‹ Histoire de Charles IX [i.e. Neuf]Chapitre 49 sur 69 · LA COUR · texte numérisé non relu

LA COUR

La cour de France conserve encore un usage singulier : elle entretient des nains. Noël Cochon et Mauguichon, gouverneurs des nains; Rondeau, leur tailleur, et Yves Bourdain, varlet des naines, figurent dans les comptes de dépense de la reine mère. L'un de ces nains se nommait Montouillot Collé d'Albert, les autres Augustin Romanesque, le grand

pollacre et le petit pollacre (ces deux derniers venus de Pologne) j Bezon , La Roche ; ce dernier figura comme page au siège d'Orléans. Marville ou Merville, nain de Henri II, existait encore. La reine d'Espagne possédait un nain nommé Montagne. Charles IX reçut en outre, en 1572, sept nains de Pologne ; il parait que ce pays en fournissait beaucoup. L'usage des nains continua sous Henri III.

L'étiquette établie à la cour par François I" et continuée par son fils semble avoir pris une place définitive dans les usages sous le règne même du roi Charles IX, par les soins de Catherine de Médicis. Ce fut assurément passer de la cour d'Auguste à celle des empereurs byzantins et faire un pas en arrière. Pour le faible avantage de montrer le monarque à sa noblesse, d'occuper celle-ci à des heures déterminées, de lui inculquer le goût d'une toilette de jour, on guinda les relations, on substitua la forme du respect à l'affection, au dévouement, et l'on bannit de l'entourage royal les hommes préférant à la flatterie et aux faveurs la franchise et la justice, hommes moins agréables peut-être, mais utiles dans leur rudesse même et sans lesquels une société ne peut se conserver.

Il existe un Avis^ de Catherine de Médicis à Charles IX pour la police de sa cour. Elle le termine en disant : C'est comment vos prédécesseurs faisoientj mais elle a pu y ajouter à sa volonté. La reine mère mande à son fils qu'il fera bien de régler sa façon de vivre et de remettre sa cour dans l'honneur et la police d'autrefois. Elle lui conseille de se lever en apparat, et de laisser entrer avec les habillements, lorsqu'il prendrait la chemise, les princes^ seigneurs^ capitaines^ chevaliers de tordre, gentilshommes de la

* Il remonte probablement à septembre 1563.

chambre y maistres d hôtel et gentilshommes servants; puis de garder ses quatre secrétaires et de dépêcher les affaires les plus pressées ; d'aller à la messe à 1 0 heures, accompagné des princes et seigneurs ; de dtner, de donner audience après dîner deux fois la semaine, puis de se retirer chez Tune des reines, d'y tenir sa cour; vers 3 heures, de se promener au dehors et de se montrer ; de se livrer de temps à autre à quelque exercice honneste avec la jeune noblesse ; enfin de souper, et après souper, deux fois par semaine, tenir salle de bal^. Voilà certes une existence suffisamment remplie ; elle fut à peu près adoptée. En outre, une surveillance sévère fut établie pour la façon d'entrer et de se conduire dans l'intérieur de ce palais; les entrées devinrent restreintes et la faveur de les obtenir très-soUicitée. Catherine de Médicis recommande enfin à son fils de causer avec ses sujets, de leur témoigner de la confiance, et d'aller jusqu'à s'entretenir avec eux de leur ménage ; en cela elle tempère la rigueur de l'étiquette et revient à désirer que la bonhomie si renommée de nos premiers rois reparaisse encore.

Les traitements des fonctionnaires de la cour ne nous paraîtraient pas très-élevés, si nous en jugions par celui de Bastien Tarquin, jardinier des Tuileries pour Catherine de Médicis, lequel recevait 300 livres tournois de gages annuels.

* Les hommes dansaient, même à la cour, en présence du roi, la tête couverte; voyez les tableaux et estampes du temps.

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Un mélange de politesse et de sauvagerie se montre chez les seigneurs.

Us aiment le soir, la nuit, à sauter de toit en toit, pour vaurienner^ à courir les rues, à chercher les aventures de mauvais goût. Les princes eux-mêmes, Charles IX surtout, ne s*en faisaient faute. Pareilles scènes ont été souvent reproduites : la plus célèbre est relatée dans le Journal de Henri III par de l'Etoile et se passe chez le prévôt de Paris avant le départ du duc d'Anjou pour la Pologne. On y voit trois rois ^, et une bande de seigneurs, fouiller, après un repas, les armoires, les coffres, et enlever plus de 50,000 livres. Ce n'est plus seulement une scène de débauches, c'est une spoliation, une pillerie : le plus curieux, c'est que le roi, sur la plainte du premier président, étouffa l'affaire, mm sans rembourser*.

