CHAPITRE II
Influence du gouvernement monarchique sur la formation des États. — La Lorraine. — L'Alsace. — La Confédération suisse. — Charles à Dijon (1473).
Le fait le plus remarquable de l'histoire moderne, le fait capital, à côté duquel tous les autres ne sont qu'accessoires et secondaires, c'est la naissance et rétablissement d'un groupe de nations indépendantes, organisées séparément, mais dans des conditions analogues. Chacune de ces nations est séparée des autres et du reste du monde par des différences de langage et de race, de coutumes et de lois, par des souverainetés équivalentes et indépendantes, par des frontières géographiques nettement définies. Ces diverses nations qui, pour la plupart, avaient tiré leurs noms, dans l'origine, de ces distinctions géographiques, étaient cependant unies ensemble par une communauté d'origine, par des ressemblances intérieures ou une certaine identité de dissemblances, par un long échange d'influences mutuelles, d'action et de réaction, de conflits et d'alliances, de combinaisons temporaires et de rapports permanents qui allaient s'étendant chaque jour.
L'état de choses dont nous venons de parler est particulier à l'Europe- moderne. Si l'ancienne Grèce a présenté un spectacle de ce genre, ce fut en quelque sorte par manière d'expérimentation, tant le développement en a été restreint, tant la situation a été rapide, provisoire, théorique, dirionsnous, dans ses développements successifs. Du reste, le précédent a disparu sans laisser de traces sérieuses d'existence, et sans laisser surtout des éléments de fondations plus solides, ou de progrès plus accusés.
Les institutions politiques de l'ancienne Grèce se composaient pour la plus grande partie de spéculations empiriques et d'utopies abstraites, artificiellement adaptées aux besoins supposés de chaque État. Les institutions politiques de l'Europe moderne ont pris naissance au milieu d'une confusion anarchique succédant à de violentes convulsions, entre des races ennemies qui n'ont pas tardé à s'amalgamer et à se confondre de la façon la plus complète. Ces institutions ont pris une forme précise et acquis une certaine consistance, en passant par les procédés divers d'extension et d'assimilation. Dans l'ancienne Grèce, les diverses formes de gouvernement, despotisme et république, oligarchie et démocratie, vivaient côte à côte, ou se succédaient suivant que les partisans des différents systèmes triomphaient ou succombaient. Dans l'Europe moderne, du moment qu'une forme particulière de gouvernement s'est établie quelque part, elle s'y est maintenue presque invariablement sans interruption, ni contestation; la royauté et la nationalité ont été considérées comme représentant des idées indispensables, et leur coexistence atteste encore leur origine commune.
Cette origine fut une conquête, le renversement d'un em-
Diaitized
pire immense, la condamnation d'une politique raffinée mais corrompue, l'assujettissement de contrées, où une civilisation, naguère à son apogée, marchait vers une rapide décadence, par des races encore barbares, mais qui avaient une vigueur primitive et une aptitude illimitée pour le progrès. La conquête d'un peuple non civilisé par un peuple civilisé est simple dans ses résultats; ou bien le vainqueur extermine le vaincu et en fait disparaître les traces, ou bien il le forme à ses mœurs et à ses principes. Mais quand c'est le contraire qui arrive, les résultats sont plus complets, et, en même temps, plus équitables. Les Teutons, qui en va* hirent l'Europe occidentale, adoptèrent pour la plupart le langage, les mœurs et la religion des peuples qu'ils avaient soumis. Mais tant que les distinctions de saog ne furent pas oblitérées, ils conservèrent au moins la domination que leur avait value leur force supérieure. Ils appliquèrent leurs moyens d'action, grossiers, mais énergiques, à rétablir dans une nouvelle forme l'édifice qu'ils avaient renversé. 'ils se partagèrent entre eux une grande partie du territoire conquis. Ils jetèrent les bases de cette aristocratie territoriale et militaire qui est partout restée une caste exclusive, même quand elle n'a pu appuyer ses prétentions sur aucun pouvoir réel. Ils s'appliquèrent surtout à établir des trônes, autour desquels la société s'organisa lentement; qui devinrent des centres de vitalité et d'activité politique; qui, souvent secoués par des révolutions, n'en sont pas restés moins stables; et qui, pour la plupart sont encore occupés, sinon par les descendants des possesseurs primitifs, du moins par des princes qui prétendent se rattacher à un titre quelconque à leur famille. Le gouvernement royal est le squelette de de toute nation européenne organisée.
Il n'est donc pas étonnant que ceux qui ont prétendu étudier l'anatomie de ces grands corps sociaux, constitués comme nous venons de le dire, aient attaché leur attention plutôt à la charpente osseuse qu'aux muscles qui y adhèrent. Les chroniques des Etats ne sont, très souvent, qu'une collection des archives d'une famille. L'histoire n'est qu'une série de biographies royales. Elle étudie avec une assiduité de courtisan les actes et les caractères des princes; et la carte géographique ou la table chronologique sont moins ' indispensables pour la comprendre qu'un arbre généalogique. L'histoire ne parle guère, en général, du sol sur lequel cet arbre a grandi ; mais elle compte tes branches et les greffes, et, en tant que cela lui est possible, elle met à découvert les racines. Elle remonte jusqu'aux plus obscures profondeurs des temps anciens pour attribuer une origine teutonique à quelque souche royale ou impériale — aux Capets, aux Habsbourgs, ou aux Hohenzollerns.
Si l'on jette un regard sur les catalogues des diverses dynasties européennes, on remarque que, en règle générale, chaque liste se clôture par un nom de femme. L'explication de ce fait est assez simple. Il arrive bien rarement qu'une famille, qui a des motifs extraordinaires pour chercher à se perpétuer, s'éteigne dans toutes ses branches collatérales. Mais, dans presque tous les royaumes, les principes qui règlent la transmission de la couronne rendent probable qu'après un petit nombre de générations, la succession sera dévolue à une femme; et, quand ce cas se présente, il est tout aussi probable que cette femme, par son mariage, s'alliera à quelque autre maison et qu'une nouvelle dynastie commencera avec son mari ou avec sa postérité.
Si
La plus importante et la plus notoire exception à cette règle se rencontre dans l'histoire de France. La coutume de la monarchie française exclut formellement les femmes du droit de succéder ou même de transmettre la succession. Ailleurs, elles viennent en ligne de droit par ordre de parenté, comme les hommes, mais immédiatement après eux. Cette coutume ne fut pas une chose indifférente pour la gloire et la grandeur de la monarchie (1). Elle contribua à faire naître ce prestige extraordinaire qui, par la suite des temps, entoura la royauté de France. Il y avait dans le pays une lignée non interrompue de rois héritant de mâle en mâle et remontant à un ancêtre commun. Les maisons de Valois et de Bourbon, et leurs branches respectives, descendaient toutes par les hommes de la race capétienne. Jamais un étranger ne vint, et ne put venir légalement revendiquer le trône. Cette coutume contribua en même temps à maintenir l'intégrité et l'indépendance du royaume, qui ne courut jamais le danger d'être annexé ou subordonné à d'autres royaumes, par suite de mariages contractés par ses princes avec des familles royales étrangères. Elle contribua aussi à préserver le pays des guerres qu'enfantent les conflits de succession. C'est la seule espèce de guerre que la France n'eut jamais à endurer (2), et elle est peut-être la seule nation de l'Europe qui en ait été exempte.
Mais, dans certaines autres parties de l'Europe, si cette coutume avait prévalu, elle eût été une entrave pour l'unité nationale et la grandeur nationale. La France, malgré sa
(1) « Sia certa la Sérénité Vostra, • dit le ministre vénitien Marino CaTalli, * che niana catua ha operato pin alla grandeua del regno di Francia, che qnesto non dividere la corona,ne laaciare ereditare le donne nèi secondi genti. » Relaz. Venet. 1. 1> pag. 232.
(I) L'histoire d'Henri IV ést une exception pins apparente que réelle, les droits du prioca qu'on Tonlait déposséder n'étaient sérieusement mis en doute par personne.
grande étendue et sa subdivision en petits États, avait, dès le principe, comme nous en avons déjà fait pins d'une fois l'observation, révélé ses tendances homogènes, conçu le plan et jeté les bases de son système politique. Au moyen âge, il y eut en France un grand nombre de souverainetés, mais il ne tarda pas à n'y avoir qu'une seule royauté. Le roi revendiquait toujours, s'il ne recevait pas toujours, l'hommage et l'allégeance de tous les princes inférieurs. Même dans les moments où les vassaux répudiaient leurs obligations féodales, les règles de la tenure féodale recevaient leur application dans certains cas déterminés ou imprévus. Ainsi on voyait des provinces qni n'avaient jamais appartenu à la couronne, revendiquées et annexées par le roi, sous prétexte de retour féodal pour défaut d'héritiers directs. Quand la France s'annexait un de ces territoires qui ne lui avaient jamais appartenu, l'opération s'appelait, en droit, une réannexion. En dehors des efforts particuliers de certains princes et de leurs agents, malgré des réactions accidentelles, on sentait fonctionner un principe profondé» . ment enraciné, reposant sur des bases à la fois physiques et morales, et tendant vers l'édification d'une puissance unique et vers l'anéantissement de toutes les principautés rivales. Du moment où l'on cessa de créer de nouveaux fiefs, on pouvait considérer comme certaine l'incorporation finale de toutes les souverainetés secondaires de la France dans une grande unité indivisible (1).
Mais les choses se passaient différemment dans des pays où manquaient une ou plusieurs de ces causes préparatoires
(1) t Da ottanta anni io qnà si à andato tanto dietro a questa strada di unir alla corona,e ooo alieoar mai... Il cbe, oltre al toner sempra ricca la corona, anita, e in ripntasioae eiirema, fa che eita sia sicnra dalle guerre ciïite. » Relaz. Venet. pag. m, i35.
à l'unité nationale, qui existaient réunies si heureusement en France — dans des pays où l'étendue et les limites de l'empire avaient été moins clairement tracées par la nature; où il n'y avait eu ni conflit, ni mélange de races ; dans des pays que n'avaient jamais enrichis les dépôts fertilisants de la civilisation romaine, ou que n'avait jamais complètement inondés, par la suite, la marée de l'invasion teutonique; dans des pays où le christianisme avait été lent à pénétrer, ou dans lesquels l'influence morale de l'Église s'était immédiatement convertie en domination temporelle. Partout ailleurs qu'en France, l'œuvre de coagulation n'était pas seulement imparfaite; elle était restreinte et locale. De petits royaumes continuaient à se faire la guerre sur le même sol. De petits États conservaient une autonomie en contradiction avec l'idée d'une existence nationale. De petites principautés ecclésiastiques s'efforçaient de réaliser l'idée d'une théocratie ; et de petites républiques levaient fièrement la tête comme des reliques de l'ancien monde. Pour avoir raison des obstacles qu'ils opposaient à la tendance générale de la civilisation moderne, il fallut recourir à des moyens qui demeurèrent étrangers à la consolidation de la monarchie française. L'indépendance locale disparut, non pas, comme en France, par l'action d'une loi organique, mais par une intervention directe et personnelle. Les barrières qui séparaient des États alliés furent renversées par la conquête, ou — ce qui était le cas le plus fréquent — disparurent devant une union dynastique qui amenait doucement, tranquillement, l'absorption. En fait, la conquête fut l'exception. Elle était trop difficile, trop rarement permanente, et trop lente à produire les résultats désirés quand elle était, d'aventure, facile et permanente. Si ce qu'on
appelle vulgairement la loi salique avait été adoptée par toute l'Europe, l'Écosse n'aurait jamais été unie à l' Angleterre, ni l'Aragon à la Castille; les provinces belgiques n'auraient jamais été réunies sous une même autorité ; l'Allemagne tout entière serait restée une simple agrégation d'États rivaux, Rappliquant vainement à rêver des théories de cohésion n'aboutissant qu'à des coalitions éphémères et stériles ; aucune grande puissance ne se serait élevée pour servir de barrière contre la France au moment où celle-ci, ayant rassemblé toute son énergie, en aurait voulu faire déborder les courants ; et le sixième siècle aurait assisté au spectacle — réalisé déjà précédemment et qui devait se réaliser encore plus tard — de l'établissement temporaire d'un empire gigantesque sur le sol de la France, d'un empire qui aurait étendu ses bras armés et menaçants sur tout le continent européen (1).
