CHAPITRE \II
DE l'ÉDIT d'aMBOISE A LA DEUXIÈME GUERRE CIVILE
La paix faite, une action devait primer toutes les autres, celle de se porter sous les murs du Havre de Grâce et de s'emparer de cette place. Catherine de Médicis pensait ainsi; elle n'eut pas de repos que celte idée patriotique ne fût réalisée.
On ne saurait assurer avec Bodin * que la présence de r Anglais en France, menaçant l'intégrité du territoire national, ait porté seule les deux partis à la paix et contribué ainsi à la concorde, dans le but de se ruer sur l ennemi commun ; il y avait pour cela trop de passions en jeu, elles Anglais pouvaient devenir des alliés pour l'un des deux camps. Mais il est certain que cette reprise d'une ville française dut séduire les esprits élevés, et que sa réalisation incombait au gouvernement comme un devoir, en raison de sa responsabilité vis-à-vis des contemporains et vis-à-vis de la postérité.
Ordre fut transmis au maréchal de Brissac de tenir ses
* De la République , livre V, chapitre v.
forces prêtes, en sa qualité de plus ancien maréchal ; il s'y conforma et vint sans délai poser les prémices du siège. Le 20 juillet, le connétable parut au camp en compagnie de deux maréchaux et de plusieurs chevaliers de l'ordre, prit le commandement et tint immédiatement conseil.
La place du Havre, sise à l'embouchure de la Seine, ne datait pas de loin, ayant été bâtie par François 1". Les rues en étaient droites et sans obstacles, la forme générale carrée; à chaque angle s'élevait un grand bastion doué de défenses intérieures, de façon que les courtines fussent bien battues. A l'entrée du port se trouvait en outre une grosse tour, solidement bâtie, ouverte également dans le pied pour mieux battre les navires voulant pénétrer de force, lesquels restaient aussi en butte aux coups d'une autre tour, sise en face et appelée la tour du Yidame. Des portes, à l'entrée de deux bassins, y maintenaient l'eau à marée basse et permettaient de conserver les bâtiments toujours à flot. Pour empêcher les cailloux et gravier (nous dirions aujourd'hui le galet) de combler la gueule du Havre^ c'est-à-dire l'entrée du port, on avait planté eri biais, en avant des tours, de gros pilotis formant éperon, et encore fallait-il néanmoins souvent désobstruer le chenal \
Le comte de Warwich occupait le Havre avec 6,000 Anglais; il avait fait partir la population et avait saisi les navires
* La carte de Normandie empruntée à l'atlas de Mercator porte Villerville sur la côte o[ip"Sée, comme point situé vis-à-vis du Havre, et place cette localité à l'emb uiclrire d'un très-petit cours d'eau coulint enire Honfleur et la Touque : on sait que Trouviile occupe l'embouchure de cette dernière rivière, niais cette ville n'pxistait pas, crovons-nous, à la fin du xvie siècle, même à l'état de village. Il s'agit évidemment de Villervillesur-Mer, et sans doute l'auteur du xvi« siècle écrit Villeville, non par une mauvaise orthographe, non par une lettre omise, mais parce que c'était bien la forme première et l'origine du nom de cette localité, on tout au moins sa prononciation à cette époque. Quoi qu'il en soit, le très-petit cours d'eau en question coule entre Villerville et Vasoui.
stationnés sur la côte normande , afin d'empêcher la France de dresser une flotte et de la conduire contre la flotte anglaise destinée à mitrailler cette cité.
Couper la seule source d'eau douce amenant des eaux dans la place fut le premier soin des assiég^eants, en sorte que, privés des eauxdeVitenval, les assiégés sévirent obligés d'épuiser les provisions de leurs citernes, puis de tout cuire à l'eau de mer ; en outre, leur habitude de boire de la bière ne convenait pas à ce climat, et ils négligèrent de nettoyer les rues; en sorte que bientôt la maladie s'empara d'eux, et la putréfaction des corps, s' ajoutant aux causes délétères existant déjà', la porta à un degré voisin de la peste. Le connétable profita de cette circonstance pour les sommer de se rendre, mais Warwich répondit que la reine d'Angleterre les avait placés là pour garder la ville, et qu'ils ne la rendraient que sur son commandement exprès. Un fait singulier, c'est que le chef de l'armée française avait prescrit à des capitaines de s'avancer avec son héraut, de façon à reconnaître l'état de la palissade et des retranchements, et que, loin de s'en fâcher, les Anglais apportèrent des flacons de vin et des coupes pour faire boire ces offi-
ciers ^
Aussitôt la réponse de Warwich, les Français battirent à outrance la tour du Guet ; le résultat fut tel que les assiégés brûlèrent deux moulins à vent qui s'y trouvaient et commencèrent à rétrograder. Une tour terminait leur palissade; on s'en empara, on s'y logea, mais non sans peine. En même temps une plate-forme fut adossée à la palissade, et quatre pièces d'artillerie y prirent position. Le feu de ces pièces
* Moyen détourné de faire croire à un peu d'abondance chez eux ; c'est une répétition d'un fait fréquent, que l'on retrouve jusque dans l'antiquité. Lisez à ce sujet notre mémoire sur les Imitations militaires.
