CHAPITRE VI
Guerre du bien public. — Blocus de Paris. — Traité de Gonflans (1465).
Le roi était arrivé à Paris dans la soirée du 18 juillet, le deuxième jour après la bataille. Il soupa avec le gouverneur militaire, messire Charles de Melun et raconta la bataille et les périls particuliers qu'il avait courus, dans des termes si émouvants et si éloquents que toute Tassistance, nobles, daihes et bourgeois, fondit en larmes (1).
Dans Tespace de peu de jours, le comte de Maine, toujours décidé à servir Timpérieux monarque malgré lui et à tâcher de ramener l'union dans la famille royale, Montauban, amiral de France, et d'autres fugitifs distingués de Montlhéry, se frayèrent un cheminjusqu'à la capitale, où ils reçurent la plus gracieiise réception. Louis, dont le caractère était surtout affable dans les situations critiques, ne leur adressa pas un mot de reproche. Dans les moments d'adversité, quand ses amis l'avaient abandonné et qu'il lui fallait se sauver à la nage ou périr, il savait, comme on dit,
(1) « Et en ce faisant dist et déclara de monlt beaux mots et pitenx, de quoy tons et tontes plorerent bien largement. • De Troyes (Lenglet, t. Il, pag. 29).
« faire la planche. » Il comprimaitalors sa mauvaise humeur ; rimpatience cédait la place à la prudence; le sarcasme se faisait émotion pathétique. Dans l'occasion actuelle, il y avait plus d'un individu dont la conduite aurait mérité la plainte ou le blâme, si le caractère du roi n'avait pas été tourné absolument vers la douceur et la sérénité. Dans la matinée du 16, se trouvant à l'improviste en présence de l'ennemi, il avait dépêché « trois hérauts » à Paris pour demander des secours immédiats. Le champ de bataille n'était qu'à cinq lieues de distance ; U eût été facile d'en* voyer au roi un détachement qui, tombant au moment opportun sur les derrières de l'ennemi, aurait changé son succès douteux en désastre complet. Les messagers s'en étaient allés par les rues, trompettes en tête, proclamant les besoins urgents du souverain. Mais personne n'avait bougé (1). Un message spécial demandant un renfort de deux tenXs lames, sous le commaïKlement de Rouauk, n'ai^it pas été mieux accueilli par Melun {2). Plus tard dans la journée, cependant, quand on avait pu voir An haut des mufanie& les Bourguignons prenant la fuite, la garnison et les habitants étai^t sortis de la ville au nombre de trente mille, avaient détruit le détachement stationné à Saint-€loud , tué plusieurs centaines de fuyards, fait un grand nombre de prisonniers de rang et s'en étaient revenus avec un butin évalué à deux cent mille couronnes {3).
Ces services, et les loyales réponses faites par le peuple
(1) Dnclercq, t. IV, pag . 173.
(2) 1 11 est aceofié d'aTOir... empesché le mareschal Bonanlt de sortir de Paris, quoiqn» le roy loi east escrit que le lendemain il donneroit bataille an comte de Gharolais,etqa*il vinst avec deox cens lances poor prendre Tennemy par derrière , ce qui aaroit assuré ane victoire complète. • Extrait do procès criminel de Charles de Melan. Lenglet, t. III, pag. 14.
(3) De Troyes, pag. 27.
de Paris, aax premières sommations du comte de Charolais» avaient rempli Louis de gratitude. 11 aurait préféré, disait-il, perdre la moitié de son royaume que de voir sa belle ville de Paris occupée et pillée par rennemi. Sou afiection singulière pour un peuple si fidèle le détermina à rendre un'édit abolissant les impôts les plus odieux, réduisant les autres, accordant de nouveaux privilèges et confirmant tous ceux qui, précédemment, avaient été mis en question (1).
Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, en cette occurrence , dans la conduite de ce monarque que ses ennemis accusaient de perversité et d'obstination, ce fut Fempres^ement qu'il mit à accudllir et à mettre à profit tous les avis et les propositions que lui soumirent ses sujets de la capitale. Il avait depuis longtemps protesté de son bon vouloir à faire toutes les concessions possibles dans l'intérêt de la paix. Mais les princes ne lui avaient pas fourni l'occasion de révéler ses intentions conciliantes. Au lieu de présenter leurs remontrances, ils avaient formé une ligue secrète et s'étaient jetés étourdiment dans la voie des hostilités (2). Cette manière d'agir perfide et violente ne devait pas être imitée dans Paris. Le roi reçoit la visite d'une députatiott de la municipalité, du parlement et de l'université, ayant l'évéque à leur tête. Cet évêque était le frère du chroniqueur et poète, Alain Chartier. Les députés lui remettent une pétition, formulée c en très beau langage » et qui ne porte que sur un seul point. Le roi est prié en termes éloquents de ne se laisser, désormais, dans la conduite de ses affaires.
(1) • Qn*il aimeroit mieox avoir perda la moitié de son royaame que mal ne incoQTeaieDt venist en ladile Tille... Ayant singalier désir de faire des biens à son ville de Paris et au habitans dlcelle, remit, > etc. De Troyes, pag. 27, 31.
(2) Lenglet, t. II, pag. 449, 4SU et sniv.
guider que par < de bons avis (1). » Louis s'empresse d'y consentir; il s'engage à prendre pour conseillers les pétitionnaires eux-mêmes; il augmente son conseil ordinaire en y adjoignant six bourgeois, six conseillers au parlement, et six clercs de l'université. Cette affaire de la plus haute importance s'arrange ainsi aisément et doucement.
Le roi, de son côté, fait une modeste requête, demandant que les citoyens s'arment en ^enrôlant en une milice pour défendre leurs propriétés et leurs familles. Une ordonnance dans ce sens est promulguée en due forme. Mais elle demeure lettre morte. Paris, en ce moment, est tout à la joie produite par l'abolition des taxes ; des feux de joie flambent sur les places publiques; le peuple afKue dans les rues, criant Noël (2)! Il serait cruel, dans des circonstances de ce genre, d'insister pour lui faire accomplir un service militaire.
Il faut faire quelque chose cependant. Des réjouissances et des feux de joie ne tiennent pas l'ennemi à distance; les ressources du gouvernement ne s'accroissent guère par la réduction des impôts. Le seul endroit d'où le roi peut attendre des secours est la Normandie. Cette grande province n'est pas éloignée; en outre, elle est placée sous le contrôle direct de la couronne, à laquelle elle a fait retour après avoir été reconquise sur les Anglais. Il n'y a plus maintenant de « duc de Normandie » qui puisse et veuille répondre par un hautain refus à la demande de remplir ses obligations féodales, en amenant le ban et l'arrière-ban de
(1) « Hoalt belles paroles, qai toutes tendoieot afin que le roy coDdaisist de là en arant tontes ses affaires par bon conseil. ■ De Troyes, pag. 39.
(1) c Incontinent après ledit cry toat le popalaire crioient de joye et de bon vonloir, Noël, Noël. Et en furent faits les fenx parmy les rues de ladite Tille. » De Troyes, pag. 31.
ses vassaux au secours de sou souveraiu. Mais, d'un autre càté, il n'y a pas, dans toute la province, une seule personne sur Tautorité et Tinfluence de laquelle on puisse compter pour exécuter les ordres du roi demandant de lever les troupes nécessaires. Brezé, qui était, à la fois, aimé et redouté des habitants (1), git parmi les morts à Montlhéry; et sa veuve administre le gouvernement au nom de son ûls, le sénéchal héréditaire. Grâce à la loyauté et au zèle du comte d'Eu, dont les terres sont en Normandie, les archers francs, ou milice civique, sont déjà armés et équipés. Mais les nobles ne bougeront pas aussi longtemps que Louis ne les aura pas appelés sur le champ de bataille en personne. Le roi est dans une grande perplexité. Il ne peut pas compter sur la fidélité de la capitale à moins de continuer à y séjourner; et il lui est impossible d'obtenir les moyens de la défendre à moins d'en sortir. Heureusement l'ennemi ne semble point pressé d'approcher, retardé qu'il est par le manque d'approvisionnements et plus encore par le manque d'union et de direction parmi les chefs. Il y aurait encore le temps d'amener les levées normandes avant que 1^ cité soit investie.
Le roi, cependant, ne se décide pas à partir. Il est comme Shylock, qui « avait de la répugnance » à quitter sa fille et ses sacs d'argent, tandis que des hommes masqués rôdaient autour des uns et de l'autre. Shylock avait bien donné l'ordre de fermer toutes les portes de sa maison,
(1) • Est fort amé et craint de Normandie, > dit l'agent anglais Nerille. Preuves de Cornmines (édit. Dapont), t. III, pag. 214. Loais Ini-méme, à ce moment, ne pat s*empdcher de reconnaître la perte qu'il avait faite en la personne de ce politique habile et expérimenté. • Dit... qa*il avoit beaaconp perda an grand seneschal de Normandie. > Procès de Charles de Melnn. Lenglet, t. III, pag. 15. — < Fast monlt plaint poar le bien et valliance de loi. • Daclercq, t. IV, pag. 175.
mais qui lui prouvait que, lui parti, Jessica ne se mettrait pas à la fenêtre , pour donoer le signal et jeter les clefs aux maraudeurs?