Voilà pourquoi nous ne trouvons dans aucune autre nation cette symétrie dans les traits, cette cohésion entre les parties, cette harmonie d'action, cet accord entre l'esprit et le corps que nous pouvons constater en France. Voilà pourquoi aucun autre pays n'a conservé son inébranlable identité à travers toutes les transformations politiques, et que nulle
(1) Dans la longue latte entre Cbarles-Qaint et François I", le premier est généralement représenté comme le plus audacieux et le plus agressif des deux et comme visant pins directement à rétablissement d'une monarchie universelle. Mais à l'époque ou ils vivaient, ce n'était point là l'opinion des observateurs intelligents et impartiaux, qui se préoccupaient moins du caractère des parties que de la nature des ressources dont ils disposaient et des tendances qui les faisaient agir. « Questa legge salica, < fait observer Harino Cavalli, « sebben non ba fatto Francia padrone di lutta crislianitâ, almeno gli abbia mostrata la via sicurissima di farlo, e I' abbia portata lanto innansi, che se il présente re Francesco non si abateva aver per incontro nn cosl potente principe e tanto conoscitore di questa via francese, corne é Carlo V. imperatore, cerlissimo alli giorni nostri non solo quasi tutt' Ilalia ma parte di Spagna (per occasion di Nivarra), tutti li Paesi Bassi, e qualche stalo dell' Impero obbediva alla fiordiligi; e saria ritornata la corona impériale, cerlissimo, nel regno di Francia. »
part on ne voit réunis tant d'avantages et si peu d'inconvénients, résultant de la centralisation de toutes les fonctions administratives. Partout ailleurs en Europe la vie nationale s'est développée, ou a continuellement lutté pour se développer; et nulle part ce développement ne s'est accompli que par l'action d'un gouvernement monarchique. Durant une longue période, nous ne trouvons que dans un seul pays une correspondance complète entre les deux principes, un accord parfait dans leurs opérations, une proportion égale dans leurs progrès. Il en résulte qu'on peut affirmer — pour bien des lecteurs la démonstration paraîtra superflue — que le rapport entre ces deux principes, si uniforme qu'il apparaisse, n'est ni essentiel, ni inséparable. La monarchie n'est pas pins une condition nécessaire de la vie nationale, que la vie nationale n'est une conséquence invariable de la monarchie. La nation qui a le plus d'obligations au gouvernement monarchique, qui a entretenu avec lui la plus longue et la plus intime association, qui lui a emprunté ses plus brillantes qualités et en a fait la plus éclatante application, celte nation est mieux placée que toute autre pour se passer de cette forme de gouvernement; aussi a-t-elle a fait les efforts les plus persévérants pour la détruire, et jusqu'aujourd'hui est-elle moins que toute autre imbue de ce sentiment de la loyauté et de cette idée de légitimité que la monarchie s'appliqua surtout à entretenir dans l'intérêt de sa défense. Nous savons que, dans certains cas, le gouvernement royal s'établit moins par suite de causes indigènes, que par l'influence des événements qui contribuèrent à la formation de la monarchie française. Nous savons que, dans d'autres cas, l'admiration pour la France, ou la crainte de la France aidèrent puissamment à faire naître et grandir le système
monarchique. Nous savons que, dans des temps récents, un mouvement contraire, venu de France, a ébranlé plus d'une fois tous les trônes en Europe. Si, d'une part, nous sommes obligés de reconnaître que l'esprit national n'a jamais trouvé complètement son expression dans un gouvernement républicain, d'un autre côté, nous pouvons affirmer aussi qu'il n'a pas en général été bien exactement représenté par un gouvernement monarchique. S'il y a eu des points de sympathie entre les deux principes, si les circonstances particulières de leur origine simultanée les ont mis souvent en coopération, il y a aussi entre eux bien des points d'antagonisme et une résistance mutuelle résultant d'une différence nécessaire entre les buts qu'ils poursuivent. L'agrandissement des monarchies a été l'œuvre de l'ambition personnelle et de l'énergie personnelle; il s'est fait par la conquête ou par des pactes de famille, sans trop de souci pour les lois naturelles d'expansion on de limitation. Les efforts de chaque peuple pour devenir une unité politique ont été inspirés par un instinct original et universel et ont fréquemment eu pour conséquence le démembrement des monarchies. Les rois ont eu souvent intérêt, pour leur sécurité, à étoufferle sentiment national plutôt qu'à l'activer; et les nations, par un même instinct de conservation personnelle, se sont soulevées souvent pour renverser les trônes des rois.
Les différentes monarchies d'Europe nous montrent donc divers degrés de congruité et de cohésion, selon que, dans leur origine, les circonstances ont favorisé la formation d'un peuple homogène et le maintien de l'intégrité nationale, selon aussi que le principe national et le principe monarchique y coïncident ensemble ou se contrôlent mutuellement. A l'une extrémité de l'échelle, nous voyons la France, si en-
tièrement elle-même, embrassant dans ses frontières presque toutes les populations d'extraction française, en excluant presque toutes les populations qui ne sont pas d'extraction française, ne perdant jamais d'une façon permanente aucune partie de son territoire, soit par conquête, soit par alliance; ne gagnant jamais d'une manière permanente aucune partie de territoire par conquête ou par alliance; soumise entièrement aux mêmes lois et animée, dans toute son étendue, d'un patriotisme uniforme. A l'autre extrémité de l'échelle, nous voyons les possessions autrichiennes, une vaste conglomérats d'États, tous différemment constitués, et de populations n'ayant presque aucune affinité entre elles, tenues en cohésion par le simple lien d'une union dynastique et prêts à s'éparpiller dès que ce lien se brisera. Les possessions autrichiennes, telles qu'elles sont actuellement constituées, sont bien moins vastes et bien moins hétérogènes cependant qu'elles n'étaient autrefois , et infiniment moins vastes et hétérogènes qu'elles ne semblaient destinées a le devenir. Jamais le génie d'un conquérant n'a conçu un plan d'empire réunissant une somme de possessions et de puissance aussi grande que celle que l'habileté et la bonne fortune de ses spéculations matrimoniales permettaient, dans la première moitié du seizième siècle, à la maison de Habsbourg d'espérer. On aurait dit alors que presque toutes les maisons régnantes de l'Europe allaient se confondre dans celte seule maison, que les hérauts de la découverte et de la civilisation ne travaillaient que pour elle aux quatre coins du monde ; on aurait dit que la Providence, qui avait fait du même sang toutes les nations de la terre, avait résolu aussi de faire d'une seule famille tous les gouvernants de ce monde. Une impulsion contraire réagissait toutefois continuellement contre
cette tendance. La royauté et la nationalité, qui, partout ailleurs , ont vécu plus ou moins en harmonie , étaient dans Fem pire d'Autriche en état permanent d'antagonisme. A mesure que la maison de Habsbourg augmentait ses acquisitions, elle affaiblissait les véritables fondations de sa puissance. Dans les premiers temps de sa grandeur, elle avait le sort du joueur ou du spéculateur,— c'étaient des alternatives de gains ou de pertes — sa situation était hasardeuse et pleine de fluctuations. Elle en fut sauvée, au moment où sa décadence semblait inévitable, par l'alliance bourguignonne. Mais après cet événement, quand la maison de Habsbourg fut arrivée à l'apogée de sa prospérité, quand nul obstacle extérieur ne s'opposa plus à son agrandissement continuel, on put constater l'incompatibilité de sa position avec les lois générales du progrès et du développement national, et cette incompatibilité, tous les talents et tout l'esprit versatile, ou plutôt, dirais-je, composite, du plus grand souverain de la famille, ne purent la dissimuler qu'en partie. Au milieu du seizième siècle, la maison de Habsbourg fut forcée de se diviser en deux branches, et chacune de ces branches se trouva à son tour en conflit avec les mêmes difficultés constitutionnelles. A peine eut-on rompu l'union mal assortie des possessions allemandes avec l'Espagne, qu'on s'aperçut de l'impossibilité de maintenir l'union non moins mal assortie de l'Espagne avec les Pays-Bas (1); et, pendant ce temps, les possessions de la branche allemande n'échappaient à un démembrement du même genre que par la diversité, la com-
(1) La dissolution de cette union avait été généralement prévue longtemps avant l'accession de Philippe II et le commencement de la révolution. La régente Marguerite en avait observé les symptômes précurseurs et eu Angleterre on était d'opinion que Charles- Quint ne pourrait pas léguer les Pays-Bas à son successeur naturel.
pétition et les tendances discordantes des éléments qui la composaient. Dans l'origine, Faction de ces mêmes causes avait fait échouer tous les efforts que les Habsbourgs avaient faits pour fusionner tous ces éléments en un tout homogène.
Ainsi donc, tandis que les monarques français devaient le développement solide et sûr de leur puissance et l'extension de leurs domaines, surtout à des causes nationales et constitutionnelles, qui assuraient en même temps la force et la durée de la nation française, les monarques autrichiens, au contraire, durent leur prépondérance temporaire en Europe presque exclusivement à des avantages spéciaux et fortuits. Mais d'où venaient ces succès particuliers? En quoi consistait la félicité proverbiale des mariages autrichiens? C'est ce qui ne parait pas bien clairement expliqué. Les alliances matrimoniales ont été presque universellement la base de l'agrandissement des familles. A une exception près, toutes les maisons royales d'Europe ont acquis une grande partie de leurs territoires et la plus grande partie de leur puissance par ces moyens. Mais comme chacune de ces famijles s'était, à son tour, agrandie par l'absorption d'autres familles, de même, à son tour, était-elle destinée à être absorbée également. Les droits qui avaient été acquis par ses héritiers mâles, elle les perdait par ses héritières femmes. Les dispositions expresses de la loi française protégeaient d'une façon permanente la maison de Capet contre les éventualités de ce genre. La ligne capétienne pouvait s'éteindre» mais elle ne pouvait pas se fondre dans une autre ligne. Le trône pouvait devenir vacant, la succession à la couronne pouvait nécessairement reprendre son ancien caractère électif; mais ni trône, ni couronne ne pouvaient se transmettre par un mariage. La maison de Habsbourg était dans une
tout autre position. Le plus grand nombre de ses domaines, ayant été hérités par des femmes, devaient conserver leur caractère héréditaire par les femmes. Il arriva cependant des cas accidentels où sa position ne fut pas moins exceptionnelle que celle de la maison de Capet. Elle fut exemptée du lot ordinaire peudant une très longue période d'années. Durant plusieurs siècles, il y eut toujours un héritier mâle pour reprendre la succession de ses possessions toujours croissantes, il y eut toujours un prince de la maison d'Autriche, pour épouser l'héritière d'une maison étrangère. Des filles de la maison impériale de Luxembourg, -de la maison ducale de Bourgogne, des maisons régnantes d'Espagne, de Portugal et d'Angleterre, toutes familles qui s'étaient enrichies ou établies par des mariages, et dont les droits, après une courte succession de mâles, avaient été dévolus déjà ou allaient l'être, à des femmes, furent successivement mariées à des souverains ou à de futurs souverains de la maison de Habsbourg. L'union avec l'Angleterre fut la seule qui n'apporta pas d'augmentaliou au domaine impérial, le mariage ayant été stérile.
