‹ Histoire de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne; (volume 2)Chapitre 6 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Gaerre du bien public. — Bataille de Montlhéry (1465).

II D'y avait pas à choisir : la guerre civile en France, une collision violente entre la couronne et des grands vassaux, était devenue inévitable. Deux pouvoirs ennemis, deux principes irréconciliables, avaient longtemps aspiré à prévaloir; et le moment était venu d'éprouver et de mesurer leurs forces, le moment pour chacun de montrer, en un conflit ouvert et résolu avec l'autre, l'étendue de ses moyens, la stabilité de sa position, sa force intérieure et sa vitalité.

De pareils conflits peuvent être difiérés longtemps; et plus on les ajourne mieux vaut pour la nation et pour la cause qui compte, pour son triomphe final, sur la réalité et la justice de ses prétentions. C'est le rôle de la prudence de lutter contre la fatalité, d'amener des conceptions mutuelles, de préparer des compromis, de rétablir un équilibre menacé et d'en appeler au lent arbitrage du temps. Mais, dads le fait, la question est toujours jugée, sinon résolue, par des jnoyens plus prompts et plus sommaires. Ceux qui ont coq- £ance dans leur droit et dans leur force peuvent se conten-

ter d'atteqdre ; mais ceux qui manquent de ressources et de confiance comptent sur l'occasion , cherchent à l'emporter par la méprise ou par un coup de main et sont toujours les premiers à tirer l'épée et à rendre le hasard arbitre de leur querelle.

Dans laquelle de ces 4w% eatégories faudrait-il classer Louis XI? C'est ce qu'il ne serait pas aisé peut-être de déterminer. Son caractère, même dégagé des éléments moraux, se prête mal à l'analyse par les procédés d'appréciation ordinaire. Il était â la fois confiani et craintif» timide et aventureux^ prêt à provoquer des hostilités par une aggression quelconque, mais prêt aussi à faire tous les sacrifices pour les éviter ou les terminer. Et pourtant cette inconséquence appa re»te ne peut pas être attribuée à «b défout ^e oetteté àans la perception , ni de fixité dans le dessein, ni :à iun maiiQVie 4e!patiettce. Il semblerait ptaitét que son esprit m(^ fértik», prévoyant des canséquenees élo^^es, H iimpr^vif ant ^ aeoAtin«fteIles expériences, pounrait expliquer h rapidité ^ ises mouvements et les déviations tortueuses de ^ «oarae, at âéméritéet ses craintes, ses emportenent» et ses iiésîta^iûiui, son avide soif de conquêtes «t sa docile soumissiw quao4iil f§tait foMé dexestituer^ l'^mporAenient indisoret qm le {NTOsmi à la iguerre et les anxiétés qui i'âinctfiaieni, ia guenre^ii ^ine cammencée^ à ne cherdier que le oft^yen d'obteoir J4 j)aix(l).

Ikfmis son avènement an trdne, il n'avait cessée slap^ frfi^uer ji se icoiicilier la bieniieiUaAee (tes puissaAees^ap^ ^res« de celles-là surtout xpii avaient ea bnm mu père dag jieiations précaires et peu amicales. (1 s'était donné boaiir

tt) « Qnant n aroit la gnerre, il désirait paix oa trefre : qiant il raroit , A grant peiM lanpptoifpil endarer... Sa eomplexton estoit telle, ttainsi Tirait. » GeanUiaf, t.fl, tm^VL

coup de peine pour terminer paeiftqvemeat ses différends avec l'Angleterre, et malgré le changement peu favorable de djrnastie qui venait de se produire dans ce pays, et malgré les influences contraires qu'on faisait agir, il avait enfin réussi à faire prolonger la trève« Il s'était hâté de mettre un terme à de longues difficultés qui existaient entre le gouvernement français et le pape, en supprimant la pragmatique sanction établie par Charles VIE, en vue de garantir son indépendance personnetle et les libertés de TÉglise gaili* cane. Il s'était proposé, comme ami des deux parties, en médiateur entre les souverains de Castille et d'Aragon, non, tout^ois, sans retirer quelque profit de leur broûUe. H avait, de la même manière, offert sa médiation dans les affaires de Savoie> avec les résultats avantageux qu'on a vus précédemment. It avait formé une étroite et cordiale alliance avec François Sfbrza, duc de Milan, esprit entier, le plus despote et le plus politique des princes italiens; et il était dans des termes d'égale amitié avec l'oligarchtô vénitienne, plus despote et plus politique qu'aucun prince. Mais il y avait une puissance avec laquelle Louis n'avait pas eonclu de traité, une puissance dont il n'avait pas recherché l'amitié et dont il avait semblé dédaigner l'inimitié. Et cette puissance, c'était la France. Non pas la France en tant qu'unité, nation, ou peuple, car dans ce sens-là son existence était plutôt théorique que réeUe, mais la France telle qu'elle existait alors, divisée en un grand nombre de parties, représentées par un grand nombre de chefs; la France qui n'était pas française, mais gasconne, bretonne, bourguignonne, voire même anglaise et antifrançaise, quand l'occasion le demandait.

Comment était-il possible que cette France considérât le

xoi autrement qne comme un ennemi? Quel besoin avait-on d'un roi» là où il y avait tant de princes^ gouvernant chacun des domaines, et étant chacun souverain de fait, siuon de titre, vis-à-vis de ses vassaux (1)? Ou, s'il existait certains attributs mystérieux de royauté dont il fût impossible de se dispenser, ils pouvaient tous être exercés par un automate couronné , dressé à parler et à agir au gré des souverains véritables. Quant au roi existant, non content d'usurper la réalité du pouvoir, il affectait de faire fi de ces fonctions emblématiques qui entouraient la royauté d'une sorte de caractère divin. Au lieu de s'environner des magnats de son royaume et de n'agir que par leurs conseils et par leur intermédiaire, il évitait leur société, dédaignait toute splendeur extérieure, recherchait l'obscurité, choisissait ses compa> gnons et ses ministres parmi les gens de basse naissance et surveillait les faits et gestes de ses vassaux comme un espion inquiet ou comme un railleur hostile. Si fâcheux qu'eût été l'effet produit par ses envahissements, c'étaient ses innovations, ses dérogations à l'usage établi et son manque visible de respect pour les formes, les coutumes, les distinctions de t rang lesquelles donnaient à tout l'édifice social son harmo- |nie et son « ordre, y> qui avaient amoncelé l'orage grondant sur sa tête.

En conséquence, les confédérés, dans leurs manifestes» repoussant hautement l'accusation que leur entreprise était illégale, qu'ils fomentaient une rébellion, déclarèrent que c'était un devoir sacré et une obligation solennelle pour les grands feudataires et les princes du sang de s'assurer que le

(i) La tendance réelle des princes féodaux, pendant ce règne, à renverser à jnonarchie «st parfaitement accusée dans ce mot ironique de Charles le Bel, qu'il aimait la France an ^int de lai souhaiter six rois au lieu d'un seul.

royaume était convenablement gouverné et de corriger tout ce qui 9 dans l'administration, était défectueux. Ils firent appel « à tous hommes vertueux » pour qu'ils les assistassent dans leur louable entreprise (1). Ce n'était pas une cause particulière pour laquelle ils étaient prêts k « exposer leurs vies et leurs biens ; i> c'était la cause du « bien public. > Il s'agissait de rétablir l'ordre» de renvoyer et de punir les personnes indignes qui s'étaient glissées dans les hautes fonctions « empoisonnant les sources de l'honneur et viciant l'action salutaire de ses courants, i> d'abolir les taxes (2) et d'exonérer le <c pauvre peuple opprimé » de ses charges intolérables (5). En outre, il y avait une entente particulière, ou un arrangement projeté, entre les meneurs de la révolution, pour créer une régence, comme moyen de refréner les tendances excentriques du souverain et pour faire exercer convenablement les fonctions de connétable de France, laissées vacantes depuis la mort du comte de Richemont, qui, au début du règne de Charles YII , avait pendant longtemps tenu ce monarque en lisière (4).

(1) I Poarce qaeà meclre et donner ordre à Testât, police et gouvernement dadit royaulme, les princes et seignears da sang, comme membres principaaix de la couronne et par le coa« seil desquels et non d'antres se doivent traicter, conduire et consulter les grands et principaulx affaires du roy et dudit royaulme, peuvent et sont tenuz eulx emploier et exposer leurs personnes et leurs biens; et en ce tous hommes vertueux les peuent et doivent servir, aydier et conforter, selon bonne coustume et raison sans repréhension quelconque. > Lettre du comte de Gharolais aux habitants d'Amiens. Documents inédits sur l'histoire de France (Mélanges, t. II, pag. 317 ).

(2) t Saches le bon vouloir et la saincte intencion que mondit seigneur de Berry a au bien du royaume et abatre tontes gabelles, imposicions, mangeries et autres charges indeties du pouvre peuple. > Lettre de Guillaume Hngonet aux ceux d'Amiens. DocumenZs inédits sur l'histoire de France {Mélanges, pag. 307).

(3j Voyez le manifeste du duc de Berry, celui des comtes de Gharolais et autres documents de ce genre dans Lenglet, t. Il, pag. 438 et autres; en outre Documents inédits (Mélanges, t. II, pag. 297 et sniv.)

(4) Interrogatoire du seigneur de Grôvecœur. Documents inédits {Mélanges, t. i^ pag. 352.)