Il part, enfin, le samedi, 10 août, emnienanl; avec lui le comte de Maine qui trouve ainsi une occasion de faire va* loir ses aptitudes médiatrices. Mais, le même jour. Il envoie un tnot aux autorités municipales, assemblées ea « grand c(mseîl » à l'hôtel de ville, pour lenr notifier qu'il a changé d'avis et qu'il sera de retour le mardi suivant. Il envoie aussi l'ordre de loger et de caserner les archers normands aussitôt qu'ils arriveront. Le IS, il envoie le comte d'Eu pour prendre le commandement comme son lieutenant en remplacement de Meiun, auquel, tout^ois, pour com~ penser ce retrait d'emploi, il confie le poste, plus élevé, de grand maître de sa maison. Trois ans plus tard, pour k ré-* compenser des services qu'il va lui rendre, il fera monter Melun sur Téchafaud (1). Le mardi, le roi revient, mais il ne s'arrête que le temps nécessaire fMMir constater que tout est tranquille et sûr en apparence, et pour assister à un spec* tade organisé pour son amusement, et aussi peut-être pour l'édification du peuple. Un varlet, qui s'était distingué && répandant par la ville de fausses alarmes à l'époqoe de la première arrivée des Bourguignons, est fouetté devant lai par le bourreau. Le roi, à haute voix, enjoint à ce fonction-* naire de frapper fort et ferme, vu que le châtiment est lar-
(1) Melun fat condamné et exécuté sons Taccnsation d'avoir entretenu traîtreusement une correspondance avec les confédérés. Cette accusation ne paraît avoir reposé que sur les aveuK de Melun, aveux insignifiants et arractiés par la torture. €e qui est prouvé davantage, c'«st qu'il a?ait cherché à acquérir une influence personnelle ilié^tlme sur la popo* lace de Paris, tentative qui justifiait les soupçoos du roi et explique les sentiments de v«ngeance qu'il nourrissait depuis longtemps en secret contre lui. Voyex Docummu inédits {Mélanges, t. II, pag. 371-374).
gemeot mérité (i). Ayant dosné ce lutélaire avertisseoiâat aui esprits timorés, M se met eaân en route pom* accomplir sa méssion (3).
L'œil jaloux de ce suryeâllant soupçouueux écar(é, Paris respire plus librement et se risque à jeter un coup d'œil sur ia marche des confédérés, ennemis du repos domestique du roi. Ils sont encore fort éloignés, ayant à peine achevé leurs préparatifs pour marcher sur la capitale. Mais déjà (le i7 aoât) c maintes personnes notables, de différentes professions, » se rendent auprès du lieutenant du roi et lui exposent qu'il importerait qu'il fit tous ses efforts « pour amener un bon arrangement de paix et d'accord avec tes princes, de ftiçofi à servir l'ho&neur du souverain, en même temps que te bien-être et la tranquillité du royaume. » Deux jours plus tard les alliés sont tout proches; et les plus riches citoyens, qui ont leurs jardins et leurs vignes dans les faubourgs^ voient avec stupeur les troupes qui commencent à occuper leurs résidences d'été si coquettes. Des messages arrivent, apportant des lettres du duc de Berri, qui s'intitule lui-même f égent. Ces lettres sont adressées a» clergé , à ta municipalité, à l'université et au parlement. Le duc de Berri y demanée qu'une députation de chacun de ces corps lui soit envoyée, afin qu'il puisse leur faire connaître les raisons pour lesqudles lui et les meml»res de sa Emilie se sont a^emblés en armes, el afin qu'il puisse leur pronvar qu'ils n'ont d'autre but a que le bien-être universel du royaume 4e France. » La plus simple courtohie exigeait qu'on répondit à une demande aussi juste; et en conséquence, treize per-
(i) t Le roy crioit à hanle voix an boarreaa : fiatez fort «t n^espargnez point ee paiMard car il a bien piz desserry. » De Troyes ( Leogtet, t. II, pag. 33). (3) De Troyes (Lenglet, pag. 33,33).
sonoes sont choisies — des magistrats» des docteurs en théologie, des avocats et d'autres, — et c le révérend père en Dieu Guillaume Ghartier, déjà nommé évéque du diocèse, a charge de les conduire au lieu fixé pour la conférence et de diriger leurs démarches (1).
Cest au château de Beauté que le frère du roi a établi sa résidence. G'est là qu'il reçoit les délégués, assis sur une sorte de trône et entouré des autres « seigneurs du sang de France. » Parmi ces derniers se distingue le vainqueur de Montlhéry portant, à l'exception des autres, une armure de guerre complète. Dunois est l'orateur choisi pour expliquer les motifs et les projets des alliés. Il insiste en termes géné^raux sur la tyrannie de Louis, sur la nécessité d'introduire des réformes dans le gouvernement. Il insinue qu'une assemblée des trois états serait seule apte à proposer dés remèdes efficaces à la situation , et enfin , prenant un ton plus énergique et plus brusque, il demande l'admission des confédérés dans la capitale endéans les deux jours, menaçant la ville d'un assaut général si Ton n'obtempère pas à la demande. L'évéque répond dans des termes empreints de la douceur élégante de sa phraséologie habituelle et évite de rendre une réponse directe avant que lui et ses collègues aient fait leur rapport et reçu des instructions ultérieures. La conférence finie, chacun des députés se trouve engagé en conversation particulière avec l'un ou l'autre des princes, qui lui fait connaître des raisons particulières pour employer son influence en faveur des concessions demandées par les alliés (2). Dans le fait, les classes que ces hommes répré-
(i) De Troyes (Lenglet, t. H, pag. 34, 35).
(S) Gommines, 1. 1, pag. 71, 72; Hayain, t.l,pag. 45; Baraote (édit.Gachard), 1. 1 pag.245.
sentent sont secrètement assez disposées à favoriser une démarche dans ce sens. Le clergé et l'université ont certains motifs personnels d'hostilité contre Louis. Les hommes de loi, les riches marchands, tons ceux qui par vanité ou par espoir de lucre dépendent naturellement de Faristocratie , désirent vivement voir les grands hôtels occupés de nouveau , avec leurs petites cours remplies de seigneurs généreux en hospitalité, prodigues de faveurs et répandant dans la capitale l'or des provinces avec une libéralité qui faisait honte au genre de vie adopté au palais du roi. Chacun des princes a ses agents particuliers, ses adhérents, qui sont les clients héréditaires de sa maison. Le parti bourguignon, surtout nombreux, s'anime de sympathies traditionnelles aux souvenirs du bon roi Philippe et des fêtes magnifiques de l'hôtel d'Artois. Il y a même une sorte d'attachement sentimental pour la personne du jeune duc de Berri, qui passe pour avoir une ressemblance frappante avec son père et pour avoir la même bienveillance de caractère et la même pénétration d'intelligence. Finalement il y a ceux qui, n'étant ni les partisans des confédérés, ni les ennemis du roi, sont plus dangereux et moins scrupuleux que les uns ou les autres, gens de caractère exclusivement timoré qui, pour écarter un péril actuel, sont prêts à céder toujours aux demandes du parti le plus fort et à accepter n'importe quelle paix pour éviter n'importe quelle guerre (1).
Les notables de la cité, assemblés (24 août) pour délibérer sur ces demandes, n'y trouvent rien de déraisonnable. La proposition de réunir les trois états a déjà été mise en avant ; elle constitue, en réalité, le fond de toutes les bal-
(i) Commines, 1. 1, pag. 65 ; Basin, t. H, pag. 123.
lades et pasquinades qui ont eirculé depuis uu mois (1). Et puis» il ne semble pas juste, ni même décent, de refuser l'accès de la ville aux membres de la famille royale, pourvu qu'ils donnent des garanties suffisantes que leurs suivants se conduiront d'une manière pacifique. Il est décidé qu'une réponse dans ce sens leur sera expédiée ; mais, avant que les députés aient pu se mettre en route, un grand tumulte qui se fait dans la rue leur annonce que là, du moiifô, on ne reçoit pas aussi favorablement la proposition d'onvrir les portes et de laisser entrer l'ennemi» La cause de la royauté^ attaquée par les princes et les nobles, abandonnée ou trahie par ceux qui avaient juré de la défendre, se trouve tout à coup épousée par les classes inférieures du peuple, qu'ins^ pire non pas l'affection pour Louis, mais un instinct naturel de résistance. Une foule effervescente s'est rassemblée devant l'hôtel de ville et on est obligé de faire sortir la garde civique pour protéger la liberté du débat. Le comte d'Eu profite de cette occasion pour passer une revue de ses troupes. Deux cents lances et dix fois autant d'archers défilent lentement par les rues, non pas tant, sans doute,* pour protéger l'ordre parmi le peuple, que pour rapr peler aux autorités municipales que les intérêts du roi n'étaient pas confiés seulement à la garde exclusive de celles-ci. La discussion devient languissante. On entend au dehors des voix demandant la tète des traîtres qui ont vendu lacitéaux confédérés. Pour compléter les événements du jour, on reçoit une lettre du roi. Louis annonce qu'il a rassemblé les levées normandes et qu'il s'est déjà mis en route pour revenir. Montauban, envoyé en avant avec une partie de ces
(1) Voyez nn écbaatiUon oa deux de ces pasqBioades dans Doclercq, t. lV,pag. 157,158.
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forces^ est sur h ^iut d'arriver. Dans ces circoûstaDces^ on estine qm le meilleur parti à prendre est de charger les députés d'aller répondre que les officiers du roi ne permettront pas d'ouvrir ies portes de la ville sans sa permission. On remarque que Vévéque, en s'acquittant de ce message, a perdu sa sérénité habituelle. Il balbutie et parvient à peine à se faire entendre. Le comte de Dunois lui répond en répétant Avec hauteur sa précédente menace. Au milieu de tant de périls opposés, on comprend que les notables soient embarrassés. Mais la crise, heureusement, passe sans catastrophe. L'assaut n'est pas livré à la cité, et, le 28, luouis amve^l).