étonna fort l'ennemi, comme le constata le maréchal de Brissac lui-même, accouru au point dangereux malgré une atteinte de goutte. Une vingtaine d'Anglais quitta aussitôt la ville dans une barque et gagna les navires en rade ; ceux-ci cherchèrent à s'approcher de terre, sans doute pour permettre à la garnison de s'échapper, mais ils furent reçus à coups de canon, car la rive avait été armée par les assiégeants. Déjà, en effet, Warwich voyaitlefâcheux de sa situation. Un émissaire envoyé par l'ambassadeur de la reine Elisabeth avait été arrêté par les Français; après plusieurs jours de préparatifs, l'artillerie tonnait toujours contre la tour du Guet et le boulevard (bastion) Sainte-Adresse; en quatre jours la tranchée avait avancé de mille pas, sur une jetée n'offrant point assez de terre pour remplir les gabions, et où l'usage des sacs à terre ou des fascines, en un mot d'objets d'un transport difficile, était d'un usage continuel. Aussi le chef anglais, se voyant forcé en moins de six jours, fit-il dire au connétable que l'autorisation de traiter relativement à l'évacuation de la place lui était enfin venue d'Angleterre : le maréchal de Montmorency reçut la mission de s'entendre avec lui et parvint à l'extrémité de notre tranchée, laquelle touchait le fossé des fortifications, au moment où s'effectuait une sortie ; notre envoyé prit part à cette escarmouche et contribua, par son exemple, à refouler les ennemis, qui perdirent assez de monde. Ce coup de main terminé, et les signaux faits, les parlementaires anglais arrivèrent à nos premiers postes; une trêve provisoire ayant été conclue jusqu'à leur retour, ils furent amenés auprès du connétable. Les premières paroles de ce dernier portaient sur ce point essentiel et toujours vrai : « Vous avez pu voir en notre camp des seigneurs protestants mêlés aux seigneurs catholiques, et le prince de Condé lui-même ne pas s'épar-
gner dans les tranchées ; tous les Français sont donc unis aujourd'hui pour le service du roi et le bien commun de ce royaume ; vous n'avez plus rien à espérer de la différence de religion, car la France est unie politiquement, et devant sa puissance entière il vous est impossible de résister. Rendez le Havre. » Les envoyés répondirent gracieusement et demandèrent, après les premiers pourparlers, à retourner prendre langue auprès de leur chef, auquel le connétable envoya par leur entremise des provisions et des rafraîchissements. Ils revinrent le lendemain à 7 heures du matin, le feu de nos batteries ayant continué durant la nuit et le fossé ayant été sondé. Le connétable fut au bout de nos tranchées à cette même heure, accompagné d'officiers qui continuaient d'observer et de reconnaître, le point de l'attaque ayant déjà été arrêté; là on convint d'une trêve nouvelle pendant les négociations, et il fallut quelque peine pour obliger de part et d'autre les arquebusiers de la respecter. Le chef de l'armée française se montra, suivant son habitude, rude dans ses conditions, et comme les Anglais priaient alors le maréchal de Brissac d'intercéder pour eux, avant que celui-ci n'eût répondu: « Ne vous adressez pas à d'autres qu'à moi , dit Anne de Montmorency; seul dans le camp je dispose de la puissance nécessaire pour vous accorder ou vous refuser un article de capitulation. »
La place fut remise aux troupes de France avec toute son artillerie, ses munitions, ses navires, en tant que ces objets étaient d'origine française, ainsi que sa grosse tour ; les vaincus laissèrent quatre otages désignés par le connétable ; les prisonniers faits des deux côtés reçurent leur délivrance sans rançon. La garnison eut six jours francs pour déloger et emporter ses effets, et plus en cas de vent contraire et de mauvais temps; les navires anglais pouvaient quitter
librement le port. Cette convention fut signée le 28 juillet 1563, et par les otages comme par les parlementaires. L'un d'eux remplissait à la fois les deux conditions; on l'appelait, suivant les chroniqueurs contemporains, le capitaine Pellehan ou Pellan. Le jour même bon nombre d'Anglais quittèrent la ville, et peu après \ singulière coïncidence, un renfort de 1,800 Anglais arrivait en rade, porté sur 60 vaisseaux; il faut se dire, il est vrai, que jetés dans une place affamée et empestée, ces nouveaux soldats, malgré les approvisionnements qui les accompagnaient, eussent été une gêne autant qu'un secours. Le mestre de camp Sarlabos prit, à la date du 31 juillet, l'évacuation étant alors complète, le commandement de la place, qu'il a conservé longtemps; il disposait comme garnison de six enseignes à pied.
