Histoire de Charles le Téméraire duc de Bourgogne
Tendances politiques du siècle. — Conquête de la Gueldre. — Négociations entre Charles et l'empereur. — Leur entrevue à Trêves (1473).
Profitons de ce moment où nous allons aborder de nouvelles sphères d'action, pour appeler l'attention sur certaines particularités qui, en dehors des détails biographiques, ou, plutôt, rattachées à ces détails, donnent à notre sujet son caractère distinctif.
Nous avons commencé par l'histoire d'une province ou même d'une famille. Les premières scènes de notre récit se passaient, en effet, dans la maison de Philippe le Bon. Les dissentiments et les intrigues qui s'agitaient dans cette petite cour en constituaient les principaux incidents. Mais, peu à peu, cette histoire en est arrivée à embrasser les mouvements politiques les plus marquants de l'époque.
On aura remarqué cette progression. Elle deviendra pins saisissante dans la suite de notre récit.
Mais ce que nous observons là n'est pas un simple chan gement de scènes, une transition d'une situation à une autre. C'est le développement logique d'un système par le déploiement graduel de ses moyens et de ses effets.
Un coup d'oeil jeté sur les traits particuliers et les tendances de cette époque feront ressortir davantage cette évidence.
La On du quinzième siècle est universellement reconnue comme étant une époque remarquable. C'est le point de départ de l'histoire moderne, qui se distingue absolument de l'histoire du moyen âge.
Leseizième siècle a été une grande époque, une ère degrands changements, de grands hommes et de grandes actions. L'humanité semble s'être élevée brusquement à un niveau supérieur; elle semble avoir grandi en proportion. On voit les principaux États de l'Europe se consolider dans les formes et les limites que, pour la plupart, ils ont conservées depuis. On voit le gouvernement se poser sur une nouvelle base, combinant en même temps l'autorité et la dépendance. C'est, en un mot, le gouvernement représentatif. Quatre grandes puissances, la France, l'Angleterre, l'Espagne et l'Autriche, maintiennent la balance du pouvoir. De rapides et étonnantes révolutions se produisent dans les ans et les sciences. Le nouveau monde a été découvert. On y procède par la conquête et la colonisation. L'imprimerie, inventée quelque temps plus tôt, commence à révéler son énorme énergie et son influence. La poésie, la peinture et d'autres beaux-arts fleurissent à la fois, avec une ampleur et une richesse dont on n'avait pas eu d'exemple auparavant et
DE CHARLES LE TÉMÊKAIRE
qu'ils n'ont pas retrouvées depuis. La religion même subit une régénération. La Réforme introduit la raison dans les explorations mystérieuses de la foi.
Quelques années avant Pépoque à laquelle toutes ces révolutions ont été accomplies, pas une n'était commencée sérieusement. En l'année 1470, l'Espagne n'est encore qu'une collection de petites souverainetés indépendantes ; la France aussi n'est qu'un nom, mais le nom d'une idée dont on n'attendra pas longtemps la réalisation ; le trône d'Angleterre continue à faire la navette entre la faction et le hasard ; la maison d'Autriche, quoique investie seule de la dignité impériale, n'a pas encore jeté les larges fondations de son domaine territorial. Colomb s'est embarqué déjà, mais sans diriger sa proue vers des rivages inconnus. Ni Luther, ni Cortés, ni Michel Ange, [ne sont encore nés. Les quelques livres qui ont été imprimés à l'aide de caractères mobiles, passent pour des curiosités, et n'ont accès que dans de rares bibliothèques princières, particulièrement dans celle du duc de Bourgogne (1), où ils sont examinés avec soin par William Caxton, lequel a résidé pendant plusieurs années dans les Flandres (2).
(1) Bans l'inventaire de la bibliothèque ducale, publié par M. Barroi* (Bibliothèque protypographique. Paris, 1830), il n'a pas fait men'ion d'un livre imprimé avant 1487. L'éditeur attribue ce fait â la somptuosité des manuscrits qui faisait dédaigner la simpli* cité typographique, t La typographie, • dit-il, ■ depuis prés de quatre siècles, n'a pu produire encore, même avec l'auxiliaire de la gravure, aucun monument ausni somptueux que les éblouissants volumes provenant des ducs de Bourgogne ou des seigneurs de leur cour. • Mais cela ne nous parait pas une raison suffisante. Les relations entre Louis de Bruges et Colard Mansion et la faveur témoignée i Caxton par la duchesse de Bourgogne semblent autoriser une supposition différente. Il est probable que les listes oe devaient pas contenir de livres imprimés.
(9) La réputation de Caxton, comme le plus ancien des typographes anglais, est plus grande de beaucoup que celle dont il jouissait de sou vivant, pour ses écrits et ses traductions. La préférence est justifiée. Le style de Caxton n'est pas un des beaux échantillons de la littérature anglaise an quinzième siècle. Il est posrible que son séjour de trente
C'est doue avec raison que l'époque intermédiaire est considérée comme une ligne de démarcation entre deux ères différentes. Mais cette ligne a été, peut-être, trop nettement tracée, et trop rapidement franchie. Les historiens ont trop souvent insisté sur le point où le passé se confond avec le présent, et n'ont pas assez insisté sur le point, moins im- ' médiat, où s'arrête un passé plus éloigné. Or on reconnaîtra volontiers que la soudaineté simultanée avec laquelle de grands changements s'opèrent ne dénote pas une inertie, ou une stérilité préalable. Elle constate, au contraire, d'une façon évidente, un état général et prolongé d'activés préparations. Certaines périodes ont reçu le nom de « temps obscurs. » Ce n'est pas parce qu'elles ont été imparfaitement comprises par les siècles suivants, ni parce qu'elles-mêmes ne connaissaient pas suffisamment l'antiquité classique qui les avait précédées, mais parce qu'elles ne se rendaient pas bien compte elles-mêmes de leurs desseins et de leur destinée. Ces époques présentent un aspect confus et chaotique, mais ce n'est point cet état de sommeil, d'imbécillité ou de réaction positive qu'on a prétendu parfois. Nous avons des preuves abondantes de la subtilité, de l'énergie, de la faculté d'invention et de construction que possédait à ces époques l'intelligence humaine. Les deux grands agents de la réalisation et de la diffusion des idées, l'imagination et la logique, s'occupaient activement, l'une fournissant la charpente du système et du dogme, toujours insatiables dans la découverte de nouvelles déductions et de nouvelles conséquences, compléments nécessaires de ses des*seins, l'autre donnant à ses matériaux la beauté esthétique
années à l'étranger ne lai a pas permis de snim le mouvement do progrés des lettres dans son pays. Il avoue que sa patronne, Marguerite d'York, corrigeait ses solécismes.
ou intellectuelle, leur faisant prendre racine dans les mythes, les entourant de cérémonies et de symboles. Mais ces deux facultés s'appliquaient à des entreprises plus actives ou plus grandes qu'à dompter, discipliner, organiser et christianiser les races celtiques, gothiques et Scandinaves. L'Église catholique, avec sa hiérarchie et ses rites, ses légendes et ses liturgies, ses magnifiques temples et .ses confréries cloîtrées; le système féodal, avec sa consécration du sol, ses obligations minutieuses, strictes, personnelles, ses ordres de chevalerie, ses vœux de fidélité et de protection ; les communes avec leurs chartes, leurs juridictions indépendantes et leurs gouvernements populaires, leur organisation du travail et du commerce, leurs ligues et leurs confédérations commerciales el politiques, tout cela avait pris pari à l'œuvre. Ce n'étaient pas des accidents du temps et de la circonstance. C'étaient bien moins encore des combinaisons d'ignorance, de stupidité, de tyrannie ou d'erreur volontaire. C'étaient les produits de l'intelligence active, de fines intuitions, de sincères et nobles efforts.
Si, donc, un temps est venu où ces choses devaient tomber, ce ne fut pas parce qu'elles étaient radicalement vicieuses et fausses, parce que leur domination avait été abusive ou usurpée, parce qu'on les avait mises à l'épreuve et qu'elles avaient été trouvées défectueuses. Il n'eût pas été exact non plus, ni suffisant, de ne les considérer que comme des expédieuts temporaires, issus de vues étroites, convenant aux nécessités d'une civilisation rudimentaire, mais condamnés à disparaître, dès que leur but a été atteint, pour faire place à des agents sociaux plus parfaits et plus adéquats. Nous ne pouvons pas dire que leur renversement ait été un fait intellectuel plus grand
que n'avait été leur création. Ces institutions se sont, en fait, détruites elles-mêmes. Elles couronnèrent leur œuvre, elles donnèrent leur dernière preuve de vigueur, elles épuisèrent leur vitalité, à faire naître des hommes qu'elles poussèrent à se jeter dans des formes d'opinion et des manières de vivre plus larges et plus simples. Elles furent ébranlées, non par des assauts du dehors, non par un procédé quelconque de corruption et de décrépitude, — car ce ne fut là qu'un résultat et un signe du changement intérieur qui s'était produit, — maispar la maturité, la force et l'activité de la lutte des esprits cherchant des principes plus grands, plus larges, plus libres que ceux qu'elles-mêmes représentaient et qu'elles avaient amené à un degré de développement tel * qu'elles étaient devenues incapables de les contenir. L'extension générale de la liberté populaire et des droits commerciaux fut la cause, et non la conséquence, de la décadence des communes, qui avaient pendant longtemps entretenu vigoureusement le monopole de ces droits et de cette liberté. La féodalité, malgré sa force centrifuge toujours féconde en phénomènes alarmants et malgré sa lutte persistante contre le pouvoir monarchique (lutte qui marqua l'époque de sa décadence et de sa faiblesse), fut néanmoins un des plus fermes soutiens de ce pouvoir. Ce fut elle qui lui permit de réunir dans une seule main tous les fils de ce tissu de dévoùments qui devait devenir la base la plus solide de la monarchie.
A côté de cet élément, il y en avait un autre : l'unité de l'Église. Cette unité de l'Église avait donné des armes au christianisme pour ses triomphes sur le paganisme; elle l'avait protégé contre les incursions du mahométisme et l'avait sauvé, pendant les crises primitives de sa fondation,
du danger des divisions intérieures qui pouvaient compromettre son existence. Elle avait, en outre, développé ces sentiments de fraternelle sympathie et de concorde qui constituent encore de nos jours, en dépit des distinctions de frontière, de race et de croyances, en dépit des défiances et des doutes religieux, des dissidences de dogme et de rite, des distinctions de sectes et des rancunes de polémique, le lien le plus solide qui existe entre les nations civilisées de la terre, cette unité qui est un frein aux excès du fanatisme et de la superstition, qui tempère la tolérance par le zèle et donne une direction convergente à la marche de toutes les manifestations du progrès humain (1). En résumé, les idées et les institutions du moyen âge, loin d'avoir été un obstacle et une entrave aux progrès de la civilisation, loin d'avoir été de futiles expérimentations abandonnées du jour où leur efficacité a été démontrée, ou de débiles élançons enlevés pour faire place à des supports plus solides, ont été de larges et solides fondations pour les édifications futures des
(i) Oû prendra peut-être pour on paradoxe cette assertion que les enseignements on l'influence de l'Église de Rome aient contribué à répandre un sentiment de tolérance. Qu'on nous permette d'expliquer noire manière de voir à cet égard. Nous ne parlons pas do cette tolérance qui, voyant l'impossibilité ou l'inutilité de réprimer les aberrations de l'opinion humaine, permet aux hommes de se tromper sous leur propre responsabilité. C'est là un résultat de l'expérience et du sens commun, dont le monde est surtout redevable au protestantisme, car, si cette tolérance n'a pas toujours été proclamée ou pratiquée par les réformistes, elle n'en est pas moins une déduclioo naturelle de leurs principes. Hais ce mot s'applique aussi à un sentiment plus profond, à ce sentiment de sympathie et d'appréciation qui, reconnaissant l'unité sous la diversité, ne désire même pas que tous les hommes marchent par le même sentier vers le même but. C'est là un principe qui n'est proclamé par aucune secte, mais qui a été mis en pratique, sciemment ou autrement, par des millier* de sectes différentes. Mais d'où provient-il? Il n'est évidemment pas sorti de la division ut du fracas au seizième siècle. Nous croyons qu'il a été développé par celte longue unité de croyance qui unissait ensemble les nations de l'Europe et les isolait si nettement du reste du monde. C'est parce que les hommes avaient été habitués à se regarder dans un sentiment particulier comme catholiques, qu'ils ont pu, en dépit de divisions subséquentes, se regarder dans uu sentiment particulier comme chrétiens.
âges subséquents. Les grandes révolutions qui marquèrent la fin de l'histoire du moyen âge, n'ont pas été l'explosion de vérités soudaines et inconnues, ou un brusque retour vers des usages primitifs, vers des conceptions plus jeunes et des croyances plus pures (1). Elles ont été le large développement et le triomphe éclatant de principes inhérents à la marche progressive de l'humanité, une prise de possession d'un héritage accumulé pendant une longue minorité, l'accomplissement d'un dessein vers lequel avait tendu et pour lequel avait travaillé tout ce qui avait existé jusqu'alors.
La société, on l'a dit souvent, est dans un état permanent de révolution. De même la rivière est toujours en mouvement; mais la rapidité de sa course, quand elle méandre à travers une plaine unie, ou quand elle lutte contre des obstacles rocheux qui lui barrent le passage à chaque détour, est bien différente! Dans les deux cas, quand la rivière approche de l'endroit où ses eaux vont descendre dans un profond abîme, son cours s'accélère et son flot s'avance avec une vitesse sans cesse croissante. Il en est de même des événements de l'histoire. Quand de grands changements se préparent, le flot devient plus rapide, plus irrésistible. C'est le caractère distinctif de la période dont nous parlons. Pour borner notre attention aux choses de la politique, nous pouvons faire cette observation que « la lutte pour le pouvoir » dont nous avons déjà dit, « qu'elle était
devenue véhémente et universelle au quinzième siècle, »
(1) Peu d'Églises protestantes consentent à admettre qu'elles doivent quelque chose à 'Église de Rome. Toutes prétendent avoir reçu le dépôt de la vérité primitive. Il 7 a môme ■ne aimable secte peu nombreuse qui affirme cette prétention en s'appelant simplement t chrétiens,» qu'ils prononcent d'une façon particulière en appuyant sur l'f long.
DE CHAULES LE TÉMÉRAIRE
indique le caractère transitionnel de celle époque. Si on fait abstraction des causes et des effets, cette lutte semble n'être qu'une explosion générale d'ambition altière et sans scrupule, accompagnée de violence et d'anarchie. Dans tous les royaumes et tous les États, sévit une lutte parricide, suicide. La féodalité est en rébellion flagrante contre le suzerain, c'est à dire contre son principe essentiel. Chaque couronne est disputée, chaque succession est l'objet d'un conflit. Dans chaque royaume, dans chaque famille princière, il y a de cruelles scissions et de sombres tragédies. L'héritier ne peut pas attendre que la mort de son père le mette en possession de son héritage. Le frère, l'oncle, se disputent l'héritage d'un enfant dès avant sa naissance. Le favori ambitieux cherche à détrôner son maître. Le noble insolent espère échapper à ses obligations féodales et à se mettre sur un rang d'égalité avec les princes. Chacun est ardent à la lutte, impatient de saisir et de garder le pouvoir, lequel, semblable à Protée,se dérobe à tout instant sous quelque forme nouvelle, prend de nouveaux attributs et devient en quelque sorte insaisissable.
En effet, le résultat de tant de luttes ne fut pas celui sur lequel on avait pu compter à celte époque,' le démembrement des Étals, une division plus grande des territoires, et, par conséquent, une dissolution de la société politique. Ce fut exactement le contraire qui arriva. Les éléments qui, jusqu'alors, avaient été séparés et en élat d'antagonisme, se fusionnèrent; des provinces qui jusqu'alors avaient été indépendantes on rattachées seulement par des liens féodaux ou fédératifs, s'unirent et s'incorporèrent en un seul État ; on vit surgir des nations animées d'une vie commune et des mêmes sentiments; des monarchies dont les différentes parties se soudèrent ensemble assez fortement pour
résister soit à la trahison intérieure, soit à l'invasion étrangère; des gouvernements arbitraires dans la forme, peut-être, et tyranniques dans la pratique, mais s'attachant à affranchir les masses avec autant de persévérance qu'ils en mettaient à réduire ou à détruire les privilèges et les monopoles de quelques-uns, et se basant sur ce principe que la société est composée, non pas de classes, mais d'individus. Comme ces changements se produisirent d une façon si générale, nous avons été portés à croire qu'ils ne s'opérèrent pas en dépit des luttes et de la confusion qui les précédèrent, mais que ces luttes et celte confusion furent le procédé préalable qui les amena (1). Ainsi, en Espagne, la rivalité entre les petits royaumes de Castille et d'Aragon, et les conflits intérieurs de chacune de ces maisons royales au sujet de la succession, amenèrent directement l'union des deux couronnes et le renversement subséquent de la puissance musulmane dans la Péninsule et le long de la Méditerranée.