La félicité proverbiale de l'Autriche était donc « l'accident d'un accident. » Tant qu'elle dura, la maison de Habsbourg occupa vis-à-vis de la plupart des autres maisons souveraiues une position analogue à celle dans laquelle se trouvait la France à l'égard de ses vassaux féodaux, analogue à la position dans laquelle, dans une tontine, celui qui est prédestiné à survivre se trouve, vis-à-vis de ses associés moins favorisés. Il y avait, cependant, cette différence intrinsèque : l'unité de la France ne dépendait pas de la perpétuité de la race, qui était une condition essentielle de l'intégrité des domaines autrichiens. Du jour où la maison
DE CHAULES LE TEMERAIRE
de Habsbourg serait venue à s'éteindre, l'union de ses nombreuses possessions aurait été dissoute par le fait même; chacun des États qui la composaient serait retourné à sa situation primitive d'indépendance ou serait devenu la proie de l'agression de ses voisins. Le simple défaut d'héritiers mâles n'aurait pas nécessairement entraîné les mêmes résultats; mais dans l'un et dans l'autre cas, le danger eût toujours été très grand. Il est évident que si un événement de ce genre s'était produit un siècle plus tôt, il aurait eu pour conséquence non pas le transfert de l'empire à une autre famille, par voie de succession collatérale, mais un partage de la succession entre tous les ayants droit. Il suffit pour n'en pas douter de se rappeler que, pendant le dix-huitième siècle, l'Europe a été par deux fois en proie à une guerre générale, qui était la conséquence de l'extinction successive de la descendance mâle dans les deux grandes branches de la maison d'Autriche.
Mais à l'époque relativement tardive où il s'est produit, alors que les oscillations du pouvoir tendaient à réaliser un équilibre, l'événement qui mil fin à la dynastie des Habsbourg en Allemagne, en même temps qu'en Espagne, ne produisit que des résultats comparativement peu importants. La plus grande partie des possessions de la branche espagnole passa à la maison de Bourbon. La plus grande partie des possessions de la branche allemande passa à la maison de Lorraine. La façon dont le dernier transfert fut amené marque une époque dans l'histoire des mariages royaux, considérés au point de vue de leur influence sur l'organisation des États. Les généalogistes ont trouvé, ou inventé, une communauté d'origine ancestrale entre les maisons de Habsbourg et de Lorraine. Il est tout au moins certain que
toutes les deux ont pris naissance sur le même sol, sur cette prolifique terre du Rhin, berceau d'illustres races et champ de bataille contesté des empires maux. Mais il y a toujours eu, jusqu'à l'époque de leur union, un contraste marqué entre elles. Nulle maison, parmi les familles princières de l'Europe, parmi toutes ces principautés qui se disputaient le rang et le pouvoir royal, n'avait été plus ambitieuse, plus aventureuse, plus malheureuse que la maison de Lorraine. En dépit de ses splendides alliances, de sa position brillante et de cette combinaison d'ardeur et de douceur, de beauté personnelle, de passion romanesque, de grâces, de charmes et de talents variés qui distinguaient d'une façon sî particulière presque chacun de ses membres (1), la maison de Lorraine n'était jamais parvenue aux splendeurs ambitionnées de la royauté; elle n'avait jamais, comme tant d'autres de ses rivales, réussi à prendre une position dominante et permanente dans les pays étrangers où elle s'était transplantée; et son domaine primitif, loin de devenir le noyau de possessions plus grandes, avait été de tous temps disputé par des voisins avides de conquêtes, et à chaque guerre, il avait été envahi et mis à sac par chacun des belligérants.
(1) Le maréchal de Retz a fait l'observation que les princes de la maison de Lorraine étaient aussi distingués parmi les antres prinees qne ceux-ci parmi le reste des hommes. Micheletest d'avis qne tes qualités pins ardentes appartenaient dans l'origine à la maison de Lorraine, et que la grâce et la sensibilité Ini ont été acquises par mariage avec la maison d'Anjou. Mais nous croyons qne c'est In contraire qni est la vérité. René d'Anjou fut une exception dans sa famille. Depuis des siècles avant cette union, les dncs de Lorraine étaient réputés moins pour leur esprit d'entreprise belliqueuse que pour leur gentillette, leur élégance et leur dévouaient an beau sexe. Us étaient toujours fidèles, non pas à leurs femmes, certainement, mais i leurs maltresses; et lenrs maîtresses aussi bien que leurs femmes furent célèbres, non seulement par leur beauté, mais par lenr tendresse, eur désintéressement et leur amabilité. Il y a tout un roman — comme on n'en a jamais compose — dans trois lettres charmantes d'Alice de Champy à son amant le duc Raoul (i«9).
or,
Elle avait fini par renoncer à cette propriété, à laquelle elle devait son État et son nom et l'avait échangée contre on droit éventuel à la succession autrichienne et contre le titre impérial. Ce ne fut guère que lorsqu'il se trouva ainsi dépouillé de son patrimoine, que le dernier duc de Lorraine put être considéré comme un parti convenable pour la dernière des Habsbourg, pour la descendante de tant de Césars, pour l'héritière de tant de royaumes (1). La jalousie des nations et des gouvernements ne permettait plus qu'une alliance matrimoniale devînt un moyen de consolidation ou d'agrandissement. Le sang royal pouvait continuer à se mêler avec le sang royal, mais ce n'était plus pour les mêmes vues et motifs qu'auparavant. Les États pouvaient continuer à s'agrandir par l'annexion d'autres États, mais ce devait être d'après des principes et par des procédés différents. Le système des « pactes de famille » avait fait son temps. Il avait puissamment contribué à combiner les éléments divers des nationalités distinctes, en donnant l'unité politique à des races mêlées ou parentes et en assurant à des pays différents leur intégrité géographique. Puis, pendant un certain temps, il avait menacé de détruire son propre ouvrage, en renversant toutes barrières, en effaçant toutes distinctions, en brisant toute indépendance. Mais ce n'avait été là que l'exubérante démonstration de force par laquelle tout principe qui triomphe proclame l'accomplissement de ses desseins, démonstration qui est inévitablement suivie de réaction. Un nouveau système était appelé à fonctionner, le
(1) Cette assertion oe parait pas reposer sur des détails exacts. Il faut se rappeler, cependant, que lorsque cette onion fut projetée ponr la première fois, on demi-siècle avant le jour où elle s'accomplit réellement, l'abandon de la Lorraine a la France fat regardé comme one condition nécessaire même par Guillaume III d'Augluterre.
système de l'équilibre des puissances qui est resté la maxime cardiuale de la politique européenne. Ce système était le contraire de celui qui l'avait précédé, bien qu'il l'eût pris pour base et qu'il en eût reconnu les légitimes résultats.
Nous avons cru nécessaire, au risque de lasser la patience du lecteur, de fixer son attention sur quelques-uns des phénomènes appartenant à ce qu'on pourrait appeler la formation géologique des monarchies européennes. Nous l'avons fait parce que, ainsi que nous l'avons déjà fait observer précédemment, ce fut pendant la période dans laquelle se passe notre histoire que commença de s'achever le long procédé de solidification de l'édifice politique de la société moderne; parce que ce fut alors que des nations commencèrent à prendre des formes bien nettes et bien définies ; parce que les événements dont nous avons à nous occuper eurent tous pour point de départ ce phénomène, non seulement en ce qui concerne spécialement une monarchie, mais pour bien d'autres directement ou indirectement intéressées; — parce que la carrière et la destinée de Charles le Téméraire eurent une influence décisive sur la destinée d'un grand nombre de pays et de familles souveraines. Il était écrit dans leurs horoscopes respectifs que, ce serait une conjonction fatale et critique que celle qui mettrait en conflit leurs étoiles avec celle de la maison de Bourgogne.
Après être rentré dans le duché de Luxembourg, Charles remonta la Moselle jusqu'à Thion ville, où il resta une semaine, à expédier des affaires et à recevoir des ambassades et des députations. Puis il continua son voyage par la voie de terre. Le 16 décembre, il arriva à Nancy, la capitale de la Lorraine , où il fut reçu par le prince et par toutes les
classes des habitants avec de cordiales démonstrations de respect (1).
Un peu plus de quarante ans auparavant, Réné d'Anjou, qui était tout jeune alors, avait hérité le duché de Lorraine, du droit de sa femme et en vertu de la volonté du père de celle-ci.
La maison d'Anjou, on se le rappelle, tirait son origine du second fils de Jean de Valois, roi de France. Ce furent les nombreux descendants de ce monarque, dont l'ambition et les luttes agitèrent la France d'une manière si violente et si stérile, pendant le quinzième siècle. Leurs querelles intérieures divisèrent et désunirent la monarchie; mais, chacun de son côlé, par ses exploits, contribua à l'union ultérieure, à la stabilité et à la grandeur du royaume. C'est la rivalité entre la branche aînée et la branche cadette de cette famille qui constitue le fond de notre récit. Nous avons eu aussi, à l'occasion, à parler du rôle moins important joué par la branche intermédiaire (2). Cette famille augmenta ses possessions et acquit son importance en employant des moyens quelque peu différents de ceux auxquels les deux autres durent l'élévation de leur puissance et l'extension de leurs domaines. La maison d'Anjou dut sa grandeur passagère a une série d'adoptions et de legs.
René avait déjà été déclaré l'héritier du cardinal-duc de Bar, quand il fut choisi comme gendre et successeur de Charles II, duc de Lorraine. Mais, au moment où cet arrangement de famille allait passer à l'état d'exécution, un compétiteur se présenta pour en contester la validité. C'était
(1) Ancienne chrouique. Lenglei, t. II. — Calmet, l. VII, preuves, pag. lxviu.
(2) Il ; avait une branche intermédiaire, la maison de Berri, mais elle ne tarda pas à
s'éteindre.
Antony, comte de Vaudémont, le représentant d'une branche mâle collatérale de la première lignée. Il eût été assez facile d'avoir raison de ses prétentions, si celles-ci n'avaient pas eu le puissant appui de Philippe le Bon de Bourgogne, lequel se trouvait à ce moment en guerre avec son légitime souverain, et peu disposé à témoigner des sentiments de bienveillance envers tous les princes de sa famille. De même que la plupart des autres questions secondaires du moment, le conflit relatif à la succession de Lorraine se fondit dans le tourbillon soulevé par l'anarchie en France (1). L'armée, levée par le comte de Vaudémont, se composait principalement d'archers anglais et d'hommes d'armes bourguignons. Celle de Réné se composait principalement de mercenaires allemands et d'un corps de chevaliers français, commandés par le redoutable Barbazan. Les nobles de Lorraine se trouvaient mêlés dans les rangs des uns et des autres. Réné, battu et fait prisonnier à la bataille de Bulgnéville, le 2 juillet 1431, devint le prisonnier de son cousin de Bourgogne, et passa plusieurs années d'une captivité absolue mais peu rigoureuse, dans la « Tour de Bar, » donjon attaché au palais ducal, à Dijon.
