DISCIPLINE
Lisez les chroniqueurs de ce temps, il en sortira pour vous la conviction que souvent les chefs des troupes marchent d'eux-mêmes, sans ordre précis; c'est qu'on les appelle, il est vrai, et qui? un autre chef^ un collègue, comme lors de la prise de Montgommery à Domfront. C'est l'un des caractères de l'époque et assez celui de toutes les guerres de séditions ; l'autorité centrale va au plus pressé, et elle combat où le danger menace. Néanmoins il y aurait pu, en ce temps, surgir plus d'unité, si par exemple le roi avait confié le commandement à un chef unique et autorisé comme Tavannes, si surtout on avait obéi, car dans le camp royal les seigneurs n'aimaient pas trop le frein d'un pouvoir ferme. C'est dire que dans ce camp la discipline était faible; relativement elle était plus faible chez les protestants, et cela amoindrissait le résultat de l'élan que donnait à ce parti le zèle d'une religion nouvelle. Et la discipline laissait à désirer chez les soldats comme chez les chefs.
A ces derniers on peut appliquer le mot de Montluc : a Vous, messieurs les princes, mareschaux, lieutenans de roi , qui commandez aux armées, pour une picque particulière n'abandonnez le général \ » Cette sentence est de tous les temps, et combien aujourd'hui encore d'officiers ne mettent-ils pas avant l'intérêt général leur rancune et leurs petits intérêts particuliers !
* Commentaires^ livre VII, année 1569.
Aux soldats, on pourrait opposer l'exemple de discipline calme et forte montrée par les Suisses de Pfiffer, le 28 septembre 1567, dans la marche de la cour depuis Meaux jusqu'au Bourget, mais une lettre de Charles IX au roi de Navarre, à la date du i septembre 1573, est plus formelle encore : a Mon frère, j'ai faict mon edict de paciffication , en intention de mectre mes subjects en repos et les délivrer des vexations de la guerre. Toutesfois, je suis adverti que mon pauvre peuple ne laisse d'être opprimé et affligé aultant que jamais par plusieurs compaignies de gens d'armes et aucuns soldats et gens de guerre à pied, qui tiennent les champs , vont rodant le pays et font des maulx et extorsions innombrables soubs couleur de se retirer en leurs maisons^ dont je suis très desplaisant, et d'autant plus parce qu'il semble que la licence a prins telle habitude et auctorité ou que la neghgence soit telle, que personne s'ingère d'y remédier, comme si tout estoit habandonné et à la discrétion des mechans ; chose qui me poise à bon droict tellement sur le cœur et m'est si importante, que je ne seroy jamais contant qu'il n'y soit pourveu comme il appartient. » Nous prenons cet extrait entre mille semblables. Que pouvaient donc être ces désordres si la correspondance ofBcielle les reconnaissait* ainsi?
Pourtant les ordonnances sont très-sévères, sauf peut-être encore pour les lansquenets, qu'on a « depuis quarante ans coustume de mettre en garnison es lieux où il y a quelques vins, car ils l'aiment mieux que l'eau bouillie' ». Dans les ordonnances dites de M. de Chastillon : a Nul ne peut
^ Au temps de Louis XIII et sous la régence de Louis XIV, le roi fait les mêmes aveux et abandonne à Vincent de Paul la direction et l'organisation de la charité dans la France entière. L'histoire doit rapporter ces deux moments d'impuissance.
* Mémoires de Fleurangey chapitre xxxm.