Ce qui précède résume un coup d'œil jeté sur Tétat des affaires durant l'absence du roi , laquelle se prolongea pendant une quinzaine de jours. Informé de tout ce qiri se passait, Louisavait réuni avec une incroyable rapidité deux mille lances normandes, un nombre proportionné d'archers, de piquiers et d'autres troupes d'infanterie et d'artillerie , feit de vastes approvisionnements de tout ce qui était néces- ^ire pour < ravitailler un peuple en détresse, » bien résolu, si ce suprême effort aboutissait à une déception, et s'il lui ^tait impossible de rentrer dans sa capitale, qui était le dernier boulevard de sa puissance , à renoncer à une lutte devenue insoutenable, et à chercher un refuge en Suisse ou à Milan (2). Grâce à sa vigilance et à son activité, il ét^it resté roi; et ceux qui venaient de l'oublier pendant quelque
(1) De Troyes, pag. 36, 37; Commines, 1. 1, pag. 72, 73; Barante (édit. Gacbard), t. Il» pag. 246: Michelet, t. VI, pag. 117.
(2) a Plusieurs fois il m^a dict qoe s*il n^east pea entrer dedans Paris, et qu'il east trouvé la title mnee, il se ftist retiré devers les Suisses ou devers le duc de Milan, Francisque, qu'il re|)ntoit son grant amy. > Commines, 1. 1, pag. 73.
temps, se le rappelèrent eo tremblant quand sa présence à la tête d'une armée le leur remit tout à coup en mémoire. Mais Louis, s'il était un tyran, n'était pas un tyran de Tétofle ordinaire. Il approchait de temps en temps ses lèvres de la coupe amère de la vengeance, mais il ne s'en montrait pas avide. Parfois il avait recours à l'efficace moyen de la terreur; mais il en usait avec précaution, n'ignorant pas que c'était une arme à double tranchant. Dans une occasion comme celle en présence de laquelle il se trouvait, c'était la dernière arme qu'il aurait employée. Aussi lorsqu'il revint, fit-il preuve d'une magnanimité plus que chrétienne. Il affecta d'ignorer tout ce qui s'était passé, sauf que la cité avait été sommée de se rendre et que les bons bourgeois avaient répondu par un hautain défi à la sommation. Il était tellement ému de cette preuve d'attachement qu'il éprouva le besoin d'en témoigner à chacun individuellement sa gratitude. Et on le vit s'en aller de rue en rue, de maison en maison , dînant avec ce citoyen-ci, soupant avec celui-là, prodiguant à tous les remerciments et les éloges (1). Quelques fonctionnaires publics furent destitués; et quatre Qu cinq des députés , qui avaient pris la part la plus active aux négociations avec les princes, reçurent l'avis confidentiel qu'ils eussent à quitter la capitale. Ce fut la seule attention que Louis prêtât pour le moment à la tentative de trahison dirigée contre lui; mais, comme nous l'avons fait remarquer déjà, il avait la mémoire longue (2).
(1) Da Haillant, d'après Petitot, note à Commines.
(2) On verra plus loin des preuves frappantes de la ténacité de sa mémoire en ce qai con> cerne les événements de cette période. Il ponssait le ressentiment jusqu'au caprice. Ainsi quand Tévêque, < une personne de sainte vie et de grande science, • mourut en 1472, il fit placer sur sa tombe une inscription rappelant la part qu'il avait prise à la conférence avec ies confédérés. De Troyes, pag. 93.
Son autorité , dans sa capitale» était maintenant absolue. Personne ne la contestait. L'esprit de conspiration était paralysé. Ceux qui avaient voulu usurper les fonctions de la royauté se montrèrent tout à coup absorbés par leurs affaires particulières. L'affabilité qu'affectait le roi n'encoutageait personne à recommander de nouveaux changements dans le gouvernement, ni à proposer des conditions de paix (1). Quand il convoqua les magistrats et les autres principaux habitants de la cité et qu'il leur exposa les raisons qui lui faisaient rejeter les demandes des confédérés, aucune voix ne s'éleva pour contester la sagesse de sa politique. Ses forces actuelles étaient sufiSsantes non seulement pour tenir Paris en état de sujétion, mais encore pour repousser toute attaque qui pourrait lui venir de l'ennemi. Chaque matin, une troupe de nobles normands sortait de la ville pour aller faire l'escarmouche avec les hommes d'armes de Bourgogne, ou pour arrêter les bandes de maraudeurs répandues parmi les villages avoisinants. Chaque soir, ils revenaient raconter leurs exploits aux dames, dont les sourires approbateurs leur inspiraient une nouvelle audace pour les rencontres du lendemain (2).
Parfois, ils ramenaient avec eux des prisonniers de rang desquels, suivant la coutume du temps, ils exigeaient de lourdes rançons. D'autres fois, ils rentraient, poussant devant eux des troupes de misérables à demi nus, valets de camps ou autres vagabonds qui s'étaient aventurés hors des lignes gardées, pour se livrer au pillage. Ceux-ci , n'ayant
(1) « Ainsi fnt ^este praticqae rompue, et toat ce peaple bien mué : depuis ne se fast troaTé homme... qai plus eust osé parler de la marchandise. > Commines, 1. 1, pag. 73.
(S) t Puis reoient les dames tous les jours, qui leur donnèrent envie de se mouster. » Commines^ 1. 1, pag. 76.
pag le moyen de se racheta, étaient mis aux encbèreè» et vendus ^ comme du gibier, à quatre pour une couronne (1). De ieir côté, les confédérés se bornaient à des entreprises pareilles. En dépit de leur supériorité numérique, en dépit de leurs arrogantes menaces, ils n'avaient réussi ni à faire régulièrement le siège de la capitale, ni à maintenir un blocus effectif. Les barques qui descendaient la Seine €t la Marne pour apporter des provisions sur les marchés de Paris, passaient sans être arrêtées; et, bien que la population de la cité fût accrue par Taddition d'une force militaire considérable, Tapprovisionnement de Paris était si abondant que même le prix du pain n'avait pas souffert d'augmentation appréciable. La guerre, au lieu d'entraver la marche des affaires, les avait rendues plus libres et plus actives (2). On ne saurait dire, cependant, si cette inaction de la part des alliés était le résultat de l'impuissance ou du calcul. Retenus par la crainte de voir couper leurs approvisionnements et d'exciter contre eux l'hostilité du peuple, ils se gardaient bien de molester, en quoi que ce fût, le commerce (3), ou de chercher à appauvrir les habitants de Paris. Mais, en même temps, il était très clair aussi qu'ils étaient incapables d'agir de concert et d'arrêter ensemble
(1) c For0Bt pris bien tingt on tingt-qoatro paillards ealabrieiis 6t bonrgaignoos, t«tis nad et mal en point, qui tons fnrent vendus an butin , et en donnoit-on quatre pour un' escu, qui est andit prix six sous six deniers parisis la pièce. > De Troyes, pag. 41.
(2) CoÉititnes, 1. 1, pag. 74: Lamarche, t. II, pag. 246.
(3) Les Gascons fnrent subdivisés par Charles, pour les amener à s'abstenir de pillage. Commines, 1. 1, pkg. %. Voyez aussi Tordre donné par le bâtard de Bourgogne "phtr la relaxation d*une compagnie de marchands capturés par ses troupes et pour la restitution de leurs biens : « En considéracion à Tarmée que présentement se met sus pour le bien de ce royanlme et non pas pour empescher que marchandise n*eyt cours en iceiluy ; sçachant ▼érf tableàient Tintencion de mon très redoubté «eigneur monseigneur de Gharolais estre ainsi fondée; nous vous ordonnons, • etc. » Documents inédits {MéUmges, t. 11» pag. 260).
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aueua plan d^opérations teodant à faire sortir le roi de sa position défensive. Ils se tenaient à une sage distance des murailles, attendant toujours que Louis se décidât à faire quelque sortie chevaleresque et à mettre ses troupes en ligne de bataille. Ils avaient les meilleures dispositions du monde pour se battre; seulement ils n'en trouvaient pas l'occasion. Aussi furent-ils au comble de la joie lorsque, une certaine nuit, leur arriva un messager, envoyé, disait-il, par leurs amis de la cité, pour annoncer au quartier général du comte de Gharolais, que le roi avait l'intention, le lende* main, de tenter une attaque sur ce point avec toute son armée. Dès la première heure, les Bourguignons fnrent debout. Les chefs se réunirent pour prendre leurs dispositions; les ducs de Berri et de Bretagne eux-^émes, étaient venus prendre part au conseil, armés jusqu'aux dents. Jean de Calabre était en proie à une impatience fiévreuse. Il servait de lieutenant à Charles, visitait toutes les parties du camp, et, parcourant les rangs à cheval, encourageâil les soldats en leur donnant Tassurance que l'heure tant désirée était venue. Le temps, pendant cette matinée, était sombre. Un épais brouillard pesait sur la terre. Une escouade de cavaliers, envoyée en reconnaissance de l'autre côté de la .^rivière, revint avec la nouvelle que les lances ennemies ^'approchaient en nombres considérables. On entendait au loin gronder le canon ; et plusieurs boulets, lancés des murs de Paris, à deux lieues de là, vinrent même tomber au milieu des lignes bourguignonnes (1), Quel ne fut pas le désappointement de tous ces braves
(1) < Le roy avoil bonne ariillerie sar la maraille de Paris, qui tira plasiears coups jasqaes à nostre ost, qui est grant chose (car il y a deux lieues), mais je croy bien que l'on a?olt levé aux bastons le nez bien hault. » Commines, 1. 1, pag, 89.
cœurs» prêts au combat, lorsque, le brouillard s'étant dissifié, on constata qu'il n'y, si^ait pas un seul ennemi en vue ! Les sentinelles avaient pris pour des cavaliers des buissons de chardons, grandis par le brouillard (1).