A ce siège du Havre se rattache un grand projet, mis en avant par Catherine de Médicis, et seulement exécuté sous Louis XIV, celui d'un hospice pour les gens de guerre blessés. Le passage des Mémoires de Michel de Castelnau " est trop formel pour ne pas le reproduire : a Alors le roy et la reyne sa mère, dit ce consciencieux chroniqueur, aprèsavoir rendu grâces à Dieu de ce bon et heureux succès, prirent résolution avec le connestable de donner divers contentemens aux gens de guerre, tant capitaines que soldats, qui avoient esté blessez, et leur faire donner quelque argent, avec promesses d'autres bienfaits, quand l'occasion s'en ofïriroit. Et proposa la reyne, mère du roy, de faire un hospital, fondé de bonnes rentes et revenus, pour les soldats estropiez^ et ceux qui le seroient dès lors en avant au ser-
« Le Frère dit le soir même de la capitulation , Castelnau deux ou trois jours après. * Livre V, chap. iv.
vice du roy. — Et se firent beaucoup de belles délibérations, qui furent bientôt oubliées, après que l'armée fut rompue et séparée, et Leurs Majestés éloignées. »
Avant le siège du Havre, le maréchal de Brissac s'était rendu sous Orléans pour remplacer le duc de Guise pendant qu'on laissait en Normandie le maréchal de Vieilleville ; mais ce dernier, demeuré seul gouverneur de cette province, le rejoignit bientôt pour opiner dans le conseil, puis fut envoyé à Metz. Malgré cette double disparition de deux chefs éminents, il restait encore des forces catholiques dans diverses places normandes ; Castelnau notamment commandait le château de Tancarville. Il demanda qu'on le relevât de cette fonction, afin de licencier 82 chevau-légers ainsi que les gens de pied qui ne lui étaient plus nécessaires et dont l'entretien l'endettait, car, pour la solde sortant des coffres royaux, il n'y fallait plus compter régulièrement. On lui promit de l'indemniser et on le chargea, avec sa cavalerie légère , de se rendre sur le chemin de Rouen afin d'y arrêter l'ambassadeur d'Angleterre Smith, en raison de ce que l'ambassadeur de France à Londres se trouvait gardé à vue; quant au précédent ambassadeur, cause de la rupture de la paix avec la reine Elisabeth et nommé Trokmarton, il était revenu en France sans un sauf-conduit du roi, et il ne pouvait justifier d'aucun motif pour jouir et sans doute mésuser de sa hberté. Castelnau s'expliqua avec ce dernier, et, vu sa violence, le fitimmédiatement conduire sous escorte au château de Saint-Germain en Laye. Le véritable ambassadeur Smith prit mieux la chose, avoua qu'il devait porter le poids des fautes de l'autre, et se montra prêt à se rendre où l'on voudrait; en même temps il insinua qu'il savait les moyens d'amener la paix entre deux royaumes si voisins et qui ne pouvaient rester longtemps en
guerre. Aussi ordre fut-il transmis à Castelnau de lui laisser quelque liberté, de l'amener avec lui à Paris et même à Meulan où se trouvait la cour.
