy, et voilà tout ton bien. Petit enfant, tu viens bien povrement.
Ce morceau ne manque ni de mélancolie, ni d*une certaine portée philosophique.
Jean Passerat, qui travaillera plus tard à^^Satire Ménip-
pée, a produit peu de poésies ; on connaît sa jolie vilanelle sur la perte d'une tourterelle, car tourtereau et amoureux exhalent les mêmes plaintes.
Antoine de Baïf, secrétaire de la chambre de Charles IX, est connu par sa manie de vouloir latiniser la langue française y ce dont Joachim du Bellay l'a ridiculisé dans un sonnet hérissé de mots latinisés, et qui se termine ainsi :
Ah ! nul de toi hardieurement en France N'a pourchassé l'indoctime ignorance.
Docte, doctieur et doctime Baîf !
La tentative de Baïf rappelle celle de Ronsard voulant introduire dans les vers français l'emploi de syllabes longues et brèves qui eussent été scandées comme dans les vers latins. On doit encore à Baïf ce vers satirique sur son époque :
Cest estre fol que d*estre sage^
Quant à Philippe Desportes, il publia en 1 572 trois poèmes : Roland furieux , dédié à Charles IX ; la Mort de Rodomontj présenté au marquis de Vilieroy, alors ministre, et Ange-
ligue et Medor^ composé pour le duc d'Anjou. Chacun de ces ouvrages est approprié au caractère de celui auquel il s'adresse.
Le début de Roland semble faire croire que Desportes méditait de célébrer les victoires royales remportées sur les protestants, et peut-être cette adroite indication fut-elle une des causes de sa faveur croissante. Yoici le passage :
Charles, roy magnanime issu du sang des dieuz^ Je chante en m*essayant ces regrets furieux. Attendant qu'une fois ptus hardiment j'entonne Les combats achevés pour sauver ta couronne^ Quand le discord mutin, par la France allumé, Rendoit contre l'enfant le père envenimé.
Le dernier accès de fureur de Roland est énergiquement décrit :
U mord, il égratigne, il se tourne, il se vire ;
Des pieds, des poings, des dents, il rompt, froisse et déchira ;
n hurle furieux, et fait un plus grand bruit
Que te flot courroucé qui bouillonnant se suit ;
D*un choc continuel ses dents se font la guerre.
La Mort de Rodomont et sa descente aux enfers est, comme la pièce de Roland furieux^ une imitation de rArioste ; cependant Tauteur y avait mis de son invention. Ecoutez-le :
Roger à ce combat est dextrement agile. Et le lier Rodomont^ qui tout partout distille Et qui lance * le sang par tous les lieux du corps, N*a les bras si tendus ny les membres si forts ; Tellement qu*à la fin^ après mainte secousse. Maint tour et maint retour, Roger si fort le pousse, Mettant le pié devant^ qu'il le fait trébucher Comme une grosse tour ou comme un grand rocher. Quand ils sont emportez par Teffet du tonnerre, Puis qu'avec un grand bruit ils retombent en terre.
Et ici Desportes, qui a dit au début, s'adressant à Yilleroy, que sa muse
Quitte de Gupidon le triomphe et la gloire,
y revient el s'y complatt comme dans un péché d*habitude. Ne montre-t-il pas, quand Roger combat contre Rodomont,
ramante désolée
Tremblant pour son Roger, son cœur, son tout, son Dieu ?
puis, lorsque de Rodomont
Le cerveau tombe à bas du test escarbouillé, « Le mot de l'auteur est plus trivial.
il la dépeint rassurée, joyeuse :
Maintenant^ au contraire^ elle est toute ravie, L'appelle son esprit^ sa lumière et sa vie^ Et souhaite en son cœur de voir la fin du jour Pour cueillir le fruit de si parfaite amour.
Ainsi, chez Desportes, on rencontre un mélange d'énergie et de douceur, la peinture restant toujours riche et colorée.