Dans une autre occasion, l'iofanterie royale, forte de quelques mille hommes, suivis à une faible distance par les lanciers normands, sortit, une certaine nuit, éleva un retranchement et construisit une ligne de batteries le long de la rivière, en face de Gonflans. Dans la matinée, ils ouvrirent le feu d'un grand nombre de pièces, qui forcèrent le prince de Calabre, dont les troupes étaient le plus exposées, à décamper précipitamment. Le château occupé par le comte de Gharolais fut même choisi pour cible préférée par les artilleurs royaux. Deux boulets tombèrent dans la salle où il dînait et un d'eux tua un valet qui se dirigeait vers la table du comte pour y posef un plat. Les canons bourguignons, à l'exception de quelques énormes pièces qu'on ne pouvait pas aisément déplacer, furent mis en position derrière un mur percé d'embrasures; et un feu terrible « tel qu'on n'en avait jamais entendu » au dire de Commines, fut échangé pendant plusieurs jours de suite. En même temps, Charles ordonna de construire un pont à quelque distance en aval, dans l'intention de franchir la rivière avec toute son armée et de prendre l'ennemi en flanc. Dès que le pont fut achevé, on fit les préparatifs pour commencer le passage le lendemain à l'aurore. Une messe solennelle fut célébrée. Les soldats se confessèrent et accomplirent tous les autres offices de bons chrétiens sur le point de s'exposer à un grand péril. Cependant, pendant la nuit suivante, ceux qui ne dormaient
(i) Gomminei, 1. 1, pag. 87-fN).
pas remarquèrent certains mouvements dans les tranchées ennemies. Ils entendirent même des voix criant dans la nuit: « Adieu, voisins, adieu! » Puis, tout à coup, des flammes s'éleyant dans l'air apprirent à l'armée bourguignonne que les troupes royales avaient mis le feu aux huttes qu'elles avaient construites pour s'abriter dans leurs tranchées et qu'elles étaient rentrées dans la ville (1).
C'est que, dans le fait, rien n'était plus éloigné de la pensée <]u roi que d'exposer le succès de sa cause aux hasards d'une bataille (2). [I ne pouvait pas courir le risque de perdre une seconde armée, soit par défaite, soit pardésertion. Sa politique était de lasser la patience de ses ennemis par des sorties fictives e% des attaques feintes, en comptant sur les causes naturelles de dissension qui ne pouvaient manquer de se produire dans une masse si hétérogène et qui devaient, en détruisant les combinaisons bourguignonnes, amener sa délivrance. Il n'était pas probable, non plus, qu'il laisserait échapper l'occasion, si elle se présentait, de traiter séparément avec ceux des membres de la ligue qu'il aurait Tespoir d'en détacher en faisant usage de cet art de séduire dans lequel il était si profondément versé. Il ne fit nulle objection lors^ qu'on lui proposa d'entamer des négociations qui se traiteraient sous ses yeux; et il donna des pouvoirs spéciaux à Maine, dont les goûts semblaient le rendre plus propre à la diplomatie qu'à la guerre, pour traiter avec les comtes de Saint-Pol et de Dunois, commissaires délégués par les princes. Les jours pendant lesquels ces conférences se tinrent, on proclama un armistice; et les oisifs des deux armées affluèrent en foule au lieu de réunion pour prendre et échanger
(i) Commines, 1. 1, pag. 77-81; lamarche, i. II, pag. S4i. (S) Commines, 1. 1, pag. 76^: Basin, t. II, pag. 123.
2iA HISTOIRI
des nouvelles et paur acheter le» objets de eommeree qu'étaient yenus y vendre, les colporteurs et les marchands^ ambulants de la suite des camps.
El ce ne fut pas le seul genre de trafic qui se tiaitàl. Étaient nombreux aussi, dans les deux partis, les gens qui se laissaient tenter par les séductions mises eu œuvre pour les corrompre et par le profit qu'ils espéraient trouver en changeant de service. Un fossé séparait les deux armées; mais c'était là uq bien mince obstacle à la désertion. Taatèt c'était un détachement de royalktes qui le franchissait; tantôt c'était un corps considérable d'insurgés. L'endroit où ces transactions s'ppéraient fut appelé « le marché, » noui qu'il conserva longtemps après qu'il fut redevenu une morne solitude (i).
Cependant les négociateurs ne faisaient guère de progrès dans leurs tentatives pour arranger des conditions de paix. Les discussions, il est vrai, avaient un caractère très amical. On aurait même pu se demander s'il n'était pas trqp amical. Maine, en bon diplomate, avait fait son possible pour se mettre en faveur auprès de ceux avec lesquels il avait à traiter. Il avait envoyé en présent au due de Berry des caisses de vins choisis et des paniers de fruits et de légumes , articles qui, parait-il, étaient plus abondants à l'intérieur de Paris que dans le camp^^. Mais il avait complètement oublié, semblait-il, qu'il n'était qu'un envoyé, autorisé simplement à agir au nom de son souverain. Ses vues personnelles, ses scrupules particuliers, ses intérêts propres formaient le véritable objet de la discussion. Ce qu'il réclamait des confédérés, c'était une explication quant à leurs projets, une
(1) Commioes, 1. 1, pag. 81 « 82.
(2) De Troyes, pag. 38.
assuranee qu'ils n'étaient pas dirigés coatre le roi> que leur o{^ositioD était, en somme» d'une nature loyale, n ayant d'autre objet que le bien de ta nation et de la couronne (1). Quand ses doutes à cet égard eurent été dissipés, et qu'il eut» en outre, reçu des alliés la promesse que, en tout événement, il serait maintenu dans la possession de ses États, il ne vit pas de raison qui pût Tempécher de leur témoigner, en confidence toutefois, qu'il partageait complètement leur manière de voir. De sorte qu'en somme, lea négociations aboutirent à un traité, mais à un traité que Maine ne crut pas devoir, pour le moment, soumettre à la ratification du roi (2).
Les affaires prenaient une tournure inquiétante pour Louis. Ses ennemis, il est vrai, déployaient peu de vigueur; mais ils conservaient leur terrain avec une opiniâtre persévérance. Le roi était bloqué, si la cité ne l'était pasî. Il ne pouvait plus se livrer à ces salutaires excursions qui étaient devenues la routine régulière de son existence, ses visites à « ses bonnes villes, i» ses pèlerinages aux chapelles de la sainte Vierge, ses tranquilles tournées d'inspection à travers les différentes parties du royaume, excursions pendant
(l> • Gertiffions et asRurons à oostre très chier et très amé oncle et coasin le conte du Maine, qne nostre intencion et les causes poarqnoy famés joings et unis ensemble, sont tendeve» tout à bonne fin pour le bien da royaaime et chose publicqae d'icellay, sans avoir Yonlonté de rien interrompre ne toucher à la personne de monseigneur le roy ne à la couronne. > Accord entre les princes lignés et Charles d'Anjou, comte du Maine. Documents in4(HU {Mélangea^ t. II, pag. 384).
(2) L'accord porte la date du 18 septembre, jour auquel, à ce que rapportent les chroniqueurs, les négociations furent rompues. De Troyes, pag. 41. Louis, qui avait probablement permis ces négociations tant pour faire plaisir à do Maine que pour sonder les alliés, ne fut pas dupe de ce qui s'y passa. Les raisons qui le^rent dissimuler apparaissent dans nue remarque qu'il fit à Melon : 1 11 me dit que sendit onole (do Maine) était on homme dHin étrange caractère et diificile à ménager; qu'il était néanmoins nécessaire de faire tout le possible pour le contenter, vu que, si on l'avait perdu, le roi n'aurait plus en de prince da sang à ses côtés. > Procès de Charles de Melno. Lenglet, t. VI, pag« 15.
lesquelles il s'efforçait de tout voir par ses propres yeux, tout en conservant lui-même , autant que faire se pouvait, un rigoureux incognito. Son imagination elle-même était prisonnière. Il ne lui était plus possible de caresser des visions lui montrant de nouvelles provinces ajoutées au domaine de la couronne, de nouveaux territoires arrachés habilement à TÂragon et amenés à la France, de nouveaux coups de politique comme celui qui Tavait rendu maître de la Savoie. Tous ces rêves séduisants lui étaient interdits en ce moment 011 ses possessions actuelles ne dépassaient pas Thorizon de son regard. Dans sa prison il était toujours toi, mais un roi sans revenus affluant dans son trésor, sans yassaux venant lui rendre hommage, sans envoyés arrivant des cours étrangères. Tout ce qui lui restait pour passer le temps, c'était une correspondance quotidienne avec son ami Sforza, lequel lui donnait des avis pour semer la division parmi ses ennemis et profiter de leurs discordes, avis excellents si le roi avait été dans la possibilité de les suivre (1). Tel était son unique passe-temps, à moins qu'il ne prît plaisir à écouter les murmures des rues et les épigrammes contre ses ministres et contre lui-même, qui circulaient en abondance, malgré sa présence et celle de son armée. 11 était eu danger de perdre patience quand il considérait combien les frivoles Parisiens se souciaient peu de ses soucis et de ses embarras, combien ils faisaient peu de cas de ses efforts pour, le bien de la nation. Un armistice était-il proclamé? Toute la population se portait au dehors pour voir le campement ennemi, pour s'informer de ce qui se passait, pour trafiquer avec les soldats, pour écouter leurs fanfaronnades et leurs déclama-
<1) Basio, t. II, pag. t24.
lions. Ce fut en vain que Louis rendit un édit défendant à qui que ce fût de quitter la ville pendant ces interruptions des hostilités. A moins de tourner contre eux leur artillerie, ce qu'il fut tenté de faire, il n'y avait pas. de moyen d'empêcher les habitants d'aller satisfaire leur curiosité. Sa seule ressource était de placer des officiers aux portes pour prendre les noms de ceux qui revenaient (1) ! Ce n'était pas assez pour le peuple de né pas payer d'impôts, de profiter des vastes approvisionnements apportés de Normandie par les troupes, et de voir le prix des vivres se maintenir au même taux qu'aux époques de paix. Il poussait les hauts cris au moindre petit larcin commis par les troupes; et si une jeune fille, par ^malheur, était séduite par un archer de la garde, les parents se présentaient devant le roi pour demander justice! Son ministre favori, le digne évéque La Balue, un ami précieux qu'il fut obligé par la suite, mais bien malgré lui, d'enfermer dans une cage, fut attaqué une certaine nuit dans une des rues de la ville, battu et laissé pour mort sur la place. On prétendait même rendre le roi responsable des ravages commis par l'ennemi en dehors des murailles. Un jour qu'il cherchait à calmer les habitants, en leur promettant qu'ils ne seraient plus longtemps tourmentés par la présence des confédérés, un nommé Pierre Beron lui répondit : < Voire, sire, mais ils vendangent nos vignes et mangent nos raisins sans y scavoir remédier. Et le roy répliqua qu'il valloit mieux qu'ils vendengeassent lesdites vignes et mangeassent lesdits raisins, que ce qu'ils vinssent dedans Paris prendre leurs tasses et vaillant qu'ils avoient mis et massez dedans leurs caves et celiers (S). »
(I) DeTroye8,pag.39.