Ils eurent encore pour conséquence et résultat cette extrême démonstration d'énergie que firent la monarchie et le peuple d'Espagne durant le seizièmejsiècle, démonstration qui, lorsqu'on la considère de nos jours, ressemble à l'explosion d'un volcan nouveau qui aurait épuisé toute sa force et toute sa chaleur en une seule éruption. En France et en Angleterre, une longue série de divisions et de convulsions se termina d'une manière semblable. Dans le premier de ces pays, le principe d'unité nationale, après avoir
lutté longtemps pour son existence, se vit solidement ga- «
(i) Guiiot lai -même ne voit dans les institutions do moyen âge qu'une série d'expériences. Un système supplante l'autre; la barbarie et les violents conflits sociaux retardent la civilisation ; le progrès est le résultat, non d'une collision de forces, mais de certains éléments qui survivent* celle collision.
ranti et devint l'étoile polaire de la politique et le point de convergence du sentiment populaire. Dans l'autre, un besoin reconnu depuis longtemps fut satisfait par l'établissement d'un gouvernement rendu plus énergique, non par la simple solution d'un problème dynastique, mais par la reconnaissance ouverte ou implicite, de ces deux grandes idées de représentation et de responsabilité (1) qui sont la vie et l'essence de sa constitution.
On pourrait croire que, puisque les plans et les entreprises du duc de Bourgogne ont eu pour résultat l'insuccès, la défaite et la ruine, son histoire a été mal choisie pour représenter l'expression de la tendance générale de l'époque, puisqu'elle représente plutôt la résistance que cette tendance a renversée et les obstacles qu'elle a balayés. Mais ce qui nous préoccupe ici, ce n'est pas le résultat, c'est la lutte elle-même; et chaque phase de cette lutte se reflète de la manière la plus vive dans l'ambitieuse et belliqueuse carrière de Charles le Téméraire. D'un autre côté, la position qu'il occupait, l'ayant forcé ou tenté de se mêler activement des affaires intérieures d'un grand nombre d'États étrangers, fournit un terrain plus avantageux que tout autre pour examiner convenablement ces affaires. Ce besoin immodéré de posséder et d'exercer l'autorité et le gouvernement, dont il donna des preuves du vivant même de son père, n'était pas seulement l'impatience ordinaire de l'héritier présomptif agissant sur un esprit particulièrement violent dans ses désirs et peu scrupuleux dans ses desseins , c'était un besoin épidémique qui s'était emparé de tous ses contemporains
(1) Il est bien entendu que nous ne parlons pas ici de la simple représentation parlementaire ou de la responsabilité dn ministère. Les traits distinctifs du gouvernement anglais seront indiqués dans un autre chapitre.
exposés à son influence, qui agissait sur les timides comme sur les résolus, sur ceux qu'impressionnait le péril ou le crime, aussi bien que sur ceux qui ne craignaient ni Dieu, ni homme. On peut citer, comme exemples de cette influence, Louis XI, alors qu'il était encore dauphin, son frère Charles de France, le duc de Clarence et le duc de Glocester, Alphonse et Isabelle de Castille, Charles de Navarre, Albert d'Autriche, Philippe de Savoie, Adolphe de Gueldre, personnages dont les caractères différaient et contrastaient particulièrement. De même que, dans les révolutions ordinaires, le pouvoir, renversé de ses auciennes bases, semble s'offrir de lui-même en prise et devenir un objet tout naturel de compétition, de même à cette époque de changement et de réorganisation générale, toutes les mains s'étaient tendues pour s'emparer de quelque droit, ou pour profiter de quelque occasion.
Son conflit audacieux avec les ministres de son père mit Charles en conflit direct avec le roi de France. La lutte s'ouvre désormais entre les deux hommes sur lesquels la passion dominante de l'époque a eu le plus de prise et dont l'énergie supérieure s'est alimentée et soutenue de ressources supérieures. L'un et l'autre cherche autour de soi des adhérents et des instruments. A une époque où des impulsions et des divisions de ce genre agissaient partout, ces instruments n'étaient pas difficiles à trouver. Louis prête encouragement à la rébellion de Liège, aux prétentions de Nevers, à l'ambition et à la cupidité de Saint-Pol. Charles contracte alliance avec les vassaux mécontents de la couronne et devient l'âme d'un mouvement réactionnaire, qui menace de défaire tout jce qui a été accompli par Philippe Auguste, Philippe le Bel,, et les plus habiles de leurs successeurs.
La scène s'élargit de nouveau. Les deux rivaux, suspendant leurs attaques» tournent leurs regards vers une troisième puissance, espérant l'un et l'autre arranger une combinaison qui ferait incliner définitivement de son côté la balance trop également suspendue. L'Angleterre est l'alliée naturelle des États bourguignons, l'ennemie naturelle de la France. Mais là aussi, un conflit intérieur, réprimé mais non pas éteint, fournit à Louis une occasion dont il profite habilement. Grâce à ses relations avec Warwick, grâce aux relations qu'il forme entre Warwick et les lancastriens, le roi de France parvient à changer une ancienne politique et à établir en Angleterre un gouvernement ami de la France, hostile à la Bourgogne. Son triomphe, toutefois, est de courte durée. Le gouvernement qu'il a réussi à établir de la sorte est miné et renversé. Louis, privé de tout appui à l'extérieur, est exposé de nouveau aux attaques combinées de ses ennemis à l'intérieur. Mais voici de nouveau une réaction, un brusque recul. Bien que le roi ne remporte pas la victoire sur ses ennemis, il fait avorter leurs stratagèmes, déjoue les plans qu'ils avaient formés contre lui, et voilà de nouveau l'équilibre rétabli.
Il semblerait, dès lors, puisque les combattants sont de nouveau dans des conditions d'égalité et que leurs attaques sont de nouveau suspendues, qu'il n'a pas été fait un pas vers la solution définitive de la question en litige. Mais un moment de réflexion suffira pour nous faire remarquer que, dans le fait, la situation est grandement modifiée, que les succès remportés des deux côtés n'ont pas été sans résultat, malgré les insuccès qui les ont contrebalancés , et que nous en sommes arrivés à un point d'où il est possible jfapercevoir la conclusion finale qui doit iutmenir/^jffiaflSte vu
comment, eu Angleterre, la maison d'York, à cause même des efforts tentés pour la renverser, avait conquis une position dont ne pouvaient plus la faire descendre ni les complots des factions hostiles, ni les attaques d'un ennemi étranger, une position qu'elle ne devait perdre que par ses propres crimes, son incapacité et le changement qui s'en est suivi dans les sentiments de la nation à son égard. De même, en France, le trône avait été plus fermement établi, la coalition formée contre lui avait été rompue, un sentiment national s'était formé pour le soutenir.
Le duc de Bourgogne a renoué l'alliance avec l'Angleterre et la durée de cette alliance est garantie par la stabilité évidente du gouvernement que le duc a aidé à rétablir. Mais il a perdu ses alliés en France, et les sources de mécontentement et de irahison-qui coulaient autrefois à son gré sont maintenant presque complètement taries. Le duc se rend compte de cette situation, mais la connaissance qu'il en a ne sert qu'à stimuler son ambition et à en élargir la sphère. Puisque le même principe fonctionne sur tous les points, puisque le moment est venu où les faibles doivent succomber devant les forts, où les petits États doivent être absorbés par les grands, où l'autorité monarchique doit devenir absolue, et où tous les autres titres de commandement, perdant leur force primitive, ne doivent plus avoir de valeur que par des décrets, qui est-ce donc qui peut à plus juste droit espérer profiter de cette révolution, maintenir son indépendance, exalter sa position et étendre sa souveraineté, si ce n'est un prince déjà supérieur à la plupart des autres par l'étendue de ses ressources et la conscience qu'il a de son aptitude à en tirer parti? Les rêves de son enfance vont inspirer maintenant 1 énergie de son âge viril. Il va pouvoir égaler ou même
dépasser les exploits représentés sur les glorieuses tapisseries dont il s'est compta à s'entourer et dont le récit a été une de ses études favorites. Il aspire à une place parmi les conquérants, les fondateurs de royaumes ou d'empires.
De pareilles aspirations, de pareils efforts, ne manquent jamais d'arrêter l'attention de l'humanité. Alors même que, sous d'autres rapports, ils seraient infructueux, ils donnent une vigoureuse impulsion au courant des événements, et, par leur influence soudaine et turbulente, éveillent les sociétés sur les changements qui vont s'opérer dans leur sein. Charles a été surnommé parfois • le Napoléon du moyen âge » non seulement à cause de cerlaiues analogies de fortune, mais à cause de certaines ressemblances de tempérament et de volonté. Or ce Napoléon du moyen âge concentra sur sa personne l'attention de la chrétienté. Pendant le court espace de temps qu'il doit régner encore, son histoire va devenir l'histoire de l'Europe. ÎI avait avec les gouvernements étrangers des relations de stricte alliance ou d'hostilité résolue. On voit les troupes de nombreuses nations différentes combattre sous ses drapeaux ou sous les drapeaux de ses ennemis. Quiconque n'était pas pour lui était contre lui. Ses constantes aggressions, les craintes et les défiances qu'il excitait et la coalition d'opposition qui finit par se former contre lui, eurent pour effet de faire sentir vivement aux différents États de l'Europe les dangers résultant de leur condition analogue et de leur influence mutuelle, de les déterminer à s'observer plus attentivement dans leur politique et dans leurs projets respectifs; c'est à cette époque, ou plutôt à ces circonstances qu'il faut faire remonter l'origine de la diplomatie moderne, ou, pour parler plus exactement, son exportation de l'Italie et son adoption
générale dans les Etats cisalpins. C'est à la cour de Bourgogne qu'on voit pour la première fois des envoyés étrangers résider en permanence ; et la correspondance, récemment découverte, de certains ambassadeurs milanais, qui accompagnaient le duc dans plusieurs de ses expéditions, est peut-être le plus ancien exemple qui existe d'une longue et consécutive série de dépêches ne se bornant pas aux affaires officielles d'une négociation particulière, mais fournissant des détails personnels et des informations générales au sujet de la cour auprès de laquelle les rédacteurs de ces dépêches étaient accrédités.
Ce ne fut donc pas le simple fait d'une ambition impétueuse et extravagante, un parti pris de se mettre en conflit avec les tendances et l'esprit de son siècle, qui poussèrent Charles dans une carrière où la guerre devait être son occupation, et la conquête, par conséquent, son but. Ce furent les exigences du temps et de sa propre position qui conspirèrent en quelque sorte contre les impulsions natives de son caractère pour exercer cette influence sur sa destinée (1). Mais quel devait être son but, quel devait être l'objet précis de ses efforts? Ce n'était pas un esprit susceptible de se nourrir de songes creux, ou de se jeter à la poursuite de fantômes. Et cependant, ce fut une des singularités de sa situation, qu'elle offrit de tous côtés des horizons aussi vagues qu'ils étaient séduisants, des tentatives entourées non seulement d'obstacles et de dangers, mais de brouillards qui égaraient l'observation et répandaient d'étranges
(.1) Von Rodl est an des très rares écrivains qui ont traité ce snjel avec une impartialité philosophique. « So abenlhenerlich, » fait-il observer, i and aaschweifeod Karls Plane uns erscheinen mœgen, so fehite es ibnen doch weder an rechtlicher noch historischer Begriindung. i FeUlziige KarU des Kuhnen (Schaffhauseo, 1843), B. I. s. 149.
ténèbres sur la transition existant entre le possible et l'impossible.
Il n'eu était pas de même du roi de France. Il était aisé, chez lui, de prévoir le but final et de déterminer les limites de son ambition. Partout où la race française existait, partout où se parlait la langue française, partout où une montagne ou une rivière offraient un boulevard à l'intégrité du sol français, la monarchie française devait chercher à y fixer sa domination et à y établir sa suprématie. La France, contrairement a toutes les autres nations et contrées, aspire à s'unifier, à se compléter. Ses guerres et ses conquêtes étrangères ont eu, la plupart, pour objet d'atteindre ou de revenir à ses « frontières naturelles. » Bien des fois, le flot est monté jusqu'à ces limites, souvent avec une force qui l'a porté au delà. Bien des fois il a reculé, laissant aux litiges futurs un rivage à contester, mais laissant sur ce rivage les traces de son passage. L'Angleterre a eu la mission plus grande de répandre tout ce qui est anglais sur tous les continents. C'est en même temps la gloire et le faible de son peuple (1). La France s'attache plutôt à attirer chez elle tout ce qui est français, à transformer, à franciser tout ce qui lui vient de l'étranger.
Le duc de Bourgogne n'avait pas, lui, un champ aussi
(1) Quand on dit parfois, à propos d'an soulèvement en Irlande, dans llnde on dans les colonies, que le caractère anglais convient mal an gouvernement de race» étrangères et d'États dépendants, on semble oublier que l'Angleterre est la seule des nations modernes qui ait jamais réussi dans cette tâche. Est-ce l'Espagne, depuis longtemps dépouillée de ses provinces européennes et de son grand empire colonial Y Est-ce la France, toujours incapable de prendre racine sur un sol étranger? Est-ce l'Autriche avec ses populations hétérogènes toujours en révolte, qui peuvent prétendre l'emporter sur elle? La Tante de l'Angleterre a été non pas de gouverner de telle ou telle manière les nations qu'elle a soumises, mais d'oublier Irop souvent qu'il y avait des nations qu'elle n'avait pas soumises encore.
nettement tracé pour ses opérations, une carte si définie pour diriger sa course. Sa position, comme nous l'avons fait remarquer précédemment, était déjà anormale : les anomalies allaient-elles disparaître quand son essor s'élargirait? Il gouvernait déjà une série d'États discordants et mal agrégés; cette discordance allait-elle diminuer quand d'autres seraient joints à sa domination? Dans ses possessions actuelles il exerçait déjà le pouvoir d'une façon irrégulière, et, en plus d'un cas, avec des droits d'une légitimité fort douteuse. En Hollande, par exemple, c'était une usurpation odieuse. En dehors de ses possessions, il n'y avait pas un pied de territoire sur lequel il pût revendiquer une ombre de droit.
Et cependant, il faut le répéter encore, ce n'était pas chez lui un simple instinct naturel qui lui faisait poursuivre l'œuvre d'agrandissement qui avait marqué toute l'histoire de sa famille. C'était devenu une nécessité. Dans un pareil siècle, dans une pareille position, rester stationnaire, c'était périr; ne pas conquérir, c'était être conquis; -ne pas absorber, c'était être absorbé soi-même. Les défauts de l'édifice social qui s'élevait, la faiblesse de ses fondations, le manque de cohésion de ses parties, ne pouvaient être dissimulés ou corrigés que par de nouvelles additions ou de nouveaux étais. Ces additions manquant, l'édifice devait bientôt tomber en ruines. Si la Bourgogne et la Franche Comté continuaient à être de simples provinces de la France, leur sort était indiqué à l'avance, et l'heure de leur absorption approchait rapidement. Si la Franche-Comté et la Hollande continuaient à être de simples fiefs de l'Empire, elles ne devaient pas tarder à être absorbées dans le tourbillon grandissant de l'anarchie impériale. Ce n'était qu'en acquérant un titre plus élevé, de plus hautes prérogatives, que le chef actuel de ces
États pouvait établir un droit d'autorité indestructible. Ce n'était qu'en acquérant un nouveau territoire qu'il pouvait rattacher ensemble et raffermir les anciens. Les États qu'il ne pouvait s'empêcher de convoiter, vu qu'ils ressemblaient aux siens et s'y trouvaient mêlés, ne pouvaient pas, quoi qu'il arrivât, conserver longtemps leur indépendance. Leur union avec les domaines bourguignons n'aurait pas seulement pour effet d'en élargir les frontières, mais devait leur donner plus de continuité, d'nnité et de force, ce qui était plus important. Séparés de la domination bourguignone, ils offraient aux ennemis et aux rivaux du duc des voies faciles et rapides d'invasion, des points d'attaque avantageux, de grandes facilités de conquête et de démembrement. Sur la frontière des Pays-Bas, la Gueldre et la Frise, provinces jumelles de Hollande, devaient suivre la même loi d'attraction, accepter la même destinée, reconnaître le même maître, ou tomber au pouvoir d'un roi de Danemark, d'un margrave de Brandebourg ou de quelque potentat naissant de l'Europe septentrionale. Entre le Luxembourg et la Bourgogne se trouvait le duché de Lorraine, un fief de l'Empire germanique, mais géographiquement et historiquement une province de France. La Lorraine était gouvernée par un prince français et habitée presque entièrement par un peuple d'origine française. Les ducs avaient été tour à tour les alliés de Charles et de Louis; mats l'alliance, eût-elle même été constante, n'était suffisante ni pour l'un, ni pour l'autre, et chacun guettait l'occasion, maintenant favorable, de s'assurer dans ce duché un appui plus efficace et plus durable. Déjà, comme nous l'avons vu, Charles avait pris pied dans TAIsace et dans le territoire du haut Rhin ; et il était d'autant moins probable qu'il fût disposé à renoncer a celte
acquisition, importante pour le maintien de sa domination présente, bien plus importante encore au point de vue de sa domination future, qu'il était seul en mesure de la protéger contre les envahissements de la Confédération suisse.