933 HISTOIRB

En supposant qne Louis eût possédé la patience et la dva* .ceur de soa saint ancêtre Loois IX , ces vertus devaient ^tre soumises à une rude épreuve lejoiir où un pareil projet serait mis à esécutiott. Cependant, il ne paraissait pas i|a'il lui restât grande chance d'éviter le piège qu'on lui prépa-» ç) rait. Toute la noblesse secondaire répondit avec un empres«> * sèment joyeux à l'appel d^s princes. Les membres de cette noblesse avaient des griefs sérieux à alléguer. Ils avaient à souflVir, plus que nuls autres dans le royaume, le plus grand des maux qu'ua être humain puisse avoir à endurer. Ils s'ennuyaient, depuis le jour où le roi avait interdit la chasse. Leur occupation n'existait plus, et ils végétaient dans une oisiveté forcée, regardant d'un œil d'envie et do regret la route de Paris, la résidence du roi et de la covr, où , dans irn étalv de choses naturel, ils auraient pu s'agiter en satellites autour de l'astre royal, dont les rayons n'arrivaient jusqu'à eux qu'obscurcis et presque éteints. Dans auame autre capitale du monde, il n'y avait autant d'emplois heaorables et lucratifs à la collation de la couronne. Pour un de ces offices, chacun de ces nobles aurait été enchanté d'échanger la grandeur isolée et h monotonie solitaire et silencieuse de la vie de château. Si les devoirs de la charge étaient trop pénibles, ou demandaient des capacités incompatible avec le rang d'une personne de haute naissance, on pouvait les faire remplir par un député, ou vendre la charge pour une somme représentant un revenu à peu près égal au traitement (1). Indépendamment de ces fonctions, il y avait, ou

(i) Eo ee qui toacbe le noml^re immease d«8 offices et des coareors d'office», la veoie des emplois, la fortune rapide amassée par cenx qui les détenaient, non par Timportance desréiribotions, mais par des exigences illégales et la facilité donnée anx extorsions,eonflultez Basin, t. II, cbap. ii, ti, tu, et Gommines, 1. 1, pag. 65. Ce fut peut-être autant pour

deTait y avoir, dd fond de peosion presque illimiié, à la di^)08hiou dtt roi. A propos de quoi levait-on sar ks booiw geois vilains la taille et la gabdle^ si les oobles ne liraient aucQn profit de ces exactions? Le noble était le soldat du roi ; sur l'ordre du souveraio, il était tenu d'entrer en tam*pagne et de le défendre contre ses ennemis. Mais, si sa pension n'était pas régulièrement psyée^ il n'était pas même capable de tenir ses armes et sidci équipement en bon état. Le noble désirait loplement, dans la crise présente, combattre à côté du roi, mais l'armement qu'il se proposait d'acbeter pour la circonstance, — et il n'attendait pour faire cet achat que le paiement de l'arriéré de sa pension — avait été acheté, pendant qu'il attendait, par une antre personne, son propre frère, qui était parti pour rejoindre le comte de Cfaarolais {!).

Teis étant la situation et les sentiments de la masse de la noblesse, il n'est pas étonnant que Tappel des princes confédérés aient soulevé un écho universel et qu'une joyeuse animation se manifestât dans toutes les cours d'armes et toutes les tours crénelées, depuis ks falaises de la Bretagne jusqu'aux plaines ensoleillées de la Provence. Le dex trier» ou, au dé&ut d'un animal méritant ce nom, la baqu^ée ou

éviter d'être fatigué par les solliciteurs que pour écarter les grands dangers inhérents àuii' tystèm* de changements fréquents, que Louis XI établit uoe régie, à laquelle ea réalité il n'obéit pas toujours, mais qui portait que tous les offices non exclusiTement politiques seraient tenus non en Tertu du bon plaisir de la conrohne, mais par i Texcellence da loérMe. • €*eet i Toubli fié oe principe fondamental de tout État bien organisé, «t qui plus que tout autre constitue une « cause prédominante» » que Ton peut imputer les difficultés et 1m périls que la grande république américaine, si heureuse dans l'état exceptionnel oi^ elle vit quant aux embarras extérieurs, s'est rue dans l'obligation de lutter, i ie parte de ces 0(ffices et auctoritez, remarque to sagace Gommines, pour ce quHls font dina^er muta- Uùn$j et auèii sont cause d'iceUes, •

<1) Voyez la lettre «-qui reflète hautement les sentiments et la condutte de la «lasse 1 laquelle l'écrivain appartenait— contenant les expUeations de Jean d'Arly, gentilbomm» picard qui s'excusait de ne pas se rendre sons les drapeaux après y avoir été appelé.

cheval de labour, était armé eo guerre (1). Le casque d'acier et la cuirasse furent décrochés des murailles où ils se rouillaient depuis l'expulsion des Anglais. Une nouvelle génération devait les porter. Cependant, quelques survivants des guerres anglaises, quelques anciens chefs des écorcheurs, montraient autant d'empressement et d'ardeur que les jeunes à qui leurs exploits avaient été racontés parmi les fabliaux et les ballades de leur enfance. Le vieux Dunois, le fameux bâtard d'Orléans, qui avait combattu à côté de Jeanne d'Arc, oublia sa goutte, en même temps qu'une mission qu'il avait entreprise à la requête du roi, et s'en alla rejoindre Lohéac , Sancerre, et d'autres anciens compagnons d'armes, en Bretagne. Un murmure de ce lointain cri de guerre arriva jusque dans la chambre de la Bastille, où le comte de Dammartin expiait l'imprudente idée qu'il avait eue de rester en France et de réclamer un verdict impartial de h justice du roi, alors que, dans sa position, il n'avait même pas d'espoir de compter sur sa grâce. Encouragé par ces rumeurs, il réussit k creuser un trou dans l'épaisse muraille de la tour dans laquelle il était enfermé, et, s'échappant, courut en Bretagne, où il fut reçu comme le méritait le soldat le plus habile et le plus expérimenté de son temps (2). ' Chacun sentait et comprenait instinctivement que la

(i) L*élévatioo soudaine du prix des cheTaux et la difficulté touchant presqu'à Timpossible de s*en procurer pour la guerre sont consignées dans les lettres du temps et dans les pages des chroniqueurs. Voyez comme exemple une lettre dans les Documents inédits iMélanges, t. Il, pag. 241, 242).

(2) • TrouTa et feit un troue en ung des murs de la tour, » dit Duclercq ( t. IV, pag. lit ) il donne d'autres détails sur son évasion. Ses Ticissiludes premières, son apparition sonl daine doTant le roi à Bordeaux, pour demaqder « justice,» sont racontées dans le CaMnet de Louis XI, dans la Chronique sur Dammartin et dans les documents imprimés par Godefroy et Lenglet.

véritable question en litige était l'existence de la féodalité, comme puissance rivale de Tau tori té monarchique; et la preuve, c'est cet abandon de la cause royale par tous ceux qui avaient intérêt à maintenir l'indépendance féodale. Louis ne se trouvait pas seulement attaqué par ceux qu'il avait offensés ou dédaignés. II était abandonné et trabi par ceux qu'il avait favorisés et choyés. Dans sa politique d'hostilité contre ses grands vassaux, il avait fait une exception en faveur des Armagnacs, les anciens ennemis de la maison de Bourgogne. Le chef de cete famille, le comte Jean, dont riniàme existence était un scandale pour la chrétienté (i), n'avait pas seulement obtenu remise de la sentence de ban* nissement et de confiscation prononcée contre lui durant le dernier règne, mais il avait reçu des témoignages de la faveur royale qui contrastaient singulièrement avec la manière dont étaient traités des personnages d'un caractère tout différent. En outre, son frère avait été créé duc de Nemours, et était placé si haut dans la confiance de Louis, qu'on l'appelait « le favori (2). » Était-il possible que ces gens eussent secrètement pris part à une alliance contre le roi? Louis ayant eu vent de la chose, leur envoya l'ordre de venir le joindre, avec leurs troupes, dans le Bourbonnais, où avait été levé le premier étendard de la révolte. Il obéirent à l'appel du roi, et, quand ils furent arrivés dans le Bourbonnais, ils allèrent se ranger du côté de l'ennemi.

La conduite du comte de Nevers ne fut guère moins ex-

(i) Entre autres exemples de son effronterie et de sa torpitade on peat citer la requête qu'il adressa au pape pour demandier une dispense à l'effet d'épouser sa propre sœur, arec laquelle il rivait notoirement en concubinage.

(2) Dans la lettre de sir Robert Nevilie, citée plus haut, on l'appelle « le mignon de tôt Loys. » La partialité primitive du roi pour les Armagnacs avait son origine dans les divisions ténébreuses et les intrigues de la cour de son père.

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traordinaîre. Il était tenu de prêter «q conooors efficace au roi» et de combattre énergiquement le plus résolu des aéver saires du roi, et cela non seulement par les liens de la reconnaissance, mais par les lieus plus forts d'une connune inimitié. Et pourtant , quoique nulle ouverture ne lui eût été faite par le comte de Charolais, quoique ses propres ouvertures eussent été dédaigneusement reponsfiées, au moment où il sollicitait de l'argent et des subsides pour être à même de mettre les forteresses de la Picardie en état de défense , il s'efforçait, par de basses instances et des moyens détournés, d'obtenir de son implacable cousin la permission de déserter pour se rallier à son étendard (i). La maison d'Anjou, Tainée des branches collatérales de la famille royale, était exactement dans la même situation que la maison de Bourgogne. Le bon roi René avait aussi peu de goût pour la guerre civile que le bon duc Philippe. Mais lui aussi avait un fils unique dont le caractère était ardent et fier et qui était parsonnellement hostile au monarque français. Jean de Galabre, comme on le nommait à cause de ses prétentions sur le dudié napolitain de ce nom, avait l'esprit inquiet et indomptable qui distinguait sa sœur Marguerite, la reine exilée d'Angleterre. Sa vie, comme celle de Marguerite, s'était dépensée en crarage^x mais stériles efforts pour reconquérir un royaume perdu. Il avait demandé à Louis de l'assister dans une tentative pour prendre possession de l'héritage légué à son père par Jeanne de Naples ; mais au lieu de recevoir du roi la moindre assis-

<t) Nev^rs poaTait invoqnar comme excuse toutefois la désaffection générale des noblet de la Picardie et do NiTernais, et même la fuite des gens de sa maison. Cette désertion» il est vrai, était en grande partie la coDséqaence de son manque personnel de loyauté et de bonne loi. Voyex les Documents inédiu {Mélanges, X, U, pag. S57, 301 et sniT.)iDnclercq, UlV.pag. 14M46.