<^ Idem,pag.40.
^m HISTOIRE
Il devenait de plus en pins évident que, dans cetfee kitle d'attepte et de patience, ce notait pas Lonis qui l'en^pertaît. H se réselut donc à faire une sérieuse tentative pour en venir à un arrangement ; en d'autres mots, il résolut d^ouvrir des négoeiations en personne. A (}ui s'adresserait^il? Sans doute il lui çùt été facile de conclure un arrangement satisfaisant avec le duc de Berri ; mais il n'était pas à sup-» poser que les autres chefs seraient assez simpks pour lui permettre d'avoir une conférence particulière avec $Qn frère. D'un autre côté, c'eût été perdre son temps que de traiter avec un personnage dont la défection n'eûl pas tell^mrat affaibli son parti, qu'elle en aurait assuré la chiite immé* diate. Il ne restait donc au roi d'autre alternative que d'en appeler directement au plus formidable de ses eqnemis, au plus puissant et au plus déterminé. L'armée du comte de Cbarolais, renforcée de nouvelles troupes arrivées des Pays^r Bas, l'emportait en nombre sur les forces réunies des alliés; le trésor de son père lui fournissait les moyens d'entrete^ir les cbefti plus pauvres; et sa résolutiqp inftexit)le> qui était Tàme de l'entreprise, était i'upiqqe source de l'imité et de la vigueur qu'on y avait pu constater. Aussi iQPgtèmps que Charles tenait la campagne, L.oqi^ était condamné à rester enfermé dans sa capitale. Si les pro* positions faites par Louis étaient acceptées par Çhsirles» le reste des confédérés ne devait pas tarder à faire sa soumission.
A Theure âiée pour l'entreviie, le chef bourguignon, entouré de ses principaux officiers, prit posiiioq sur |e bord de la rivière devant son quartier général, et attendit ('arri^ vée de la barque du roi. Gomme la barque approchait du point de débarquement, Louis, qui n'avait amené avec lui
DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. «t9
que quâU^ ou cinq saitlMits, se leva, et, s'adréssaot au comte de Charotais, lui dk :
— Mon frère, ai-je Fassurance que je suis eu sûreté?
— L'assurance d'un frère , monseigneur , répondit te comte i
Sur ce, le roi, sautant à terre, enianà ta convertetioa sur le ton de franchise et de bonne humeur qui lui était habituel.
— Mon frère, dit-il, je reconnais bien maintenant que vous descendez réellement de notre maison royale de France. Vous m'avez fait dire qu'avant une année expirée je me repentirais des plaisanteries dites à Lille par mon étourdi ch^ancelier ; et, en vérité, j'ai trouvé des motifs pour m'en repentir, et cela bien avant que l'année soit finie. Vous êtes un homme de parole, mon frère; et j'aime avoir affsiire avec des gens de cette sorte.
Quand, du côté du plus faible, on reconnaissait si siticèsèment son erreur et son infériorité, on pouvait espérer que du côté du plus fort se manifesterait une magnanimité analogue (i). En même temps, cette allusion à la fldétilé de Oiarles à tenir ses engageaients de rancune hostile, avait évidemment pour intention de lui rappeler le caractère sacré du gage pacifique qu'il venait de lui donner. Revenant, dans un langage plus sérieux, sur les invectives qui avaient eu pour résultat une menace si ponctuellement exécutée, Louis repoussa toute responsabilité dans l'affaire, en protestant qu'il n'avait en aucune façon autorisé Morvilliers à tenir un langage aussi blessant. Fuis, se plaçant entre les
(i) t Et dict l9 roy ces parolles en bon visaige et riant, congnoissant la nature de ceiloy à qni il parloit eslre telle, qu'il prendroit plaisir ausdictes parolles. • Gomminet, 1. 1»
comtes de Gharolais et de Saint-Pol, il commença à se promener de long en large, en discutant d*une manière détaillée et approfondie les moyens à employer pour rétablir la paix.
Il n'était pas dans son caractère de rechercher une entrevue de ce genre, à moins qu'il ne fût préparé à faire les plus larges concessions. Il ne savait que trop qu'une guerre entreprise pour le bien public signifiait une guerre entreprise pour l'avantage particulier de tous ceux qui s'y embarquaient (1); c'est pourquoi, une fois qu'il eut reconnu la nécessité de céder, de confesser ses embarras, d'avouer sa détresse, il lui tardait de sortir au plus vite de sa position difficile et d'en être libéré en donnant satisfaction à toutes les demandes. .
Partant de ce principe, il souscrivit sans objection à toutes les réclamations personnelles produites par le comte de Gharolais. Les villes de la Somme furent rendues, avec engagementde ne rien tenter pour les racheter durant la vie de Charles. Les comtés deBoulogne et de Guines furent octroyés à lui et à ses héritiers à perpétuité. Au comte de Saint-Pol, Louis offrit la place de connétable de France, élévation qui devait suffire à satisfaire les aspirations les plus ambitieuses de ce gentilhomme, tandis qu'elle devait être au plus haut degré agréable à son ami. Le roi ne se montra pas d'un esprit moins conciliant quand il en vint à traiter des prétentions des ducs de Bretagne, de Galabre et de Bourbon, et de celles des Armagnacs. 11 se déclara prêt à accepter les conditions auxquelles ses puissants vassaux consentiraient à déposer les armes. Les membres inférieurs de la ligue devaient éga-
(1) « Le bien public estoit converly en bien parlicalier. » Gommines, 1. 1, pag. 93.
lement voir satisfaire Teurs espérances de la façon la plus absolue; des places et des pensions devaient être distribuées sans marchander parmi ceux qui» par les récents efforts qu'ils avaient faits pour le bien public, avaient mérité la reconnaissance de la couronne et prouvé leur aptitude à la servir.
Ces questions réglées^ que restait- il? La plus difficile de toutes, celle qui concernait le duc de Berri. Un des principaux motifs allégués par les confédérés pour justifier leur appel aux armes, avait été leur désir de garantir à ce prince la position à laquelle sa naissance lui donnait droit. Ils prétendaient que son frère, en ne lui donnant pas une dotation convenable pour son rang, s'était écarté de la pratique ordinaire et avait posé un précédent dangereux pour les droits de tous les men^bres de la famille royale. Il était nécessaire que Charles de France prit sa place à la tète des grands vassaux, en d'autres mots, que la couronne fût dépouillée de certaines de ses plus belles possessions, de manière qu'une seconde maison princière pût s'élever à côté de celle qui déjà exerçait l'autorité souveraine sur une si grande partie du royaume. C est à dire qu'il s'agirait de perpétuer le système en vertu duquel, de génération en génération, le territoire de la France avait été morcelé et partagé entre les princes du sang, pour continuer ainsi jusqu'au jour où la monarchie retournerait à la condition qu'elle avait sous les faibles descendants de Charlemagne, ou jusqu'à ce que son nom même devrait s'éteindre.
Et cependant Louis, qui préférait s'écarter momentanément de sa ligne politique plutôt que d'épuiser ses efforts à lutter contre des obstacles insurmontables, était résolu à faire, même sur ce terrain, des concessions qui semblaient
t92 HISTOIRE
de oatnre à saiisfàire les exigeDces de là cupidité la j^ltis exorbitante. Ses concessions, néanmoins, n'avaient pas été perlées jusqu'à la limite fixée par les confédérés. Ils avaient arrêté eux-mêmes le choix de la province que le roi devSBt abandonner à son frère. Et quel était leur choix? La Normandie. La Normandie ! le plus étendu et le plus fertile de ses t^ritoires ; la province qui contribuait pour plus d'un tiers dans les revenus généraux de la couronne; qui venait de lui fonrnir les moyens de tenir tête à sôs assaillants; qui» entre les mains des ennemis de la France, leur avait si souvent procuré le moyen de conquérir tout le royatiiae et de le traiter en pays assujetti ; qui venait d'être rachetée au prix d'une si longue lutte et de tant de flots de sang; qui, flanquée d'un côté par le duché de Bretagne, de l'autre par les domaines de la maison de Bourgogne, faisant face à l'Angleterre où régnaient ses anciens souverains et commandant le passage depuis la mer jusqu'aux portes mêmes de la capitale, était située dans de telles conditions, que, si elle était séparée de la monarchie, elle devenait d'emblée le siège inexpugnable d'un pouvoir indépendant, fatal à l'existence de la monarchie !