Quand des considérations distinctes, basées chacune sur un groupe particulier de faits et de circonstances, se trouvent avoir une relation mutuelle et une tendance commune, elles font naître l'idée d'un plan d'ensemble , d'un groupe d'événements se complétant par des détails, en apparence, indifférents ou étrangers, mais convergeant vers le même but. L'annexion de la Gueldre et de la Frise ne devait être considérée que comme une mesure immédiate et nécessaire à prendre pour l'extension du domaine bourguignon vers l'est, le long des frontières marécageuses des mers septentrionales, extension qui ne devait cesser que lorsque l'opposition de quelque vigoureux rival pousserait ce mouvemeut d'absorption vers l'ouest. Des exigences impérieuses, politiques et militaires, commandaient l'acquisition de la Lorraine, comme le seul moyen d'unir ensemble des provinces désunies et distantes, de fermer une brèche dangereuse et d'opposer aux aggressions hostiles de la France une solide barrière, solidement fortifiée sur ses flancs. La possession de l'Alsace aidait encore à couvrir celte ligne de défense. En outre, elle garantissait l'extension des communications de la Bourgogne du côté du Rhin, et procurait au commerce des Pays-Bas cette protection si nécessaire à sa prospérité. Mais la combinaison de ces divers points tendait vers un résultat plus éloigné, si naturel, si désirable qu'on ne saurait s'étonner de voirqueles désirs de Charles, les vœuxdeses amis et les appréhensions de ses eunemis se soient accordés à le prévoir.
Quoi qu'il en soit, le but évident de ses entreprises, leur inévitable conséquence dans le cas d'un succès complet et durable, était la formation d'un royaume du Rhin, c'est à dire d'un royaume commandant tout le cours navigable de cette rivière, comprenant le territoire entre la rive gauche et la frontière française actuelle, et constituant, avec ses éléments celtiques et teutoniques, une longue et massive barrière entre la Germanie et la Gaule.
C'était une grande idée, et l'on comprend qu'elle se soit présentée à un esprit qui, malgré ses défauts, avait une disposition naturelle pour les hautes conceptions et les tentatives élevées. Un royaume comme celui-là devait, en outre, former la contre-partie de cet ancien royaume bourguignon qui allait jusqu'aux Vosges, au Jura et aux Alpes, et avait côtoyé les eaux du Rhône jusqu'à leur jonction avec la mer. Mais le Rhin, ce capricieux Rhin, traditionnel champ de bataille des conquérants et des nations, le Rhin, dont le domaine était divisé entre une foule de petits princes et de petites républiques, mais qui s'était toujours montré rebelle aux envahissements d'un pouvoir individuel, consentirait-il à porter cette chaîne dorée? accepterait-il cette situation royale en échange de sa liberté?
Nulle part en Europe les différents éléments de la société du moyen âge n'avaient jeté de racines plus profondes que dans le pays rhénan. Mais un phénomène particulier à cette région, c'était la ténacité avec laquelle chaque germe distinct conservait sa vie individuelle, l'obstination qu'il mettait à ne pas s'associer avec d'autres germes et la crainte qu'il avait de compromettre sa solidité primitive en cherchant la productivité ou l'harmonie. Les villes, qui n'étaient ni populeuses, ni riches, étaient lières de s'appeler « impé-
mies » el < libres. » Elles ne reconnaissaient guère d'autre souverain que l'empereur, la source el le gardien de leurs immunités. Le long de ses fécondes vallées et de ses col- Unes chargés de vignobles, de nombreuses autorités ecclésiastiques, des abbés ou des évêques, régnaient avec pompe et tranquillité, gardés par des vassaux bien nourris et bien, armés, et protégés par les puissantes foudres de l'Église. Les castels sourcilleux qui se dressaient des deux côtés de la rivière, les versants ombreux qui dominaient les étroites plaines, étaient la résidence d'une race de nobles qui gardaient avec un louable esprit conservateur les coutumes de leurs ancêtres, maintenant leur droit individuel de paix et de guerre, poursuivant entre eux ou avec les villes et les prélats du voisinage de petites querelles héréditaires, et semant la terreur parmi les voyageurs qui se hasardaient, par terre ou par eau, à la portée de leurs incursions armées. Enfin, la Confédération suisse, cette nation de libres guerriers,, cette ennemie née de la tyrannie, celte protectrice jurée des libres communes, se dressait comme une batterie chargée du haut des sources alpines du Rhin, et surveillait avec une attentive défiance tous les mouvements qui agitaient les bords de la rivière.
Nous en avons dit assez pour faire comprendre le caractère audacieux et périlleux de la voie dans laquelle Charles se disposait à entrer. Mais, à côté de ces dangers, se tenait l'Occasion, cette inspiratrice souveraine, ange ou démon, qui ne manque jamais de souffler ses conseils influents à l'oreille de l'aventureux ambitieux, lorsque, sur le seuil de l'entreprise, elle lui offre d'ouvrir toutes larges les portes du chemin et de le guider — où sa Destinée l'allend.
Les circonstances qui ouvrirent au souverain bourgui-
gnon les voies faciles qui le conduisirent à la conquête de la Gueldre font ressortir dans une vive lumière ces caractères particuliers du temps que nous avons décrits déjà. Depuis un certain nombre d'années, le duché de Gueldre, y compris le comté de Zutphen, avait été gouverné pa<ÀrnojjL d'Egmont, prince uni par son mariage, aussi bien que par une longue alliance intime, avec Philippe le Bon. Tous deux avaient, en outre, le même caractère affable, la même disposition aux libéralités généreuses, le même amour du luxe et du bien-être. Comme Philippe, aussi, Arnold n'avait qu'un fils, ^dolphe de Gueldre,jqui avait épousé Catherine de Bourbon, sœuTdû comte de Charolais, montra de bonne heure la même impatience de la domination et la même soif du pouvoir que son beau -frère. Chez lui, en outre, ces désirs n'étaient tempérés par aucun scrupule de conscience, par aucun sentiment d'humanité ou d'affection filiale. Sa mère, Catherine de Clèves, l'aidait et l'encourageait dans ses efforts pour entrer prématurément en possession de son héritage. Leurs intrigues n'ayant pas eu le succès qu'ils désiraient, la duchesse se retira de la cour de son mari. Adolphe abandonna aussi le palais paternel et s'en alla chercher la consolation de son échec, ou de nouvelles inspirations mauvaises, dans un pèlerinage au Saint Sépulcre.
Revenu, après une absence de plusieurs années, dont une partie s'était passée à la cour de Bourgogne, il n'eut pas de peine à obtenir le pardon de son père. Le retour de l'enfant prodigue, qu'on supposait corrigé et repentant, fut célébré par une fête somptueuse dans le palais ducal à Nimègue. À minuit, quand la fêle était à son plus grand point d'animation, Arnold, qui commençait a éprouver les infirmités de la vieillesse, se retira en silence, et, sans interrompre
les plaisirs de ses hôtes, alla gagner son lit dans une autre partie du palais. Au milieu de son premier sommeil, il rat réveillé par le bruit de sa porte brusquement ouverte. Par l'ouverture, le son lointain de la musique pénétra d'abord dans sa chambre comme un doux et agréable parfum. Trompé par ces rumeurs joyeuses, le duc se figura que ses amis venaient se plaindre de son brusque départ et le presser de rejoindre la compagnie. Il commença à s'excuser gracieusement. Mais ses rideaux s'écartèrent violemment, la lueur des torches fit briller dans la nuit l'acier de casques et d'épées nues; il vit une troupe d'hommes armés entourant son lit. Une peur subite s'empara de lui — bien qu'il ne pût croire ses jours en danger. Se soulevant sur son chevet, il demanda si quelque accident était arrivé à son fils.
— Levez-vous vite ! toute résistance serait inutile ! répondit une voix sévère.
C'était la voix d'Adolphe , qui, comme Louis de France quand il médita pareille entreprise, avait cru prudent d'as* sister en personne à l'expédition, de crainte que ses complices ne subissent, au moment décisif, l'influence de scrupules ou d'hésitations à l'abri desquels il se sentait personnellement. On était au cœur de l'hiver. Quelques habits furent jetés sur les épaules du vieillard; mais on lui laissa les pieds et les jambes nues; et, dans cet état, on le jucha sur son cheval et on le conduisit à plusieurs lieues de là à travers les eaux glacées de la Waal, jusqu'au château de Buren, où on le jeta dans un cachot souterrain, éclairé par une seule fenêtre, étroite et garnie d'épais barreaux (1).
(1) Pontann», Hitt. Gueltir., lib. ix, pag. 524 et soi». ; Sliglenhorst, B. IX, bl.255-%0; Commines; Basin; Pontus Henleras, Herum Burgund., lib. t.
Le duc détrôné languit dans cette terrible captivité pendant plus de cinq ans (1). Les paysans du voisinage frémissaient, lorsqu'ils passaient dans le voisinage du château, en entendant, soit en réalité, soit dans leur imagination, les plaintes et les gémissements du vieillard prisonnier. On disait même que le parricide venait de temps en temps se placer sous la fenêtre, insultant sa victime et lui reprochant cet amour tenace de la vie qui lui faisait supporter patiemment tant d'atroces misères (2). Si horrible et incroyable que paraisse toute cette histoire, elle est attestée dans ses détails principaux par des écrivains dont la véracité ou la connaissance des faits sont hors de doute ou de soupçon. Quand des tragédies de ce genre nous sont retracées par le génie du dramaturge, nous nous laissons convaincre qu'elles sont possibles sans rechercher leur réalité positive. Mais, dans le cas dont il s'agit, l'histoire nous donne des assurances formelles. Il est vrai que, trop souvent, elle ne nous donne que les faits dans leur nudité, sans les entourer de ces accessoires et de ces incarnations de personnages qui permettent au poète de faire vivre les événements sur la scène et de les faire mieux sentir et comprendre.
Une circonstance, que nous n'avons pas mentionnée jusqu'à présent, aide à expliquer en partie ces faits. Les habitants de la capitale et des autres principales villes, dégoûtés du relâchement de discipline, de la négligente administration de la justice et de l'incapacité générale qui avaient marqué
(1) Commines dit cinq mois. C'est une fente de plume évidemment. Les voyageurs bohémiens TVtiel et Schassck parlent de l'emprisonnement d'Arnold pendant leur passage par la Gneldre en 4W7. L'époque de sa mise en liberté est spéciliée par des témoignages authentiques
(S) Rembrandt a trouvé dans celte tradition un sujet admirablement adapté i son talent, et on peut supposer qu'elle a fourni à Schiller sa fameuse scène dans les Voleurs.
le gouvernement du père» acceptèrent l'usurpation du fils. On dit même qu'ils l'excitèrent à cette révolte. Ce qu'on appelle « la conscience publique » n'est pas la même chose que la conscience individuelle. Ce n'est pas une faculté introspective, où l'homme puise l'approbation ou la réprobation de ses actes. Jamais la conscience publique ne s'émeut de crimes dont le public s'attend à retirer quelque avantage. Le peuple de la Gueldre, ou du moins la partie influente de la population, accepta les bénéfices d'un gouvernement plus énergique et ne demanda rien de plus. Mais quand l'aventure se répandit, grossissant son récit d'horreurs vraies ou imaginaires, le scandale devint tellement grand que l'opinion publique , dans la chrétienté entière , ne put le supporter. Le duc de Clèves, voisin et cousin d'Arnold, s'interposa en sa faveur, mais avec des ressources qui n'étaient pas en proportion de la bonté de sa cause. Un appel à l'empereur fut formulé ensuite; et après qu'où eut épuisé sans résultat toutes les formalités usuelles de la justice et de la fiction légale, le duc de Bourgogne, qui avait déjà tenté d'interposer sa médiation amicale, reçut de l'empereur et du pape, en même temps, la mission d'employer la supériorité de sa puissance pour régler l'affaire, au besoin par la force.
Ceci se passait vers la fin de 1470, alors que Charles se voyait brusquement menacé de différents côtés par de nombreux ennemis, alors que ses alliés de France s'étaient déclarés contre lui et que la Picardie venait d'être envahie par une armée française. Cependant il se prépara, sans perdre de temps, à exécuter le décret impérial. La manière dont il s'y était pris pour réduire déjà en soumission des voisins plus faibles constituait un avertissement qu'on ne pouvait
DE CHAULES LE TÉMÉKaMŒ.
guère dédaigner. Arnold fui délivré de sa prisou par un corps de troupes bourguignonnes (1) , et Adolphe reçut ordre —un ordre auquel il n'osa pas désobéir— de se présenter devant son accusateur et son juge, et de s'y venir défendre en personne. Philippe de Commines était présent quand le père et son fils dénaturé furent confrontés, et quand le vieillard à cheveux blancs, courbé par l'âge et des souffrances sans exemple, mais soutenu par l'indignation et exaspéré par la présence effrontée du coupable, jeta son gantelet devant la cour assemblée, et défia son ennemi — son fils — à un combat mortel (2).
L'arrangement proposé par Charles semble avoir été exclusivement suggéré par les nécessités politiques de la cause. Il décida qu'Arnold retiendrait la souveraineté nominale de la Gueldre, avee possession d'une seule ville et d'un revenu proportionné à ses besoins. Pendant ce temps, le gouvernement continuerait à être administré par Adolphe. Cette proposition fut repoussée, non par le père, mais par le fils. Il la repoussa en des termes grossiers et brutaux qui révélaient, de même que ses actes, une de ces natures sauvages qui font descendre l'ambition, ce noble instinct des âmes viriles, à une convoitise brutale et sensuelle. « J'aimerais mieux, » dit-il, « voir jeter mon père la léle la première dans un puits et l'y suivre moi-même, que de me soumettre à de pareilles conditions. Il a été duc pendant quarantequatre ans; il est temps que je commence à régner (5). » Plein de confiance dans l'appui du peuple, et comptant
(1) Ancienne chronique (Lenglet, t. Il, pag. 197).
(1) « Je les veit tons deux en la chambre dudicl duc par plusieurs fois, el eo grant assemblée de conseil, où ils plaidoieol leurs causes; et veiz le bon homme vieil présenter le gaige de bataille à son Ûli. • Commines, 1. 1, pag. 307.
(3) Commines, 1. 1. pag. 308.
aussi sur les probabilités, qui paraissaient imminentes alors, d'un changement de fortune fatal pour la puissance du prince bourguignon, il saisit l'occasion d'un brusque départ de Charles pour la France, et s'échappa inaperçu au milieu des préparatifs militaires qui se faisaient de toutes parts. Dès qu'on découvrit sa fuite, on donna l'ordre de le poursuivre. Il fut reconnu et arrêté à Namur, au moment où il se disposait à traverser la Meuse, déguisé en moine franciscain. A la suite de cela, un procès fut instruit contre lui dans un chapitre de la Toison d'or, dont il était membre. Il fut dégradé et condamné à un emprisonnement perpétuel dans la prison de Courtrai (1).