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lance» il avait des motifs pour soupçonner que ses plans araîent été déjoués par suite d'informations secrètement fownîes à son rival par la cour de France. Il saisit donc avec empressement Toccasion qui lui était offerte de se ven* ger; et, comme il était Tidole de la noblesse provençale (1)» il n'eut aucutte difib^ulté k rompre avec la politique pacifique de René et à enrôler les vassaux de sa maison dans la levée générale de la France féodale.

Ainsi, an moment où la lutte allait seulement commencer, \e& chances de Louis étalait déjà désespérées. Le royaume était en armes contre le roi. Les provinces étaient soulevées contre la capitale* Les défenseurs de la monarchie âaient coalisés pour renverser la monarchie. La famille royale avait résolu l'extinction de la royauté. Le souverain était seul ; seul, car des rares amis qui restaient autour da Itti il n'en était pas un k qui il pût se fier; seul, car ceux qui auraient du faire cause commune avec lui, les habitants des villes, qui toutes cherchaient à s'émanciper du joug féodal et à se rapprocher de la couronne, préféraient rester spectateurs passifs et indifférents (2).

Les villes de La Somme avaient un intérêt spécial dans la querelle. Elles avaient consenti avec joie à passer sous la domination du roî» qui, pour fortifier leur fidélité, les avait exemptées du paiement de la taille, et avait même réduit les impôts levés précédemment par le duc de Bourgpgne. Il était impossible qu'elles se laissassent détourner par les promesses ou les déclamations des confédérés. Ceux-ci

<t) « Ue Qht niiwseigQeiir de CAlaJve comme J«!ir JHen. » LeUro de Pierre Groel aa roi. Documents inédits ( Mélanges, l. II, peg. 3W ).

0) «Sembloieet bien,» dit Commioes (t. I, pag. 2i)« « qaUU escoataAsem qoi seroit le plus fort on le roy on les seigneurs. >

avaient recours à des prétextes. Tels étaient, comme Louis le rappelait à son peuple, les moyens coupables et honteux employés naguère pour bouleverser le royaume et répandre des calamités et des horreurs dont le souvenir était encore vivant, dont la sanglante empreinte n'était pas encore effacée (1). Les nobles avaient proclamé leur intention d'abolir les taxes. Du même coup ils s'étaient plaints que leurs pensions ne fussent point payées. Gomment pouvaient-ils obtenir satisfaction sur ce dernier point, sans augmenter les charges qu'ils semblaient si désireux de supprimer? Personne ne pouvait se plaindre que le roi eût approprié les revenus de sa couronne pour ses plaisirs personnels. Ils avaient été dépensés à pourvoir aux besoins ordinaires de rËtat, k entretenir des troupes pour sa protection et à racheter des territoires aliénés pendant le règne précédent. Ce qui restait avait été distribué parmi les nobles. Quant au roi, il avait vécu comme un pauvre, tandis que, comme il le déclarait fièrement, il avait travaillé plus activement pour le bonheur de son peuple qu'aucun autre monarque de France depuis Gharlemagne (2).

Ce qui empêcha ses appels de produire l'effet désiré sur les villes de la Somme, ce fut l'état de délabrement des fortifications, le manque de garnisons suffisantes pour diriger la résistance, et par dessus tout la conduite tardive et dé-

(1) I Es antres diTisions passées qaî ont esté en ce royanme, tant dn temps dn roy de Nayarre, des Maillez et de ce qni fat dit et semé par avant i*an MCCGGXVIII, cenix qui suscitèrent et meirent snr lesdites divisions, faisoient telles fanises semances et remoD> strances ponr atraire le penple à enlx, qni depuis s*en trouva deceu. Car, ainsi que les choses sont assez notoires et connues à plusieurs qui les ont veues à Tueil, il s*en ensuivist la destruction de la pluspart du royaume,... maux infinis et innumérables , dont tout le royaume se sent encore et sentira d*iey à cent ans. > Avertissement du roi aux villes d*Auvergue. Documents inédits {Mélanges, t. II,pag.214).

(2) Voyez diverses lettres et proclamations dans les Documents inédits, ubi supra, «t al.; Duclercq, t. IV, pag. i24 et suiv. ; Lengiet, t. II, pag. 445432.

loyale du lieutenant du roi. Les confédérés, de leur côté, s'abstinrent prudemment de tout acte qui aurait pu exciter le peuple h prendre les armes. Le pillage fut interdit aux troupes ; le voyageur ne fut pas molesté ; les biens des marchands furent en sûreté sur les grandes routes , comme si on avait été en temps de paix ; les fournitures furent payées avec une exactitude scrupuleuse inconnue jusqu'alors pendant la guerre. C'est ainsi, tandis qu'une lutte intéressant l'existence même de la nation française se livrait au cœur du royaume, que les villes purent conserver une stricte neutralité et écarter de leurs murs l'élément destructeur qui les avait atteintes si cruellement dans les conflits précédents de même nature. L'orage passa sans les frapper, pour faire peser exclusivement sa violence sur la tête de Louis. C'était à lui à se protéger comme il pourrait.

11 avait d'abord formé un plan aussi simple que hardi pour rencontrer ses ennemis en détail. Ses forces se composaient principalement de la petite armée régulière organisée par son père et des levées féodales du Dauphiné et de la Savoie. Retenant sous son propre commandement la plus grande partie de ses troupes, il se rendit en toute hâte dans le Midi pour attaquer le duc de Bourbon, qui avait imprudemment commencé la guerre avant que ses alliés fussent en marche, Louis espérait, comme il y avait peu de places fortifiées dans la province, la soumettre et écraser la rébellion en quelques semaines. En même temps, il comptait que le comte de Maine, un membre de la famille d'Anjou, frère de René, tiendrait les Bretons en échec, tandis que Nevers devait, de la même manière, s'opposer à la marche de l'armée bourguignonne à travers la Picardie, en attendant que le roi pût y aller en personne. La rapidité de ses mou-

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vaments et la vigueur àe sou attaque auraient assuné le soc* cè& de son plan, en dépit de la froideur et de la désaffectian secrète de Nevers et de Maine, sans la défection des Ama* gnacs. Il venait d'arracher de la faible main de son ennemî l'épée encore à demi dans le fourreau, quand il se vit obligé de se tourner contre ses amis qui le trahissaient. Le temps qu'il perdit de la sorte fit avorter ses desseins. Le comte de Maine n'avait nulle intention de combattre. Le rôle qu'il aspirait à jouer était celui d'un médiateur. Prince du sang lui-même, il n'avait d'autre désir que de trouver les moyens de concilier les malheureux différends entre les membres de la famille royale, en d'autres termes, de désarmer le roi et de le mettre à la merci de ses ennemis. Il se retira devant les forces qui se massaient contre lui; le comte de Gharolais ne rencontra guère plus de résistance de la part de Nevers. Les deux armées du Nord et de l'Ouest parvinrent ainsi à effectuer leur jonction sous les murs de la capitale. Si elles réussissaient k y entrer, la couronne de France était perdue pour Louis. Il était obligé de fuir hors du royaume. En y restant, il n'y avait plus pour lui d'espoir de secours, pas la moindre chance de trouver un asile contre les rancunes «b ses ennemis triomphaniâ.

Tout récemment le roi avait été saisi d'une affection extraordinaire pour sa belle ville de Paris. Il avait déclaré, très sincèrement, que toutes ses espérances se concentraient dans la loyauté de ses habitants. 11 était sur le point d'envoyer la reine, sa femme, pour y résider, pour que le» Parisiens la protégeassent, l'assistassent et veillassent sur elle pendant les heures d'épreuves (1). Et ii avait profité de cette

(t) I Lenr maodoit qu'il leur envoyeroU la royne pour accoicher ft Paris, comme i Tille du ïBimie qtt »lw U aimait. » D« Xroj«s, «ans liOif le^ I. U, pag. U.

DE CHAULES LE TÉMÉRAIRE. Sll

oceasian pour leur annoncer que la reine élait eDoeinte. L'enfoat aitendu serait-il an fils? le duc de Benri centi- Dueraît^il longtemps à occirper la positian d'héritier pré* somptif? Louis s'en rapportait sur ce point à la dëcisioa de la Provideocet et à ses patrons saint François et la sainte Vierge (1),

Il n'ignorait pas, cependant, qnll avait beaucoup d'amis douteux, et quelesalliésavaient beaucoup d'adhérents secrets dans la capitale. Il avait surveillé Paris d'un œil jaloux, taudis qu'il dirigeait ses actives opérations au centredu royaume; et, quand il fut informé que les armées ennemies approchaient i^apidement, il se hâta de condnre un armistice avec les Armagnacs, remettant à plus tard l'occasion de régler so» compte avec eux, et se retourna vers le Nord.

Les troupes sons les ordres du comte de Charolais se composaient de quatorze cents hommes d'armes, avec leurs suivants habituels, et de huit mille archers, outre plusieurs pièces d'artillerie, telles qu'on en employait communément alors, des bombardes, veuglaires, serpentines, etc., lourdes machines qui fai3aient un bruit terrible et qui étaient ansai susceptibles de faire beaucoup de mal, quelquefois aux ennemis, mais le plus souvent, comme dans la campagne présente, aux malhabiles artilleurs qui les déservaienl.

Une partie seulement des levées féodales des Pays-Bas

d) « Le roy sçait bien que rnoodit siear de Berry est son seol frère,... et an regard d^estre héritier présomptif da roy, le roy ne dit oncqoes ne fit chose dont il eut cause de soy dooloiri... mais Ut mercy Dieu , le rog est encore jeune et vertueux, et la reine est en estât de disposition de porter des enfants, et est à présent enseincte d'enfant (c*était là une légère méprise, pnisqae la reine ne s*accoocha qne denx ans pins tard), et de ci qtti surviendra en ce cas, le roy le remet en la disposition de notredit seignear,et après à notre Dame et saint François. > Responces faites par le roy aux Articles touchant ce qui avoit esté pourparlé entre le roy de Sicile et monsieur le duc de Berry et antres. Lenglet, t.U,pag.449.