Il se consola, pendant cette longue détention, en se livrant à ces occupations artistiques qui souvent ont adouci la captivité de princes moins recherchés dans leurs goûts ou moins frivoles dans leurs habitudes. Il passa son temps à peindre des miniatures, à enluminer des manuscrits à écrire des sonnets et des rondeaux, et à composer des airs de musique. Ces occupations s'harmoniaient bien avec les disposi-
(1) Cette considération explique bien mient que tons les argument* tirés de sa double origine ou de sa résidence sur les frontières de la Champagoe, comment une paysanne de la Lorraine fut * touchée d'ane patriotique pitié pour le royaume de France. •
lions de son caractère. Mais le destin, pendant ce temps, lui préparait des coups que sa main délicate ne devait pas être capable de parer. Quand il était entré dans sa prison, il était un duc sans duché; quand il en sortit, il était un roi sans royaume.
Le legs fait à la maison d'Anjou par deux reiues succès* sives de Naples fut fatal, dans le fait, à tous les princes de cette maison, et continua même à exercer son influence néfaste longtemps après que cette maison fut éteinte. Le grand-père, le père et le frère aîné de René avaient tous, à tour de rôle , fait en Italie une entrée pompeuse et triomphante. Tous, à tour de rôle, avaient vu bientôt s'évanouir les splendides mirages qui les avaient attirés, et, victimes dn même désappointement, avaient vu se terminer prématurément leur eiistence abreuvée d'amertume. De toutes les dépendances de la couronne de Naples, ils n'avaient pu conserver que le comté de Provence, qui ne devait pas larder à être transformé en une dépendance de la couronne de France.
Les droits et les espérances de la maison d'Anjou se trouvaient désormais concentrés dans René. Il obtint sa mise en liberté moyennant un traité en vertu duquel il s'engageait à verser pour sa rançon une somme proportionnée à son rang plutôt qu'à ses moyens, mais qui établissait en même temps les droits que son épée n'avait pas été capable de faire triompher. Sa fille Yolande devint la femme du comte Ferry de Vau démont, le fils de son rival ; et il fut stipulé que la succession de Lorraine appartiendrait au jeune couple et à ses descendants, dans le cas où René lui-même n'aurait pas • de descendance mâle. Celle combinaison donnait à la lignée primitive l'espoir, réalisé par la suite, de récupérer par un
mariage l'héritage dont elle avait été dépouillée également par un mariage.
Poussé par la fatalité qui Rattachait à sa race plutôt que par son ambition personnelle, René se jeta alors dans le conflit qui avait sa source dans les dissensions intérieures et l'anarchie des États napolitains, ou, pour parler plus exactement, qui avait sa source dans les causes plus intimes et plus générales qui faisaient de l'Italie, ce pays si beau et si intelligent, un pays dégradé sans espoir de retour. Son entreprise fut couronnée de plus de succès que la fortune n'en avait accordé à aucun de ses prédécesseurs. Son étendard flotta pendant quatre années sur le château de Saint-Elme. Il avait la pompe sinon le pouvoir, la capitale sinon le pays, . les acclamations delà populace sinon l'obéissance du peuple. Sa souveraineté s'affirmait par ces signes extérieurs et s'en contentait. Mais ce rêve, pour être plus saisissant et plus brillant que dans le passé n'en fut pas moins transitoire. Est-ce qu'une domination quelconque établie sur le sol italien pouvait être solide et durable? Les révolutions de l'Italie avaient quelque chose de volcanique dans leur origine; le feu antique brûlait toujours sous la croûte des siècles ; il semblait qu'on sentit dans l'air les fantômes de la mythologie romaine frémir encore et s'indigner au souvenir du triomphe de la barbarie et de la chute de la maîtresse du monde.
René d'Anjou , que ses contemporains intitulaient roi de Sicile et de Jérusalem, est principalement connu par la dernière moitié de sa vie , bien qu'elle ait été beaucoup moins remplie d'événements que la première. Ayant cédé à son fils la souveraineté de Lorraine, il alla fixer sa résidence dans des régions où le climat, le paysage et les souvenirs s'harmo-
niaient bien avec les besoins d'un esprit trop flexible pour être brisé par les revers, trop débonnaire pour en être aigri. Ses sujets n'eurent certes pas à se féliciter des bienfaits de son administration ; mais, en revanche, il ne les écrasa pas d'impôts et ne les épuisa pas de levées militaires. Sa petite cour, une véritable cour pour rire, n'était ni divisée par les factions, ni accablée de travail , ni persécutée par les exigences de l'étiquette. Elle était fréquentée, non point par des barons belliqueux, par des chevaliers* d'aventures, ou par des politiques retors, mais par le trouvère nomade, le troubadour, le dilettante, le marchand d'objets d'art, le propriétaire de quelque oiseau au rare plumage, de quelque plante ou fruit exotique. Les solennités de sa cour étaient d'un genre dont la mode ne subsistait guère ailleurs. On y tenait des « cours d'amour, » et les distinctions qu'on y ambitionnait le plus étaient celles des « jeux floraux. » Nulle part les règles de la chevalerie n'étaient étudiées aussi minutieusement; nulle part, non plus, on ne les pratiquait moins. Si par hasard un tournoi s'organisait, on y parodiait les exploits de la chevalerie errante plutôt qu'on ne les imitait. Les demoiselles montaient à cheval derrière les champions, ceux-ci et les officiers du camp portaient des costumes fantasques et le prix du vainqueur était un bouquet que lui remettait la main la plus blanche , ou un baiser que lui laissaient prendre les lèvres les plus roses. La vie ordinaire du souverain et des gens de la cour participait à la fois des extravagances d'une mascarade et de l'insipidité d'une idylle. On vit s'organiser des fêtes et des processions, dans lesquelles étaient réunies toutes les fantaisies les plus insensées et les plus révoltantes du carnaval du moyen âge. Plus souvent aussi on voyait le « bon roi René » et sa femme,
non point la ûdèle Isabelle de Lorraine, qui avait partagé les orages de sa jeunesse sans y survivre, mais la belle et jeune Jeanne de Laval, compagne mieux assortie des folies de son âge mûr, parcourir, déguisés en bergers et suivis d'une escorte toute pastorale, les prairies fleuries de l'Anjou ou les massifs d'oliviers de la Provence, jouant de la flûte, paissant des brebis, chantant d'amoureuses complaintes, se mêlant aux danses et aux jeux des villageois, découvrant des Annettes parmi les nymphes campagnardes et des Lubins parmi les jeunes paysans. II est juste de dire que la plupart des récits qu'on fait à ce sujet appartiennent plutôt à la tradition qu'à l'histoire (1). Quoi qu'il en soit, les manuscrits et les miniatures de René, fruits d'une passion persévérante et d'une application infatigable, sont encore estimés du connaisseur comme des monuments de patience et de talent. On chante encore dans les églises d'Aix des antiennes sacrées de sa composition ; ce qui reste de ses terrasses et de ses aqueducs constate son amour pour l'agriculture; et les œillets et les roses exotiques, les faisans argentés et les perdrix rouges qu'il introduisit en France, se sont propagés jusqu'à nos jours dans les jardins et dans les volières de ce pays. Ce qui paraît plus singulier que les excentricités de son existence, ce fut la placidité de son caractère. Elle contraste étrange-
(1) Chastellain parle, cependant, de ces fre iaines dan» ses « Recollections dés Merveilles advenues en nostre temps : »
i J'ay no roi de Cecille Veo détenir berger, Et sa femme gentille De ce propre mettier, Portant la pannetiére, La boulette et chapeau, Logeaot sur la bruyère Auprès de leur troupeau. •
ment avec l'agitation turbulente de l'époque, avec des scènes et des événements dans lesquels ses intérêts et ses affections étaient si intimement compromis. On comprend qu'il ait fait abstraction de lui-même. On comprend moins qu'il ait fait abstraction de ses affections et de ses intérêts. Il passait insoucieux, sans se distraire de son travail ou de son oisiveté, à travers le tourbillon bruyant et sanglant des guerres et des révolutions, sans se douter que c'était à la fureur absorbante du combat ou à la jalousie mutuelle des combattants qu'il devait , mais qu'il pouvait ne pas toujours devoir, son repos et sa sécurité. Pendant que ses enfants luttaient pour reconquérir leurs troues perdus, tandis que ses propres provinces étaient envahies par des voisins dont elles excitaient la convoitise, René conservait une égalité d'esprit qui lui permettait de donner la dernière touche à un panneau de peinture ou de mettre la dernière main à leulurainure d'un vitrail. Quand lai arrivait la nouvelle de quelque désastre de famille, la mort du brave Jean, la ruine de la fière Marguerite, le malheureux père versait des torrents de larmes, écrivait de touchantes lettres de condoléance^, et se livrait avec ardeur à la composition de quelque traité didactique ou de quelque romance allégorique , pour lesquelles son affliction lui fournissait la morale ou les incidents (1).
On ne trouvera pas étonnant que René ait survécu à presque tous les membres de sa famille, à ses descendants aussi bien qu'à ses contemporains. Quelques mois avant les événements sanglants qui rendirent veuve sa plus jeune fille,
(1) Noos sommes redevables principalement à l'intéressant récit de la vie de René par le comte de Villeneuve-Bargemont, des matériaux qui nous ont servi i faire cette exquisse. Noos avons glané quelques détails dans les chroniques et dans des récils modernes de voyages.
son fils unique, qui avait éprouvé en Italie l'infortune héréditaire de sa famille, accomplissait dans un autre pays la destinée de sa race. Ayant accepté la couronne d'Aragon d'un peuple soulevé contre le joug d'un usurpateur, il périt à Barcelone, en 1470, au milieu de son triomphe et à la veille, pouvait-on croire, d'un succès complet. Il eut pour successeur son fils, Nicolas d'Anjou qui, comme nous l'avons vu, mourut célibataire en juillet 1473, après avoir joui fort peu de temps de l'héritage de son père. Il en résulta que le vieux roi René se trouva hériter de son petitfils et que les nobles de Lorraine' le prièrent de reprendre l'autorité qu'il avait abdiquée près de trente ans auparavant. Il eut la sagesse de refuser, et ce refus laissa la succession à sa fille Yolande, la veuve du comte de Vaudémont, laquelle, à son tour, renonça à ses droits en faveur de son fils, qui portait le même nom que son grand -père maternel, et fut d'autant mieux accueilli par le peuple de Lorraine, qu'il réunissait, en sa personne, les prétentions rivales qui avaient, précédemment, divisé les sympathies et s'étaient disputé l'obéissance des Lorrains.