Une telle demande était bien de nature à effrayer le roi. Les concessions qu'il avait faites déjà lui faisaient perdre tout le terrain qu'il avait gagné depuis son accession âiu trône et Tobligeaient à renoncer à ses projets les plus chèrement caressés. Mais on lui demandait en outre de céder ce qui avait été conquis, non point par lui-même, mais par ses ancêtres; conquis, non par de secrètes intrigues, mais par une guerre glorieuse et populaire; conquis, non sur ét& princes et des vassaux indigènes, mais sur un aggressenr étranger, sur un ennemi héréditaire. C'était chose impos-
sible! Un tel sacrifice n'était pas seulement une défaite, un déshonneur. C'était la ruine (1). '
Mais ce fut en vain que Louis fit appel à toules les ressources de son éloquence habituelle pour modifier les sentiments de son adversaire et l'amener à accepter des conditions moins humiliantes.
En vain fit-il, de son côté, d'autres propositions, offrant, au lieu de la Normandie, la Champagne et la Brie, deux provinces qui comprenaient une étendue de territoire presque égale, quoique étant moins importantes sous d'autres rapports. Tous ses arguments échouèrent contre le caractère de fer de Thomme auquel il s'adressait. La principale qualité de Charles était l'inflexibilité de ses résolutions, son opiniâtreté à maintenir ses projets et ses plans, et la ténacité avec laquelle il s'attachait à une idée une fois qu'il en avait pris son parti.
Il y avait pourtant bien des raisons pour que Charles se laissât décider à adhérer aux propositions du roi. La confédération, il le savait bien, était unie par un lien trop frêle pour qu'elle pût subir une épreuve constante et prolongée. Sa supériorité personnelle, sa puissance plus grande, la victoire qu'ir avait gagnée à Montihéry sans leur assistance, avaient excité des sentiments de jalousie dans les cœurs de ses alliés. Les Armagnacs avaient commencé à négocier avec Louis pour leur propre compte (2). Le duc de Berri, comme on a pu le voir » n'était pas un homme en qui on pût avoir
(1) La manière de voir du roi sur cette qoestion se .trouve indignée, signée de sa main, dans un document que nous aurons occasion de citer par la suite : les instructions qn*il donna, en janvier 1466, aux envoyés qu'il dépécha au comte de Gharolais. Document» inédits {Mélanges j t. U, pag. 423 et sniv.).
(2) De Troyes, pag. 38.
confiance. Pourquoi risquer de con>promettre les i^ccès acquis contre la chance d'obtenir pour ce prince timide et vacillant une position dont il ne pouvait pas apprécier les avantages, une puissance dont il n'était pas capable de se servir? L'objet pour lequel le comte deCharolais s'était e«ibarqué dans cette entreprise était désormais réalisé. Il avait arraché toutes et plus que toutes les concessions qu'il avait recherchées dans le principe. Il n'avait qu'à vouloir pour s'assurer les fruits de la victoire. Il avait obtenu des conditions analogues pour ses associés. Il pouvait donc terminer ta campagne l'épée triomphante et l'honneur intact. Il «vait aussi de puissants motifs personnels pour désirer d'en finir promptement avec la guerre. Chaque jour il recevait de son père des messages le pressant de revenir dans son pays et de prendre le commandement d'une expédition contre Liège. Le peuple turbulent de cet État , ayant formé une alliance offensive et défensive avec le roi de France, avait déclaré la guerre au duc de Bourgogne et ravageait les frontières du Luxembourg et du Brabant. Déjà les troupes liégeoises avaient été défaites par les forces envoyées contre elles par Philippe; mais une attaque de la part d'ennemis aussi méprisables était par elle-même une insulte qu'un si grand prince ne pouvait châtier trop sévèrement. Avec la témérité de la faiblesse, ils semblaient provoquer leur punition en renouvelant leurs préparatifs hostiles, leurs provocations impertinentes et leurs outrageantes démonstrations contre l'illustre maison dont ils avaient si souvent senti peser sur eux la puissance. Ces événements ne pouvaient manquer d'impressionner profondément Charles aussi bien que Philippe. Il avait juré d'exercer de terribles représailles, et personne ne pouvait douter que ce serment ne serait pas accompli à la lettre.
Cette vengeance, pourtant, était tellement sûre qu'on pouvait la différer. L'exemple de Louis terrassé et désarmé pouvait servir d'avertissement à ses misérables alliés^ et leur faire entrevoir le sort gui les attendait.
Avec un ennemi aussi artificieux que Louis, il était inutile d'imposer des conditions qui ne portassent pas en ellesmêmes les garanties de leur exécution. Les conditions qu'il avait proposées étaient très libérales, parce qu'il était facile de les éluder. En Champagne, il avait son frère sous la main. Là il pouvait en avoir raison par de douces paroles, des promesses, des flatteries, en attendant le jour où il faudrait le briser par la force des armes. En Normandie, le prince devait être moins exposé. Là il pouvait s'entourer d'amis. Il pouvait entretenir des relations suivies avec ses conseillers et ses protecteurs, recevoir des secours, en cas de besoin, non seulement du comte de Cbarolais, d'une part, mais aussi du duc de Bretagne, de l'autre. L'important de cette combinaison , c'est qu'elle tenait absolument en bride l'ambition du roi. Une ligne non interrompue de lances ennemies le cernait de tous côtés. Toutes les provinces limitrophes, occupant la côte depuis les Flandres jusqu'au Poitou , étaient entre les mains des confédérés. Leur ligue devenait perpétuelle. S'ils avaient besoin de forces supplémentaires , ils n'avaient qu'à inviter le roi d'Angleterre à se rendre dans les domaines de ses ancêtres , à travers lesquels il devait trouver un passage facile et direct jusqu'à ce trône qu'il continuait de revendiquer comme son héritage légitime (1).
(i) « Existîmabant enim [principes et socii faetionis] non impnidenter qnod, nbi Normannlam essecatns foret (qnse, sine aliqna intermedia terra, ex nno extrême dncl Sritannis, ex altero vero, modico excepto interyallo [et ce territoire intermédiaire, on ne doit pas l'oublier, comprenait la Tille de Calais» qui était encore entre les mains des Anglais, et la Picardie, qai devait retoomer à la maison de Bourgogne, en vertu da traité
Il y avait donc là une question vitale à débattre. Ce D*était pas seulement un conflit d*intérêts différents, mais une lutte de principes hostiles. De la conservation de la Normandie dépendait la monarchie française. Rétablie dans son rang parmi les grands fiefs et solidement soutenue par les autres, cette province devait devenir la clef de voûte qui devait supporter tout rédifice de la féodalité.
Cétait là une question que les deux parties considéraient sous son véritable aspect. Du moment que cela fut constaté, que chacun eut apprécié la force de l'autre et l'eut trouvé inébranlable dans son attitude, toute discussion ultérieure devenait inutile. On se sépara donc. Malgré son désappointement, Louis, en prenant congé du comte, conserva le même ton d'affabilité enjouée qu'il avait pris dès le début de leur entrevue. Il invita Charles à lui faire visite à Paris; mais la témérité du monarque, une témérité étrange qui avait excité l'étonnement de toute l'armée, ne devait pas être, imitée par un sujet. Le comte s'excusa, en alléguant un vœu qu'il avait fait et qui lui interdisait de franchir les portes d'une ville avant d'être retourné dans les provinces de son père. Louis n'insista pas. Il laissa un riche présent destiné à être distribué aux archers de la garde bourguignonne; puis il remonta dans sa barque et retourna à à Paris (1).
proposé] terris dncis Bnrgundise con terminât) ipsos très principes, ita se ipsis Ticinantes, facile se contra regem et aliossibifœderatos posse tutari ac defendere (cnm etiam et littora maris tenoissent, a finibus Flandriae usqne Picta?iam), et per hoc eorom potenti» atque Tiribos, sic conterminantibns et conjonctis, regem yerisimiliter praeralere non posse ; contra qoem etiam , si ingmeret nécessitas, facile ab Ânglia possent anzili obtioere. » Basin, t. II, pag. 127. Voyez aussi les remarques de Gommines : i La chose du monde qu'il (le comte de Gharolais) desiroit le plus, e'estoit de reoir ung duc en Normandie, car par ce moyen il lui sembloit le roy estre a£Foibly de la tierce partie. > T. I, pag. 109. (I) Duclercq, t. IV, pag. 206 ; Gommines, 1. 1, pag. 93.
Il retourna à Paris, à Paris, sa prison. Les murailles n'étaient-elles pas entièrement closes autour de lui? L'air y devenait étouffant pour lui. Mais pour reconquérir sa liberté, devait-il faire le sacrifice de sa Normandie?
Quel changement ! quelques mois auparavant, tous ses projets semblaient réussir; aujourd'hui il était à la veille de sa ruine.
Louis ne voulut pas abandonner la négociation, si peu encourageant qu'en eût été le début. Il ouvrit des communications quotidiennes avec le comte de Gharolais. Leur messager était le fidèle et habile Guillaume Biche, qui était toujours au service de Charles et qui n'avait pas cessé de conserver la faveur du roi.
Or voici ce qui en résulta :
Les autres chefs, prenant ombrage de ces relations particulières entre le chef bourguignon et Fennemi, affectèrent de considérer Charles connue n'ayant pas droit à leur confiance et tinrent des conseils auxquels il ne fut pas invité à assister. Mais cette façon d'agir n'amena pas l'explosion à laquelle on était en droit de s'attendre. Dans cette circonstance critique, Charles conserva son empire sur soi-même. Il dissimula son indignation et affecta, dans ses rapports avec ses alliés, une cordialité qui n'était pas dans son caractère (1). Il savait que la question n'allait pas tarder à être vidée et que peu de jours les séparaient de son règlement définitif.