Dans la pièce S! Angélique^ tirée également de TArioste, car ces trois morceaux paraissent des fragments d'une traduction libre du poète italien, le ton amoureux domine, et le jeune héros Medon, qui platt à la belle Angélique, se trouve esquissé de main de maître : je n'en veux qu'une cilation pour preuve :
Or ce jeune Adonis^ d'Angélique adoré^ Eut le chef tout couvert d'un petit poil doré, Qui flotte mollement quand le vent qui s'y joue, Ravi de sa beauté, doucement le secoue. Une toison subtile au menton lui naissoit^ Qui comme un blond duvet mollement ^ paroissoit^ Prime, douce et frisée, et nouvellement creûe Comme petits flocons de soye bien menue.
De coral fut sa bouche.
Il eut le teint de lys et d'oeillets mis ensemble...
Ne dirait-on pas un adroit portrait du duc d'Anjou? Les contemporains durent le supposer, le prince en être flatté, et les lectrices de la cour rêver à ce charmant Adonis dont le poète ose dire :
Amour n'est point si beau*
On le voit, la poésie affecte des allures plus dégagées, plus
* Cet adverbe répété constitue une négligence; Desportes n'en manque pas.
* Autre exemple de répétition chez Desportes; un des vers suiv&uts s'exprime ainsi sur Medor :
Ceit son Dieu, &est son tout, c'est rftme de son âme ;
et ces expressions, il les a déjà employées vis-à-vis de Rodomont.
heureuses ; elle marche, elle vit, elle est en progrès, et, parodiant un vers de Desportes, on peut se la représenter disant alors :
J*aime mieux chanter point que chanter tièdement.
C'est Desportes surtout qui la perfectionne ainsi ; chez lui la pensée est abondante et presque toujours aussi gracieuse que la forme ; de là son succès, sa popularité, cette dernière telle qu'on chantait encore sous Louis XIY, un siècle plus tard, sa fameuse ode :
0 nuict, jalouse nuict^ contre moy conjurée ! Qui renflaïAmes le ciel de nouvelle clarté ;
c'est-à-dire, nuit qui devrais rester noire et obscure pour faciliter mes amours.
Desportes, disons-le, est bien le précurseur de son neveu Régnier, qui lui-même tend la main à Boileau ; ces trois poètes français se rattachent d'ailleurs par un point de similitude : ils ont fait à leurs devanciers de nombreux emprunts ^, et la force créatrice n'a pas été chez eux entière. Mais Boileau l'emporte sur les deux autres non-seulement par un goût sûr, par une versification plus pure, mais par une morale élevée ; ce n'est pas lui qui eût composé certaines pièces hasardées comme Régnier, ou qui eût dit, avec la morale facile de Desportes, dans un des sonnets des Amours de Diane^ :
Cest une vieille erreur, qui aux femmes se trouve ; Car leur honneur ne gît qu*en vaine opinion.
Disons en terminant que Desportes a composé plusieurs poésies chrétiennes, notamment des paraphrases de psaumes
« Desportes à rArioste^ Régnier aux poètes latins et italiens, Boileau à Horace.
s Un de ses plus longs poëmes ou plutôt recueil ; il y a deux livres dans cette œuvre, le 1» de 69 pièces, le 2« de 76.
qui témoignent d'épreuves subies^ et de sentiments plus digneis d'un abbé. Par ce côté de son œuvre il touche à Racine et montre parfois un cœur ému :
0 Père ! à toy seul je m'adresse^ Pécheur qui pi'ens la hardiesse D*elever le regard si haut ; Et te descouvrant mon oifence> J'invoque, en pleurant^ ta clémence Pour me puiser de tout défaut.
Si je suis tout noirci de yice> Tu peux m'appliquer ta justice Comme j*en ay parfaicte foy ; Si je ne suis que pourriture, Pourtant je suis ta créature Qui ne toux m*adresser qu'à toy.
Nous évitons, en cette revue rapide, de parler des poètes de circonstances, auteurs d'une pièce détachée pour mettre en tête d*un livre ou joindre à un bouquet ; les noms de Chovayne, Biard, Joachim Blanchon' figureraient dans cette catégorie.
Une contemporaine, célèbre par son admirable beauté, la baronne de Fontenille, surnommée la belle Paule^ laquelle habitait Toulouse, a composé des vers élégants qu'il convient de rappeler ici .