En 1475, quand cessèrent enfin les hostilités avec la France, les affaires de la Gueldre furent les premières sur lesquelles se porta l'attention de Charles. La question se présentait sous la forme d'un dilemme. Restaurer le prince légitime, impopulaire, imbécile, à deux pas du tombeau, était chose évidemment impraticable. D'un autre côté, rétablir Adolphe dans le gouvernement, ou même lui concéder son droit de succession, après que son nom avait été frappé d'infamie par la sentence des chevaliers, c'eût été porter atteinte à la dignité du duc de Bourgogne et compromettre son autorité. Charles, qui avait depuis longtemps de vastes projets d'avenir, trouva dans ces circonstances une occasion de se procurer un agrandissement de territoire, sans qu'il pût être accusé d'intrigue ou d'usurpation , puisque cet agrandissement paraissait n'être que la conséquence de la
(1) Comroioes, 1. 1, pag. 307; cUraitd'un ancien mannscril(Leoglel, t. Ill.pag. Î95etsuiv.); Basin : Meyer ; Pontanns. — Les documents relatifs au affaires de la Gueldre à cette époque se trouvent dans Mûller, Reichstags Ttieatrum untv Keyser Friedricfw VRegieruny tléna, 1713)
responsabilité dont ou l'avait investi. 11 donna une pension et assigna une résidence à Arnold qui consentit sans hésiter à signer une renonciation à sa souveraineté en faveur du duc de Bourgogne. Par le même acte, il deshéritait absolument sa propre postérité, et abandonna à son prolecteur ses titres et ses États. Aûn de faciliter autant que possible la paisible possession des droits qu i! venait ainsi d'acquérir, Charles promit une somme de quatre-vingt mille florins d'or au duc de Juliers, pour le faire renoncer à un ancien droit que ce prince voulait revendiquer sur le duché de Gueldre, et que l'empereur s'était montré disposé à reconnaître.
Il avait fallu, cependant, pour effectuer cet arrangement, sacrifier une considération que le monde ne devait pas laisser passer inaperçue, et qui devait jeter sur toute cette affaire un jour défavorable, en même temps qu'elle laissait douter de la' validité de la donation. On pouvait, certes, dire avec raison qu'Adolphe avait perdu, par forfaiture, son droit héréditaire; mais ses enfants ne pouvaient pas être tenus responsables de ses crimes et ne devaient pas être frappés de la même exclusion que lui. Or il avait deux filles et un fils, Charles d'Egmont, âgé alors de huit ans. On pouvait donc découvrir dans ce prétendu acte de juste rétribution, une main avide et arbitraire (1). Les citoyens de Nimègue, où la famille d'Adolphe avait continué de résider, avaient un dévoûment enthousiaste pour la cause de
(1) Il faut toutefois reconnaître qu'à celte époque les droits d'un enfant princier étaient souvent sacrifié*. Comme il était incapable de les soutenir, on en concluait implicitement qu'il y renonçait volontairement. Si le duc de Bourgogne eût reconnu Charles d'Egmont , il n'eût pas moins été obligé d'établir dans la Gueldre uo protectorat militaire, et il aurait alors rencontré la même résistance que pour faire valoir ses propres prétentions. Cela est si vrai qu'un agent secret du roi de FraucB insinua qu'on n'avait mis en avant les droits de l'enfant que pour obtenir la libération d'Adolphe. Voyex la lettre publiée par M. Quicherat dans son édition de Basin, t.1V.
l'héritier légitime et étaient préparés à la soutenir les armes à la main.
Au mois d'août 1475, le duc entra dans la Gueldre à la tête d'une armée. La plus grande partie de la province consentit sans opposition à l'accepter pour son prince légitime. Venloo et d'autres places fortifiées ne firent qu'une résistance momentanée. La capitale seule refusa de reconnaître son autorité et défia ses armes. Il en fit le siège et le poursuivit avec vigueur. La défense, tant qu'elle dura, ne fut pas moins vigoureuse. Mais après qu'une brèche eut été pratiquée dans les murs, et qu'un assaut eut été repoussé bravement, les habitants, qui n'étaient pas soutenus du dehors et qui pouvaient s'attendre à une destruction totale en cas de défaite, achetèrent leur salut par une reddition opportune. Ils envoyèrent une députation avec l'humiliante mise en scène habituelle en ces circonstances, pour faire accepter leur soumission, en offrant de payer, par manière d'amende, la somme que le duc de Juliers devait recevoir en échange de l'abandon de ses prétentions.
C'est ainsi qu'un cinquième duché, comprenant une vaste étendue de territoire, fut ajouté au domaine bourguignon, sans qu'il en coûtât au duc autre chose qu'un déploiement de forces que Charles n'était probablement pas fâché d'avoir l'occasion d'exhiber aux regards de ses nouveaux sujets (1).
Il aurait volontiers continué ce coup de fortune en faisant la conquête de la Frise , entreprise qu'avaient tentée déjà
(() Devez, dans la comparaison qu'il fait entre la carrière de Charles le Téméraire et celle de Napoléon, établit une analogie entre l'affaire de Gueldre et ta tenUtire pour changer la dynastie en Espagne. Pour pousser aussi loin que possible cette analogie, il faudrait dépasser les limites de la présente histoire. Charles de Bourgogne ne fut plus inquiété de oecotô, mais la Gueldre fut une épine dans le flanc de Charles-Quint dorant bien des années de son règne.
les comtes de Hollande à uoe époque antérieure, dont l'accomplissement paraissait difficile, mais n'en était pas moins considéré par leur puissant successeur comme une éventualité naturelle et certaine. Plusieurs années auparavant, lorsque la destruction de Liège avait, en 1468, conquis au vainqueur le respect et la terreur de tous, la république frisonne, en proie aux factions, avait bien failli passer sous la domination du duc de Bourgogne, toujours prêt à accorder le remède de l'annexion aux petits États mécontents de leur indépendance. Un parti s'était formé parmi les nobles, favorables aux projets du duc, pour faire passer entre ses mains la souveraineté de l'État. Mais avant que le complot put être exécuté, l'attention et les ressources de Charles avaient été attirées dans une autre direction. Pendant que Charles se mettait en mesure de parer à des dangers particuliers, l'ancien esprit indépendant et indomptable des Frisons se réveillait, et le duc perdit l'occasion de réaliser son idée par l'intrigue ou la trahison. Certes, il n'était pas homme à reculer devant une attaque ouverte et directe, et l'acquisition de la Gueldre, en même temps qu'elle l'y invitait, donnait de grandes chances de succès à une entreprise de ce genre. Mais il n'avait pas fait de préparatifs suffisants. Uoe des premières précautions à prendre eût été d'équiper uue flotte convenable pour agir de concert avec l'armée dans ce pays où la terre et l'eau se mêlent si étrangement et se confondent pour ainsi dire (1).
(i) Basia, etc. — Steeostra, Geschied&nit van Frieilanrt, un excellent ouvrage dont l'auteur est redevable à l'obligeance de son ami, le révérend père U. Steenstra, fils de l'auteur. — La singulière obstination avec laquelle Charles persévéra dans ce projet, tandis qu'il était en apparence absorbé par d'antres affaires plus importantes, se constate dans an traité qu'il conclut, en novembre (474, avec In comte d'Oldenbourg, frère do roi de Danemark. Voyei Hameiman, Chron. <kr Grafen von Oldenburg, ». 274.
Et puis Charles avait d'autres préoccupations» pour le moment, que ces idées d'agrandissement partiel* en Frise ou ailleurs. Le moment lui paraissait prochain où il allait voir se réaliser ses espérances les plus magnifiques. Il était, dans le fait, arrivé au point critique de sa carrière. Les efforts, les luttes, les succès du passé, avaient produit des conséquences plus lointaines, mais non moins remarquables que celles dont nous avons déjà fait mention jusqu'à présent. D'autres éléments avaient agi, d'autres combinaisons s'étaient formées autour de lui. Nous allons voir quelle influence ils avaient eu et allaient avoir sur sa carrière. A ce point de notre récit qui s'est déroulé jusqu'ici d'une façon directe et assez rapide, il sera nécessaire que nous changions de procédé. .11 nous faudra nous arrêter à chaque pas pour examiner les traces, pour explorer le terrain à droite ou à gauche, faire parfois des détours et des circuits , et même revenir à l'occasion sur nos pas. Si diverses matières importantes ont été laissées en réserve pour cet examen rétrospectif, ce n'était pas seulement pour couserver l'ordre et la continuité du récit, mais parce que les événements et les circonstances que nous négligions ainsi étaient dans une ombre discrète, attendant l'incident qui devait les mettre en lumière et leur faire produire leurs conséquences.
Il y a encore une autre raison aux détours et aux retours qui, pendant quelque temps, du moins, doivent relarder le courant de notre histoire. Jusqu'à présent, nous nous sommes occupés d'incidents et de scènes ayant des affinités intérieures réelles avec les éléments reconnus et flagrants de l'ordre de choses que nous racontions, mais appartenant presque entièrement aux choses du passé. C'est pourquoi les
DE CHARLES LE TÉMÉKA1KE
écrivains qui ont retracé les progrès de la civilisation moderne depuis son aurore en ont rarement fait mention. Mais les négociations et les intrigues, les alliances et les guerres, dont nous allons nous occuper maintenant, ont une action plus directe sur l'histoire future; nous nous trouvons en contact immédiat avec des conséquences peut-être éloignées, mais certaines dans l'enchaînement des événements; et le phénomène d'une époque qui disparait prend le caractère d'une époque qui commence, de même que le soleil de minuit des étés arctiques commence à répandre une lumière différente au moment où il passe du couchant au levant.
Aucune transaction politique du quinzième siècle n'a eu une influence aussi marquée sur les événements futurs de l'histoire, que l'alliance matrimoniale formée entre les maisons de Bourgogne et d'Autriche, dans le but d'unir leurs possessions sous un sceptre commun. De celte alliance naquirent les grandes rivalités et les rêves de domination universelle, qui guidèrent la politique et enflammèrent l'ambition de puissants souverains comme Charles- Quint ou Louis XI Y. Les grandes guerres religieuses du seizième siècle furent principalement alimentées par celle alliance, qui donna des armes à l'Église de Rome el contribua à désarmer et a frapper d'impuissance le pouvoir ottoman. Comment cette mémorable union fut-elle projetée et négociée? Quels motifs et quelles discussions l'amenèrent? C'est ce qui n'a jamais été raconté d'une manière complète et précise.
L'idée avait été primitivement conçue, non sans qu'on eùl prévu les résultats vraisemblables qu'elle aurait, durant l'enfance des personnes par lesquelles elle devait s'accomplir. Elle avait fait parlie des plans d'iEneas Sylvius Pic-
t. ni. 3
col o mini pour rétablir la grandeur de l'Église et la puissance de l'empire et pour unir leurs ressources communes contre l'ennemi commun de la chrétienté. L'établissement d'un vaste pouvoir temporel agissant d'accord avec Rome, et imposant des lois à l'Europe, était considéré déjà comme le vrai moyen de faire disparaître l'anarchie et la discorde, de ressusciter l'esprit des croisades, et de protéger le pape dans la jouissance de sa domination spirituelle (1). Le moyen n'était pas mal calculé pour produire l'effet qu'on attendait. Le succès qui suivit le fit bien voir, et prouve une fois de plus que l'activité individuelle , l'habileté humaine et l'esprit de prévoyance ne sont pas chose si superflue ou inopérante dans la conduite des affaires humaines, que voudraient nous le faire croire ceux qui ne voient dans l'histoire qu'une science de statistique (2).
La proposition, toutefois, n'eut pas d'écho le jour où elle se produisit pour la première fois, et quand on y revint plusieurs années plus tard, ce fut avec des vues plus étroites ou avec des considérations d'un intérêt plus directement personnel. Sigismond d'Autriche , cousin germain de l'empereur régnant et représentant de la branche tyrolienne de sa famille, après avoir passé quelques semaines à Bruges durant le printemps de 1469, séjour dont nous avons déjà fait connaître, en partie, les résultats, retourna à Insbruck, non pas avec les regrets d'un homme qui a été forcé de sa-
(1) Vojei l'estrait d'une lettre adressée par Pie II (Piccolomlni) à Philippe de Bourgogne, en 1463, dans Mû lier, Heichstags Tfteatrum, s. 590.
(2t Personne n'a jamais songé à nier qoe les action» humaines et tes événements de ce monde soient soumis à des lois qni les contrôlent. Le plusbeleffort de la raison est d'étudier ces lois et de les comprendre autant que cela est possible i des êtres finis. Le système d'ni* toire statistique, qui n'a pas encore réuni tons ses matériau, a re défaut qu'il dénie déni principes sans lesquels i'bistoire cesse de mériter aucune attention » la responsabilité humaine et le gouvernement divin du monde.
cri fier une partie de son patrimoine, mais avec les transports de joie d'un homme qui vient de trouver un trésor. Il avait été ébloui par la magnificence de la cour de Bourgogne, étonné de l'opulence et du commerce des Pays-Bas, et profondément impressionné de ce fait que, dans le cas où Charles mourrait sans laisser d'enfant mâle, chose qui, dès lors, paraissait déjà fort probable, toute cette splendeur reviendrait à sa fille unique laquelle allait bientôt être en âge de se marier. Bien qu'il n'eût pas, tant s'en faut, la réputation de montrer une grande prudence dans ses affaires, Sigismond avait ce souci général des intérêts de la maison de Habsbourg qui a toujours caractérisé les princes de cette maison. Il s'empressa d'envoyer ses agents à la cour impériale, d'y rendre compte des découvertes qu'il venait de faire et de proposer de prendre immédiatement des mesures pour assurer la main de la princesse Marie à l'archiduc Maximilien, fils unique de l'empereur. Si cela pouvait s'arranger, ce devait être « avec la grâce de Dieu, le plus grand bonheur qui fût échu à la maison d'Autriche depuis une longue période (1). » Sigismond lui-même avait combattu précédemment ce projet. Il s'était offert à trouver une fiancée plus convenable pour Maximilien dans la famille de France. Mais il déclarait maintenant qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre les avantages offerts par les deux
(1) Sigismond expose ces idées arec une remarquable simplicité. » Die vcil vir aber nw her eio seit in seinem hof geweseo sein »nd eio erlich farstlich wesen geseben gemtrkt and erkannl aoch seine land einslails erkoodet Tttd dauey betracht habeu das er nwr allaiu «•liens matins nameos von Burgnndj lebt rnd nwr ain tochter hat daraof aile seine lannd erben vnd gefalleo mecbteo... so wollt rns vast gnt bedonken vnd gefellig sein ob aiu heyrat iwisdwn seincr maiestal son vnserm vettern, rnd desselben von Burgnndj tocbler gemacht werden mœchte, daoo es dorch schickang Gottes vol dartxa komen mœchte, das ain so nierklicher fal iriderernmb an das bans Osterreicb kaeme Tnd fyel, als in langer zeit je Kescbeenwere.» *
alliances. Il mil dans ses instances l'acharnement d'un nouveau converti , et, connaissant les dispositions versatiles de son impérial cousin, il lui fît savoir que si ce dernier continuait à préfère/ un engagement avec le roi de France, lui, Sigismond , croirait de son devoir de ne prendre aucune part aux négociations (1).
Il fallut à Frédéric un certain temps pour changer ainsi complètement de manière de voir ; mais quand il eut pris son parti, sa réponse fut telle que l'avait espérée Sigismond. Son plan fut approuvé et l'empereur lui remit la direction des préliminaires de la négociation. C'est dans ce but que, dans les premiers jours de l'année suivante, ses ambassadeurs arrivèrent à Bruges.
La politique suivie par Charles, relativement au mariage de sa fille, a déjà élé expliquée précédemment. Aucune des offres faites à la princesse n'avait encore été acceptée, mais aucune non plus n'avait rencontré un refus direct et absolu. La proposition présente était de nature à devoir être écoutée avec attention , être examinée sérieusement et recevoir une réponse précise, sinon concluante. Au fond, l'alliance avec l'Autriche n'était pas un parti offrant des avantages qui pussent déterminer le consentement du duc. Elle ne devait pas nécessairement fortifier sa position, ou affaiblir celle de ses ennemis. Un allié comme Frédéric ne promettait pas une assistance bien active, et il était probable, au contraire, qu'il demanderait beaucoup à Charles! Il y avait bien cette considération qu'un mariage avec Maximilien élèverait Marie à un titre supérieur. C'est sur ce point par-
(!) Instruction Herzog Sigmund's fur t. Abgesanten zu K. Friedrich IV; Cbmel, Aclenstûcke unrt Briefe zur Geschichle des Hautes Habsburg (Wien, 1834-1855, B. 11,8.131-135.
ticulièrement qu'insistèrent les négociateurs. Une mère ambitieuse, ou un grand-père faible auraient pu s'en laisser éblouir; mais le duc de Bourgogne, encore jeune, était peu sensible à la gloire par ricochet. Pour lui la question présentait un double aspect. D'abord, il était fort douteux que Maximilien fût admis à succéder à la couronne impériale, et, sans la couronne impériale, il n'était pas un parti sorta- . ble pour la duchesse de Bourgogne.