LoiTis se rendait-il compte de l'extrémité à laquelle il se
(i) « Se mit pins de feste et joyealz avec ces seigoears, qae paravant , et avec meilieiure chiere; et eot plos commiinicatioDs avec eulx et leurs gens, qu'il n*aToit acconstumé; et à mon advis qu'il en estoit grant besoing, et dangier quMis ne se en fussent séparez. > Gommines, 1. 1, pag. 95.
trouvait réduit? Les avertissements ne lui manquaient pas cependant. Dans la nuit du 26 septembre^ la porte extérieure de la Bastille, une de celles qui donnaient accès de la campagne dans la ville, fut trouvée ouverte. Les canons avaient été encloués. L'officier qui commandait la forteresse était Philippe de Melun, frère de Charles de Melun. La ville était pleine de rumeurs alarmantes.
Les citoyens firent bonne garde et surveillance pendant toute la nuit. Ils barrèrent les rues avec les chaînes et refusèrent de quitter leurs postes, même sur Tordre du roi (ï)i Les incpiiétudes de Louis étaient à leur comble. Mais elles ne devaient pas tarder de finir.
Le lendemain on reçut la nouvelle qu^une partie des confédérés était entrée en Normandie. Pontoise avait ouvert ses portes. Le commandant die la garnison, un officier du roi, avait donné le signal de la reddition de la place. Quelques jours plus tard, les mêmes scènes se reproduisaient k Rouen, ht capitale et la résidence de madame de Brezé. C'était elle, ou plutôt c'étaient ses cc^nseillers, les prélats de la province et les représentants de la grande noblesse, qui avaient conçu ce projet de trahison. Ils avaient fait part èe leurs desseins aux alliés, qui, saisissant l'occasion, avaien>f dépéché ledncde Bourbon, avec trois mille hommes, pour recevoir la soumission de la province au nom de Charles de France. Les autres villes principales suivirent rapidement l'exemple de la capitale. Partout les habitants s'empresseteai de consentir à faire le serment d'obéissance au prince et à le reconnaître comme souverain (2).
(t) De Troyes, pag. U; Gommines (qai fat informé longtemps aprô» de tontes ces circonstances par Lonis Ini-méme), 1. 1, pag. 87.
(2) Baein, t. II, pag. 126; Gommines, 1. 1, pag. 97, 98; De Troyesjpag. i4d.
DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. 9fnt
Cette dernière et cruelle trahison mit décidément fia ans hésitât ions du roi. Ses luttes intérieures cessèrent. Il n'aurait jamais pu, peut-être, se décider à renoncer à la Normandie; mais voilà que la Normandie était perdue pour lui (1) ! Il n'y avait plus de temps, plu« de motif pour délibérer. Sa position n'était plus tenable. Le sol brûlait sous ses pieda. Ce qui était arrivé en Normandie pouvait arriver à Paris, d'un jour à l'autre. Même à Paris, il était entoujré de Normands : ses troupes dont la fidélité était sa dernière ancre de salut étaient lés compatriotes de ceux qui venaient de trahir sa cause et de se choisir un souverain contre lui. Il ne resr tait à Louis d'autre alternative que de ratifier leur choix.
11 demanda une nouvelle entrevue au comte de Charor lais, et, dans cette entrevue, il lui fit connaître ce qui ve* liait de se passer, en même temps qu'il se déclara prêt à accepter le iait accompli. « Puisque les Normands, » dit-U, c désirent avoir un duc, ils en auront un. » Il semblait qu'il fût enchanté de voir l'affaire se décider en dehors de son initiative personnelle. Jamais il ne s'était exprimé avec plus de franchise et de vivacité ; jamais il n'avait dit tant de ehoses flatteuses (2). Il était impatient d'en finir, et, comme gage de sa sincérité , il insistait pour remettre entre les mains de Charles le château de Vincennes, qui, bien qu'entouré par les troupes confédérées, n'avait jamais été pris par elles, pour qu'il le gardât jusqu'après l'exécution du traité.
L'entrevue eut lieu^ cette fois, dans un champ ouvert entre Conflans et Paris. Louis y était venu escorté de cent
(i) I Disant qae de son consentement n*east jamais baillé tel partaige à son frère ; mais puisque d'eolx mesmes les Normans en avoient faict ceste nouYelleté, il en estoitcoot«nk » Commines, 1. 1, pag. 99.
(2) c M*a dit icelloy monseigneur le roy beaacoop de belles paroUes, • écrivait Ctiarl$s à son père, le même joar, 3 octobre. DocumerUs inédits {Mélanges, t. II, pag. 391-393 ).
archers de la garde écossaise. Le comte était accompagné d'uD corps plus nombreux de suivants, la plupart, il faut le dire, attirés principalement par la curiosité.
Charles fit faire halte à ses hommes et se hâta de rejoindre le roi. Celui-ci, qui avait l'habitude de marcher en causant, tourna les talons et se mit à remonter, d'un pas rapide, la route par laquelle il était venu. Charles tout radieux d'entendre annoncer de la bouche même de son ennemi vaincu la nouvelle de son rapide triomphe* ne prit pas attention au temps qui s'écoulait, ni à la direction qu'on lui faisait suivre, jusqu'au moment où , tout surpris, il s'aperçut qu'il se trouvait à l'intérieur des palissades d'un ouvrage avancé, qui faisait partie des défenses de la cité. Cinq ou six personnes de son escorte l'avaient suivi à une petite distance. Sauf cette petite troupe, tous les gens qui l'entouraient portaient l'uniforme du roi. Aucun otage n'avait été donné pour lui; il n'avait ni demandé, ni reçu de saufconduit. Il se trouvait ainsi à la merci d'un ennemi dont la réputation de perfidie était sans exemple ; et le soupçon que cette situation n'était pas le résultat d'un simple accident traversa son esprit. Mais ce n'était pas le moment de trahir la préoccupation du danger. C'est pourquoi, sans changer de physionomie, il continua la conversation. Peut-être Louis n'était-il pas fôché de faire naître cette occasion de prouver sa bonne foi et la sincérité des intentions qu'il venait de manifester. Il demanda du vin , et le valet qui le servait, voulant en offrir également au comte de Charolais, le roi l'en empêcha du geste en disant avec un sourire : < Mon cousin ne boit jamais de vin entre ses repas (1). >
(1) « Ne versez pas, mon beau cousin ne boit pas entre deux repas. > Haynin, t. 1» pag. 50.
Par cette intervention délicate il tira Charles d'un embarras que les circonstances ne justifiaient que trop, surtout à cette époque.
Pendant ce temps le camp bourguignon était en proie aux plus vives alarmes. On ne s*y attendait à rien moins qu'une attaque soudaine, une tentative pour surprendre Farmée en l'absence de son chef, attiré dans une embuscade. Les chefs s'assemblèrent pour tenir conseil ; les traînards furent rappelés dans les rangs; les troupes reçurent l'ordre de prendre les armes.
Un débat s'engagea à voix basse. Les suppositions sur ce qui allait arriver s'y trouvaient mêlées au souvenir de l'événement le plus sombre de l'histoire de la maison de Bourgogne, la sanglante tragédie de Montereau.Ceux qui s'étaient rendus avec Charles à l'endroit choisi pour l'entrevue furent l'objet des plu§ véhéments reproches pour l'avoir perdu de vue. Le maréchal de Bourgogne, un ancien et fidèle serviteur du duc, était plus que tout autre dans l'anxiété, car c'était lui qui devait aller rendre compte à Philippe de ce qui serait arrivé à son fils. Les sentiments du vieillard se partageaient entre ses craintes pour la sûreté du comte et l'indignation que lui inspirait son imprudence. <c Si ce jeune insensé de prince, » s'écriait-il, « a couru volontairement à sa perte, c'est à nous de prendre garde que sa folie n'entraîne pas la perte de l'armée de son père et la chute de sa maison. Mettons-nous en mesure d'assurer notre retraite vers les frontières militaires de la Bourgogne ou du Hainaut. » Tandis qu'il parlait ainsi d'abandonner Charles à sa destinée, il montait à cheval, et, accompagné de Saint-Pol, se rendait au galop dans la direction de Paris pour aller interroger les sentinelles. Une troupe de cavaliers leur apparut dans le loin-
tain ; c'était ud détachemeDt de gardes royaux envoyés par Lonis pour servir d'escorte 2m comte qui s'en revenait parau; les siens. Le maréchal s'empressa de rejoindre le fils de son; souverain, tout disposé à lui feire des reproches; mais il' fut désappointé quand il entendit Charles, qui respectait les privilèges de son mentor, prendre les devants en reconnaissant lui-même la faute qu'il avait commise (1).
La guerre était terminée. Il ne restait plus qu'à parta^r les dépouilles parmi les vainqueurs. Un traité spécial, intervenu entre le roi ^t le comte de Gharolais et signé àConfians^ le 5 octobre, abandonnait à la Bourgogne les villes de la Somme, en stipulant qu'elles seraient rendues à la couronne de France, après la mort de Charles, moyennant le paiement à ses successeurs de deux cent mille couronnes. Cette clause de restitution toutefois ne s'étendait pas aux seigneuries de Roye, de Féronne et de Mostdidier qui, avçc les comtés de Boulogne et de Guines, furent concédées à Charles et à ses héritiers à perpétuité.
Plusieurs semaines devaient encore s'écouler avant qu'on pût convenablement satisfaire aux réclamations des autres chefs. Il fallait dresser, examiner et sceller un nombre infiti d'actes d'octrois de seigneuries et de privilèges. Il y avait une véritable curée de pensions, à laquelle prenaient part non seulement les princes et les nobles, mais encore leurs femmes et leurs maîtresses. Naturellement, tout compte fait, il s'en trouva un grand nombre qui prétendirent avoir si^et de se plaindre. Et pourtant le roi n'avait rien refusé. Il n'y
(1) Commines, 1. 1, pâg. 99'103. En maintes circonstances, le caractère de Loais a été mal apprécié par les soupçons irréflécbis et injastes de ceux qui jagent sans trop de dinernemeit. Uo acte de trahison flagrante n'entrait pas dans sa manière de faire, sortoat quand le risque était grand et Tavantage douteux. S'il était capable d'un crime, du moins n'était-il pas capable d'une faute.
avait guère que ses partisans et ses amis qui eussent raison de Taecuser d'injustice. Les personnes parmi lesquelles avaient été partagés les biens confisqués de Dammartin et d'autres personnages frappés de disgrâce furent mis en demeure de les restituer. Le comte d'Eu fut obligé de renoncer à certains de ses droits seigneuriaux en Normandie. Le comte du Maine, par contre, présenta un mémoire pour les services qu'il avait rendus au roi dans les négociations décrites ci-dessus, et, comme ses comptes étaient approuvés par les confédérés , le roi ne put faire autrement que de le payer (1).