était comprise dans cette expédition. Les chefs, Charles le Téméraire, le comte de saint Pol, le sire de Ravenstein et d'autres, avaient envoyé des invitations aux nobles, les priant de se réunir au lieu du rendez-vous avec leurs amis et leurs vassaux. Le zèle n'avait pas fait défaut à ceux-ci ; mais ils manquaient de chevaux, d'armes et d'équipements. Parmi ceux qui répondirent à l'appel, le plus grand nombre furent renvoyés parce qu'ils étaient trop mal équipés pour le service (1). Peu, parmi ceux qui restaient, avaient la moindre expérience de la guerre. Tous, peut-être, étaient accoutumés au maniement des armes; mais ils n'avaient pas été exercés à agir en masses et de concert, ou à obéir à la voix d'un chef dans la mêlée. On les avait rassemblés et préparés pour le service « en un instant (2). x» En attendant les subsides des états, on avait obtenu des riches bourgeois des prêts et des donations ; l'artillerie avait été prise à l'arsenal de Lille ; les cités avaient fourni des tentes et une multitude de chariots, non seulement pour le transport des bagages, mais encore pour former l'enclos des campements et servir à leur défense; et le 15 mai, moins d'un mois après que la première fanfare de guerre eut retenti, l'armée se mit en marche.

Saint-Pol commandait l'avant-garde ; Ravenstein, le corps principal de bataille; Antony, dit le grand bâtard de Bourgogne, l'arrière-garde. Le comte de Charolais accompagnait Saint-Pol. A sa suite marchaient le duc de Somers, le comte de Buchau et d'autres étrangers de distinction, plus un grand nombre de vieux capitaines, au jugement desquels il pouvait se fier, mais dont la voix fut trop souvent étouffée

(i) « Qaaod la monstre tai faicte, il y eut plus à faire à les renvoyer qne à les appeller. » "Commines, 1. 1, pag. 19.

(2) I Geste armée estant preste, qni fat tont à ang instant. > Commines, 1. 1, pag. 90.

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. i43

par celle d'une multitude ignorante et bruyante. Déployant ses splendides bannières de soie brodées d'or, sur lesquelles s'étalaient la croix de Saint- André et les devises des différents chefsy l'armée, se montant en tout à quatorze mille combattantSy tous à cheval, franchit la frontière de Picardie. Aucun ennemi ne se présenta pour leur disputer le passage. L'armée prit ses quartiers dans les villages et les petites villes le long de la route; les soldats dînèrent et soupèrent comme de paisibles voyageurs, payant tout ce qu'ils consommaient ; mais ils étaient toujours soigneusement sur leurs gardes ; au moindre cri, au moindre nuage de poussière soulevé dans le lointain, ils étaient sur le qui-vive, et les sentinelles criaient l'alarme même quand un groupe de nobles amis passait à travers le camp. Dans le voisinage de Péronne on rencontra un corps de troupes qui stationnait en observation. C'étaient quelques centaines de lances sous les ordres de Joachim de Rouault, maréchal de France, accompagné de Nevers. Ils disparurent au galop. Nevers rentra dans la ville, et le maréchal avec ses hommes battit en retraite dans la direction de Paris. De temps en temps un détachement de cavaliers s'écartait de la ligne de marche, et s'en allait en quête d'aventures, s'avançant jusque sous les murs des villes et demandant, selon les formules de la chevalerie, s'il y avait à l'intérieur quelque gentilhomme de naissance désireux de rompre une lance pour sa dame (1). Mais il arrivait rarement que leur amour des aventures fut satisfait. Les villes, mal fortifiées, désertées par la noblesse, peu encouragées à la résistance par Nevers,

(1) t ArriTez devant la ville, priodrent un villageois et Iny donnant quelque argent renvoyèrent dedans Noyon,... dire que s*il y avoit quelque homme d'arme qoi eût envie •de rompre une lance pour sa dame, qu'il sortist et qu'il seroit fonrny. > Mémoires du sire <ie Haynin (publications de la société des Bibliophiles belges), 1. 1, pag. 20.

2è4 HISTOIRE

et abandœinées par la peiile force que Louis avait réussi à conserver pour leur défense^ jugeaient impmdeDl de traiter en ennemis des gens dont les demandes étaient si modérées, et qui» après de courts pourparlers, fusaient avan^^er leurs serp^tins îX les braquaient contre les murailles. Le château de Beaulieu soutînt un siège d'une semaine, mais se rendit avant l'assaut. Le mois de juin se passa à guerroyer de cette sorte, sans efibrt; et, le 5 juillet, jour âié, Charles arriva è Saint-Denis, à deux lieues an nord de Paris, od était lerat* dez-vous général (1).

Ses alliés, moins prompts dans leurs monvemenis, n'avaient point paru encore. Il ne trouva pas non plus, pour le renforcer, comme il y comptait^ les lances des deux Bourgognes. Mais ces désappointements, au lieu d'al^ faiblir l'enthousiasme de ses partisans, ne servirent qu'à enflammer leur ardeur et leur désir de gloire. Pourquoi Paris ne sûivrait-il pas l'exemple des autres villes, el, sans attendre les sommations du duc de Berri, n'ouvrirait«il pas ses portes au petit-fils de Jean Sans-Peur, au fils de PbiU{4^ le Bon, au représentant d'une lignée de princes qui n'étaient pas moins populaires dans la capitale de la France qoe dans leurs propres domaines, et que la majorité des citoyens regardait comme les champions de la liberté populaire ? La garnison était peu nombreuse ; elle ne se composait guère que de ces mêmes troupes qui avaient fui devant Tarmée tandis qu'elle marchait sur Paris. Une pareille force me pourrait résister an sentiment général des habitants. Pleins de confiance et d'assurance dans le résultat, et animés d'une

(I) HayoiD, 1. 1, pag. 15-22 ; Commines, 1. 1, pag. 91 ; Oaclercq, t. IV, pag. U74&4 : «xUait d*ane ancieime chronique (Lenglet, t. II, pag. 183) ; lettre do comte de Gharolaîs (GachacA» Documents inédits, t. III, pag. 194496).

§>va^^iren^ yers 1^ ))aKière ei^l^ri^iire, rerouldal deiraut ^H\ ^Wd^li et uDe pQigp4d de 9^s bo«iq96s d'armes, qui ^tiaien^ Sj^rtis dei la plac^ pour les recj^KnnaJtve. .

Ge^ndaQt, les iq»rail)e$ oe tombèrent point devant ei»x ; ejt ils fjireAt obligiés d^^vplr recoqr^ à leurs bombardes et à Içiiri^ S0rpeatin,s, lesqu^U produisaient « un beau bnrtilibus,» et mêrpiç occasionnèrent quelques morts, mais sans imporr tftnt r^sult^i (1). Leqri^ amis de Tintérieur firent tous leurs efforts pour leur vervjr en aidc^ en se répandant tnmnUuei^ sèment par les rues, ^t eç crian^^ q^^ Tenneipi avait pénétré d^ns la plage, d^ns l'espoir de fi^re naitre, par cet arlifiee, le troqble et la cpnfugioQ eti d'ameqier siinsi les partisans du roi à se soumettre. Rouault, toutefois, tint les portes feroïées et ne perqoit même pas qu'on rendit une réponse aux sommations envpyées par le comte de Gbarolais, lequel demandait sfimplemfsisit k être reçu comme lieutenant du duc de Bierri, et, à recevoir, contre bon paiement, les approvi- ^onn^ments dçnt il avait besoin. Ce mauvais accueil étonna et décontenança qu^)qu^ peu le^ braves Bourguignons, de leur ^yeu même (@) . Ils caracolèrent pendant cinq ou sjx heures dev^pt Ijbs murailles , par manière de provoquer les hommes d'armes k sortir et à se mesurer avec eux ; mais {£s cavaliers royalistes se contentèrent de contempler leurs déooyopstrations du hapt des remparts. Les chefs les plus

(4) « Lors y eat beaa hnrtilibus de canong, volgaires, serpentiDes, coalverioes et antre tiaict, dont y eat aocnas de taez et narrei. » De Troyes (Lenglet, t. Il, pag. 35).

(2) « Dont ploâienrs des nostres furent e8babis,car Ton pensoit qoe qnand ceox die Paris verroient la poissance du comte de Gharrolois,... qn*il8 ne denssent oser tenir, ains incontinent soy rendre à robéis^aojce dii<|iQt dni} de Berry, et de son lientenant le comte de Gharrolois. • Haynin, 1. 1, pag. 23. « A. mondit seignenr Irenré ceulx de Paris tout anltres qae Ten ne cnidoi^ , doat il n>8t pas bien content sur eulx. • Lettre d'un officier du comte de Charplais au bailli d*Auxerre. Documevu inédits {Mélanges, t. II, pag. 350).

ut RISTOlRfi

expérim^utés étaîeût d'avis qnè la ville était assez peu forte pour être emportée par un brusqde assaut. Une fois entré dans la place, on devait avoir facilement raison de ta gar^ nison ; le peuple , quand bien même il eût été hostile , ne devait compter pour rien dans une lutte de cette nature. Mats c'était trop risquer. La tentative pouvait échouer; et les citoyens, alarmés pour la sécurité de leurs personnes et de leurs biens, f)k>urraient devenir résolument hostiles et ne plus se prêter par la suite aux propositions des confédérés , quand une occasion de négocier se présenterait. La guerre devait être faite an nom du bien public, dans l'intérêt du peuple, contre un seul ennemi, le roi. Louis une fois battu, bk capitale n'hésiterait pas à ouvrir ses portes aux vainqueurs (1). ^

Guidé par ces considérations , le comte de Charolais retourna à Saint-Denis et tint conseil avec ses principaux officiers sur le meillenr parti à prendre. Le débat, toutefois, ne resta pas limité entre les conseillers ordinaires du chef d'armée; il eut lieu en présence de toute l'armée, avec ia prévision raisonnable d'arriver à une absolue nnanimité d'opinions. En ^et, nn cri général et formidable s'éleva, mais pour demander qu'on retournât au pays. Ces vaillants gentilshommes estimaient qu'ils avaient fait assez. N'avaientitepas franchi deux rivières, l'Oise et la Marne, agité leurs lances menaçantes sous les murs de l'ennemi, le provoquant à sortir et à se battre? Et n'avaient-ils pas ainsi fait leurs devoirs comme hommes d'honneur et bons chevaliers? Leur chef, d'ailleurs, n'avait pas rompu avec ses alliés, et ils allaient porter la peine de leur empressement complaisant.