Mais si cette querelle était éteinte, la grande rivalité qui l'avait suscitée était vivante encore. Une nouvelle génération l'avait adoptée et la poursuivait , plus ardente, sinoo plus terrible dans ses effets que par le passé. II semblait y avoir des raisons pour croire que l'accession du second René serait le signal d'une lutte plus longue et plus sanglante que celle qui avait suivi l'accession du premier. Nous avons vu quelle était l'importance de la Lorraine, par suite de sa position géographique et de la politique de ses ducs, au point de vue de la lutte qui s'agitait avec le roi de France et le duc de Bourgogne. L'avénement d'un jeune prince nouveau,
DE CHARLES LE T$MÉRAIRE
arrivant au pouvoir dans un moment où les deux souverains, par suite de la suspension de leurs hostilités actives, avaient le loisir de méditer, et les moyens d'exécuter, des projets d'intervention ou d'agression, devait nécessairement en suggérer l'idée ou en provoquer la tentation. Chacun deux devait s'y décider d'autant plus activement qu'il avait lieu de craindre de se voir devancer par son rival. Charles et Louis se mesuraient du regard à travers ce territoire neutre, mais ouvert; mais chacun d'eux attendait, avant de s'élancer sur sa proie, qu'un mouvement d'agression se fit remarquer du côté opposé.
Des historiens affirment, mais le fait ne nous parait garanti par aucune autorité sérieuse, que, dans l'intervalle qui s'écoula entre la mort de Nicolas et l'élection de René, celui-ci fut enlevé du château de Joinville , où il résidait avec sa mère, par un officier allemand à la solde de Bourgogne; mais qu'il fut remis en liberté et qu'on avait pris, en sa place, pour otage, un neveu de l'empereur Frédéric, qui faisait alors ses études à l'université de Paris. Un fait aussi peu probable aurait besoin d'être appuyé par des documents ou tout au moins par des preuves circonstanlielles. Or on ne cite aucune pièce, aucune déclaration des parties intéressées. C'était probablement une de ces rumeurs, comme il en circulait tant à cette époque et qui témoignaient, de la part du public, l'attente de graves et prochains événements (4).
(i) Il n'aurait pas été nécessaire de faire allusion à cette histoire, si nous ne l'avions pas tu répéter, sans l'indication du moindre doute, par tous les écrivains modernes qui ont parié de ces événements. (Voir Barante, SUmondi, Micbelet, Rodt, Huguenin le jeune, Bu&siére,etc.) Cependant le Tait n'est mentionné que par un seul écrivain contemporain, ' de Troye, qui ne pouvait pas en avoir en personnellement connaissance et qui n'en parle, d'ailleurs, que comme d'un bruit (Lenglet, t. II, pag. 104). S'il y avait eu quelque chose
Ce qui se passa réellement était plus conforme au caractère des acteurs de ce grand drame politique et militaire, plus conforme aussi aux procédés habituellement mis en œuvre en pareils cas. Avant de recourir à la violence, on fit appel aux roueries diplomatiques. Louis, qui n'avait pas l'habitude de se laisser distancer, envoya le premier en Lorraine deux émissaires chargés d'y établir son influence par les moyens tranquilles et sûrs qui entraient de préférence dans ses habitudes et dont il avait fréquemment éprouvé l'efficacité. Ces agents s'employèrent si activement et si habilement que, le 27 août, une semaine après l'avènement du jeune René, ils avaient obtenu de lui un traité très satisfaisant, et formé parmi les nobles de la Lorraine le noyau d'un parti français. Charles procéda d'un pas plus lent, mais
de vrai dans ce bruit, nous aurions trouvé tous les détails de l'affaire dans un livre où l'on trouve tous les renseignements sur les événements relatifs à la Lorraine. C'est la chronique écrite par Jean Chrétien, secrétaire de René {Dialogue entre Joaooes Lud et Chrétien, publié pour la première fois i Nancy , par J. Crayon, 1844). Nous pouvons indiquer aussi la chronique anonyme insérée parmi les « preuves » de Calmel (Hist. de Lorraine, t. VII). Le récit devient plus improbable encore quand on considère les dates — qui ne paraissent pas laisser place à un pareil incident — et surtout quand on songe aux relations amicales qui existaient alors entre Charles et René. Hais nous n'en sommes pas réduits seulement à des témoignages négatifs. II y avait, comme nous l'avons dit, des bruits répandus dans ce sens, non pas en Lorraine, mais à Paris et en d'autres endroits éloignés. Des rumeurs de ce genre, qui se présentent sous des formes différentes d'après le degré d'imagination de ceux qui les propagent ou les ont inventées, reposent toujours sur une base quelconque, si peu solide qu'elle soit. Pour le cas dont il s'agit, la base est facile à découvrir. René arriva à Nancy, pour prendre possession de sa nouvelle dignité, vers le 15 août. Après y être resté pondant quelques jours, il s'en retourna, avec sa mère, à Joinville. Quelques heures après son départ, il y eut un mouvement d'alarme. Le bruit se répandit par la ville qu'il avait été surpris et emmené, on ne savait ni ou, ni par qui. On envoya des explorateurs dans toutes les directions, les uns vers Metz, dont les habitants, toujours hostiles aux ducs de Lorraine, auraient pu lui tendre une embuscade les autres à Joinville où, comme on ne tarda pas i le constater, René était arrivé sain et sauf, sans avoir rencontré d'obstacle sur sa route. * Le lendemain tous ceulx du Pays se trouvèrent tous esbahis de ce qu'ils virent bien qu'on les avoit abuses. » (Chron. de Lorraine, Calmet, preuves, t. VII, pag. lxvui.) A dire vrai, tout le monde comprenait qu'à dater de sou avènement, René se trouvait dans une position pleine de périls.
mieux assuré. Il avait, d'ailleurs, moins de motifs de se presser, ce qui, en outre, n'était pas dans sa nature. Les grandes familles de Lorraine partageaient les sympathies ordinaires des personnes de leur classe pour le défenseur des privilèges féodaux et de l'indépendance féodale. Elles étaient alliées par le mariage ou l'amitié avec les grandes familles de la Bourgogne et de la Franche-Comté, et avaient plus d'une fois envoyé leurs fils combattre sous les drapeaux bourguignons contre les innovations du monarque de France. Pendant tout l'été et l'automne suivant, des négociations se poursuivirent et des engagements réciproques furent combinés et adoptés, sinon officiellement ratifiés. Durant son séjour à Trêves et son passage à Thionville, Charles recevait constamment la visite d'ambassadeurs de Lorraine; et il lui suffit de se montrer peu de temps après à Nancy, à la tête d'une force considérable, qu'il n'avait pas réunie dans un but hostile, mais qu'il n'était pas fâché d'exhiber sur la route qu'il avait à traverser pour rentrer dans ses États, pour réduire à néant les complots improvisés par ses adversaires (1). En renonçant à l'alliance de la France, pour celle de la Bourgogne, Bené, tout en se pliant aux nécessités de sa situation, obéissait aussi aux impulsions de son caractère. Il était naturel qu'un prince arraché à l'âge de vingt-deux ans, d'une façon aussi brusque qu'inattendue, à une vie d'isolement et de soumission, animée seulement par le
(i) Le passage suivant du Dialogue entre Lad et Chrétien (pag. 16, 17) indique combien l'alliance française était pen solide et sérieuse : « Quel besoin g avoit-il esté à oostre seigneur, > demande un des interlocuteurs, • de prendre ce party,... toq que son pays n'est oit en rien subject de France...? Lvd. Je croy que à traicter cestre alliance... il n'y * eust guerre de Lorrains, car à mon aduis, Messire Charles de Boauveau et M* Nicolas Melio de Bar conduisirent celte matière principalement auec les François, comme affectez avec Jeor nation. »
dévoûment d'une mère, pour passer à une situation indépendante et élevée; il était naturel, disons-nous, qu'un prince élevé dans l'admiration des exploits belliqueux et chevaleresques, rejeton d'une double race illustrée par de brillantes qualités; un prince dont le front ouvert, l'œil bleu et clair, les traits réguliers et gracieux et l'altitude modeste indiquaient, d'une façon irrécusable, une âme artiste et aimable, en même temps que courageuse et enthousiaste, prît pour le héros de ses rêves, adoptât pour protecteur et ami le plus puissant et le plus entreprenant des princes; l'homme à la résolution énergique, au caractère intrépide, à la vaillante prouesse, à la mine fière, aux idées élevées ; le représentant d'une cause illuminée des plus chers souvenirs de son imagination juvénile, souvenirs qui exerçaient alors le prestige que devaient provoquer dans un siècle plus rapproché de nous les idées bien différentes de monarchie légitime et d'absolutisme. Charles, dont l'aspect et l'apparence extérieure avaient le caractère de la suprématie et de la souveraineté, avait produit exactement la même impression sur l'archiduc Maximilien (1). C'était une de ces impressions vivaces comme on n'en subit que lorsqu'on est très jeune et que des influences plus puissantes et des enthousiasmes plus ardents n'ont pas encore pris possession de l'esprit. Un traité, qui avait déjà auparavant reçu l'approbation des principaux nobles, fut donc mis à exécution. L'objet avoué de ce traité était l'assistance mutuelle pour résister aux projets du roi de France. La Lorraine fut placée sous la protection du duc de Bourgogne. Les armées pouvaient l'occuper ou la traverser à sa discrétion ; et quatre des villes
({) Chmel, B. I, s. lxyii.
frontières (levaient être occupées en permanence par des garnisons bourguignonnes, sous le commandement d'officiers choisis par Charles parmi les vassaux de son allié (1).
Louis se trouvait ainsi délogé d'une position dont il s'était emparé sans prendre les précautions nécessaires pour s'en assurer la conservation. Sans se déconcerter, en stratégiste habile, il déploya immédiatement un front plus formidable, se mit en garde contre les résultats possibles de l'événement et attendit l'occasion de prendre sa revanche. Du moment que son rival avait occupé la Lorraine, il n'eut pas de scrupule à envoyer ses propres troupes dans le duché limitrophe de Bar ; et, quand Charles reprit son voyage vers le Sud, une armée française d'observation étendait ses lignes le long de la frontière de Bourgogne, et surveillait ses communications avec la Suisse, la Provence et l'Italie septentrionale (2). t
Bien que l'année approchât de sa fin, l'hiver ne s'était pas encore fait sentir. Toute la saison avait été marquée par une excessive sécheresse et une chaleur extraordinaire. Pendant longtemps on se rappela dans diverses parties de la France et de l'Allemagne « le chaud été » de cette année. Les cours d'eau et les fontaines avaient été taries; les forêts avaient été complètement brûlées par le soleil. La récolte avait été abondante, mais les moulins n'ayant pu travailler pour cause de manque d'eau, le prix du pain, au lieu de diminuer, avait augmenté. Les vendanges avaient commencé au mois d'août, et le produit en avait été prodigieux ; mais le vin, brûlé par une chaleur tropicale, avait sûri
(1) Traité entre le doc Charles et René IL, ap. Huguenin jeune, Guerre de Lorraine, pag. 343, 351. Voir aussi Barante, édition Gacnard, t. II; Appendice, pag.708, 709. fl) De Troyes, pag. 105 et ailleurs.
aussitôt après avoir été fait, ou bien avait été perdu faute de clients pour Tacheter ou faute de tonneaux suffisants pour le contenir. D'abondantes averses survenues en septembre avaient préparé la terre pour un nouveau printemps, et, pendant tous les mois d'automne, l'air avait été aussi doux , le gazon et le feuillage aussi vert, qu'en plein mois de mai. Les jardins, les prairies et les haies s'étaient tapissées à nouveau de roses et de violettes. Les arbres s'étaient couverts de fleurs nouvelles; on avait pu cueillir en novembre des cerises mûres; les vignes, les pommiers et les pêchers avaient épuisé leur séve dans leurs efforts pour donner une seconde récolle. Le beau temps avait continué, les fleurs n'étaient point fanées, les feuilles n'étaient pas tombées, la neige n'avait pas argenté encore les sommets arrondis des Vosges ou les hauteurs plus sauvages des Alpes de la Souabe lorsque Charles descendit dans le vaste et profond bassin qu'entourent les montagnes opposées et que traverse le Rhin dans toute sa longueur (1).