Le jeune roi, âgé de quatorze ans, venait d'être déclaré majeur (17 août) par le parlement de Rouen*, acte précipité, mais politique, dont le parlement de Paris se trouva mécontent surtout parce qu'il fut ainsi frustré de faire lui-même cette déclaration qui compte toujours dans un règne. La reine mère semble avoir voulu par cet acte indiquer sa tendance à ressaisir le pouvoir, car elle se passait ainsi de la coopération du parlement le plus influent; elle semblait en même temps regarder ce parlement comme composé en partie de conseillers hérétiques, dont l'avis n'était plus à prendre. Et de fait, afin de porter les conseillers professant la religion calviniste à se démettre de leur emploi (car on n'osait les révoquer de peur d'une sédition), on aggrava l'obligation de ne pas faire l'exercice de cette religion dans un lieu de résidence royale, en contraignant ceux qui voulaient assister à un prêche, non-seulement de se rendre dans un lieu voisin, où la cour ne demeurait pas, mais de résider à l'avenir dans ce lieu, ce On s'imaginait, remarque Yarillas, qu'ils ne se pourroient résoudre à professer le calvinisme en secret pendant toute leur vie, et qu'ils aimeroient mieux se défaire de leurs charges, pour aller demeurer aux lieux où il y avoit des prêches , si l'ambition ne les disposoit à changer de religion. » Ce fut un faux calcul, car déjà le parti prolestant possédait un moyen plus direct de faire écouter ses plaintes et ses causes de griefs, celui de l'appel aux armes.
D'ailleurs, si Catherine de Médicis avait fait décider la
* Charles IX avait atteint sa majorité le 26 juia.
majorité du roi son fils au début, et non à la fin de sa quatorzième année, différence essentielle sur laquelle les jurisconsultes discutaient volontiers , les précédents de notre histoire n'étant pas suffisamment explicites, c'est qu'elle espérait demeurer nonobstant maîtresse du pouvoir , et cependant ôter tout prétexte aux princes du sang de vouloir prendre une trop grande prépondérance fondée sur l'enfance du roi et l'incapacité légale qui en résultait.
Après la tenue du lit de justice de Rouen, le roi visita plusieurs localités voisines de cette ville ; il se rendit par exemple à Ponl-Audemer; son entrée dans cette cité fut célébrée par une cérémonie pour laquelle un nommé Nicolas Deconteville peignit des armoiries et des génies \
Une création nouvelle, celle du régiment des Gardes, peut être rangée parmi les mesures adoptées par Catherine de Médicis pour fortifier l'autorité royale. Elle répondait d'ailleurs assez à l'humeur guerrière de Charles IX, signalée par Davila, ou du moins à ce que l'on pouvait croire tel, car jeune encore il avait été nourri dans les camps, et ses premiers jeux s'étaient écoulés au milieu des péripéties sanglantes de la guerre civile. Elle assurait surtout au roi une garde permanente, alors que les exigences des huguenots avaient contraint la reine mère à réduire l'infanterie de France à ce qu'elle était sous Henri II, savoir les bandes de Picardie, les bandes de Piémont, deux colonels généraux et deux mestres de camp. La cour était à Saint -Romain, venant du Havre, accompagnée des bandes ou régiments (ce mot nouveau commençait à poindre) de Richelieu et de Charry; le pre-
' Chaque armoirie fut payée, suivant sa grandeur, de 7 sous 6 deniers à 5 sous, chaque génie 5 sous; ce mémoire, acquitté par Deconteville, se trouve encore dans les archives de Pont-Audemer.
mier se mourait des blessures reçues au siège; le second, brave gentilhomme et bon catholique recommandé par Montluc, son compatriote et son ancien chef dans les guerres du Piémont et dans les guerres civiles de Guyenne, semblait un excellent appui; c'est à lui que Catherine confia le nouveau corps formé de 8 enseignes, dont 4 appartenaient à son régiment et 4 au régiment de Richelieu. Le nom de ce corps fut d'abord enseignes de la garde du rotj; sous Henri III seulement il se changea en la dénomination plus connue de gardes françaises^ . Le parti protestant manifesta son mécontentementde cette institution, non-seulement par des plaintes et de secrets préparatifs de guerre, mais par un acte répréhensible que les apparences mettent à son passif, l'assassinat du mestre de camp Charry. C'était une perte, car il s'était montié vaillant soldat en maintes occasions, notamment au combat de Ver, à la tête des arquebusiers à cheval du parti catholique, et ses enseignes de fantassins, avant de servir auprès du roi, jouissaient de la plus belle réputation ^
La politique de Catherine de Médicis commence donc à s'accentuer : par la prise du Havre, elle purge le royaume de France de la présence des Anglais; par la proclamation de la majorité du roi, elle diminue l'influence des princes du sang; par la création des gardes du roi, elle soustrait la personne de Charles IX à la possibilité d'un enlèvement et ne la laisse plus à la merci d'une émeute. Evidemment dans ces actes divers apparaît le conseil sage et avisé du chancelier ; il
« Histoire de l'ancienne infanterie française, par le général Susane, t. I, p. 155.