(I) ComnMoes, 1. 1, pag; 22,^ j Ifosin, 1. 11, pag. 116,117; Doelereq, t. lV,pig. 195.

Le e^nte devait, à cette heure, réfléchir sur la situatioû de sou armée ,^ isolée à cinquante lieues de la frontière des provinces de son père, avec un grand nombre de places fortifiées derrière elle, des places qui, pour la plupart, n'avaient pas reçu de garnison , et qui n'avaient donné de leurs intentions pacifiques d'autre gage qu'une promesse de neutralité arrachée par la peur, ou accordée par l'apathie. Si les forces bourguignonnes étaient défaites et obligées de se retirer, la valeur réelle de cette promesse ne tarderait pas à se faire sentir (1). A des remontrances de ce genre, Charles n'avait à opposer que sa résolution obstinée : « J'ai franchi l'Oise et la Marne, » dit-il, < et je franchirai la Seine, quand je n'aurais qu'un simple page pour toute escorte (2), »

En fait, l'armée n'était pas dans une position si compromise ni si désespérée qu'elle se l'imaginait. Paris, il est vrai, n'était pas encore prêt à se rendre. L'impatience du comte de Gfaarolais ne lui avait pas permis de rester plus longtemps à Saint-Denis, même s'il eût été politique d'y rester. Mais les premières combinaisons étaient loin d'avoir échoué. La jonction des confédérés pouvait s'effectuer aussi bien au sud de la capitale qu'au nord. C'était donc dans cette direction qu'il fallait chercher le véritable champ de leurs opérations, puisque Paris avait fait aux Bourguignons une réception si différente de celle à laquelle ils s'étaient attendus. Pendant ce temps, le roi revenait, à marches forcées, du Bourbonnais^ À sa droite, le maréchal de Bour«-

H) Ha^/nin, 1. 1, pag. 25} Gemmines, 1. 1, pag 23.

(S) « Gonelud et dict à ses gens quMl passeroit la riviôre de Seyne, et qoe, 8*il8 ne le Tooloient snivre, il ne le laisseroit pour enlx, voires deust-il passer avec ang seul page. » Haynin, 1. 1, pag. S6.

^goe et le duo de Calabre, à sa gaqcbe» les ducs de 6i?etagne et de Berri, marchaieDt, de quiartîers différente, vers la même destination commune. On pouvait penser qu^ le doc de Bourbon et les Armagnacs arrivaient sur ses der* rières. Se glisser entre lui et la capitale^ le séparer de $on unique place de refuge, de sa seule obance de secoure; le repousser sur les ennemis qui se réunissaient de tou^ çOtés ou tailler ses troupes en pièces sans leur assistance» te] était le devoir évident, tel était aussi Tardent désir du cbef boui*guignon (1).

Ayant traversé la seine k Saint-Cloud , oà il établit un fort détachement pour assurer la transmission d'un envoi 4*arigent qu'il attendait des Pays-Bas» et dont il avait un très urgent besoin , Charles marcha vers le sud , laissant Paris d'abord sur son flanc gancbe, et ensuite sur ses derrières, et, le 15 juillet, il arriva à Longjumeau. Les frétons, avec lesquels il se trouvait alors en communication, approchaient du côté de l'ouest, et il fut invité à modifier son itinéraire pour aller à leur rencontre. Mais Charles avait reçu l'avis positif que Louis avançait rapidement; il résolut donc de prendre une position qui commandât les approches de la capitale , et de H'vrer bataille , si c'était nécessaire ou faisa* Ue, sans attendre ses alliés. Le même soir, les vedettes signalèrent la présence d'une petite troupe de cavaliers derrière Montlhéry, village situé ï trois lieues au sud de Longjumeau, et déjà occupé par Tayant-garde bourguignonne sous les ordres du comte de SAint-Pol,. Ce dernier avait

(i) Lettre da maréchal de Gamaches aa «l^uicelier; lettre 4^ comte <le Gharoli4« au dnc <|e' Bourgogne; mandement du comte de CtiarolaU anx gens de ea maison; lettre d'nn officier du comte de Giuurolais an baiiU d*Anx«rre. Documents inédUs {Mélanges , t, 11, pag. 346-351); GommineSi 1. 1, pag. 23-26.

éUkWï ses troupes dans le tilliige, qaoiqtie la colline voîsioe, ap lai donne son nom, fAl dominée par un château occupé par une garnison royale. Il est vrai que , en vertu d'un accord fait avec te commandant de ce château, il avait été décidé qu*it n'y aurait pas d'hostilités entre ses troupes et le corps deSainl-Pol. Toutefois, en apprenant l'approche de l'ennemi, dont il donna immédiatement avis à Charles, Saint- Pol se retira à minuit dans la plaine au nord, à la gauche de la route de Paris, ayant derrière lui une forêt d'une demi^ Heue, et devant lui Montihéry éloigné d'une distance à peu près égale (i).

La nuit fut courte et agitée. Éon nombre de cavaliers bourguignons, trop émus pour trouver le sommeil, passèrent les quelques heures d'obscurité qui restaient à se promener en long et en large; tandis que d*autres, plus préoccupés et plus alertes, veillaient sur leurs selles, prêts à charger au premier signal (2). Aux premières clartés de Taube tous furent en mouvement. Le comte de Charolais arriva à sept heures avec le gros de l'armée, et prit position à droite de la route, prolongeant ainsi la ligne qui avait défà été formée. Les chariots, selon Tbabitude, étaient rangés en flroût de la ligne de bataille. Immédiatement derrière ce retl^Miebement étaient stationnés tes archers à pied, tesqu^ étaient aussi armés de courtes piques, b la manière an^ glaise, de manière à pouvoir, en cas de défense, se défendre quelque temps contre um charge de cavalerie. Les hommes d'aittnes restaient en arrière; main un grand nombre de eavalîerg mirent pied à terre et se mêlèrent aux rangs des

(1) HayniD, 1. 1, pag. 27, 38; Commioes, 1. 1, pag. 37; Daclercq, t. lV,pag. 160,161. (3) Hayfiiii, 1. 1, pag. 9B.

archers, parce que c'était à la fois le poste le plus honorable et le plus dangereux, et parce qu'ils espéraient ainsi exciter le courage des soldats par leur présence et leur exemple.

On vit bientôt Tarmée royale descendre lentement des collines boisées du sud et se former en ligne derrière une haie, très haute et très épaisse, qui traversait les déclivités de la montagne. Un corps de troupes royales fut aussi détaché pour aller occuper le village, mais le comte de Charo*' lais envoya une compagnie pour les déloger, et après une active escarmouche, les Bourguignons ayant réussi à mettre le feuàuD certain nombre de maisons, les flammes , poussées par le vent dans la direction de Tennemi, obligèrent celui-ci à battre en retraite. Charles ne chercha pas à tirer parti de cet avantage. Chacune des deux armées avait choisi une position où elle pouvait se tenir sur la défensive, et elle attendait que Fautre ouvrit l'attaque^ De temps en temps, on déchargeait quelques serpentins, mais sans qu'on se fit grand mal de part ou d'autre.

Il revenait évidemment à Louis de commencer la bataille. Un délai prolongé devait lui être fatal. Les Bourguignons, ' en effet, pouvaient s'attendre à recevoir de prompts renforts de leurs alliés. Ils s'avançaient, de différentes directions, pour lui tomber sur les flancs ou sur les derrières. Son but obligé était de se jeter dans sa capitale et d'y affermir son autorité ébranlée. Il n'avait pas réussi à atteindre ce but avant l'arrivée des Bourguignons; il ne lui restait donc qu'à se frayer un chemin par la force jusqu'à Paris. Sa situation, cependant , était embarrassante. Sa marche avait été tellement rapide que la plupart de ses archers et de ses autres troupes d'infanterie étaient restés bien loin en arrière. Ses

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. «5f

bommes d'armea^ quoique mieux exereéa et mi^ijéquip^s que ceux de renuemi, étaient inrérieurs en nombre; et^ ee qui é^dàt pi&y à rexeeption de cevx^ qu'il avait sous son cornraaudemeot ioiaiédiat, il ne pouvait avoir aucune eonfiaiiee éms leur fidélité, ou du moins (dbbs la fidélité de leurs cbefs. £tt en effet, le comte de Maine, dès qu'il eut reçu du roi Tordre de se préparer à la bataille, déclara qu'il n'était point venu là pour se battre contre son cousin de Cbarolais et les autres membres de sa famille, mais dans l'espoir de rétablir la paix et l'amitié entre eux et le roi. Or, comme te roi avait rejeté son conseil et était déterminé à livrer bataille» le comte n*avait plus qu*k lui direadieu* Sur cette déclaration, il quitta le champ de bataille, emmenant avec lui les lances placées sous son commandeaieat (1).