La partie occidentale de ce bassin, qui est, en même temps la plus large, est traversée elle-même par le cours d'eau tributaire de 1*111 (ou EU) , lequel descend dans la vallée en décrivant une courbe opposée à celle du Rhin, mais qui, ensuite le côtoie en coulant dans la même direction sur une distance de cinquante ou soixante milles avant de faire
(i) Knebel.s. 10-12, 26, 44 et ailleurs. — Boyve, Annales historiques du comté de Neuchalel et Valangin, t. II, pag. 77. — De Troye, pag. 105; Code historique et diplomatique de Strasbourg, première partie, Chronique d'Alsace, t. 1, pag. 94, 205. — Wur&lisen, Baszler chronick, s. 433. Les mêmes phénomènes peuvent se constater, quoique dans dos proportions moindres, de nos jours. En 1473, il paratl y avoir eu une sécheresse extraordinaire, suivie d'un été de la Saint-Martin très prolongé II ne gela pas i Paris avant la Chandeleur, et, dans les environs de Basel il n'y eut pas de neige sur les montagnes avant le printemps. Le froid arriva alors, très rigoureux, et détruisit toutes les récoltes futures.
le brusque crochet qui déverse ses eaux dans le lit du grand fleuve. De là le nom de « der Elsass » (en français, l'Alsace) le siège de l'Ell, donné depuis plus de douze cents ans à ce district, qui est à la fois fertile et populeux, mais qui doit principalement son importance historique à sa situation. L'Alsace, habitée par un peuple d'origine presque absolument teutonique, est située dans les anciennes limites de la Gaule, quoiqu'elle s'étende au delà des hautes montagnes qui paraissent avoir marqué ses limites dans l'origine. Cette région fut, de toutes les provinces frontières, celle dont la possession fut le plus vivement disputée et dont la destination définitive parut la plus douteuse. Désertée par les Romains au cinquième siècle, l'Alsace fut envahie et dévastée par toutes les hordes successives qui franchirent le Rhin pour s'abattre sur l'empire à son déclin. Quand on put croire que ces irruptions allaient cesser , ce furent les Allemands et les Français qui se disputèrent l'occupation permanente de ce pays. Lors de la dissolution de l'empire carlovingien, l'Alsace se trouva placée juste au milieu de la fissure qui divisait la nation française de la nation allemande. Elle finit par rester à cette dernière, après avoir longtemps oscillé de part et d'autre et après avoir pris part à plus d'une tentative pour établir une monarchie intermédiaire et composite.
Séparée de la France, où l'œuvre d'organisation politique, dont nous avons parlée commençait à s'accomplir, l'Alsace, sous les empereurs d'Allemagne, resta pendant des siècles dans un état de dislocation et d'ébranlement. Notons, toutefois, que pendant un certain temps, elle fut constituée en duché. Réunie, peu de temps après, à la Souabe, elle forma avec elle une sorte de domaine pour les souverains de la
race de Hohenstaufen. Mais, ni à celte époque, ni à une époque postérieure, l'Alsace ne parait avoir joui de l'institution d'un mécanisme gouvernemental régulier. Divisée et subdivisée, manquant de système général de représentation ou d'administration , reconnaissant à peine sa dépendance d'une autorité distante, inefficace et pour la plupart du temps purement nominale, l'Alsace ne peut pas être considérée comme ayant eu une existence propre et distincte, soit comme province, soit comme État, avant son incorporation à la France, il y a de cela deux siècles. Pour écrire son histoire, il faut emprunter des fragments d'annales à des pays étrangers et à des sociétés différentes. Les empereurs imposaient à ce pays des droits et des impôts, qui leur produisaient un revenu assez incertain. En retour, ils accordaient des chartes aux villes et des titres aux nobles. Ces relations étaient accidentelles et spéciales. A l'intérieur des villes régnait un certain ordre et s'agitait un développement industriel considérable. Strasbourg, Colmar, Mulhouse, et d'autres villes, avaient leurs magistrats à part, leurs codes, leurs métiers et leurs guildes, leurs spacieuses cathédrales et leurs hôtels de villes, produits et résultats encore existants de cet esprit sérieux, laborieux, mais silencieux et méditatif qui pénétrait la vie intime de l'Europe au moyen âge, et qui formait un contraste singulier avec le bruit et la confusion qui régnaient dans les manifestations extérieures de son existence sociale. Nulle part ce contraste n'était plus nettement marqué qu'en Alsace. En dehors de l'enceinte des villes, le sol était partagé entre un grand nombre de propriétaires, soit allodiaux, soit féodaux, qui menaient l'existence de la graude aristocratie territoriale dans sa forme • grossière et primitive. Les nobles de l'Alsace n'avaient pas
de cour qui les réunît, pas de devoirs publics à remplir, pas d'occupations qui excitât leur émulation pacifique ou leur ambition légitime. Ils ne connaissaient rien des agréments ou des splendeurs qui, dans d'autres pays , même à cette époque, relevaient plus ou moins l'existence des gens de leur classe. Leur pauvreté et leur orgueil contribuaient à produire ce résultat. Comme ils ne reconnaissaient aucun droit de primogéniture, il ne leur était pas permis d'accumuler leurs biens ou de s'élever au dessus du niveau ordinaire. Non seulement ils avaient peu de propriétés, mais le peu qu'ils avaient était lourdement grevé. Ils n'en étaient pas moins très vaniteux de la pureté de leur sang et ils s'abstenaient scrupuleusement de s'allier avec les riches familles bourgeoises, malgré tout l'avantage qu'ils auraient pu retirer de ces mésalliances qui auraient redoré leurs blasons. Pauvres, nobles et indépendants, ils se créaient une occupation et une carrière dans le pillage et les aventures. Quelques-uns, engagés comme soldats de fortune, se distinguèrent au service de princes étrangers. Dans leur pays, ils étaient les ennemis de l'industrie et la terreur du commerce. Ils s'entendaient souvent, et s'associaient avec leurs confrères, les chevaliers de la Forêt Noire, pour faire la guerre aux villes, pour arrêter les bateaux sur les rivières ou les caravanes de marchandises sur les grandes roules, et ils emmenaient avec eux les marchands et leurs biens dans leurs montagnes, où ils s'appropriaient le butin et vendaient aux prisonniers leur liberté contre rançon. Malgré cela, cependant, les villes grandissaient constamment en force et en importance. La noblesse, malgré les succès de ses déprédations, tombait de décadence en décadence. Avec le temps, les combinaisons que les nobles avaient formées devinrent
impraticables. Ils continuèrent, il est vrai, leurs entreprises, mais ils durent se borner à des tentatives isolées, de peu d'importance, qui attiraient presque immédiatement une terrible vengeance, sinon sur les coupables, du moins sur leurs parents ou alliés. Mais ces représailles ne faisaient pas cesser la lutte; les assaillants n'en étaient que plus furieux et plus acharnés, à mesure que leur pouvoir de nuire diminuait. Tandis que, dans la plupart des pays de l'Europe , il y avait une tendance de rapprochement entre les deux grandes classes de la société, par l'établissement de relations mutuelles et la reconnaissance d'intérêts réciproques, la division allait s'élargissant dans les pays rhénans, les relations devenaient moins fréquentes et les différences de mœurs et de sentiments se dessinaient plus nettement et se fixaient d'une façon plus irrémissible (i).
Une seule de ces familles nobles avait fait exception à la règle générale, sous tous les rapports. Elle les avait dépassées et les dominait toutes. Elle s'était liguée avec des villes et avait tiré l'épée en leur faveur ; elle avait amassé des possessions et s'était élevée à une position qui ne pouvait manquer d'exercer son influence sur les destinées du pays. Longtemps avant qu'elle arrivât à la dignité impériale, et qu'elle s'établît en Autriche, la maison de Habsbourg avait acquis de vastes territoires et exerçait certains droits
(1) Les matériaux qui ont servi à celte esquisse de l'histoire et de U situation de l'Alsace, ont été recueillis chez les. chroniqueurs suivants : Herzogeo Edelsasles ehronick, Strasbourg 1592) : Kœnigshoven (Elsassische und SirassburgUche chronicke, mit historischen Anmerkungen van Scbiltern, Strasbourg, 1698); les auteurs des ouvrages insérés dans lo Code historique et diplomatique de Strasbourg ; les ouvrages bien connus de Schcopflin, Alsatia illnstrala et Alsatia diplomatica ; et Strobel, Vaterlandisctie Geschichte des Elsasses (Strasbourg, 1841-1849)— un ouvrage précieux, mais qui se ressent par le défaut d'arrangement et de méthode, du caractère embrouillé du sujet qu'il expose.