Il était, certes, plus que probable qu'il serait élu roi des Romains, si, avant la monde son père, il avait su acquérir une grande puissance, ou tout au moins l'espoir d'une position assez haute, qui le plaçât au dessus de tous les autres compétiteurs. Le moyen le plus simple d'atteindre ce but eût été sans doute un mariage avec quelque grande héritière. Mais, en pareil cas, c'eût été l'époux qui aurait été redevable à l'épouse, en outre du douaire qu'elle lui eût apporté, de son élévation à l'empire. Pris à ce point de vue, le plan n'avait d'autre mérite que celui qui l'avait recommandé à l'attention de Sigismond et de Frédéric. Il était évident que, mené à bonne fin, il devait devenir, « avec l'aide de Dieu, pour la maison d'Autriche, l'événement le plus heureux dont elle eût recueilli les fruits depuis bien des années. »
La principale recommandation de ce projet d'union, aux yeux de Charles, c'était précisément qu'il n'avait d'importance qu'à cet unique point de vue. S'il s'était présenté à lui avec d'autres avantages, il l'aurait envisagé comme bien des combinaisons de même nature : il y aurait répondu civilement, évasivement peut être, mais il ne l'aurait jamais pris en sérieuse considération. Au contraire, la combinaison n'avait aucune autre prétention. Elle ne pouvait évidemment être considérée qu'à un seul point de vue. C'était unique-
ment une proposition tendant^ à obtenir le concours du duc de Bourgogne, en vue de l'agrandissement de la maison d'Autriche. Ceux qui la faisaient devaient donc s'attendre à une contre-proposition; ils devaient être tout préparés à voir mettre en regard de leur demande, une autre demande tout aussi simple, et être disposés d'avance à concourir, de leur côté, à l'agrandissement de la maison de Bourgogne.* Frédéric était privé des moyens ordinaires d'appuyer un allié; il pouvait lui donner cependant ce qu'aucun autre n'avait à sa disposition, ce qui, depuis longtemps, était l'objet de l'ambition la plus ardente du duc de Bourgogne. Cette ambition grandissait maintenant à mesure qu'augmentaient les chances qu'il avait de la satisfaire. Les vaines aspirations et les espérances que devait nourrir un cerveau constamment en travail, s'étaient subitement condensées et se dirigeaient toutes, en ce moment, vers un but lumineux et enchanteur. Les sacrifices personnels que l'empereur était capable de faire au profit de sa famille ou pour le bien général, pouvaient être estimés aussi largement que possible par ceux qui n'avaient pas l'honneur de le connaître intimement. N'ayant rencontré jusqu'ici aucun obstacle à son essor, l'ambition de Charles s'élevait à des hauteurs auxquelles il n'avait été donné à personne d'atteindre, ni même d'approcher. Il se serait résigné à voir ses possessions et sa gloire passer à une famille étrangère, pourvu que celte famille fût devenue sienne par adoption , que ses intérêts eussent été identifiés avec les siens, et qu'il pût passer aux yeux de la postérité, non comme un simple marchepied, mais comme le fondateur véritable de sa grandeur.
Sa réponse fut confiée, non pas aux envoyés de Sigismond, mais à une ambassade qu'il expédia à ce prince, en
mai 1470. Il était prêt à consentir au mariage, à condition d'être élu roi des Romains, de façon que, quand il arriverait a l'empire, soit à la mort de Frédéric, soit grâce au « bon plaisir » de celui ci, il fût à même à son tour de faire nommer son beau -fils en qualité d'héritier présomptif. Ainsi serait assurée la transmission de la couronne impériale à Maximilien et à toute la suite de ses descendants. Charles avait été récemment avisé de la possibilité de faire réussir un pareil plan. S'il en désirait l'accomplissement, c'était afin de pouvoir dévouer les plus actives et les plus belles années de sa vie à la défense de la foi chrétienne et à la rénovation de l'empire. Si son idée était favorablement accueillie, on pouvait déjà fixer le jour où les représentants des deux parties auraient à se rencontrer et à rédiger un traité (1).
(1) Instruction de Charles, duc de Bourgogne, i cent qu'il devoit envoyer vers le duc Sigismond d'Autriche (Lenglel, t. 111, pag. 23*446). — Ce document , que nous citerons encore plus loin à propos d'an autre fait, ne porte pas de date. Lcnglet le fixe à la fin de l'année 1471. Zellweger et Rodt le placent en 1471. Comme nous donnons une date plus ancienne et plus précise, il est juste que nous fassions connaître nos raisons .- 1* d'abord, dans le document, il y a une allusion à la visite faite par Sigismond i la cour de Bourgogne Vannée précédente ; or cette visite a eu lieu en 1469; 9* il est dit ensuite que les envoyés de Sigismond avaient eu récemment une entrevue avec Charles à Bruges, qu'il leur avait promis une réponse immédiate, mais qu'il avait été obligé de l'ajourner jusqu'au commencement de mai. Or Charles passa plusieurs semaines A Bruges, en février 1470, et il n'y > retourna plus avant 1471 qu'une seule fois, et pendant on jour, en juin 1470 ( voyei l'Ancienne chronique); 3* les allusions aux afTaires de Bretagne et d'Angleterre, allusion que Zeliweger n'a nullement comprises, ne peuvent s'appliquer à aucune autre époque qu'au printemps do 1470. Ainsi il est dit que les ennemis d'Édouard s'efforcent en ce moment de prendre possession de Calais, ce qui doit se rapporter à la tentative faite par Warwick le 1" mai 1470; 4* parmi les documents publiés par Chmel il y en a un dont nous allons parler, et qui est évidemment la réponse de Sigismond au message du duc de Bourgogne. Ce document porte la date de septembre 1470. Or l'intervalle ordinaire entre les différentes phases de la négociation était de trois à quatre mois. — Un grand nombre de documents de la collection Chmel ne portent pas de date, et il est rare que nous puissions accepter les dates conjecturales que leur assigne 4e savant éditeur. Nous ne pouvons pas nous arrêter à discuter la question pour chaque cas particulier, mais pour chaque cas nous avons examiné les vraisemblances et cherché des éléments de preuve et de certitude comme pour le document dont il s'agit ici.
C'est assurément un trait caractéristique de cet homme» qu'une question de ce genre lui semblât si simple et si facile à traiter, de nature à être abordée sans circonlocution et discutée sans embarras et sans réticence. S'il s'était agi d'une entreprise militaire, il aurait eu recours à ses propres facultés, il se serait préparé a lutter contre les obstacles, elles moyens à employer pour en triompher eussent été de ceux qu'il possédait ou qu'il pouvait du moins apprécier. La tentative lui aurait paru difficile, mais, après tout, elle eût été pour lui d'une exécution plus aisée. Sans aucun doute, son projet actuel était exécutable, mais il exigeait un tact infini, une longue suite de manœuvres délicates, l'emploi de mille ressorts et de mille artifices. Pour Charles de Bourgogne, il eût été moins impraticable de s'emparer de la couronne d'Allemagne par la force des armes.
Chargé de cette étonnante mission, Sigismond se rendit en personne à la cour impériale. La tâche qu'il entreprenait consistait à faire comprendre à Frédéric toute l'étendue de sa propre imbécillité, — révélation à laquelle une longue expérience pouvait bien l'avoir préparé, — et à lui suggérer d'user de son « bon plaisir » soit dans le sens d'une abdication absolue en faveur du duc de Bourgogne, soit au moins en se déchargeant des soucis les plus lourds de la souveraineté, par l'adjonction d'un coadjuteur, dont le zèle et l'infatigable ardeur lui feraient trouver ce fardeau léger. Il fallait en arriver aussi à persuader à l'empereur qu'il emploierait vainement son influence sur les électeurs en faveur de son fils; qu'il se trouverait très puissant au contraire pour leur faire admettre un étranger. Il semblerait que ces deux difficultés auraient pu être résolues d'une façon satisfaisante, puisquel'obstacle — car un obstacle s'éleva — provint d'une cause
différente et plus éloignée. Après avoir attentivement et sérieusement examiné la question, après avoir tenu plusieurs consultations, Son Impériale Majesté découvrit qu'il n'existait aucun précédent qui l'autorisât à agir de la sorte et que ses devoirs et obligations envers son peuple et envers les électeurs et les autres princes étaient de telle nature, qu'il lui était impossible, en aucune façon, d'exécuter le plan qui lui était proposé (1). Il exprima cependant son vif désir de voir conclure une alliance qui devait produire de si grands avantages et son espoir que quelque autre moyen serait trouvé, à l'aide duquel il pourrait contribuer à l'élévation de la maison de Bourgogne. Pressé de s'expliquer plus clairement, il fit entendre avec sagacité, qu'il voulait faire allusion à la possibilité d'ériger les Étals de Bourgogne en royaume, avec la réserve, toutefois, que la couronne qu'il donnerait au duc serait considérée comme fief impérial, dont le possesseur devrait s'engager à soutenir et à défendre la maison d'Autriche contre ses ennemis du dedans et du dehors. Le service spécialement demandé en échange, était la réduction des cantons suisses à leur précédent état de vasselage; mais l'expulsion des Turcs de l'Allemagne, peutêtre même la reprise de Constantinople, étaient au nombre des résultats auxquels on espérait arriver dans la suite (2).
On ne saurait méconnaître que , des deux propositions, celle de Charles était la plus raisonnable. Si elle avait été traduite en fait et favorisée par le destin, l'empire fût sans
(i) < Sein k. g. hal in die sachen gesehen mit fleiss darynn rat geballlen und meniger nrsach funden.damit sein k. pad dem heiligen Reich und den Kûrfiirstcn des Roichs al«o rerpnnden gewanndt nnd verpDicht âadarch soliebs... nictit moglich noch in ainicherlay wegen zu bescheen sey. • Chm-jl, U. I, s. il.
i2) Lettre et mémoires (se rattachant pins intimement ensemble que l'éditeur ne parait le croire) dans Chmel, B. I, s*. 10-13, 30-23,
doute sorti pour un temps de la maison d'Autriche, mais il lui eût été readu dans tout l'éclat de son antique gloire et de sa suprématie. S'imaginer qu'avec ses seules ressources et grâce à l'appât d'un vain titre, le duc de Bourgogne tenterait une pareille entreprise ou même une plus périlleuse, c'était peut-être se tromper sur ses facultés, c'était à coup sûr mal comprendre son caractère. Comme il l'écrivit, il n'aspirait à posséder une couronne que pour autant qu'un avantage général , il voulait dire naturellement quelque grand profit personnel» y fût attaché (1).
On peut trouver sa réponse, non dans la courte note portant sa propre signature, qui contient la remarque que nous venons de citer et un refus assez sec de la proposition de l'empereur, mais dans une lettre censée provenir de l'esprit et de la main de celui qui l'a signée, un vassal allemand de la maison de Bourgogne , lettre dans laquelle l'opportunité et la facile exécution du plau de Charles sont défendues chaudement et longuement (2).
La campagne diplomatique inaugurée de la sorte se poursuivit dans le cours des années 4471 et 1472. Des ambassades furent expédiées des deux côtés, des conférences eurent lieu, des influences privées furent mises en œuvre, de l'argent fut distribué ou tout au moins promis, les manœuvres d'usage en pareil cas furent exécutées, et, chose moins ordinaire, le secret fut suffisamment gardé. Néanmoins, aucun progrès réel ne fut fait, aussi longtemps que Charles s'en tint à son projet primitif, modifié seulement par le retrait de son insinuation assez malheureuse sur la
(1) • Non affecumus dominia noslra io regnum erigi oeque alto pacto coronari quam si id in Rem publicam et commnnnm salnlem fiaU • Cbmel, B. I, s. 43, 14.
12) Chmcl, B. lr s. 28-30.
façon dont l'empereur aurait pu exercer son < bon plaisir. » Les mérites du plan furent établis avec grand détail, les scrupules de l'empereur discutés avec habileté; les obstacles qui s'opposaient au mariage, s'il devait être conclu sur d'autres bases, clairemeut énoncés et vigoureusement constatés. La maison d'Autriche était à celle époque dans une position de décadence incontestable. Les ressources nouvelles que lui avaient valu ses rapports avec la maison de Luxembourg, étaient complètement épuisées. Elle avait été affaiblie par des attaques extérieures comme par ses propres divisions, et par un fardeau toujours croissant qu'elle n'avait plus désormais la force de supporter. Elle avait perdu la Suisse, elle avait perdu la Bohême, elle avait perdu la Hongrie. Elle ne pouvait suffire à défendre ses possessions du Rhin; elle était incapable de garder sa position à la tête de l'empire ; elle ne pouvait non plus sauver celui-ci de la ruine et de la dissolution qui le menaçaient. A l'aide d'une alliance avec la maison de Bourgogne, elle aurait pu renouveler ses forces, réparer amplement ses pertes, et rétablir sa suprématie sur des bases nouvelles et solides. Selon toute probabilité, elle eût pu devenir la plus grande et la plus riche maison du monde, se trouver à même de défier ses ennemis intérieurs ou extérieurs, de recouvrer toutes ses anciennes possessions, de dissiper les alarmes et d'assurer la sécurité de la chrétienté (1). Ces avantages n'auraient pas été mis en péril, au contraire, ils auraient été assurés par la reconnaissance des droits de Charles de Bourgogne à
(i) i Que mou dit seigneur Maximiliea au moyen dudit mariage sera en aparence de auoir les plus grandes et belles seignouries de la creslionnete... et se roi t la maison Dotriche la plus tresgrande,et trespuissante que toutes les maisons du monde.* Instruction à messire Pierre de Haguembac (Cbmel, B. I, s. 33).
les recueillir et à les dispenser lui même. Si ces fruits devaient être récoltés par d'autres mains et à une époque plus éloignée, l'occasion favorable pouvait avoir disparu; euxmêmes pouvaient avoir été anéantis. En vertu de la combinaison proposée, les maux présents pouvaient être guéris, les biens à venir étendus et assurés. Tous les éléments de l'alliance auraient été confondus et identifiés; les intérêts des deux parties seraient devenus les mêmes; les deux familles n'en auraient plus fait qu'une. Frédéric était vieux et infirme; Maximilien était encore un enfant. Charles, au contraire, était à cet âge où l'expérience et la vigueur se trouvent réunies. Il devait servir de père à Maximilien, et il entendait aussi se conduire comme un fils à l'égard de Fré déric. Il était prêt à se faire le gardien de l'un, veillant à ses intérêts et le préparant au rôle qu'il aurait à jouer, pourvu qu'il lui fût permis de devenir aussi l'appui et le soutien de l'autre, de le soulager de ses soucis et de ses travaux, de partager sa responsabilité comme son pouvoir (1).
Ce plan ne manquait ni de solidité, ni de logique; les arguments dont on l'étayait n'étaient assurément pas sans force. Comment se fit-il alors que Frédéric ne put être convaincu? Il n'est pas certain du tout qu'il ne fût point persuadé, ou, dans tous les cas, bien près de l'être. Sa lenteur à prendre une décision et surtout à mettre à exécution une décision prise, était proverbiale. Il envoya les messages les plus amicaux à la cour de Bourgogne, tout en recommandant à ses agents de ne point se compromettre et de ne poser aucun acte qui pût mettre obstacle à la reprise des
(i) Chrael, 13. 1, ». 33.
négociations avec la France, au cas où les pourparlers actuels n'aboutiraient pas (1).
Charles, de son côté, ne se montrait pas plus franc, quoiqu'il semble avoir mis moins de délibération dans sa façon de procéder. L'appât que l'empereur venait mordiller avec tant de circonspection fut tendu à une proie beaucoup moins prudente, mais aussi de moindre valeur et gobé surle-champ. En juin 1472, un contrat formel de fiançailles fut échangé entre Marie de Bourgogne et Nicolas, duc de Lorraine, et ce prince, séduit par les brillantes espérances placées devant ses yeux, alla jusqu'à oublier, d'une façon peu digne d'un gentilhomme, ses engagements envers le roi de France, et accompagna Charles dans sa dernière guerre contre ce monarque. Néanmoins, vers la fin de la campagne, il fut amené, de quelle façon et par quel procédé, c'est ce qui n'a pas été établi, à renoncer au droit qu'il avait ainsi acheté, au prix de ses intérêts et de son honneur, et à signer un écrit déchargeant Marie des obligations contractées en son nom. Chose singulière! il arriva que, quelques mois plus tard, des insinuations lui furent faites en vue de l'amener à renouveler ses propositions. Il tint naturellement, avant d'exécuter cette nouvelle tentative, à s'assurer que c'était bien la proie et non plus l'ombre qui lui était tendue. Mais avant que cette intéressante question eût pu être résolue, les négociations furent arrêtées court par sa mort subite, événement dont les conséquences seront rapportées plus loin. La rumeur publique et la croyance populaire attribuèrent celle mort à un empoisonnement perpétré par les agents de Louis (2).