Louis avait encore moins le droit de> compter sur la loyauté de firezé , le sénéchal de Normandie^ qui commandait l'avant^arde de Tarmée royale. Bien qu'il eût rétabli cet ancien et distingué serviteur de la couronne dans la pos^ session de ses dignités héréditaires, Itlui portait peu d'affection, et l'avait ti'aité avec son manque habituel de confiance. Devinant cependant l'honoèteté de ^u caractère, il le conjura de lui dire frai^bement s'il n'avait pas engagé sa foi aux confédérés. « En vérité,'» répliqua le sénéchal, avec ^on ironie accoutumée» « ils ont ma parole; mais vous avez mon corps, et aujourd'hui tout au moins il restara avec vous (2), » pn^m^se qu'il ne put tenir qu'en partie; car,

(1) « Il lay dit : « Monseigneur, j'étois yeno avec roas pour vons servir et accompagner et moyenoer quelque bon accord entre vous et vostre beau cousin de Gha^olais et autres princes de nostre sang, et non point pour les vouloir combattre, et puis qu*il vous plaist faire ainsi, et non autrement, je m*en vais, adieu vous diç. » Et ainsi se partit avec tonte compagnie. I Haynio, 1. 1, pag. 33.

(2) « Sire, 11 est vray qu*ils ont mon siel par de \iy mais aqjourd'liui vous aorez et le

après raciion» son eor|is iBaninté l'està aoi mains de Yeû^ nemi.

PIusieutB heures s'ét^iefQt écoulées ^epeùdàftl sààë attitrés hostilités qu'au coup de canon tité de temps en tëlâps^ et qui be faisait pas grand «lal. Il éts^it midi v le temps^ d'après Texpresëion énergique d un de ceux (fUl en soufi^ireât^ étaîl horriblement chaud (1) ; et les troupes botit*guigfiOhâe^ avaient à peine un arbre pour les protégeï* contre les rayons idrrides du soleil. Ils étaient ëous les armes depuis l'aurore^ et la plupart d'entre eux n'avaient pas mangé depuis la veille. Il né fallait pas s'attendre à ce que des hommes, à pleine initiés aux premiers devoirs du soldat, mohtreiriaiënit dans rinaction de cette attente fiévreuse, le calme qkii est la vertu principale des vétérans. Leurs murmures dévinrent bruyants; et Charles faisait en vain tous ses efforts pour leur inspirer la patience. Il courait dans les rangs, suivi d'un édiyer qui portait sa bannière de soie mi-partie noii^e et violette, à demi déployée, haranguant ses soldats et leur jlMTOmettani la victoii'e. Et pourtant soh impatience était, aii moins > égale à la leur. Aussi, laissant Ravensteih avec une petite troupe poui* garder le camp, il finit par ordonner k Saint-Pol de mener l'attaque, que les autres divisions devaient soutenir.

Entre les deux armées s'étendait un vaste champs couvert d'épaisses récoltes de froment et de riz. Le passage à travei^ ce<;hamp était difficile et fatigant; et les archers, qui précédaient l'avant-garde, déjà épuisés par la faim, la soif et la

cœtir é\ té édrps. i Haynin, 1. 1, pag. 39. t Loy demanda et loy prioil moDit fort qQ*iI loy dht se il atoit baillé son sellé anx princes... A quoy ledibt granl seneschal respondil iqit& ony; mais kioMI leoir demenrlroit, et que le corps seroit sien : et le dict en gatidissant, car ainsi estolt-il accoastnmé de parler. >Commines, 1. 1, pag. 30. (i) t Le susdit jour seiiiôme il faisoit hideusement bhand. k Gommines, 1. 1, pag. 3l

DE CHARLES Lfe ItMÉRAIRE. 155

dialeur (1), ù'avaoçaient que moliëmènt. Ils avaieal reçu 1 Vdre de faire dent tbh halte dil^aDt Ib knarcbe ; maid cet iM^dre Be put être exécuté à catise de Fitnpatience des eava* tièfs qui chargeaieBt par derlrièfe. Tout à coup le cri ^'éleva que Fennettii avaH (Commencé k fuir. En effet, la ligue de frôdt deis trodpeà fratt^ised avait tiourné bride et se repliait ail galop sur le èorpis d'arttiée principal. Tontes les iiôtiond tl'ordré et de discipline is'éVfrnonirent. Ghactin né songela plus qu'à être le pretnier à poursuivre les fuj^ards. Les caVa« ilers détfyontés s'etnpressèrei^t de remonter en selle; et tout h tOk^ps ^s homnies d'àrUtes, éperonnant leurs monture^, se rua à travers la ligne de Tinfanterie, écrasant et disper^sbtU tette ïnasse débile, et &'élaï)(a vers ta montée, non pas avec TiÉiposaûtë Vigueur de la Valeur martiale, mais avec te désorA*ë'd*tine débandade tumultueuse (2).

Lé^ troupes du roi, tiorties en bon ordre des ouvertures mébiagées dans la haie^ deseèndireât pour soutenir l'attaque^. M'àyant que peu d'arichers, elles ne purent pas recevoir leurs assaillants par la décharge de flèches habituelle. Cétail donc uiie lutte égale ; et les deux eorps ennemis fe'élàncèrent Tun sUr Tautre, les lances étincelantes en arrêt, iau milieu d'un épais nuage de pou^ière. Le retentissement de Tader sur le front d'attaque proclama la vigtieur tfn cboCw Mais, dès que le combat commença à s'échatrfièr, les rangs ^ rompirent et les deux armées se répandirent sur le champ de bataille, combattant en désordre, ou fuyant dans mfi désordre plus grand encore. L'aile gauche des Bourguignons fut bientôt séparée du centre; et Saint-Pol, se voyant en

(1) < NoiB géDs esUots en cette longue attente le débilitotent de faim, de soif et de itoleil. » Haynin,t.I,][>alB;.33.

(2) Commines, 1. 1, pag. 38, 99 ; HayniD, 1. 1, pag. 34, 35.

S$4 HISTOIRB

présence de forées supérieures, et eu dau^ d'être eutouré, se retira daus la forêt, où il deu^ura iuactif, surveillant de Wia les incidents delà bataille, et attendant, en vain le mo* meint où les deux armées en viendraient de nouveau aux prises dans un combat i:égulier. Les troupes royales, pendant ce temps, ayant tourné vers la gaucbe, avaient pénétré dans le camp, tuant ou dispersant les troupes qui le défendaient, et s'étaient rendues maîtresses de TartiUerie bourguignonne, prise que d'ailleurs elles ne tardèrent pas à abandonner pour se livrer au pills^e des ebariots, chargés pour la plupart de précieuses richesses appartenant aux nobles flamands.

Au centre, le comte de Charolais.avec la petite troupe 4}ui entourait sa bannière» continuait à faille face à la colline, poussant devant lui les masses du flront.de bataille et ;sabrant les bandes de fugitifs qui passaient sur ses flancs. Les morts tombaient en grand nombre; on ne faisait pas de quartier (1) ; et celui qui tombait à portée d'un coi;q).de lance ou de hache d'arme, avait peu de chance de se relever. Mais le nombre de ceux qui fuyaient dépassait de beaucoup celui de ceux qui tombaient. Les hommes du plus haut rang étaient les premiers à fuir. Le roi se vit enfin abandonné par tous, à Texceptionde son avant-garde; et, sur la prière de ces derniers fidèles, il se retira vers la montagne, et alla s'abriter dans le château, attendant que le carnage eut 45essé (2).

(1) > Le grand coarroax da comte et de ses geos n'asoit de nulle pitié ny rançon. » Haynin, 1. 1, pag. 38.

<^) De Troye& (Lenglet, t. II, pag. 28); Doclercq, t IV, pag. i7i; Tbçtodoricos Paoli* de Cladibus Leodiensium (De Ram, Documents relatifs aux tvQubles du pays de Liège, çdLgASi).

DE CftARLSS LE TÉMÉRAIRE. t55

Le champ de bataille appartenait dès lors à Charles» qui continua à poursuivre Tennemi jusqu'à ce qu'il eût laissé Montlbéry à une demi-lieue derrière lui. Il lui avait donné la chasse avec une poi^e de soldats dans une direction» tandis que la plu» {[rande partie de son armée avait fui dans une directUon opposée. Son impétuosité l'aurait entraîné au milieu d'un corps nombreux de Français» qui s'étaient ralliés à quelque distance en avant, si les remontrances réitérées des officiers ne l'avaient engagé à s'arrêter. Faisant un demi-tour, il retourna de l'autre côté de la colline, continuant à mettre en fuite les détacheinents ennemis qu'il rencontrait sur sa route. Comme il passait au pied du château, il fut surpris de voir la garde royale rangée en ligne devant la porte d'entrée. Les hommes d'armes» descendant au trot, chargèrent sa petite troupe avec une force irrésistible. Son porte-étendard» Philippe d'Oignies, sire de Bmay et plusieurs autres, furent tués sur place. Charles lui-même reçut un profond coup d'épée au cou, à un endroit où une parUe de son armure, mal fixée, s'était détachée. Il fut reconnu par les Français, qui lui crièrent de se rendre; et^ bien qu'il continuât de se défendre avec une valeur désespérée, déjà ils avaient mis la main sur lui» quand deux de ses compagnons, l'un d'eux un homme de puissante stature et monté sur un vigoureux cheval, se jetèrent entre lui et ses assaillants et donnèrent aux deux partis le temps de reformer leurs rangs. Une contre - charge énergique balaya de nouveau la route ; et les Français se retirèrent en apercevant sur la plaine un petit corps de troupes avançant à la rescousse. C'était le bâtard de Bourgogne, avec la poignée d'hommes qui restaient de l'aile droite. Sa bannière, déchirée en lambeaux, mais tenue toujours d'une main

iTertnê, prouvait que lui, du ttioins, n'avait point failli à Tantii|ufe reflom et à rhouneut de dâ ttiaisoti (i).