DE CHAULES LE TÉMÉRAIRE
de seigneurie dans la parlie sud de l'Alsace, vulgairement appelée « le Sundgau , » [ainsi que dans les districts adjacents des deux côtés du Rhin, le Thurgau et l'Argau, en Helvélie, le Breisgau et d'autres parties de la Forêt Noire, en Souabe. Depuis le onzième siècle, le landgraviat de la haute Alsace était héréditaire chez les comtes de Habsbourg. Ils étaient parvenus à donner à leur domination le caractère de souveraineté implicite qu'avec un peu d'habileté et d'audace on avait si souvent transformé en souveraineté absolue. Mais tous les efforts qu'ils avaient tentés dans ce sens étaient restés impuissants ou infructueux. Depuis leur élévation à l'empire, le champ de leurs opérations s'était élargi, lis s'étaient établis dans le midi et dans Test de l'Allemagne. Mais, en même temps, ils avaient affaibli les racines de leur ancienne puissance à peine développée. Les empereurs de cette famille se contentaient d'exercer l'autorité spécieuse que leurs prédécesseurs avaient possédée dans les contrées rhénanes, tandis que les ducs d'Autriche, oubliant les traditions primitives de leur race, ne cherchèrent que dans la conquête les moyens d'agrandir leur * territoire. De ce côté ils ne rencontrèrent que des insuccès. C'est que, sur ce terrain, la maison de Habsbourg, avait à compter avec une résistance bien plus opiniâtre, une inimitié bien plus formidable, que celle des princes rivaux ou des barons insubordonnés avec lesquels elle avait à lutter partout ailleurs. K
La confédération suisse, telle qu'elle existait au milieu du quinzième siècle, avait un caractère particulièrement imposant. Ce n'était plus cette république en miniature — combinaison politique inspirée par les glaciers et les avalanches, par les torrents irrésistibles et les inaccessibles
pics rocheux — qui, dans les commencements du quatorzième siècle, s'était enfermée au cœur de l'Helvétie, derrière une barrière de rivières, de lacs, de collines, de forêts et de pics couronnés de glaciers. C'était bien moins encore la Suisse du dix-neuvième siècle, plus vaste dans ses dimensions, plus symétrique dans sa forme, mais relativement faible et insignifiante, constituée et maintenue en état de cohésion par la pression et Fappui de l'extérieur. Elle ne se composait que de huit cantons, et ces huit cantons n'étaient unis ensemble que par l'obligation de se protéger et de se défendre mutuellement. Ils conservaient leur individualité, avaient chacun leur système particulier de gouvernement intérieur, et étaient unis par les liens d'une alliance semblable quoique moins absolue, avec treize villes voisines, lesquelles constituaient, en quelque sorte, treize petits États. Ce n'était pas, à proprement parler, une nation, mais c'était une puissance unique et terrible, fière de sa force indomptable, défiant les orages qui se formaient autour d'elle, et semant dans tous les pays voisins le trouble et la dislocation. Le temps était passé où la confédération helvétique, attaquée sur son sol, se voyait forcée de taire des efforts qui parurent surnaturels pour se défendre contre l'agression extérieure. Le triomphe de ses armes et l'influence de l'exemple avaient excité en elle une énergie dont elle n'avait pas eu jusqu'alors conscience et donné une nouvelle impulsion à son esprit téméraire et aventureux. Elle s'était jetée dans une carrière de représailles et d'entreprises extérieures. Ceux qui l'avaient d'abord attaquée, dépouillés des possessions qu'ils avaient acquises dans l'Helvétie, incapables d'arrêter le torrent que leur propre témérité avait déchaîné, furent traités avec une insolence hautaine. Leurs
provinces étaient exposées à des incursions perpétuelles, et leurs villes, quand elles ne se mettaient pas en révolte ouverte, n'hésitaient pas à entrer en amitié, voire même en ligue absolue avec les envahisseurs. Le caractère du Suisse, avec sa vulgarité, sa dureté et la rusticité qu'il tenait de son origine et de son genre de vie, se relevait par d'excellentes qualités, une ferveur soutenue, une valeur audacieuse et obstinée, une fidélité et un dévoûment extrêmes dans la défense des intérêts communs, dont on chercherait vainement des exemples, du moins dans les temps modernes. Ces qualités, il faut le reconnaître, étaient le fruit naturel d'un patriotisme ardent, de glorieux exemples et de glorieuses traditions. Elles provenaient encore d'autres causes. Les habitudes d'une vie quotidienne de périls et de souffrances, le spectacle familier des scènes les plus émouvantes et des luttes les plus terribles de la nature, avaient appris aux Suisses à braver et à mépriser le danger, à rester impassibles devant les obstacles ou à les surmonter avec habileté, tout comme ils leur avaient appris à côtoyer les précipices vertigineux et les crevasses ténébreuses. Mais il faut reconnaître aussi qu'une pareille unité d'esprit, une pareille fermeté d'action, sont impossibles, ou, si elles sont possibles, sont bien plus extraordinaires, dans un état social où des aspirations élevées commandent des sacrifices correspondants, où le progrès se traduit par des exigences financières constantes, ayant pour conséquence la prostration de l'industrie, de grandes inégalités de fortune et de privilèges, les distractions, les anxiétés et les tortures mentales qui résultent des conceptions irréalisables et des désirs illimités, et qui ont pour effet d'énerver le système physique et de rendre lessouffrances corporelles infiniment plus poignantes. La
Suisse, étrangère à un plan général d'organisation nationale, était tout aussi étrangère aux charges et aux bienfaits de la civilisation et du progrès. Sur ces hauteurs effrayantes et couvertes de neige, dans ces vallées étroites et sinueuses, il n'y avait pas de place pour des palais, ni pour des cités populeuses. La tyrannie ne pouvait y asseoir ses forteresses, le luxe n'y trouvait pas d'aliment, la rivalité pas de raison d'être. Il ne pouvait pas y avoir de grandes fortunes dans un pays on le sol, si fertile qu'il pût être, était rare, limité et difficile^ cultiver, et où les relations de commerce étaient pénibles; il ne pouvait pas y avoir non plus de grande misère, puisque l'industrie et la frugalité y étaient des conditions absolues d'existence.
En Suisse, il y avait peu de carrière à l'ambition, peu d'occasions de s'instruire, peu de capacité pour la culture ; mais l'indolence n'y avait pas d'excuse, l'envie pas de motif, la mollesse pas de moyen de se satisfaire.
On rencontrait surtout en Suisse une uniformité, ou tout au moins une similarité de sentiments et d'habitudes, qui n'existaient nulle part ailleurs. La position et les idées du noble et du bourgeois étaient essentiellement celles d'une classe supérieure dans l'ordre rustique. La vie n'avait pas été nivelée sur le modèle de la société Spartiate ; mais la société en Suisse s'était organisée sur le pied d'une certaine précision puritaine et d'après des principes de rigorisme moral, même dans les temps anciens du catholicisme où la religion s'adressait aux sens plutôt qu'à l'intelligence, où la pénitence poussait en secret à l'indulgence, et où l'Église tolérait, si elle ne les autorisait pas, les festivités désordonnées. La grandeur de la nature étouffait les rêveries de l'art ; la nécessité des efforts constants étouffait les désirs. En un mot,
la condition sociale de la Suisse était absolument l'inverse de celle des Flandres.
Ces diverses circonstances peuvent expliquer comment nous avons vu s'accomplir, dans un tel pays et par un tel peuple, une œuvre que ne furent jamais assez habiles pour concevoir, ni assez hardies pour réaliser, les belles et pompeuses cités d'Italie, se cramponnant toutes aux formes et aux idées d'un passé disparu, n'aspirant qn'après l'indépendance municipale, et sacrifiant à des utopies toutes les sécurités pratiques et les bienfaits solides de la liberté, ni les riches et populeuses villes des Pays-Bas, absorbées par la concurrence commerciale, s'enviant mutuellement leurs avantages naturels et se jalousant entre elles le pouvoir et l'activité pulitique. Les cantons des Forêts, d'Uri,de Schweiz etd'Unlerwalden formaient le cœur de la république fédérale; Berne, Lucerne et Zurich en étaient les membres les plus importants. Cette république n'était pas l'œuvre dune combinaison politique; elle s'était formée sans étude, sans effort, sans discussion; elle n'était pas fondée sur des principes habilement équilibrés , elle n'était pas sauvegardée par des garanties habilement échafaudées. Et pourtant cette république était destinée à grandir et à durer. C'était un lien bien souple et bien frêle qui unissait tous les cœurs et donnait de la force à tous les bras. On aurait dit qu'il n'y avait pour ainsi dire pas dVéléments de nationalité en Suisse; et pourtant, nulle part l'orgueil national, l'amour-propre national, la sympathie et la solidarité nationales n'étaient plus fortement développés. Les divisions intérieures, ménagées sans acrimonie, s'arrangeaient par des concessions mutuelles. Toujours la Confédération était unie et ne formait qu'un seul faisceau quand il s'agissait de combattre un ennemi étrant. m. 7
ger. Des provocations qui, dans tout autre pays, auraient passé inaperçues, dont le peuple ne se serait pas ému, dont le gouvernement n'aurait même pas eu connaissance, — un mot insultant appliqué aux autorités suisses, le refus d'accepter la grossière monnaie de cuivre en cours dans les cantons suisses, ou la saisie au passage, par les chevaliers larrons du pays rhénan, d'une barque chargée de fromages suisses, cela suffisait pour soulever une émotion qui s'étendait de l'hôtel de ville de Berne jusqu'au chalet le plus écarté des pâturages alpestres.
De pareilles insultes étaient presque toujours suivies de châtiment et de réparation. Pour les habitants du territoire suisse un appel aux armes était la plus agréable des proclamations. Les bergers de la montagne s'étaient arrogé les privilèges et les habitudes qui avaient distingué jusqu'alors l'aristocratie militaire. La guerre était devenue la passion, l'héroïsme était devenu l'instinct du peuple suisse. Leur organisation militaire était d'une extrême simplicité, mais elle n'en était pas moins efficace dans les limites de sa sphère d'action naturelle. Quand un membre de la Confédération avait à se plaindre d'une menace ou d'une agression, il en donnait avis à ses alliés, une diète était convoquée; on concertait le plan des opérations, on préparait les moyens d'agir. Chaque district fournissait son contingent d'hommes valides, et, dans des cas de nécessité urgente, dans les moments de crise, quand les feùx d'alarme empourpraient les sommets neigeux des montagnes, ou quand les messagers couraient à perdre haleine de vallon en vallon, la république envoyait sur le champ de bataille toute sa population en état de porter les armes. Chacun de ses contingents formait une troupe complète et séparée, avec des officiers
nommés par les autorités civiles de la ville ou du canton. Le commandement en chef était confié a un conseil composé des principaux commandants. Si un général était nommé, il n'était que l'organe par lequel les décisions de ce conseil étaient notifiées ou mises à exécution. Une pareille manière de diriger les opérations militaires peut sembler peu favorable à des combinaisons stratégiques, à des mouvements rapides et continus, ou à tous autres besoins ou convenances d'une longue campagne. Mais au seizième siècle, s'il était fréquent de voir un génie militaire naturel saisir par intuition les principales idées de l'art stratégique, comme ce fut le cas pour Édouard IV d'Angleterre, les principes scientifiques de la stratégie n'étaient guère pratiqués, ni compris. D'un autre côté, les défauts qui existaient dans la direction et la formation des armées suisses étaient remédiés en partie, ou contrebalancés, par l'enthousiasme et le zèle individuels qui régnaient dans tous les rangs, par l'absence de toute ambition personnelle chez les chefs, par l'absence de toute cause de désaffection parmi les soldats, et, comme on le verra plus loin, par la supériorité de leur tactique.
Les campagnes étaient courtes. Cela tenait a la plus naturelle de toutes les raisons : une grande promptitude , une extrême précision dans I action. Les armées étaient rendues invincibles par un procédé qui rendra toujours toutes les armées invincibles : la résolution ferme et unanime de vaincre ou de mourir. Écrasés par le nombre, les Suisses pouvaient être détruits ; il était impossible de les mettre en déroute. Quand ils arrivaient sur le champ de bataille, ils se formaient en phalanges ou en carrés solides. Ils tenaient leurs lances, longues de dix-huit pieds, des deux mains à la fois,
tandis que la lance des chevaliers ou la pique ordinaire se manœuvrait avec la main droite seulement. Leur armure défensive, quand elle était complète, se composait de deux étroites plaques de fer pour la poitrine et le dos, bouclées ensemble vers les épaules, de brassards du même métal, d'une tunique faite d'anneaux en fer entrelacés, et* d'un annet en fer ou en élain. Le soldat suisse portait, suspendu au côté, une épée ou un long couteau, destiné, dans le cas où les carrés auraient été détruits par une charge de cavalerie, à éventrer les chevaux. Pour les Suisses, la cavalerie ne constituait pas une branche de milice régulière; mais on comptait sur les nobles et les principaux citoyens de Berne et des autres villes qui s'équipaient presque toujours en chevaliers, et qu'on disposait sur les flancs ou sur les derrières de l'armée, non point pour faire ou soutenir une charge, mais pour couvrir les manœuvres de l'infanterie et pour achever la victoire par la poursuite des fuyards. Quelques arbalétriers et d'autres troupes légères se tenaient entre les cohortes ou combattaient retranchés derrière le front des lances. Une courte prière précédait le combat. Tous les soldats la répétaient agenouillés. Après cela on prenait les dernières dispositions. Les officiers se plaçaient à leurs postes; on déployait les bannières. Les hommes de chaque district avaient un étendard distinct. L'ours était l'emblème bien connu de Berne, tandis que la croix blanche avait été adoptée comme l'emblème de toute la Confédération. Les tambours et les fifres donnaient le signal de la marche en avant et marquaient les temps, mais il y avait d'autres sonneries, des bruits tellement sauvages et étranges, qu'ils jetaient souvent le désarroi dans les rangs de l'ennemi consterné. C'étaient les sonneries des grossiers cornets des
Forêts. Ceux d'Uri, d'une longueur énorme et d'une grande antiquité, avaient une renommée spéciale.