Les seigneurs de ce temps chérissent la guerre. Un propos du président de la Yaquerie en témoigne , et nous le reproduisons tel que le cite Carondas le Caron ' : <c II n'y aura jamais bien en la France, sinon lorsque les gendarmes auront en horreur la guerre y les médecins les maladies et les juges les procès. » Chacun exagérait donc dans le sens de

* Charles IX, le roi de Pologne, le roi de Navarre (Henri IV). C'est le second qui projette ce coup de main, le prévôt Duprat de Nantouillet ayant refusé d'épouser sa maîtresse, la Ghateauneuf.

* Malgré la différence des temps, il faut reconnaître, dans cette indigne volerie, un de ces actes qui font crouler, et à bon droit, une monarchie.

* Responses du droict français, feuillet 442, au verso.

sa profession : nous pouvons le prouver vi&-à-vis des militaires par d'autres citations. Ainsi, quand Balzac affirme que ces derniers ne sont jamais las de combats ^^ il ne fait que répéter le mot du maréchal de Biron à son fils : « Cultivons la guerre pour ne pas mourir de faim », lequel mot ressemble à une imitation de l'assertion d'un ambassadeur vénitien* : a Tout noble en France qui n'aime et ne cherche point la guerre n'est pas estimé. » Rappelons aussi qu'au dire de son principal biographe et ancien gouverneur', Philippe de Strozzi, mort en 1582, avait «eu continuellement ses inten-* tions si bandées au faict de la guerre par mer et par terre, qu'il n'avoit jamais pris le loisir de penser à se marier et n'a laissé nay de soy aucun successeur en France de tant de mérites et lauriers de sa maison )>.

Sous Charles IX, les nobles s'adonnent au duel, moins comme à une image de la guerre que comme à un passe* temps qui dote l'existence d'un certain piquant, résout plus d'une rivalité et cadre bien avec les passions de cour ; ils l'aiment aussi parce que les femmes se complaisent assez à ce que l'on se batte, à ce que l'on meurt même pour elles, cela marquant au mieux l'influence exercée par leur beauté.

Malgré l'usage du duel et leurs actions souvent légères, les gentilshommes professaient sur le courage une opinion réfléchie. On peut le conclure d'un passage des Mémoires de d'Aubigné : a Je veux, mes enfants, dit cet écrivain, vous donner ici un exemple du pouvoir que Dieu s'est

* L*auteur du Théâtre du monde fait un tableau assez éloquent des maux de la guerre. Ce livre est de P. Boaystuau, surnommé Launay, et date de 1573 pour rédition française^ car il fut d'abord composé en latin. Les divers sonnets élogieux qui, suivant l'usage du temps, précèdent l'œuvre, appellent l'auteur le Seigneur de Launay.

• Les Relations y t. II, p. 237.

» H. de Torsay, la Vie, mort et tombeav de haut et puissant seigneur Philippe de Strozzi, 160H, dernière page.

réservé sur le courage des hommes. Lorsque j'appris la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélémy, je me trouvois accompagné de 80 soldats de ma compagnie parmi lesquels il y en avoit certainement une douzaine des plus braves et des plus déterminés qui fussent en France, et je promenois avec eux sans penser à rien, quand une voix s'étant fait entendre et mise à crier sans nul dessein ni aucun rapport à notre troupe, nous nous mtmes tous à fuir comme un troupeau de moutons jusqu'à perte d'haleine ; et puis, nous étant pris par la main trois ou quatre ensemble, un chacun se mit à contempler son compagnon témoin de sa peur et de sa fuite, et à rougir de honte d'avoir pris l'alarme si mal à propos. D'où nous conclûmes tous que Dieu ne donnoit pas le courage et l'entendement, mais ne faisoit seulement que le prêter. » L'observation est philosophique et saine, mais, après Dieu, c'était au chef à retenir les fuyards, et d'Aubigné garde la franchise de ne pas s'attribuer un mérite qu'il n'eut pas.

Non-seulement les apprentis guerriers, mais les guerriers eux-mêmes entretenaient la souplesse et l'agilité de leur corps par des exercices multipliés. Écoutez plutôt la reine mère : « Les François, écrit-elle à son fils^, ont tant accoutumé, s'il n'est guerre, de s'exercer, que qui ne leur fait faire, ils s'employent à d'autres choses plus dangereuses. £t pour cet effet, au temps passé, les garnisons de gens d'armes estoient par les provinces , ou la noblesse d'alentour s'exercoit à courre la bague ou tout autre exercice honneste; et outre qu'ils servoient pour la sûreté du paySy ils contenoient leurs esprits de pis faire. » Dans le même but sans doute, Rabelais, que Catherine de Médicis avait peut-être lu, repré-

* Avis à Charles IX pour la police de sa cour et le gouYernement de son Estât.

sente Gargantua se livrant à mille exercices divers ^ ; on peut croire que son ta])leau9 tracé de main de mattre, reproduit pour nous , à trois siècles de distance, un ensemble de travaux qui nous prouve combien nous sommes, sous le rapport de la gymnastique, inférieurs aux Français nos ancêtres. Nous ne valons certes pas le père de Montaigne qui, âgé de soixante ans, s*élançait encore sur son cheval et montait les escaliers par trois ou quatre marches à la fois.

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