(1) Chine), B. I, s. Î4.
(î) Lenglel,l. III, pag.i»M95, 255-257.
L'importante négociation avec l'empereur, dont les pourparlers engagés avec le duc de Lorraine n'avaient été qu'un simple intermède, fit enfin un pas en avant. Les différends qui séparaient les deux parties étaient susceptibles de transactions, et, dès le principe, des deux côtés, on avait eu, sinon l'intention formelle, du moins l'idée d'un compromis. Il fallait qu'un pouvoir effectif fût accordé à Charles, et que, d'un autre côté, la suprématie de Frédéric demeurât complètement intacte. Peu disposé à rabattre de ses prétentions, le duc avait chargé ses envoyés, au pis-aller, de formuler une proposition nouvelle ; celle-ci différait de la première, bien plus de forme que de fond, et cependant le duc paraissait la considérer comme une grande concession, et il est possible que l'empereur en ail pensé de même. Il s'agissait d'accorder à Charles, irrévocablement et pour sa vie tout entière, outre le titre de roi, celui de « vicaire général de tout l'empire, » avec un engagement de la part des électeurs de l'élever au trône après la mort de Frédéric (1).
Soit en tout, soit en partie, cette proposition fut acceptée, au moins comme base d'un arrangement ; c'est ce qu'on peut conclure de ce fait qu'une conférence personnelle entre les deux parties fut alors arrêtée. L'invitation en fut faite par l'empereur, en une lettre écrite de sa propre main, et remplie des plus vives assurances de son bon vouloir. Une ambassade spéciale fut ensuite envoyée, en juillet 1473, pour féliciter Charles du dernier succès de ses armes, et pour lui promettre l'investiture, dans la forme ordinaire, des deux fiefs qu'il venait d'ajouter à ses domaines, Gueldre et Zutphen (2).
(1) Inslrnclion , etc. (Chmel, B. I, s. 30-37). — Un plan «emblabJe avait fait partie du projet original conçu par JSneas Sylvios.
(2) tAmel, B. 1, s. 37, 38; Ancienne chronique.
La convenance qn'il y avait à lui octroyer dans une cérémonie publique la confirmation de sa conquête, fournissait, à l'entrevue qui devait avoir lieu, son motif ostensible, tandis que le but réel, ou du moins principal, pouvait être conjecturé par la nature des préparatifs, ou proclamé par ses résultats.
Au lieu donc de retourner de Nimègue à Bruxelles, le duc se mit en route dans la direction de Metz, où la conférence devait avoir lieu. — C'était une ville impériale libre, située en deçà des frontières de la Lorraine, mais qui n'était pas soumise au même gouvernement que celte province. C'était la première fois que Charles allait traverser une contrée étrangère, sans s'être fait précéder d'une déclaration de guerre. Mais c'était un territoire qu'il avait choisi déjà pour un de ses futurs champs de bataille, dont il considérait la possession comme destinée à combler la gloire de ses armes. II voulait aussi, avant de retourner dans les'Pays-Bas, visiter ses possessions du Rhin et recevoir l'hommage de ses sujets de cette contrée; puis, de là, continuer sa marche à travers la Franche-Comté et la Bourgogne, où il ne s'était point rendu depuis son accession au pouvoir, et dont les habitants étaient impatients de recevoir, de sa propre bouche, la confirmation traditionnelle de leurs privilèges et l'assurance de la protection du souverain,
Ces objets importants, celui surtout qui, bien que tenu secret, était le but principal du voyage, faisaient de celui-ci la pius favorable occasion de déployer toute la pompe et toute la richesse de la cour bourguignonne. Les riches tapisseries, la splendide vaisselle, les monceaux de bijoux et de pierres précieuses auxquelles Philippe le Bon avait « livré son cœur, » furent expédiées d'Anvers par les ordres du duc.
Une chasse générale dans les forêts du Luxembourg fut ordonnée, afin de se procurer à profusion les gibiers les plus rares, qui devaient être offerts daus les fêtes qu'il se proposait de donner. Sa suite était exceptionnellement brillante, puisqu'elle comprenait, outre les fonctionnaires de sa maison et les membres principaux de sa noblesse, plusieurs princes étrangers qui, indépendants de nom, n'en étaient pas moins les clients et les pensionnaires du duc de Bourgogne. Celuici avait renvoyé une partie de ses troupes, mais il avait conservé à son service quatorze mille hommes, l'élite de son armée, renommés pour leur discipline admirable, pour la splendeur et la perfection de leur équipement. Quatre cents pièces d'artillerie ajoutaient encore à l'aspect guerrier du cortège. On eût dit qu'il se préparait à s'emparer, par la force, si ses demandes étaient repoussées et ses prétentions contestées, de la couronne qu'il aspirait à porter.
Le 22 août, H arriva aux portes d'Aix-la-Chapelle. Les magistrats lui présentèrent les clefs de la ville et un vase de vermeil orné de pierres précieuses et rempli de pièces d'or. Charles, toutefois, ne se montra pas complètement satisfait de ces témoignages de soumission et de respect. La ville avait auparavant encouru sa disgrâce, pour avoir offert un refuge aux fugitifs de Liège, et, plus récemment, pour avoir montré des sympathies en faveur des habitants assiégés de Nimègue. Le blâme que méritaient ces offenses fut rejeté sur un certain nombre de citoyeus, qui parurent devant lui les pieds nus et en chemise, et s'agenouillèrent pour solliciter son pardon (1). A son passage par Luxembourg, il rencontra une députation qui lui étaitenvoyée par les habitants
(1) PodVus Ueuteru&; Ancienne chrvniytie; Gotlul; Rodt.
de Metz. Elle lui apportait, comme hommage de la cité, cent vases de vins choisis, et venait l'assurer du désir des habitants d'accueillir, de façon convenable, un hôte aussi distingué. Le duc fit une réponse gracieuse, et les députés furent somptueusement traités à sa propre table (1).
Mais cet échange de civilités fut bientôt suivi de manifestations de défiance d'une part et de rancune de l'autre. Charles envoya à Metz une ambassade, demandant que son armée entière ou la plus grande partie du moins, pût être logée dans la ville et que, pour sa plus grande facilité, les clefs de l'une des portes demeurassent en sa possession pendant son séjour. Une telle proposition était de nature à exciter quelques craintes. Les villes libres du moyen âge étaient presque toujours entourées d'un territoire hostile et perpétuellement menacées par de puissants voisins. Leur histoire, comme celle des nations, est remplie de récits de batailles, de sièges et d'incidents de guerre. Les citoyens se tenaient toujours prêts a revêtir leur armure et à courir aux murailles à la première réquisition. Les bourgmestres étaient sans cesse occupés à fortifier les ouvrages de défense, à maintenir une surveillance vigilante, et à pourvoir par tous les moyens au danger d'une soudaine attaque. Peu de places avaient une plus longue expérience en cette matière que Metz. Les habitants étaient presque constamment en hostilité avec les sujets du duc de Lorraine, et quelques mois à peine s'étaient écoulés, depuis qu'ils avaient repoussé la dernière tentative faite par Nicolas pour s'emparer de leur ville. Déjà le bruit avait été répandu, que la Lor-
(1) Ces détails et d'autres sont pris dans les Mémoires de Philippe de Vigneolles, ao ouvrage intéressant imprimé par la société littéraire de Stuttgardl. Vigneulles, originaire de Mets, était nn des envoyés en cette occasion.
raine était sur le point de passer sons la domination d'un prince dont l'hostilité serait autrement redoutable que celle de ses précédents souverains. Il y avait même lieu de douter, si Charles, en ce moment, s'avançait animé d'intentions amicales ou hostiles (1). Les magistrats, en conséquence, conûants dans la force des fortifications qui n'avaient pas d'égales en aucune cité de la chrétienté, rejetèrent sa demande, en prétextant du manque d'espace, occasionné par l'arrivée antérieure de l'empereur avec une suite considérable. Us s'offrirent à loger cinq cents hommes d'armes et préparèrent des vins et d'autres provisions, en dehors des murs, pour le reste de l'armée. Le duc dédaigna d'accepter ce qu'il considérait comme une hospitalité mesquine. Il fitentendre qu'il saurait forcer l'entrée de la ville, si telle était son intention; et, quant aux clefs, il répondit qu'elles étaient déjà en sa possession, faisant allusion, sans doute, à l'artillerie qu'il avait apportée avec lui (2).
Frédéric consentit à changer le lieu du rendez-vous et l'on désigna la vénérable cité de Trêves magnifiquement située sur la rive droite de la Moselle à soixante milles de son point de jonction avec le Rhin. L'empereur s'y rendit et y fut suivi, deux jours plus tard (le vendredi 50 septembre), par Charles. A son arrivée, le duc fut reçu et salué par l'empereur et son fils, accompagnés de plusieurs des électeurs et d'une nombreuse escorte, ainsi que des autorités et des principaux d'entre les habitants. La rencontre entre les deux princes fut marquée par cette déférence d'une part, cette condescendance de l'autre, et cette cordialité mutuelle que
(1) < Cives repu ta oies et armato, «1 poteoliori, et inler bostcm atnicnmqae dablo credere periculosuo. » Lettre d'Arnold de Lalain dans Lcnglet, t. III, pag. 258.
(2) Ibid., obi jupra; Vigoeulles; Meyer.
l'étiquette rigoureuse des deux cours de Bourgogne et d'Allemagne commandait en semblable occasion. Charles mit pied à terre, se découvrit et s'inclina comme pour plier le genou, quand il fut relevé et embrassé avec affection par son impérial suzerain. Une discussion s'ensuivit sur Tordre à suivre pour le cortège, le duc, avec l'humilité convenable, refusant de .marcher à cheval, côte à côte avec le chef du saint-empire romain. Il ne céda aux prières de l'empereur que quand le délai ordinaire de résistance, plus d'une demiheure, se fut écoulé (1).
Les avenues et les rues de la ville étaient pleines d'une foule serrée, curieuse d'assister aux si célèbres splendeurs de la cour de Bourgogne, et d'étudier les traits d'un prince dont le caractère et les hauts faits avaient produit une impression si profonde sur l'esprit de tous ses contemporains. Charles, qui était alors dans sa quarantième année, avait un port et une attitude qui ne pouvaient manquer de frapper l'attention et de commander le respect (2). Sa constitution robuste et vigoureuse, endurcie par la tempérance et l'exercice, sa physionomie empreinte d'autorité et d'assurance, son œil sérieux et brillant, l'expression générale de ses traits, trahissant la concentration de toutes ses pensées vers un but unique et élevé, tout semblait proclamer son droit à occuper la place la plus haute, parmi les princes de son époque (3). Sur son armure d'acier poli, il portait un
(1) Extrait d'une lettre contenant une relation des premières entrevues de Charles le Téméraire et de l'empereur Frédéric à Trêves (Gachard, Documents inédits, t. I, pag. m).
(2) « Dux aulem circiter quadragiola nains annos, in ipso rotalis robore medio rerum gloriœqoe cursa conspicuus. » Lettre d'Arnold de Lalain (Lengiet, t. III, pag. 259).
(3) Transch, un de*- chroniqueurs contemporains deSlrasbourg, dont on constatera pins loin l'hostilité particulière contre Charles «Hait loin d'avoir été prévenu en sa faveur par l'impression que lui avait faite la vue du prince bourguignon. 11 fut particulièrement
manteau court, si brillamment chargé de diamants, de rubis et d'autres pierres précieuses, que le prix en était évalué à deux cent mille couronnes d'or pour le moins. II tenait à la main un cbapeau de velours, sur le devant duquel brillait un diamant d'une valeur inappréciable; son casque orné de joyaux était porté par un page qui le suivait. Son cheval, un illustre coursier noir d'une force et d'une beauté incomparables, était équipé de harnais de guerre, mais couvert d'un caparaçon violet et or qui descendait jusqu'au sol.
L'empereur vêtu avec assez de magnificence, d'une robe d'étoffe d'or bordée de perles, qu'il portait à la manière turque, présentait sous tous les autres rapports un contraste frappant avec son fier et puissant vassal. Son règne, le plus long et le plus insignifiant dans les annales de l'empire, avait déjà duré trente-trois ans. L'âge avait légèrement courbé son corps, mais n'avait pu ternir un regard qui n'avait jamais exprimé que l'indolence, l'irrésolution, la timidité et la nullité d'un caractère ridiculement mal adapté à la position qu'il occupait à la tête de la chrétienté, aux immenses intérêts qui réclamaient ses soins, aux éléments anarchiques qu'il aurait été dans son rôle de contenir. La pourpre cachait son pied contourné, résultat, paraît-il, d'une maladie que lui avait fait contracter son habitude indolente et invétérée d'ouvrir à coups de pied chaque porte par laquelle il devait passer ; mais la pourpre ne pouvait cacher ses traits communs, ses manières vulgaires, son intelligence paresseuse de rustre allemand. De sa mère polonaise, Cimburga « à la
frappé < des grands yeux noirs • de Charles, de leur < expression hautaine et fiére, • de « tes larges épaules, de ses membres excessivement robustes, et de ses jambes légèrement arquées par l'habitude qu'il arait eue d'être si fréquemment en selle. • De Bussière, Ligxu formée contre Charles le Téméraire (Paris, 1846), pag. 65.
grande bouche, » il avait hérité une mâchoire inférieure large et protubérante qu'il transmit à ses descendants et qui, aujourd'hui encore, est connue sous le nom de « lèvre autrichienne. »
Quand la question importante et toujours actuelle de la. défense de l'empire contre les Musulmans vint à être discutée devant la diète, Frédéric, à l'audition de paroles souvent entendues, et familières à son oreille comme un chant de nourrice, tomba profondément endormi. Il ne manquait pas absolument d'une certaine finesse vulgaire, aimait les proverbes, et se montrait capable d'appliquer à une situation, telle ou telle vieille fable allemande apprise dans son enfance. Comme bien d'autres princes de cette époque, il se donnait grand mat pour découvrir la pierre philosopha^ ayant un grand penchant à acquérir et une propension marquée à amasser de l'argent, quand il pouvait s'en procurer. Par malheur, le gouvernement de l'empire germanique, à cette époque, était Tune des affaires les moins propres à fournir des résultats bien profitables; et si Frédéric ne mérita pas l'épithète appliquée à son successeur de « Sans-le- Sou, » ce fut tout simplement, parce qu'il avait soin de garder ses sous, tandis que les pièces d'or se gardaient ellesmêmes (1).
L'archiduc Maximilien, jeune homme de dix-huit ans, à <junïoixr l'air intelligent et affable, et vêtu de cramoisi et d'argent,
(1) Ces détails concernant le caractère et les habilndes de l'empereur ont été pris à diverses sources, descriptives ou anecdotiques. Jamais peut-être aucun monarque ne fut l'objet d'un mépris plus complet et plus universel. On peut toutefois considérer comme nn peu chargéee portrait que firent de lui deux envoyés français, qui avaient essayé de traiter certaine affaire importante avec lui, en 1458 : « C'est un homme endormi, lâche, morne, pesant, pensif, mérencolieox, avaricieux, chiche, craintif, qui se laisse plumer la barbe a chacun sans revanger, variable, hypocrite, dissimulant, et à qui tout mauvais adjectif appartient, et vraiment indigue de l'honneur qu'il a. • Duclos, 1. 111, preuves.
venait ensuite, ayant à ses côtés un prince ottoman, frère de Mahomet II, ancien prisonnier de guerre, que le pape avait converti, et qui aujourd'hui était attaché à la cour impériale. Son teint sombre, son costume oriental, ses longs cheveux tordus et noués à la mode sarmale, de façon à former une pointe au dessus de sa tête; tout cela lui donnait un aspect sauvage et féroce aux yeux du peuple, pour qui, à cette époque, le nom de « Turc » représentait un assemblage de tout ce qu'il y avait au monde d'effrayant et de détestable. Une foule immense de nobles suivaient ; les Allemands étaient mêlés aux Bourguignons, avec lesquels ils avaient en vain tenté de rivaliser sous le rapport du luxe et de la richesse de leurs costumes, de l'importance et de la splendeur de leur suite. On y voyait les archevêques de Mayence et de Trêves, le prince-évêque de Liège, les ducs de Bavière et de Clèves, le margrave de Bade, le comte Englebert de Nassau, surnommé « le Riche, » chef de cette branche de sou illustre race qui s'était établie dans les Pays-Bas, et le comte de Château-Guion, le représentant de la maison d'Orange-Châlons, dont les possessions princières en France et dans la Franche-Gomlé devaient s'unir un jour à celles des descendants d'Englebeit, et être généreusement sacrifiées par ceux-ci à la liberté de leur patrie.