La féodalité avait triomphé; la réaction était complète. Que d'efforts il en avait coûtés à Louis pour rentrer en possession des villes de la Picardie ! Et il était obligé de tes rendre, sans même pouvoir réclamer la restitution des quatre cent mille couronnes qu'il avait payées pour les racheter ! Il avait perdu à la fois son argent et ses peines. Mais qu'était-ce encore que cela en comparaison de la perte de la Normandie?
Quand le traité fut présenté au pariement, cette assem^ blée refusa de l'enregistrer. Les juristes déclarèrent que des domaines aussi vastes ne pouvaient pas être légalement aliénés par la couronne. Un ordre royal fut nécessaire pour les forcer à accomplir les formalités habituelles de Tenregis^ trement (2).
(f ) I An regard de maudit seigneur du Haine, poarcA aossi qu'il s'est employé à ladite pacification,... le roy sera tena de le récompenser, et luy donner et bailler poor icetlf recompense la terre «t seigneurie de Tailleboorg, laquelle le roy fera délivrer à moodit seigneur du Maine, et recompenser ceux à qui elle appartient. • Lenglet, t. II, pag. 5t7.
(2) Les traités de Gonflans et de Saint-Haur des Fossés, avec divers documents qui s*y rapportent, sont imprimés dans tenglet, t. II, pag. 499 et suir. Voyez aussi les « Pièces de eomptabilité,* indiquant l'énorme augmentation des dépenses annuelles de l'État après la guerre, dans les Docummis inédits {Mélanges ^ t. II, pag. 459470). - Quelques articles^
Une seule chose avait été perdue de vue dans tout cela» c'était celle-là même qui avait servi de premier prétexte ostensible à la guerre : la réduction des impôts et la réforme du gouvernement. Nous nous trompons : une proposition fut faite, exposant la nécessité de rechercher les moyens de restaurer le « bienr public » et de pourvoir à la nomination de trente-six <c notables» » qui devaient examiner la proposition et formuler des projets. « J'ai souyent cherché à savoir, j> dit un honnête chroniqueur, « quels furent ces trente-six notables , mais je n'ai jamais pu découvrir quel fut le premier ni qui fut le dernier d'entre eux (1). »
Tsmdis que le monde entier s'étonnait de son abaissement, Louis lui-même avait trop d'humilité pour avoir la conscience de son humiliation ; aussi calme et satisfait que d'habitude, il surveillait avec une curiosité mêlée de plaisir la manière dont était partagé et approprié le butin dont ses vainqueurs l'avaient dépouillé. Il recofinaissait sans difficulté qu'il lui avait été impossible de lutter contre des ennemis aussi redoutables, contre des politiques aussi habiles que son menin frère de Bourbon, contre un- guerrier invincible
complétant 'ceux qai sont énnmérés dans le texte, donneront une idée des limites qu'atteignirent les spoliations. Le dac de Galabre, outre les dons de plusieurs seigneuries, devait recevoir cent mille couronnes comptant, plus la paie pendant six mois de cinq cents lances destinées à faire la conquête de Naples. En outre le roi, pour faciliter cette conquête, s'engageait à renoncer à son alliance avec la maison d'Aragon et à rétablir la pragmatique sanction! Le duc de Bourbon reçut pour sa part cent mille couronnes et le gouvernement de Guienne; le duc de Nemours eut le gouvernement de Paris et de Tlle de France; le duc de Bretagne reçut Toctroi de plusieurs arrière-fiefs dans cette province, avec renonciation absolue des droits du roi à lever des aides, une pension pour la maîtresse du duc, etc.
(i) I J'en ay assez inquis, et ne sceu oncques qui estoyent les trente-six, ne qui estoit le premier, ne le dernier : et à mon jugement, le roy se monstra le plus subtil de tous les autres princes. > Lamarche, t. II, pag. 249. — 11 faut dire que Tbonnête Olivier, qui est rarement très exact, ne s'était pas renseigné à des sources bien sûres. Les trente-six commissaires furent bien et dûment nommés ; mais,comme leurs délibérations n'amenèrent aucun résultat matériel, la nation, paraît-il, ne larda pas à oublier leurs noms.
comme son gentil frère de Gharolais (1). Ce qu'il désirait désormais, c'était de se gagner l'amitié de ces puissants princes. Monté sur sa petite haquenée, et plus « honorablement » vêtu qu'il n'en avait l'habitude, il visitait chaque jour le camp, assistait aux revues des troupes, s'entretenait avec les différents chefs et prodiguait particulièrement ses attentions à ceux d'entre eux qui , se rappelant d'anciens griefs, affectaient de lui garder rigueur. Mais c'était pour Charles qu'il réservait ses plus bruyantes et ses plus ardentes protestations d'amitié. Il reconnaissait hautement combien il avait été ingrat pour la maison de Bourgogne, et la faute qu'il avait commise en s'alliant avec les Groy. Ceux-ci vivaient pour le moment dans Paris sous sa protection ; mais il protestait qu'il ne les soutiendrait pas contre les intentions du fils de leur maître. A partir de ce jour-là il déclara qu'il n'existait pas d'homme en la loyauté duquel il eût tant de confiance qu'en celle du comte de Charolais (2).
Il était impossible de ne pas se montrer touché par des aveux si pleins de courtoisie, par une confiance si franche. « Messeigneurs^ » dit Charles à ses officiers en la présence de Louis, « vous et moi nous appartenons au roi notre sou-
ci) « En après ledit accord fait et passé par aacuus biens preciex au roy, fat demandé andit roy, qui le avoit meii de foire tel Traité i son préjudice. Et le roy respoodit eo cette manière, ce a esté en considération de jeunesse de mon frère de Berry ; la prndence de beaa cousin de Galabre; le sens de beau frère de Bourbon; la malice du comte d*Armagnac; Torgneil grand de beau cousin de Bretagne ; et la puissance invincible de l>eau frère de Gharolois. > Lenglet, t. II, pag. 5Q0.
(2) « Le roy dit qnUl ayme mieulx mondit seigneur mon maistre que personne qui Tive, et qu'il a plus de fiance en luy et en sa ferme loyauté que en tous les princes du monde; et dit de luy, de son bon sens et de sa bonne Tolonté tant de biens et d'honneur, qu'il n'est pas i croire;... et dit le roy : Par la Pasqnes Dieu ! quand tout le monde luy conrroit sus, il se vendra rendre es mains de mondit seigneur, et congnoist plainement qu'il ne s'est pas conduit envers luy par cy-devans oomme il devoit; mais il fera tant cy-après qu'il reparera les fàultes passés, i Lettre de Jean Gros, secrétaire du comte de Charolais, du 15 octobre. DocumenU inédits {Mélanges^ t. II, pag. 397).
veraio seigneur^ et sommes tenus de le servir en tout chaque fois qu'il aura besoin de nous (i). »
A la fin, les arrangements furent terminés, les traités signés, elle 30 octobre, Louis se rendit à cheval au château de Yincennes pour compléter les formalités par lesquelles ses vassaux devaient être investis de leurs nouvelles possessions et dignités, et pour leur faire ses adieux. Charles de France lui fit hommage pour la Normandie; le comte de Gfaarolais pour les villes et les seigneuries de la Picardie; le comte de Saint-Pol prêta serment comme connétable et reçut l'épée qui était l'emblème de son office.
Tous, après cela, prirent congé du roi. Le duc de Bretagne partit pour la Normandie, emmenant avec lui le nouveau duc, dont le règne devait s'inaugurer sous sa protection.
Les Armagnacs, le duc de Calabre et les autres chefs partirent pour leurs domaines respectifs. Le comte de Gha< rolais prit congé le dernier. Louis l'accompagna pendant sa première journée de marche. Il avait songé à un moyen qui devait cimenter leur réconciliation, perpétuer leur amitié et identifier leurs intérêts. Pendant les dernières semaines, Charles avait reçu la nouvelle de la mort de sa femme, Isabelle de Bourbon. Par manière de consolation, le roi lui offrit la main de sa propre fille, la jeune princesse Anne. La province de Champagne devait former une partie de son douaire. Un traité fut conclu à cet effet et signé à Villiersle-Bel (2).
On se sépara enfin. Le torrent qui avait passé sur Louis
(1) « Messeigneors, tous et moy sommes au roy mon goaTerain seigneur qni cy est présent, ponr le serrir toptes les fois que mestier en anra. • De Troyes (Lenglet, t. IV, pag. 49).
(3) Commiaes, 1. 1, pag. 104-106 ; Haynin, 1. 1, pag. 54 ; Onclercq, t. IV, pag. 237: Lamarche, t. n, pag. 249; Lenglet, 1. 11, pag. 543.
s'était retiré le laissant toujours roi» mais un roi dépouillé et désolé comme jamais on n'en avait vu précédemment.
Tel était donc le résultat de ses efforts surhumains^ de ses projets, de ses intrigues, de ses luttas pour émanciper la couronne, consolider la monarchie et rendre sa propre autorité suprême et absolue !
Louis pourtant n'était pas découragé. Il avait reçu une leçon et allait se préparer activement à en profiter.