Quoique perdant du sangavee abondance de âa blessure* le eomte de Charolais monla sur »n cheval frais et s*élança k travers le champ de bataille pour rallier les débris épars de son armée. Il conjura ses hommes^ dans un langage dout et persuasif, de ne pas Tabandonner en ce moment critique, mais de se grouper autour de Téiendard de leur prince (2). S^ situation était, en réalité, bien critique. H ne restait pas cent hommes ensemble au centre de la plaide ; et ceux qui avaient montré réettement du courage au plus fort de la mêlée Constatèrent avec appréhension leur (Uiblesse numé«rique et le danger de leur position. A la première apparia tîon d'une lance ennemie ils létaient prêts à prendre là f«ile*

Enfin on vit arriver dû bois Sainl-^Pol et ses hommes en ordre serré de bataille, s'arrêtant de temps en temps pour ramasser les lances qu'ils avaient jetées dans leur retraite. Ils ne faisaient aucune attention aut messages urgents qu'on leur envoyait pour les engager à hât^ leur n^trohe. Ayant éprouvé les fâcheux effets de l'empressement èi de l'^xees^ sive confiance, ils moniraieni maintenattt la plus admirabl^e prudence. Grâce à leur concours et à celui d'aûir^ déserteurs^ qai revenaient par bandes de do«i^e^u vingt bomtiifeÀ, Cfearies, vers le soir, se trouva entouré d'une force d'environ huit cents hommes d'armes.

Mais ces hommes n'étaient pas dans nûe disposition d'es^

(1) Commines, t. I, pag. 40-43; Haynin, t. 1, pa«. 37, 38: Lamarche, t. II, pag. 237; B^Bmi&fi de la Imtaille de MorUlhéry ( Lenglét, t. n, pag. 484-4^).

<2) I Allant aval le camp disoit à ceux qa*ii trouToit q«i se tiroieot €ii hti>ge : « Mes eofans et mes amys. relonrnez avec moi et ne me laissez à cette heure, > et par telle doncenr étk fit t>ltisiéùrs retotnnèr. > Ëa^nto, 1. 1, pa^. iO.

prii ^ l'eogager de tenter de aouveau la fortuae des aroea* Ayant fui du champ de bataille, ib supposaient, assex natu^ tellement, qu'iU avaient été d^^itg. Leurs adversairea, raisonnant de la même façon en ce qui les concernait, en étaient venn$ k la même conclusion. C'avait été une déroute des deux côtés» une déroute sans poursuite, une déflaite sans victoire. Les routes étaient eticombrées de soldats , fuyaai devant d*autres qui couraient à leur tour dans d'autres directions (t). Pians le«ir fuite« ils répandaient toutes sortes de nouvelles sur leur désasi/e : le roi était mort; le comne de Gbarolais était prij^onnier. Il y eut un officier du roi qiui ne tourna pas bride jusqu'à ce qu*i| filt arrivé à Lusignan, daias le Poitou; un cavalier flamand qui courut avec la même pisécipitatioo jusqu'à sa demeure à Quesnoy-le-Comte, dans le Hainaut. Ces deux*là, tout au moins, comme on en fit la remarqjie, n'avaient pas songé à se faire mutuellement le moindre mal (2).

La soirée se passa sans qu'il y eût le moindre effort, de part ou d'autre, pour soumettre à une seconde épreuvie l'issue douteuse de la bataille. A la confusion et à la pa^ niqme avait succédé la stiupé&ction. Ayant reformé leur clôt tjure de chariots» et s'étant ai^si protiégés contre une sor^ pri^e, les Bourguignons retrouvèrent du courage pour songer à l'état de vacuité de leurs estomacs. Leurs approvisionne* ments étaient insuffisants pour assouvir leur faim ; mais ils n'œaîeot pas entrer dans le village où ils pouvaient en

(1) « Tools les chemins esloieot coaveris de bagues, comme malles, booges, vaisselles, joyaalx, harnais, chevanlx, qae laissèrent choir le? fuyants, et nuls d*enlx n^aroient loisir de reconeiller de pœur qn*ils aroient, cjir d*ung cpsté et d*anltre il sembloit que les<#iy)çwy8 fuissent i leurs talions, et sy ne les suivoit ou pas, > Dnclercq, t. IV, pa|g. 169.

(3) > Ces deux n^avoient garde de se mordre Tung Taultre, i expression deyenoe depuis proverbiale. Gommines, 1. 1, pag. 45.

obtenir une plus grande quantité. C*est qu^ine longue ligne de feux brûlaient derrière la haie, et un détachement envoyé en reconnaissance était revenu avec la nouvelle que l'armée royale était toujours en position. Assis sur une botte de paille, à côté d'un monceau de morts, Charles faisait panser sa blessure, et partageait sa potion de tisane avec un archer blessé qui se traînait, à demi écrasé par les cadavres. A minuit, les principaux ofitciers tinrent un conseil de guerre; Un grand nombre d'entre eux, parmi lesquels Saint'Pol, voulaient commencer sans délai la retraite vers la frontière de Bourgogne ou celle des Pays-Bas. Ils dépeignirent sous des couleurs, qui n'étaient pas trop vives pour la circonstance, les dangers de leur situation présente. Mais, si grands que fussent ces dangers, une retraite en offrait de plus terribles encore. Chaque ville, chaque village le long de la route les accueillerait en ennemis. Les traînards seraient massacrés; la terreur multiplierait leurs périls et compléterait leur dispersion; et le peuple saisirait avec empressement cette occasion de donner une preuve convaincante de sa loyauté en exterminant les rebelles vaincus. Ces arguments, qui donnaient une sombre idée du sort de ceux qui avaient fui précédemment (i), ralliait même les timides à l'opinion des plus courageux. Il fut décidé, comme parti le plus sûr, de recommencer l'action le lendemain. C'était le seul parti à prendre pour des hommes qui n'avaient pas de moyens de retraite et qui devaient vaincre ou mourir sur le champ de bataille (2).

(1) • Pour brief dire, oncqnes nul homme de nom de cenlx qui s*eDfftayoieat n'nschappèrent qn^ils ne ftaisseat prins oa morts;... aulcans povres compagnons esebappèrent... tonU detchirés et en pOYres habits. > Doclereq, t. IV, pag. 174.

(2) t Son advis estoit que chacun se aysast au mieolx qn'il poorroit ceste noict, et qie

A l'âurore, les trompettes sonnèrent le réveil. Les troupes se préparèrent an conabat, qnoique la plupart parussent plutôt disposées à prendre la fuite. Quel ne fut pas leur éionnement, lorsqu'un charretier amenant une barrique de vin du village voisin, leur annonça que Fennemi était parti! L*heureuse nouvelle fut bientôt confirmée. Les feux qu'ils avaient contemplés toute la nuit, sans oser s*en approcher, n'avaient pas été plus tôt allumés, que le roi avait levé le camp et continué sa marche, par une route détournée, vers Paris.

L'abattement fit place à l'exaltation dans l'armée bourguignonne. Sa position n'était pas seulement sûre, désormais; elle était glorieuse. Loin d'avoir été défaits, ils avaient décidément remporté la victoire; ils restaient en possession du champ de bataille, que Tennemi s'était vu forcé de quitter. Au mieux prendre, la victoire avait été stérile, il est vrai ; si la bataille était gagnée, l'objet de la bataille était perdu. Mais qu'importait? Quelques-un s» il faut le dire, parlèrent de donner la chasse à l'armée royale; et ceux qui, pendant la nuit, avaient été les plus ardents à proposer de battre en retraite étaient devenus les plus impatients en faveur de la poursuite. Mais on leur rappela que, pour s'assurer les honneurs de la victoire, les règles de la chevalerie les obligeaient à passer une seconde journée sur le champ de bataille , à enterrer leurs morts et à défier, au son de la trompette, tous ceux qui voudraient leur contester leur triomphe (1).

le matin, à Tanbe da ji voit le chemin plos seo (1) Des récits de la i peuvent être trouvés di t. IV, pag. 166-172; La pag. 118-121 .Lenglet,/ officiel an duc de Boni

^0 BISTOIRE

Plqs dç deux Drille Qsid^vri^, d^j^ (JépQuiUés ejt m^ à nu par le# rôdeurs des camps, (ujrepl tfxïuvés daq^ 1^ plfûfie et sur le vqrsjiat 4^ la coUiaç (i). Qr^zé éi^jt tQmb4 d^ 1^ preipière charge, tandi/^ q^'il coad^i^ait T^ttaque frmm^ dans l^iûteDtioii, au dire de I^Qaift, d'isngagiQr forcémeajt une bataille q^e le roi d^^iraU éviter. P(9 coté des Bourgiiig9<N»$» celui qui excita le plu^ dei r^rets fut Iq j^ii^ae Pbilippe 4^ LaiaÎB» ua frère diji fameui^ «Tacque,^ de I^alain, rejetpp d'iiip^ race qui oe marchandait jamais soq $ang pQ^r le servie d^ son prince (2).

dMBbraQce près que ce rapport ottciel essaie d'excaser les désordres et les désertioai qai ont terni le triomphe des aripes boargaigDoqnes. — A^ premier a&ppct, les descriptions données par les deux aatorilés que nous citons en premier lien semblent se rapporter à 4ea|L j^^Mres différentes. Un examen ploa aUeotif moatce qoUi n'y a gaére, on sofnme, do différence snr les points essentiels. La différence est dans la coulear donnée au récit, dans l'esprit qni a inspiré le narrateur. Haynin , cavalier naïf, peu versé dans les raffinements df) la critique, dopoe ope Tjersioo littéialA de Taffaire, et résuma sa narration en attriboaat c Vhonneur et la victoire de la journée > aux Boorgaigoons, bien que les Fr|inçais * aif^t gagné davantage > par la capture des bagages ennemis. Commines, qui écrivait dans les (Jlerniers temps de sa vi^ et qui se complaisais pipl^t À exposer les folies et les j^in^j^f^ tentions de ses contemporains belliqueux qa*à célébrer leurs exploits, prend sa revanche de l'enthousiasme juvénile qai Pavait lait rester pendant tonte la journée immédiatement Uprriére son maître. 11 nous apprend qçe jam^s de sa vie il n'avait éprouvé fnoiqs de pe^f: sa seule impression était rétoooeraent qu'on osât s'opposer à un aussi grand prince. Il se venge, disons-nous, de cet engouement en jetant une légère teinte de ridicule sur tous ces évépemeuts, en faisapt pleuvoir le sarcasme sur ceux qpi ont pris la f^ite et an pr^^guanl des éloges équivoques aux combattants. Son introduction semble préparer l'effet auquel il waail# quand il raconte, par «xeipple, comment von cheval, pauvre béte âgée et feible, alla fourrer ses naseaux sons un fût de vin et s'en revint merv,eilleusefnent rafratchip i)^ ce^te libation, c Admirez, > semble-t-il dire, « le sang-froid de ce vétéran quadrupède qui, après s'être cpndnit si vaillai^meoi dans la mêlée, n'eut ancog souci d« se glorifier de ses explpits, comme fit un certain jeune prince ou comme firent tapt de hardis cavaliers qui revinrent, après une fuite discrète, réclamer leur part dans la victoire ! >

(1) • Deux mil hommes du moins, » dit GoQuniuea. qui n'uiagère jamais. B'aptras écrivains disent quatre mille. De Troyes, qui seul prétend donner les chiffres exacts, dit trois mille six cents.