- « Il n'y a pas de soldats en France qui surpassent les Gascons s'ils sont bien conduits, et mesmement les enseignes du capitaine Charry, lesquelles depuis le roy honora tant, qu'il les print de sa garde, et les retient encores a présent que Monsieur de Strozzi en a la charge, après la mort raeschante du capitaine Charry, assassiné à Paris. » Commentaires de Montluc, livre V, édition du Panthéon littéraire, p. 274.
se voit mieux encore dans les efforts tentés par la reine mère pour priver les protestants de leurs chefs, du prince de Condé et des deux frères Coligny, afin de pouvoir le mieux miner et dissoudre quand ce parti n'aurait plus que des bras sans tête, et que diverses citadelles récemment construites par ses ordres, comme celle de Lyon, le tiendraient mieux en bride.
Ces efforts se tramaient au milieu des plaisirs de la cour. La reine mère, suivant le génie italien, savait entremêler la gaieté aux négociations sérieuses, masquer ces dernières sous une joie d'emprunt. Il y eut par exemple, en 1564, de nombreux divertissements à Fontainebleau ; le prince de Condé y assista et se montra habile dans les courses et jeux de bagues, toujours gai, toujours prévenant. On cite, comme épisode de ces fêtes, un combat figuré de douze Grecs contre douze Troyens; la lutte avait lieu pour la beauté d'une dame, et Michel de Castelnau comptait parmi les Grecs. Le roi et le duc d'Anjou délivrèrent ensuite de belles prisonnières gardées dans une tour par d'affreux géants. Si l'on joint à ces fêtes divers dîners exquis, on aura une idée du luxe, mêlé de galanterie, que Catherine de Médicis excellait à déployer et dans lequel, mère peu soucieuse à ce sujet, elle lançait ses fils encore jeunes.
C'est qu'elle aimait le pouvoir avant tout, et se plaisait à nouer l'intrigue. Etait-ce chez elle pure sécheresse de cœur, ou senliment de vengeance contre les hauts personnages qui l'avaient dédaignée sous Henri II et François II? était-ce intuition politique et conviction qu'il fallait sauver avant tout la monarchie, et cela par tous les moyens, comme nous l'avons indiqué dans notre chapitre i" de Y Histoire de François 77? Toujours est-il qu'au milieu des préoccupations que lui causait la reconstruction du pouvoir royal dont elle
ne désespérait pas, elle se mit à s'occuper d'une double alliance qui importait à la fois à la politique étrangère et à la politique intérieure de la France; elle entreprit la négociation de deux mariages, celui de Charles IX avec la reine d'Angleterre, celui de sa fille Marguerite avec le jeune fils de la reine de Navarre; le premier intéressait la France en lui assurant un héritier, et le second rapprochait du trône le premier prince du sang.