envoyer cartel sans licence, sous peine de dégradation et de bannissement des bandes. — Le soldat qui dérobe biens d'église, ou qui viole ou qui abandonne sa bande en mar* che, est pendu et étranglé. — On passe par les piques quiconque pipe au jeu^ dérobe des armes, ou commence une mutinerie. — Le soldat qui, sans occasion, dément un individu, lui demande pardon ainsi qu'à son colonel, en place publique, les enseignes étant déployées. »
Mais un point inavoué par les lettres du roi et par les ordonnances, c'est que la solde était alignée irrégulièrement et souvent faisait défaut; de là, sinon la justification, au moins l'explication des voleries faites chez l'habitant. La remarque manque de nouveauté, néanmoins elle doit être présentée : ce Les paisans sont grevez doublement, énonce un contemporain^ car ils donnent l'argent pour payer les gens de guerre, et les gens de guerre, se plaignans n'estre payez, les pillent. Les dits paisans se sentiroient pas si fort fouliez et tourmentés comme ils sont s'ils en etoient quittes en dressant estappes aux gens de guerre, comme quelquefois il s'est fait. — Doncques, il n'y a nul moyen de remédier à la foule du peuple et à la discipline militaire, qui est anéantie j qu'en payant les gens de guerre; car, en les payant, on leur fera observer ladite discipline, et on pourra les chastier s'ils volent, pillent ou font autre excez ou violences, là où, en ne les payant point, on est contrainct d'endurer leurs pilleries, qui sont fondées sur la nécessité du
vivre*. »
Rappelons un mode de sévérité : si des troupes paraissaient peu sûres et disposées à pactiser avec le parti de la rébellion, la cour n'hésitait pas à les casser, et à les rem-
* Il n'était donc pas interdit de joaer.
* Traité des finances de la France^ 1580.
placer par d'autres, confiées à des guerriers purs ou plus à l'abri d'un tel soupçon ^
La discipline se maintient surtout à l'aide de l'esprit militaire ; or, à cette époque il y en avait peu, non-seulement dans les rangs des combattants, que l'appât du pillage attirait plus que la passion de la guerre*, mais surtout parmi la population trop rétive à prendre les armes, même pour sa défense. Ainsi, lors du tumulte deBassigny, il fallut réveiller chez les habitants les sentiments du foyer menacé, afin de les porter à marcher résolument et promptement à l'ennemi. « Les chefs, relate le récit de Lebon, leur faisoient belles remontrances pour leur donner courage, parce qu'on a opinion que gens de ville et non accoutumez aux guerres et combats ne sont pas si asseurez aux dangers que ceux qui
* ne font autre mestier. »
Ce qui nuisait le plus aux mœurs du soldat et au maintien des règles disciplinaires, c'était, il faut le dire, les alternatives trop fréquentes de paix et de guerre; pendant la lutte, le combattant était occupé, distrait, et rencontrait des
' profits ; la lutte terminée, ces excitants disparaissaient et le plus souvent il manquait d'un métier qui le fit vivre. Aussi sentait-on la nécessité de le garder sous le drapeau, dans le rang, au milieu d'un cadre constitué et l'obligeant à garder la discipline, a II seroit très bon, dit André de Bourdeille, à la fin de ses Maximes et advis du maniement de la guerre^ de dresser une milice, que nos soldats françois servissent
* Le 21 août 1574, Catherine de Médicis ordonne ainsi de casser sept compagnies et de les remplacer par trois nouveUes, soit économie^ soit difficulté de trouver des soldats fidèles.
• En septembre 1562, au dire des protestants, les soldats de Joyeuse se mutinent parce qu'il leur avait promis le pillage de Montpellier et qu*il ne peut tenir cette promesse. Voyez la fin du Brief Discours sur la bataille de Saint-Gilles,
au besoing, même les pauvres, qui gaigneroient tousjours quelque teston ; car il n'y a rien de pire que le séjour aux soldatSy parce qu'ils deviennent nonchalants et yvrognes, jouent leur argent, se corrompent entre eux et s'anéantissent. Ce dessus est par forme d'advis. »
On commettrait une erreur en supposant qu'en ces temps de réaction catholique, même dans ceux écoulés de la Saint- Barthélémy à la mort de Charles IX ^ aucun protestant ne put demeurer officiellement dans des fonctions à lui confiées par le gouvernement. Pour l'armée, nous avons rencontré des exemples qui témoignent du contraire. Ainsi, le capitaine Labaume, nommé en mars 1574 gouverneur de Bergerac par le représentant du roi , appartenait à la religion nouvelle, mais sans avoir quitté le service royal ^ ; il inspirait donc confiance, même pour le maintien de la discipline et de la fidélité parmi les troupes. Citer un pareil exemple, c'est corroborer notre assertion maintes fois répétée : « La religion paraît un motif secondaire dans les luttes qui assombrirent et ensanglantèrent les règnes des fils de Henri II. n