(2) •Une rasse,> remarque Commines (t. I, pag. 19), • dont pnu s'en est tfx>uvè qpi n'ayent esté vaillans et couraigeux, et presque tons mors en servant leurs seigneurs ^n la guerre. > Un autre membre de la famille périt dans la môme campagne^ Siipon de MM^* duquel un chroniqueur dit : t 11 estoit encore jeusne, si avoit il beaucop ven et beaucop voyagé, si comme au Sainct-Sepulchre, à Sainct-Jacques (de Compostelle ), à Ron^e, es Ailemaignes et au voyage de Turquie. > Haynin, 1. 1 oag. 46.

DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. S6t

Étaat demearé le temps voulu sur le champ de bataiUef et n'ayant reçu aucune répoi^e au défi proclamé à trois reprises par ses hérauts^ le comte de Gbarolais quitta Moot- Ihéry le i8, et partit à la recherche de ses alliés. A Étampea, il fut rejoint par les Bretons* et, quelques jours plus tard» par le duc de Bourbon et les Armagnacs. Les forces unies se rendirent àXoret, vers Test, ou ils campèrent sur les M bords de la Seine, et attendirent pendant quinze jours Tarrivée du duc de Calabre et du maréchal de Bourgogne. Dès que les feux de campement annoncèrent leur approche du côté du aud, Charles se mit en devoir de jeter un pont de bateaux en travers de la rivière, à un enêroîl oii un ilôt, divisant le courant vers le milieu, facilitait cette opération. Rouault, qui était stationné sur la rive opposée avec une force consldérad>)e, fit mine de lui disputer le passage, mais recula sous le feu de rartillerie, habilement dirigée par un officier royal qui avait été fait prisonnier à Montléry et qu'On avait aisément décidé à recevoir la solde des eonfé* dérés, à la condition d'employer pour leur service Thabileté dont il venait de faire preuve pour leur destruction.

La difficulté de se procurer les approvisionnements considérables nécessaires pour les troupes maintenant rassemblées autour de Charles oecasionnèrrat un long délai avaiftt que les alliés pussent recommencer leur marche vers la capitale. C'était là, comme chacun le comprenait, que le conflit devait se décider. Si Paris se rendait, on ne devait plus craiodre la moindre résistance à la révolution dans aucune partie du royaume. Et quand même Paris aurait tenu bon, Louis, enfermé dans ses murailles et privé par ainsi des moyens de continuer la guerre, ne devait pas tarder à accepter les conditions que ses ennemis entendaient lui imposer. Leurs

moyens d'action étaient-iU en proportion de leurs desseins? Personne n'en doatait. L'armée comptait environ cinquante mille combattants (i). Les levées féodales de plus de vingt provinces, qui n'avaient jusqu'alors été jamais convoquées ensemble contre un ennemi co^lmun, se trouvaient maintenant armées contre le commup souverain. Et ce n'étaft pas seulement dans les provinces de France que cette armée éclectique avait été recrutée. Le duc de Calabre, outre les vassaux de son père, avait enrôlé sous son étendard, des mercenaires de plusieurs nations difiérentes. Son ami le comte Palatin lui avait fourni une troupe de schtoarlzreiters^ ou arquebusiers montés. Un corps de cavalerie italienne, commandé par Nicolas de Montfort, comte de Campobasso, un des condottieri les plus distingués de son temps, dont l'histoire se trouve mêlée d'une façon fatale et sinistre aux dernières scènes de notre récit, provoquait particulièrement l'admiration par la beauté de ses armes et par l'aisance particulière avec laquelle il exécutait toutes les manœuvres. Cette phalange de cavaliers bardés d'acier offrait un contraste frappant avec une petite compagnie d'infanterie, « sorte de menu peuple, » ne portant d'autre arme défensive qu'une étroite plaque de fer bouclée en travers de la poitrine. Ils avaient pour toutes armes une pique d'énorme longueur, et un couteau destiné à être employé dans le combat corps à corps (2). C'étaient des Suisses; et, comme c'était la première fois qu'on voyait en France des soldats de cette nation.

(1) A en croire Gommioes, te chiffre s*en montait à cent mille, c tant bons que. maaYtis.» Une chronique citée par Petiot donne comme total effectif cinquante etnn mille hommes,, ainsi répartis: t 35,000 sons le comte de Charolais; 12,000 sons le dnc de Bretagne; 6,000 sons le comte d*Ârmagnac ; 5,000 sons le dnc de Calabre, et 3,000 sons le dnc d» Bonrbon.

(2) Dnclercq, t. IV, pag. 481 ; Haynin, 1. 1, pag. U; Commines, 1. 1, pag. 62.

OÙ, toutefois, le renom de lear vaillance n'était pas inconnu, ils attiraient plus de curiosité et d'attention que les autres troupes. Les cavaliers flamands et bourguignons les auraient probablement examinés d'un œil plus attentif encore, s'ils avaient pu prévoir que, peu d'années plus tard, ces fiers guerriers des Alpes se trouveraient armés contre eux dans une lutte bien plus acharnée et plus mortelle que celle dans laquelle ils combattaient en ce moment côte à côte.

On ne fit aucune tentative pour organiser ces forces, qui montraient dans leur composition et dans leur aspect une si grande diversité, et pour les fondre en une seule armée. Une tentative dé ce genre aurait exigé, comme condition nécessaire de succès, Tunité de commandement; et c'était là une chose impossible à réaliser. Le duc de Berri, que, dans des conditions différentes, son rang aurait désigné pour exercer l'autorité d'un commandant en chef, n'avait ni le caractère ^i l'âge nécessaires à un poste dé cette importance. Ce pauvre jeune homme avait tremblé de peur devant la responsabilité qui lui incombait, le jour où il avait vu les membres de sa famille et la noblesse de France si empressés à redresser ses griefs imaginaires. Quand il avait vu les blessés bourguignons qu^on amenait de Mdntlhéry dans des chariots, il avait exprimé sa compassion dans des termes que ses compagnons, moins impressionnables, avaient taxés de pusillanimité. « J'aurais préféré, » dit-il, € que cette entreprise n'eût jamais commencé que de voir répandre tant de sang à cause de moi (i). » Se tournant vers le comte de Gharolais : < Vous même, beau cousin, » dit-il, « avez reçu une blessure. » « C'est la fortune de la guerre! » ré-

(D GommiDes, 1. 1, pag. 56.

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pondit Charles, q»i put à peiâe coo tenir son mépris devant €es observations iiropporfa&es (1). c Q4iiell6 sorte d'bcumne éoit être cdui-ci, i> dil-iJr à quelgties intimes, < qui se lamente à la vue de quelques centaines d'hommes blessés» ées gens qui ne le touchent d'aucun côté ^ qu'il ne connaît pas l Quand il s'agira de choses qui le toucheront de. plus près, nous n'aurons guère lieu de compter sur lui^. j'en ai peur (3). 1» Dans toute l'armée, la faiblesse efféminée de ce jeune pcinee et de son ami le due de Bretagne était un sujet habituel de dérision. Ils chevauchaient côte à côte au centre de l'armée, sur des. palefrois trottant Tsmoble^ d'une Ëiçon ^ui s'aecofdait mal avec la pompe et les circonstances de la guerre. Leurs surtouts, de riche satin, étaient ornés de dons dorés; mais, comme on le disait tout bas, ces clous n'étaient que des têtes sans pointes, et n'étaient pas du métal qui sert à attacher les cuirasses (3).

• Mais, d'autre part^ le comte de Gharolais reconnaissait, dans Jean, de Calabre, un esprit de la trempe du sien. Il avait la même impatience d'action, la même soif de ienoiuffîéey le même empressement et la même assiduité éana l'sKSCompIbsefifeeait de tout devoir. Gomme lui, il tenait à cœur d'inspirer aux soldats, le respect de la dkcipline; comiue lui it leur donnait en toute occasion l'exemple de la i^igilance et de la valeur. Leuc amitié les amena à garder compagnie lorsque les forces combinées, après avoir franchi la Marne à Charenton> le 20 août, se dispersèrent pour se

(1) Dnclercq, t. IV, pag. 179.

(2> < ÀTec^oDS onj patter cest Jummel II sAtrtuve esbahy pour ae^t oa haiG(.c«08 hommes qa^il voit blecez alfans par la ville, gai ne loi sont riens et qa*il ne congnoist : il s'esbahyroit biento3t si le cas Iny touchoit de qnelqae chose. > Gommines, 1. 1, pag. 561.

(3) Gommines, 1. 1, pag. 64; Haynin, 1. 1, pag. 43.

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rendre à leurs différents postes dans le voisinage de la capitale. Les Bretons occupèrent le pays aux environs de Saint- Maur et du bois de Yincennes. Les Gascons furent stationnés à Saint-Denis. Les Bourguignons restèrent à Charenton. Leur commandant prit ses quartiers à Conflans, dans un grand manoir seigneurial situé tout près du bord de la rivière (1).

(1) Commines, 1. 1, pag. 63, 64; Duclercq, t. IV, pag. i82, 183 ; Lenglet, Ancienne chronique, t. II, pag. 184; Haynin, 1. 1, pag. 45; Lamarche, t. II, pag. 244, 245.

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