La reine Elisabeth d'Angleterre comptait trente printemps; le projet d'union semblerait donc bizarre, si l'on ne savait combien chez les princes les mariages sont commandés par les intérêts généraux, si l'on ne se rappelait la haine de Catherine pour Marie Stuart, qui cessait d'être héritière du trône d'Angleterre du moment que la reine Elisabeth devenait mère. Le résultat fut différent de celui rêvé par la veuve de Henri IL Elisabeth répondit (1564) qu'on lui faisait honneur, mais ajouta : « Mon bon frère le roy très chrestien est trop grand et trop petit. » Par trop grand, elle voulait dire trop puissant pour quitter son pays et venir habiter l'Angleterre; par trop petit, elle entendait trop jeune. C'était une réponse adroite et qui ne la brouillait point avec un monarque auquel elle venait, en signant la paix, d'envoyer l'ordre de la Jarretière. Les seigneurs anglais présents à l'entrevue obtenue par Michel de Castelnau pour porter cette proposition à la reine Elisabeth de la part de la cour de France, confirmèrent à cet ambassadeur les bonnes dispositions de leur pays pour la France, mais l'assurèrent que le duc d'Anjou, étant libre de sa personne, conviendrait mieux pour ce mariage. On eût pu répondre que le duc d'Anjou comptait quinze mois de moins que son frère, mais la négociation en resta là pour le moment, et, si elle fut reprise plus tard dans cette même dernière condition , ce
fut pour la forme et sans espérance de réussir. Toutefois le lecteur s'apercevra que l'espoir d'une couronne luit déjà pour le duc d'Anjou ; deux autres espoirs de même nature surgiront pour lui, et il les réalisera. Nous mettons en dehors celui de devenir roi d'Ecosse, car s'il surgit en ce moment, dans la tête de Michel de Castelnau, l'idée de le donner pour époux à Marie Stuart, cette idée ne pouvait convenir à la reine mère \
Le mariage de la princesse Marguerite avec le prince de Béarn ne fut décidé que six ans plus tard, en 1571, mais il paraît que le projet en remonte à 1564, c'est-à-dire au moment où la future comptait douze ans d'âge comme le futur. Au milieu d'une cour corrompue, et avec les dispositions naturelles de Marguerite de Valois, il était sage de s'y prendre de bonne heure; on fiançait d'ailleurs parfois à cet âge, mais il n'en fut rien cette fois. Ce qui justifie ce projet, c'est l'intention arrêtée de la reine mère d'enlever au parti protestant ses différents chefs ; or, le jeune Henri appartenait à ce parti et semblait destiné à servir de lieutenant à son oncle le prince de Condé.
Catherine de Médicis songea bientôt à un autre mariage, celui de Charles IX avec la princesse Elisabeth, seconde fille de Maximilien, roi des Romains, de Bohême et de Hongrie. Cette union se réalisa en effet, nous le dirons plus loin, lorsque notre récit atteindra la paix conclue en l'année 1570; mais nous possédons un témoignage irrécusable d'un pourparler relatif à cet important objet. Dès 1562 M. de Vieilleville, depuis maréchal de France, ambassadeur auprès de l'empereur, propose à ce souverain de marier sa petite-fille Elisabeth avec son maître j sur la demande naturelle qui lui
• Mémoires de Castelnau, livre V, chap. ix, x, xi.
est faite, il déclare n'avoir pas mission officielle d'en parler, mais s'attache à démontrer les avantages de ce mariage, et l'empereur les prend en telle considération qu'il fait venir sa petite-fille, et que celle-ci, en signe de remercîment, car elle ne parlait pas français, se laisse embrasser \ Deux ans après, Ferdinand I" quittait cette terre, et le père de la future de Charles IX devenait Maximilien II. Un autre témoignage est celui de Caslelnau, qui nous dit, sous la rubrique de 1556 : « La reyne chercha l'alliance de l'une des filles de l'empereur, qu'elle obtint quatre ans après *. »
La période pacifique qui nous occupe ne fut pas exempte de troubles et d'émeutes.
Il y en eut à Crevant près Auxerre ; entrons à ce sujet dans quelques détails. .
Parmi les localités hostiles à l'exécution de l'édit d'Amboise, sans doute par esprit d'opposition contre le gouvernement et pour protester contre le peu de persévérance de la reine mère à combattre des rebelles en armes, la cité d'Auxerrefut une des premières. Pareille résistance devenait illégale depuis l'enregistrement d'u traité de paix, et peu opportune au moment où Catherine de Médicis cherchait à détruire le parti protestant en lui enlevant son élément politique dans la personne des seigneurs qui le commandaient; mais la passion ne raisonne guère, et il existait alors trop peu de moyens de publicité pour que le système de la régente se répandît et fût approuvé par l'opinion catholique. Quoi qu'il
* « M. de Vieilleville fut esbahy que la princesse se présenta pour le baiser. Ce qu'il reffusa de la P" offre avec une grande révérence. Mais, elle en faisant instance, il obeist, disant qu'il luyavoit baisé la bouche par honneur, et le plus grand qu'il receust ds sa vie, et qu'il luy baisoit semblablement les mains en signe de perpétuelle obéissance et très humble service. » Mémoires de Vieilleville, par Vincent Cakloix, livre VIII, chap. xxv. En 1562j la princesse Elisabeth comptait huit ans.