Jamais, disent les historiens de cette scène, qui avaient assisté cependant à bien d'autres cérémonies pompeuses, assez fréquentes à cette époque, jamais n'avait été vu un tel ruissellement d'or, un tel scintillement de pierres précieuses, un tel étalage de damas et de velours des tons les plus éclatants et du tissu le plus riche. Tant de coursiers cabriolants, tant de bannières agitées, tant de magnificences passaient en masses confuses, que l'œil en était ébloui et fatigué. Les
simples cavaliers eux mêmes portaient des étoffes d'or et d'argent par dessus leurs armures d'acier et les housses brodées de leurs selles étaient garnies de clochettes d'argent. Les archers, gardes du corps du duc, comme d'ordinaire, surpassaient tous les autres par la richesse de leur équipement. Les hérauts d'armes des quatorze Étals différents qui étaient placés sous la domination bourguignonne, marchaient immédiatement en avant du duc, couverts de leurs cottes armoriées. Une troupe de clairons, revêtus d'un brillant uniforme de soie bleue et blanche, les précédaient; et aux premiers rangs marchaient une centaine de jeunes garçons, d'une remarquable beauté, couverts des vêlements les plus recherchés, leurs longs cheveux blonds tombant sur leurs épaules et surpassant, au dire de chacun, la grâce ei la délicatesse féminine d'un cortège de mariée. Dans ce déploiement de sa grandeur, de sa richesse cl de son pouvoir, les étrangers comme ses vassaux étaient à même d'apprécier les droits de Charles à un litre que bien d'autres princes * avaient porté, bien inférieurs à lui en tout ce qui concerne les atlributs essentiels de la royauté.
Quand la procession fut arrivée à la place du Marché, une nouvelle difficulté d'étiquette s'éleva ; — le duc allait-il, comme c'était son devoir de vassal, conduire l'empereur à ses quartiers, ou bien celui-ci, se désistant des privilèges de son rang supérieur, rendrait-il à Charles le même honneur? Après l'échange requis de courtoisies, des deux paris, il fut enûu convenu, conformément sans doute au programme arrangé d'avance, que les deux souverains se quitteraient et se rendraient chez eux, chacun avec sa propre escorte. L'armée bourguignonne occupait une partie de la ville et les villages environnants. L'empereur se logea au palais archié-
piscopal et Charles, dans un important couvent dont le titre honoraire de « prolecteur » lui avait été conféré quelques années auparavant et à l'hospitalité duquel il avait par conséquent des droits acquis (1).
Durant les huit semaines qui suivirent, une série non interrompue de fêtes et de divertissements donnèrent l'aspect d'une brillante capitale à l'antique cité, déjà plus remarquable, à cette époque, par les souvenirs et les restes de sa splendeur passée que par son animation et sa richesse actuelles. Les joutes, les banquets, les visites de cérémonie, les réceptions publiques, occupaient les deux cours, tenaient la curiosité des bourgeois sans cesse en éveil et excitaient leur admiration. L'abbaye de Saint-Maximin avait été décorée avec les tentures expédiées des palais des Pays-Bas. Dans le réfectoire, des piles de vaisselle d'or et d'argent étaient entassées sur un buffet à dix étages, large de vingt pieds, qui s'élevait à la hauteur du plafond. Les niches et les autels de l'église étaient garnis des statues, t des chandeliers, des crucifix, des reliquaires d'or massif, ornés de pierres précieuses, qui avaient excité la dévotion de Philippe le Bon. Le grand vestibule était tendu de tapisseries, du travail le plus rare et le plus coûteux, représentant les conquêtes d'Alexandre, dont le récit, à ce qu'on pensait généralement, avait le premier allumé l'ambition du fils de Philippe. Les parquets, les sièges, les dais, le trône, étaient
(i) Les autorités sont très nombreuses sur les démonstrations qui accompagnèrent l'entrevue de Trêves; les descriptions du cérémonial sont très détaillées. Voir particulièrement les lettres imprimées par Lenglet, Gachard et Chmel; le Journal de Knebel, avec extraits, dans V Appendice ; de Gcrung, de JUagnificencia ducis Burg. in Treveris visa; Fngger, Ehrcnspiegel des Hauses OEsterreichs ; Trithemios, Chronicon Hirsaugicnse ; Mûller, Reiehstags Theairum; Gesta Trevirorum (ed. Wyttenbacn); Diebold Schilling, Die BurgundischenKriegen; Basic; Meyer.
DE CHAULES LE TÊMÉHAIRE
resplendissants d'étoffes cramoisi et or brodées représentant les armes de Bourgogne, la légende de la Toison d'or, et d'autres sujets héraldiques. Ce fut là, sur un siège élevé de plusieurs pieds au dessus du niveau du dais, que l'empereur s'assit, le samedi 2 octobre, non sans beaucoup de réserves cérémonieuses, et probablement aussi, avec quelque répugnance. A sa droite étaient les princes électeurs et la haute noblesse de l'empire; à sa gauche, était le siège du duc, non moins élevé que le sien, mais placé un peu à l'écart. Les principaux personnages de la cour bourguignonne se tenaient aux côtés de leur souverain ; les autres occupaient leurs places habituelles dans le vestibule. Hugonet, chancelier de Bourgogne, prononça un long discours en latin établissant les raisons pour lesquelles son maître était incapable en ce moment de faire droit aux demandes de l'empereur, d'employer ses vastes ressources et de tourner ses armes si souvent victorieuses contre les Musulmans, afin d'arrêter leurs empiétements. Toute la responsabilité en fut rejetée naturellement sur le roi de France, dont l'ambition sans bornes , les agressions incessantes et les manœuvres perfides avaient troublé la paix de l'Europe et empêchaient la chrétienté de réunir toutes ses forces pour la défense de ses intérêts. La carrière entière de Louis forma le sujet d'une furieuse diatribe ; son ingratitude envers la maison de Bourgogne et les circonstances mystérieuses de la mort de son frère furent les points sur lesquels l'orateur insista le plus. Si le roi avait été présent, il eût certainement jugé nécessaire d'apaiser l'indignation excitée de l'assistance par une de ses harangues les plus douces et les plus pathétiques. L'orateur conclut en certifiant à l'assemblée que l'intention du prince bourguignon était bien arrê-
tée, aussitôt que la sûreté et la tranquillité de ses propres domaines seraient assurées, d entreprendre contre les infidèles une. croisade qui avait toujours été l'objet de ses plus vives aspirations (i). Après que l'on eut servi, selon l'usage, des vins, des confitures et des épices, Frédéric fut reconduit à ses quartiers par les membres des deux cours au milieu d'un grand déploiement de pompe guerrière, rendue plus éclatante encore, par les feux d'innombrables flambeaux (2).
Les réceptions et les fêles données par Charles, qui, bien qu'il dût plutôt être considéré comme invité, joua pendant tout son séjour le rôle d'hôte, furent aussi somptueuses que celles dont nous avons fait le récit, peut-être trop fréquemment, dans les parties précédentes de notre narration. Une cérémonie ayant un caractère plus public et moins prétentieux fut celle de son investiture en qualité de souverain de Gueldre. Elle eut lieu sur la principale place de la ville. Frédéric était assis en grand apparat sur une estrade élevée, dont le duc seul, la tête nue, mais couvert de son armure complète, fit trois fois le tour à cheval. Ayant revêtu ensuite le manteau des princes de l'empire, il gravit les marches de l'estrade, précédé par un héraut d'armes, portant un écusson, où, pour la première fois, les armoiries des fiefs nouvellement acquis étaient écartelées sur celles de Bourgogne. S'agenouillant aux pieds de l'empereur, le duc plaça deux
(1) Lamarche affirme de la manière la plus positive, comme an fait à sa connaissance personuelle, qne Charles avait toujours considéré une croisade contre les infidèles comme devant être le couronnement de sa carrière, t Et, si Dieu luy eust donné vie et prospérité, il eust moostré par effect, que mon récit, en ceste partie, est véritable, car je le sçay par Juy-niesme.et non pas parouir direâ autruy. i Mémoire*, 1. 1, pag. 199.
(2) Gacbard , Document inédit, t. I, pag. 234-236.— Lenglet, t. III, pag. 260*262. — (ierung, de Magnificencia ducis Burg. in Treverit visa, ap. Knebel,s. 194. — Mûller, lieiclmags Theatrum, s. 86i, 568, 569.
doigts sur la poignée en forme de croix d'une épée que lui présentait Frédéric et prononça le serment de fidélité d'une voix basse mais distincte. Les formalités ordinaires de l'investiture suivirent et se terminèrent par la proclamation du nouveau litre (1).
En même temps, de nombreuses conférences étaient tenues; le chancelier Hugonet, qui servait d'interprète entre les deux souverains, paraissait être seul dans le secret. Des conjectures remplaçaient, dans une certaine mesure, les renseignements qui manquaient à ceux qui tenaient vivement à pénétrer le mystère. En outre des innombrables étrangers, qui avaient été attirés à Trêves uniquement par la curiosité, les agents secrets, expédiés par une foule de cités intéressées dans le résultat des négociations, surveillaient les progrès de celles-ci et transmettaient à ceux qui les avaient envoyés les moindres nouvelles, les moindres renseignements qu'ils étaient parvenus à se procurer. La prolongation extraordinaire de la visite et ses pompeuses cérémonies — si peu en rapport avec la cause qu'on lui avait publiquement assignée, — par dessus tout, les entrevues secrètes dont les électeurs eux-mêmes et les grands officiers de la maison impériale étaient exclus, prouvaient à l'évidence qu'il se tramait quelque affaire d'une importance exceptionnelle. Toute la ville, toute l'Allemagne occidentale même, étaient dans l'attente et dans l'anxiété. Des rumeurs franchissaient les frontières et passaient à l'étranger pour nouvelles authentiques; elles énuméraient tous les détails d'un prétendu arrangement et même donnaient celui-ci comme un fait accompli (2). Le conseil de Berne qui, dès l'abord,
(1) Basio, l. II, pag. 323-32*. — Mû lier, Reicfulags Thealrum, s. 887. (S) Koebel, ». 13. — Mu '1er, Reichslag» Theatrum, ». 597.
avait montré un intérêt très vif en tout ce qui concernait cette affaire, envoya une ambassade spéciale au roi de France, pour l'avertir de la nécessité d'une surveillance vigilante (1). Ce conseil communiqua aussi à tous les cantons confédérés, dans une circulaire du 29 novembre, des dépêches de Metz contenant cette étonnante nouvelle, que, cinq jours auparavant (date comme nous allons le voir d'un événement d'une tout autre nature), Charles avait été solennellement courouné à Trêves comme souverain d'un royaume dont les limites embrassaient, outre les domaines relevant de l'empire qui se trouvaient déjà en sa possession , la Savoie, Milan , d'autres fiefs impériaux, et tous les États ou cités au sud et à l'est du Jura qui autrefois avaient été compris dans la première monarchie bourguignonne. On ajoutait que le gouvernement vénitien, informé de celte nouvelle par ses agents, s'était hâté de combler des plus grands honneurs les représentants du nouveau roi à Venise et de leur faire connaître son désir d'une alliance plus intime (2).
A Trêves même, toutefois, d'autres bruits circulaient, d'un caractère plus authentique, et certains faits publiquement posés dissipèrent tous les doutes relativement aux intentions des deux princes. Les artisans des diverses professions étaient occupés, en grande hâte, aux préparatifs d'une cérémonie qui devait placer Charles dans une position plus élevée, mettre le comble à ses triomphes passés et ouvrir devant lui une perspective nouvelle et glorieuse. Le diadème, le sceptre et les autres joyaux, les bannières, les costumes et les équipements nouveaux qui devaient servir à
(1) Rodt, B. I, s. 178.
(2) Zellweger, Versuch die wafiren Gruntte des burgundisehen Krieget au* den Quellen darznsteUen ; Archiv. fûr Sthweiz. Gesckichle, B. V, 8. Ï7.
effacer toutes les pompes et les magnificences déjà déployées, n'étaient plus des songes ou des visions; ils avaient pris une forme visible et palpable sous la main d'ouvriers habiles. Par ordre de l'empereur, l'intérieur de la vaste cathédrale avait été convenablement arrangé et décoré ; les estrades avaient été placées; les trônes élevés, et la hauteur comme la position des différents sièges, mis scrupuleusement en rapport avec le rang des personnages qui devaient les occuper. Frédéric, en personne, s'était occupé de ces détails. L'évêque de Metz avait été désigné pour officier en celte occasion ; il devait célébrer la messe et administrer l'huile sainte; sa mitre, sa chasuble et ses autres ornements étaient préparés. Le jour avait été fixé pour la cérémonie qui devait avoir lieu le 25 novembre (1).
Il était presque impossible qu'une affaire de semblable importance, si prudemment et si adroitement qu'elle eût été menée, pût continuer à marcher sans la moindre secousse et être amenée à sa conclusion sans avoir rencontré aucun obstacle. L'exactitude des suppositions générales était désormais confirmée, sinon par un aveu formel et explicite, au moins par l'évidence de faits qu'il était aussi impossible de dénaturer que de dénier. Il fallait s'attendre à voir naître la réaction, à voir ceux qui envisageaient le projet d'un œil jaloux ou même hostile, entamer des intrigues pour le combattre. Ils avaient attendu que leurs soupçons fussent confirmés; aujourd'hui que la coupe était près des lèvres, ils allaient tenter de la renverser. Le droit de l'empereur de conférer le titre de roi à un vassal de l'empire pouvait à peine être mis en question. L'exemple de la
(1) Basin (qui réiidait alors a Trêves), t. II, lib. ir, cap. 9. - Diebold Schilliog ; Mûllor, Heichstags Tlteatrum; Chmel.elc.
Bohême érigée en royaume au douzième siècle était un précédent suffisant. On ne pouvait nier non plus que, de tous les vassaux de l'empire, le souverain des Pays-Bas n'eût, à une pareille élévation , les prétentions, les mieux fondées. En outre de sa grande puissance, de son énergie extraordinaire, du prestige historique qui l'entourait, l'appât offert à l'avidité de Frédéric devait naturellement le rendre plus ardent que personne à conclure une transaction dont les résultats devaient se faire sentir puissamment au profit de sa postérité, et qui ne pouvait manquer d'agrandir, non la maison de Valois , mais celle de Habsbourg. Il faut sans aucun doute faire honneur aux aptitudes et aux instincts commerciaux du cerveau impérial (1), du secret et de la prudence grâce auxquels l'affaire avait été menée aussi près d'une heureuse conclusion.
Cependant, les électeurs avaient incontestablement le droit d'être consultés ou tout au moins d'être entendus avant que le pacte fût définitivement conclu. Ils étaient les membres principaux d'un corps, dont toutes les parties, directement ou indirectement, devaient ressentir l'influence des changements proposés. Quelques-uns étaient présents en personne, d'autres avaient leurs représentants à Trêves. Bien que l'on eût compté sur eux pour accroître l'éclat des cérémonies, ils n'avaient été invités à y prendre aucune part. Même dans le rôle secondaire de personnages silencieux et de pur ornement, ils avaient été effacés par leurs inférieurs en rang, et ils avaient répondu au dédain mal
(1) t Der Keyser, ■ écrivait Albert de Brandeboug à son ami le duc do Saxe, • hat das ailes aus VolIkommenbi'U Keyserliches Grwalts gelhan, nod m<Mot, es soll nymantx daroo dispotireo; doch h»tt der Herzog die Verwllligund der Kurfûrsten gern, nnd isthart darnach gestanden. » Miiller, Reichatags Theatrum, s. 588..
déguisé des hautains bourguignons, par l'expression de leur mépris, réel ou affecté, pour un luxe et une ostentation qui n'étaient pas à leur portée (i). Leur mécontentement fut excité par les agents de la France et surtout par ceux des villes libres du pays rhénan où tous ces événements avaient produit une fermentation extraordinaire et où Ton se préparait même à résister par la force des armes à l'extension projetée de la puissance bourguignonne (2).
