EVALUATION DES FORCES DE LA FRANGE ENTIERE
Il est possible à ce sujet de fournir une approximation; c'est tout ce que l'état actuel des sources permet de faire. Nous avons signalé ailleurs^ que la royauté eut en 1562
' La Rochelle, chez Haullin, 1591, page 15. « Histoire de l'art de la guerre, t. II, page 80.
jusqu'à 55,000 hommes, répartis en trois camps de concentration, et cela sans compter les garnisons* et une foule de détachements ; en supposant ces détachements et garnisons de 45,000 hommes, on peut supposer, sans trop se tromper, que Charles IX, obligé de tenter un effort, a mis sur pied en cette année jusqu'à 100,000 hommes.
La plus forte armée de ce monarque sur un champ de bataille est celle qui figure àMoncontour : 16,000 fantassins, 8,000 cavaliers, 15 canons.
Du côté des protestants, l'armée qui combat dans cette même journée réunit jusqu'à 23,000 hommes.
Ces chiffres, malgré leur insuffisance, offrent un caractère essentiel; ils montrent de quel poids l'épée de la France pouvait alors peser en Europe , alors que le système de l'équilibre et de l'alliance des Etats existants n'avait pas été fondé^ 125,000 hommes portaient alors cette épée*; avec les deux tiers seulement quelle expédition fructueuse on eût pu accomplir au dehors!
Le précédent chiffre comprend les troupes françaises seules; les troupes étrangères au service de France furent peu nombreuses durant ce règne, et parce qu'on s'éleva contre elles aux états d'Orléans *, et parce que les protestants ne se souciaient pas d'en avoir contre eux, en sorte qu'ils s'opposaient à leur admission. Sauf la compagnie des
' N'oublions pas que le maréchal de Brissac était partisan du remuement des troupes et aimait à faire changer les soldats de garnison.
- Le grand projet de Henri IV sera l'un des points de départ de ce système.
3 Comparativement Chnrles-Qnint disposait d'un fort petit nomlire do véritables soldats espagnols; suivant le mémoire présenté par Goli^ny au conseil royal sur le projet de faire une expédition dans les Flandres, il n'aurait jamais pu doter une de ses armées de plus A& sept mille fantassins et de treize cents chevaux.
* Voyez la Place, de l' Estât de la religion et républiqne, début du livre V.
gardes écossaises, qui fut même reformée un instant, et les Suisses amenés par le colonel Pfiffer, il n'y eut que des corps auxiliaires, dereîtres allemands' principalement, soit du côté des catholiques, soit du côté des protestants, et l'appel ainsi que l'emploi de ces corps est d'une nature provisoire et toute différente.
Outre ces 125,000 hommes et les troupes étrangères, il pouvait se trouver sur pied des milices bourgeoises, et quelquefois des milices d'un fort effectif, si nous croyons à l'assertion qui nous montre la ville de Rouen comme capable de lever en 1563 jusqu'à 30,000 hommes.
Les forces que notre patrie pouvait mettre sur pied eussent été plus considérables encore sans une administration militaire effectivement défectueuse, surtout du côté des royalistes^ Ainsi les capitaines, les mestres de camp, les gouverneurs de place, les lieutenants de roi trompaient l'État à qui mieux mieux, ce qui se produit toujours avec une autorité laible, même quand elle se croit forte. Un passage des Commentaires de Montluc est tellement formel que le lecteur nous saura gré de le reproduire : « J'ay veu de mon temps plusieurs capitaines qui se sont fait riches seulemetit sur la paye de leurs soldats. Je n'estois pas si ignorant ny si mal habile, que je n'eusse sceu faire le tour du baston aussi bien qu'eux : il n'y a pas si grand affaire pour apprendre cela avec un bon fourrier et un peu d'aide, cela estoit facile. Puis après j'ay esté maistre de camp par trois fois : Dieu scait si je pouvois trouver force passe-volans^ ^ et avoir intel-
< Ces reîtres s'endormaient entre 8 et 9 heures du soir. Lisez les Mémoire:^ de Vieilleville, livre VIII, chapitre xxsv.
' Nous avons fait ressortir la bonne administration de Goligny dans le mémoire sur l'Art militaire des guerres de religion.
3 On se trompe donc beaucoup quand on croit découvrir l'usage et l'abus des pass<> volants sous Louis XIV.
ligence avec les commissaires des vivres- car je pouvois descouvrir s'il y avoit rien à gaigner aussi tost ou plus tost qu'homme de l'armée, car j'avois assez bon nez. Après j'ay esté gouverneur des places ; je pouvois tousjours avoir à ma dévotion quatre vingts ou cent hommes pour les faire passer, comme messieurs les gouverneurs le scavent trop bien faire... Et puis encore j'ay esté lieutenant de roy à Sienne, et une autre fois à Montalsin, où il y avoit bien de quoy faire son proffit, comme d'autres qui ont eu pareilles charges l'ont fait, car il ne falloit sinon que j'eusse intelligence avec trois ou quatre marchans, lesquels eussent advoué que les bleds que les soldats mangeoient avoient été acheptés par eux, et prins sur leur crédit ; et Dieu scait quel profit on fait à ces magasins. Puis je pouvois faire des demandes par manière d'emprunt, députant quelques-uns qui en eussent pris la charge et eussent apporté cent ou deux cents mille francs de debtes. Mais au lieu de cela, Sa Majesté nous devoit cinq payes quand nous sortîmes de Sienne. » C'était là en effet le mal incurable ; les pilleries des fonctionnaires, qu'ils fussent militaires ou magistrats, entraînaient la gêne du trésor royal, et la pénurie de ce dernier mettait dans les payements un retard qui entraînait le soldat à prendre de quoi vivre. Tant qu'une main ferme n'aura pas forcé l'ordre à rentrer dans la perception des impôts et la distribution des revenus publics à qui de droit, un pareil malaise subsistera ; il faudra plus d'un homme, Sully et Colbert, au moins, pour montrer cette main et ne pas la laisser faiblir.