Charles avait, il est vrai, des amis et des partisans, même parmi les princes et les peuples d'Allemagne. Son salon d'audience était journellement rempli de ceux qui venaient non seulement pour lui témoigner leur respect ou pour satisfaire leur curiosité, mais pour solliciter ses faveurs et pour se mettre à sa disposition. Mathias Corvinus, qui avait réussi à enlever la possession de la couronne de Hongrie à la maison d'Autriche, et l'électeur palatin, prince bavarois que ses admirateurs appelaient Frédéric le Victorieux et ses ennemis, Frédéric le Mauvais, qui lui aussi, avait lutté avec succès contre cette maison pour la suprématie de la Souabe et des provinces rhénanes, recherchaient l'alliance du duc de Bourgogne et comptaient, grâce à sa médiation, obtenir de l'empereur une reconnaissance formelle de leurs droits. Il régnait aussi une croyance générale que l'active participation, dans les affaires de l'empire, d'un prince aussi puissant et aussi redoutable, réparerait les maux qu'une longue
(1) Lettre d'Arnold de Lalain, Lenglet, t. III, pag. 262. — « Les Allcmans mesprisoieot la pompe et parolle dudict duc, l'attribuant à orgueil. Les Bourguignons mesprisoient la petite compagnie de l'empereur, et tas pauvres babillemens. > Commines, 1. 1, pag. 167.
(2) • An aile Landsassen in Elsass, Sundgau und am Rbcin ringsum gdangter der Befchl, aie sollten sirh Waffen verschaffen : Ailes berichlet «ich zum Kriegc. Was soll daraus werden ! Gott mœge nos bexrarhren nach seiner Barmbezigkeil! « Knebet, s. 12 et». 14.
période de faiblesse et de mauvaise gestion avait produits et dissiperait l'engourdissement déplorable qui avait fait que la tête et le cœur de la chrétienté se montraient insensibles aux souffrances de ses extrémités écrasées et saignantes (1). Sa position et ses exploits, ses facultés guerrières, son infatigable activité, son amour de la justice, faisaient espérer que l'esprit d'Henri le Saxon ou de Frédéric Barberousse pourrait revivre encore dans une époque sombre et troublée. Ces impressions favorables étaient confirmées par la discipline sévère du camp bourguignon, où le spectacle d'un voleur condamné se balançant sous les branches d'un arbre venait fréquemment satisfaire les habitants des localités environnantes (2).
Mais les mêmes éléments qui favorisent l'exécution d'un dessein suscitent parfois aussi des obstacles à son accomplissement. Tout effort provoque une réaction, toute alliance crée un ennemi. Les rapports de Charles avec le roi de Hongrie et l'électeur palatin, qu'il s'efforçait de réconcilier avec l'empereur, impliquaient une sorte d'hostilité envers le roi de Bohême, successeur de Podiebrad et ennemi mortel de Corvinus, et aussi envers la maison de Baden, rivale de celle de Bavière. Ses hautes prétentions, fondées sur un indiscutable mérite, ne pouvaient manquer d'exciter,
(t) Les bénéfices probables a résulter du projet n'étaient pas dédaignés moine par ceux des électeurs qui avaient des raisons pour s'y opposer, c Es wûrdt dadurch gemeyner Fried im Reicb, und gewinot der Keyser in seinen Landen aach Friede, ob Golt vrill, damit man dem Tûrcken desterbass wicdyrstehen mag. » Lettre du margrave Albert de Braodenburg au duc Guillaume de Saxony, Millier, Koichstags Tbeatrum, s. 598.
(2) t Si quis ei furtum, aut rapinam fecisse delatus fuissel, eliam in re mioima, sine misericorda mox eum fecit snspendi.... Unde et suis metam incussit, et laudem tibi jusliliœ apwl omnes Mo&ellanos acquisivit. » Tritbemius, Chronicon Hirsaugiense, pag. 841. — Ce qui rendait l'impression plus vive encore c'est le scrupule avec lequel le duc paya pour usage et location d'un arbre choisi par son prévôt pour cet usage, prés de son quartier.
dans le. cœur du margrave de Brandebourg, le fameux Albert Achilles, ces sentiments d'envie qu'un ambitieux est si disposé à ressentir pour les succès d'un autre ambitieux (1). L'électeur et le duc de Saxe n'avaient aucun motif particulier, soit d'intérêt, soit de jalousie, pour abandonner la neutralité et pour jeter leur influence dans un des deux plateaux de la balance. Mais outre leurs relations intimes avec le margrave Albert, du côté duquel ils se tenaient d'ordinaire, ils ressentaient une appréhension qui était commune au corps entier de la noblesse et qui, sans aucun doute fut la cause la plus effective du renversement soudain d'un plan qui semblait être à la veille de sa réalisation. Si on laissée, disait-on, le duc de Bourgogne unir sa puissance à celle de l'empereur, tous ceux des vassaux de l'empire qui prétendent avoir une volonté à eux, auront à se tenir sur leurs gardes (2). Ainsi, la raison la plus forte pour concourir à l'exécution du plan était la meilleure aussi pour s'y opposer. Alors comme toujours, l'anarchie germanique se redressa contre ceux qui voulaient l'écraser.
On trouva sans peine des arguments pour ébranler le dessein de l'empereur : le duc de Bourgogne était un étranger par sa naissance, un membre d'une maison royale dont les intérêts avaient été souvent opposés à ceux de l'empire; il n'avait ni amitié pour la nation allemande, ni sympathie pour son caractère ; il foulait le sol germain non comme un
(1) Tels furent sans contredit les sentiments des représentants du margrave, lesquels s'efforcèrent d'obtenir pour leur maître le litre de duc, afin qu'il fût placé sur un pied d'égalité arec Charles de Bourgogne. Voir Paul», Promise!* Slaatsgeschichte (Halle, 1761), B. II, s. 300.
(2) < Wann der Keyser das Land su Schwatwn gant einnimbt, das Hertsog Sigmund kein nus is und die Lantvoçtey darza bat, und den Heriogen Ton Bnrgnndy an der Sey len, warten ail Unterthanen des Reicbs, «as sie sutbon baben, die mit dem Keyser nnd Im uichteins wollen sein.» Lettre du margrave. A lberl, MûllerJ Reichitags Theulrum,% 598.
vassal ou un ami, mais bien plutôt de l'air d'un ennemi ou d'un conquérant; son intolérable orgueil, son ambition insatiable s'étaient manifestés dans tous les actes de sa carrière. Était-il politique de donner un nouvel essor à cette ambition, de nouveaux accroissements à un pouvoir qui dépassait déjà celui de tous les autres princes? Était-il certain ou seulement probable que Frédéric retirât de cet arrangement les avantages qu'il en attendait? Charles était jeune encore. Il était parfaitement possible que sa femme actuelle, ou, si elle venait à mourir, une troisième femme, lui donnât d'autres enfants qui hériteraient de ses domaines. En pareille occurrence, Maximilien, loin de faire un riche mariage, n'eût pas gagné un seul sillon de territoire, et n'eût obtenu qne le douaire peu considérable que le duc avait consenti à payer en argent, et les effets personnels qui y avaient été joints. Mais il y avait encore une autre question, plus difficile à résoudre et un antre risque à courir : Charles était-il sincère quand il s'engageait à donner à l'archiduc la main de sa fille? Tiendrait-il sa promesse après en avoir reçu le prix, au cas surtout où de brillantes offres lui seraient faites pour lui inspirer la tentation de violer sa parole? Sa répugnance à prendre un gendre était notoire. Il se considérait comme exceptionnellement favorisé parmi les princes de son époque, en ce qu'il n'avait pas d'héritier présomptif qui pût contrecarrer ses projets ou méconnaître son autorité. On lui attribuait cette déclaration : que, plutôt que de souffrir les ennuis qui pourraient suivre le mariage de sa fille, il préférerait revêtir la bure et s'ensevelir dans un couvent. Il avait rejeté déjà un prétendant fort convenable, au risque d'encourir l'inimitié de ses plus anciens alliés, au moment où leur appui lui était le plus indispensable. Un autre
mit été séduit par des promesses trompeuses, dupé par des engagements solennels qui n'avaient été faits que pour élre violés. Si le duc voulait de bonne foi remplir les engagements qu'il venait de contracter, pourquoi n'avait-il pas amené avec lui sa femme, sa fille, les dames de sa cour, au lieu de venir au milieu d'une armée et de perdre son temps en vaines parades et en réjouissances futiles. Pourquoi ne pas célébrer en une même occasion la cérémonie des noces et l'octroi de la couronne? Finalement, on prétendait que, si un nouveau royaume devait être fondé, ou un titre éteint, rétabli, le corps entier des électeurs devait préalablement être réuni, et qu'il fallait demander leur avis et s'assurer de leur consentement (1).
Telles sont les représentations que l'on prétend avoir été adressées à l'empereur par l'archevêque de Trêves, un frère du margrave deBaden et la personne occupant le troisième rang parmi les électeurs. Leursobservations étaient appuyées par les agents de Brandebourg et de Saxe, et à ce qu'on présume, d'autres cours. Elles eurent d'autant plus d'effet qu'elles coïncidaient avec les alarmes secrètes d'une nature bornée, mais flegmatique et obstinée, prête à tomber sous la turbulente domination d'une volonté ardente et fougueuse. Toutefois, la timidité et le manque de résolution qui empêchaient Frédéric de maintenir l'exécution de ses plans, quand ceux-ci étaient vigoureusement attaqués, l'empêchaient, dans le cas présent, de les modifier. De quel pré-
(!) Conf. Calmet, Histoire de Lorraine, t. II, pag. 9K; t. IV, pag. 50; t. VU, preuve», pag. lxix et ailleurs (un récit terriblement confus); Pauli, Preussisctie Slaatgeschichte, 6. Il, s. 300 et soi?.; Gesta Trevirorum, pag. 341, et addition, pag. 34 ; ChnW, B. II, ». 09, etc. — Tous ces détails sur ce sujet ne sont évidemment que pures rumeurs et cou-
texte pourrait-il colorer un manque de parole? Comment avouerait-il, à la dernière heure, qu'il avait promis plus qu'il ne pouvait accorder? De quel front soutiendrait-il la violence de cette colère que les espérances déçues, l'orgueil mortifié, la confiance trompée, et une apparente fourberie devaient exciter chez un prince hautain et passionné?
Était-il possible de retourner en arrière? Charles ne pouvait -il obtenir par la force ce qu'on voulait lui refuser?
Avec une si grande masse de troupes, le duc était maître de la ville, et il était douteux que le caractère sacré de la personne impériale pût la préserver, en pareilles circonstances, de la contrainte (1). Le traitement qu'avait subi à Péronne le roi de France était un terrible avertissement pour ceux qui, nourrissant des projets à double entente, venaient se mettre au pouvoir du duc de Bourgogne.
Un moyen de tourner la difficulté fut suggéré ; ce moyen, mal approprié à la dignité de l'empire, s'adaptait merveilleusement au caractère de l'empereur. Dans la soirée du 24 novembre, au milieu de toute sa cour, il donna audience au chancelier de Bourgogne et à d'autres membres du conseil ducal. Quelques questions de détail qui devaient encore être réglées servirent de prétexte pour faire ajourner la négociation au 1er février, époque à laquelle une autre réunion, disait-on, serait tenue, soit à Besançon, soit à Basel. On ne saurait dire si l'annonce de cet ajournement était entièrement inattendue pour les ministres bourguignons, mais, quoi qu'il en soit, leurs réclamations n'en furent pas moins
(1) « Man bat gesagl ob sj nicht vberains komen, 60 sali es va&st kamerlich werda der k. maiestat ans seioem Relcta mit frid se komeo. > Lettre dans Chmel, B. I, s. 93. Conf. Knebel.s. sa.
vives, et la conférence, qui s'était ouverte à six heures, ne se termina pas avant minuit (1).
Quelques heures plus tard , tandis que la vieille ville impériale, jadis la résidence d'été des Césars de Byzance, était encore ensevelie dans le sommeil, Sa Majesté impériale, accompagnée seulement de son fils et d'une demi-douzaine de personnes, se glissait le long des rues silencieuses, arrivait au bord de la rivière, et sans attendre les formalités ni les fanfares d'usage, sans avoir fait ses adieux à un hôte qui l'avait traitée avec tant de magnificence, sans même, prétend-on, solder les dettes privées qu'elle avait faites, trait assez caractéristique, s'embarquait dans une péniche amarrée à son intention, qui fut aussitôt mise à flot et descendit rapidement le courant de la rivière (2).
L'aurore paraissait à peine quand sa fuite fut connue, et on assura que des cavaliers furent envoyés à toute bride le long de la côte pour entrer en communication avec lui et lui persuader, s'il était possible, de différer son départ ne fûUce que de quelques heures (5). Mais les appels et les signaux de ces messagers ne reçurent aucune réponse, et le vaisseau qui portait César et ses infortunes continua sa course sur les eaux limpides de la Moselle. Il s'engagea bientôt sur le rapide courant du Rhin, qu'il descendit jusqu'à ce que son illustre charge eût été débarquée en sûreté à Cologne (4).
(1) Chmel, B. I, s. 50.
(S) Voir Basin, Knebel, Schilling, Wursteisen, et en an mot tons les chroniqueurs et journaliste* d a temps, presque tous enchantés de l'aventure.
(3) Basin, t. II, pag. 326, 327.
(4) Chnel (B. I, s. lxxvii) considère la fuite secrète de l'empereur, comme un des • nachtrœglich erfundenen bei allen derlei unvorhergesehenen Erelgnisen gewœhnlicben Maehrcben. • II base cette remarque sur un document dans lequel il est dit que Charles arait été informé, plusieurs heures auparavant, de la résolution de Frédéric d'ajourner la négociation. Mais il n'y a pas la moindre contradiction dans les faits, comme Chnel aurait pu
La curiosité publique, si vivement excitée aux débuts de l'affaire, se trouva complètement déçue par cet étrange et subit dénoûment (1). Parmi les causes que Ton supposa avoir amené la rupture, on cite une lettre du roi de France; la vivacité blessante avec laquelle Charles avait plaidé la cause de ses alliés, le roi de Hongrie et l'électeur palatin; enfin, un désaccord relatif aux détails de (arrangement et aux limites à assigner à la nouvelle monarchie et à ses prérogatives.
Les politiques plus sages, ceux qui ne se contentent pas d'explications superficielles ou de motifs apparents, déclarèrent que l'événement n'avait fait que réaliser toutes les prévisions qu'ils avaient faites dès le début. La faute en était au caractère indolent et vacillant de Frédéric, lequel était incapable de mener à bonne fin aucune affaire importante et pratique. Sa conduite, dans l'occasion présente, ne pouvait étonner ceux qui, dans tant d'autres occasions, lui avaient vu faire avorter, par les mêmes défauts, tant de grands projets et de grandes décisions (2).
Dans la matinée du 25 , Charles reçut la visite du chambellan impérial, le comte Ulrich de Montfort, lequel était chargé d'excuser son maître pour son brusque départ, motivé par des affaires importantes et urgentes qui réclamaient ailleurs sa présence, et de donner au duc l'assurance que l'arrangement discuté entre eux n'était pas du tout rompu,
la voir, en comparant les documents qu'il cite lui-même. Voir AcUnMiicke, elc. B. 1, a. 51, où il est dit que Charles avait attendu l'empereur pour prendre officiellement congé de loi, et ne ae montra pas content d'apprendre qu'il était parti pendant la nuit.
(i) « Eraniustuncin civitale Trevirensi;... sed nec tune, nec postniodum, lieet salis sollicite de causa illius subilœ discessionis perqnisieremus, ad Terum et cartum eam Doscere potoimus. » Basio, 1. 1, pag. 326. Voir aussi Lamarcbe, Commues, etc.
(ï) Chmel, B. I, s. 51-5*.
mais seulement ajourné, jusqu'à ce que se présentât une occasion plus convenable de le mettre à exécution (1). Il ne restait dès lors plus rien à faire qu'à emballer la couronne et le sceptre et à attendre cette occasion. Mais lorsque Charles quitta Trêves, ce qu'il fit dans la soirée du même jour — de ce jour qui devait voir se réaliser le plus ardent de tous ses désirs — la vision qui l'avait séduit s'était déjà évanouie, et d'autres projets, d'autres illusions, avaient déjà pris possession de son esprit.
(1) Pauli, Preuesische Slaatsgesckichte, B. I, s. 301.
D'après les véridiques et bien informés chroniqueurs de Strasbourg, Charles passa cette après-midi en proie i une violente colère. Il grinçait des dents, serrait les poings, et s'enfermant dans son appartement, y brisa tout le mobilier (Bussiére, pag. 83). La vérité, c'est qu'il passa tonte l'après-midi à donner des audiences. Nous verrons, dans le chapitre suivant, une discussion qu'il ent avec les envoyés de Sigismond.