Les troupes marchaient en avant d'un pas strictement mesuré. Leur ligne de bataille présentait un front immuable et intrépide. On n'entendait d'autre appel que le cri de guerre, poussé de temps en temps, avec ensemble et rapidité, comme une sorte de rauque rugissement. Il n'y avait pas de contre-marche, pas de retraite, pas de course précipitée; tant que le corps d'armée ennemie tenait bon, les Suisses combattaient avec le même ordre et le même ensemble, jusqu'à ce qu'ils l'eussent défait et forcé à fuir. Si la victoire était impossible, il n'y avait qu'une alternative, une alternative acceptée d'avance : la mort, avec une place honorable dans les souvenirs d'un pays aimé comme jamais autre pays n'a été aimé. Le serment du soldat lui interdisait de fuir. Lès blessés eux-mêmes ne pouvaient se retirer du combat. Le poltron qui trahissait sa peur était haché en pièces par ses camarades. Ceux qui revenaient sains et saufs d'une bataille perdue se cachaient à la vue de leurs concitoyens, de leurs femmes et de leurs parents, des vieillards qui avaient vaincu à Sempach, des enfants qui avaient appris à balbutier les incidents de cette immortelle journée. Mais les annales militaires de la Suisse contenaient peu de défaites, et pas une déroute honteuse. Le côlé faible de la puissance militaire de la confédération, c'était le petit nombre de sa population, le peu d'importance de ses ressources, l'impossibilité de maintenir sur pied de grandes forces, la difficulté de s'engager dans des expéditions lointaines, ou de continuer un succès par la conquête ou l'occupation d'un territoire ennemi. La victoire remportée, les dépouilles recueillies, tous les Suisses étaient saisis d'un
irrésistible désir de retourner chez eux. Le retour était marqué par une série d'ovations sobres mais cordiales. Dans chaque ville et dans chaque village, des tables chargées de festins rustiques étaient dressées en pleine rue. Les plus chaleureuses salutations s'échangeaient entre gens qui jusqu'alors avaient été complètement étrangers. Les magistrats se réunissaient pour faire l'éloge des vainqueurs et pour envoyer à leurs alliés des messagers chargés d'affirmer leur zèle permanent pour la cause commune. Chaque événement de ce genre cimentait une ligue qui n'avait guère besoin d'être cousignée sur des parchemins, ni entourée de protocoles officiels, qui n'avait guère à craindre non plus les conspirations ou les factions. La séparation même des intérêts et l'égoïsme qui résultait de l'indépendance locale, servaient, en ces occasions, à fortifier l'attachement entre les différents cantons. Chacun considérait comme sien le péril commun ; chacun se réjouissait du triomphe comme d'un succès personnel dont il devait être reconnaissant envers toute la confédération. Le lien qui unissait les cantons était la fraternité ptolot que le patriotisme, Quand venait le moment de la séparation, les rudes soldats qui ne devaient plus se revoir avant le jour où un nouvel appel les réunirait dans une nouvelle communauté de dangers et de triomphes, se quittaient en s'embrassant, les yeux pleins de larmes (1).
« Dieu combat du côté des Suisses, » était une expression passée en proverbe dans le pays rhénan. Les exploits de ce peuple lequel n'avait ni la pompe, ni la vanité qui jetaient un
(1) Voir les OBuvres de Rodl, de Tillier, de Millier, de Boyve, etc.: les Chroniques d'Elteriin, de Diebold Schelling, d'Edlibacu el de Siumpfeu. Certains détails de la descriptiou qui précède ont été empruntés à divers passages des Relations vénitiennes, do Machiavel, tle VArte di Guerra, de Brantôme el d'autres ouvrages du seizième siècK Il n'est guère nécessaire d'indiquer d'une façon plus précise les autorité* consulté**.
lustre factice sur les exploits des guerres féodales, étaient appréciés à leur juste valeur par ceux qui les avaient vus à l'œuvre ou s'étaient mesurés avec eux. On apprenait, par exemple, que la Suisse avait été mise au ban de l'empire; mais on savait bien que les Suisses ne s'en émouvraient guère et que la mesure resterait sans effet. L'Autriche se risquait bien, dans ses confidences diplomatiques, à parler tout bas de son intention de soumettre les Suisses « rebelles et insolents » ; les nobles autrichiens se risquaient bien à exprimer — mais pas bien haut — leurs dédains pour « les bouviers et les fermiers » des Alpes; mais jamais ils ne le faisaient sans laisser percer leur étonnement et leurs craintes. Même dans des régions éloignées, on témoignait une certaine considération et un sérieux respect pour le gouvernement reconnu sous le titre pompeux de « les anciennes alliances de la haute Germanie. » Un gouvernement ainsi constitué avait peu de raisons de compter sur la sympathie; mais on se montrait instinctivement disposé'à éviter toute querelle avec lui et à cultiver avec lui des rapports bienveillants. On ne pouvait tirer beaucoup d'honneur et moins encore de profil d'une victoire remportée sur un tel peuple et un tel territoire; on laissait volontiers à la maison de Habsbourg le déshonneur d'être vaincue dans la lutte.
Ce sont là des faits qu'il importe de se graver dans la mémoire, parce que les fausses impressions répandues sur la partie de notre sujet dont nous approchons en ce moment résultent de la fausse idée, que la puissance de la Suisse était encore alors entourée d'obscurité, que son insolente révolte aurait été aisément comprimée saus la faiblesse de ses propres seigneurs, que rechercher son amitié était faire
preuve d'une sagacité extraordinaire, que s'exposer à son hostilité était sacrifier au préjugé, à l'ignorance et à une aveugle présomption (1). De pareilles assertions ne sont guère confirmées par les faits, comme on le verra par les négociations et les intrigues dont nous allons aborder le récit. Ces négociations et ces 'intrigues tendaient à compliquer, et, finalement, à détruire complètement les relations que la con rération avait avec les autres États intéressés. C'est pour cela qu'il fallait tout d'abord bien comprendre et définir son attitude vis-à-vis des gouvernements étrangers et l'attitude de ceux-ci à son égard.
C'était une maxime établie dans ta Confération suisse de ne pas former d'alliances embarrassantes avec d'autres puissances. En cela, elle différait singulièrement du gouvernement bourguignon, lequel était toujours à chercher de l'appui, à prêter son assistance et visait à jouer un rôle marquant dans les combinaisons politiques ou les luttes des pays voisins. Il y avait aussi un contraste frappant dans la physionomie extérieure de ces deux puissances, dans les principes sur lesquels ils reposaient, et dans la nature de leurs ressources, et pourtant, il y avait entre elles des analogies et des ressemblances qui ne pouvaient manquer d'exercer une influence tout aussi grande le jour où elles viendraient en contact. Les deux puissances étaient de récente origine; toutes deux avaient l'activité et l'audace de la jeunesse; toutes- deux étaient violentes et aggressives, avec une médiocre aptitude pour les moyens ingénieux et
(!) Il faut avouer qoe ces idées s'étayaient jusqu'à no certain point sur l'aatorilé de Commioes. Mais si cet écrivain a été laissé par ses deux maîtres, le duc de Bourgogne et le roi de France, dans one ignorance complète avec le monde teutonique, nous ne pouvons que le regretter.
détournés, et avec une disposition moindre encore pour la patience et la conciliation. L'une et Tau Ire étaient en rapports d'amitié avec tous les gouvernements, sauf un ; chacune livrait une lutte perpétuelle contre la domination qu'elle avait secouée. Dans les cantons suisses, comme dans > les provinces bourguignonnes, les races opposites de l'Aile- ) magne et de la Gaule étaient unies, mais non confondues.^ La Suisse et la Bourgogne étaient placées, sur la ligne-frontière où ces deux races avaient constamment combattu ensemble. En grandissant, l'une et l'autre avaient formé une barrière intermédiaire. La Confédération était attirée par l'occasion et poussée par son impulsion naturelle à étendre ses opérations en aval du Rhin, comme la maison de Bourgogne était attirée et poussée à étendre ses opérations en amont du fleuve. L'une avait ses alliés naturels dans les villes libres, dans toutes les communes à chartes du Rhin; l'autre avait ses partisans, et même ses vassaux, parmi les princes et les nobles du pays rhénan.
Il n'y avait pas de maison souveraine avec laquelle la Coopération eût été plus longtemps et plus étroitement liée qu'avec la maison de Bourgogne. Les nobles suisses, et, en particulier, ceux de Berne — les plus importants et les plus nombreux — visitaient souvent la cour de Bourgogne, où ils trouvaient à satisfaire leurs goûts chevaleresques et à entretenir les souvenirs de leur enfance. Il y avait aussi des relations de commerce, qui dataient d'anciens temps et étaient réglées par des traités. Les Suisses tiraient leurs approvisionnements de grains, de vin et de sel, de la Franche-Comté et de la Bourgogne, et y envoyaient en retour le surplus du produit de leurs laiteries. Philippe le Bon avait acquis des droits particuliers à la reconnaissance de la
Con fédération , en repoussant les sollicitations de l'empereur, lui demandant son assistance dans un moment de conflit entre Zurich et les autres cantons, qui avait fourni une occasion inattendue pour rétablir l'autorité autrichienne. Quelques années plus tard, Philippe avait été reçu avec éclat à Berne, où la courtoisie de ses manières et la splendeur de son escorte n'avaient pas manqué de produire leur effet habituel. Un des derniers actes de ce prince, d'accord avec son fils, avait été de proposer aux Suisses une étroite alliance, offensive et défensive. Celte proposition, contraire à la politique traditionnelle des Suisses, avait été repoussée. Mais la république avait profité de l'occasion pour renouveler des engagements précédemment conclus, en ajoutant celte stipulation qu'aucune des deux parties contractantes ne prêterait son aide, ni le passage à travers son territoire, aux ennemis de l'autre (1).
Si le motif qui avait fait faire ces ouvertures avait existé plus tôt, ou si la tentation de l'accepter s'était renouvelée plus tard, un lien d'union puissant n'aurait pas manqué de se former entre le gouvernement suisse et le gouvernement bourguignon. Du moment, nous l'avons vu, où Charles le Téméraire eut la direction de ses affaires , tous ses efforts , furent concentrés contre la France. Aussi longtemps que l'Autriche était restée redoutable ou menaçante, une seule . et même pensée avait aussi dominé la politique des Confédérés. Or, entre la France et l'Autriche, il y avait une vieille amitié cimentée par une longue série de courtoisies mutuelles et de bons offices. A un certain moment, cette
(1) Zellwegnr, Versuch, elc, s. il, et Beilage, n* i. — Oavernoy, note à Gollut, col. 18(4. — Tillier, Gcschichte des eiitgenossichen Frcislaates Bern, B. II, s. 1U. — Bodt, B. I,
s. ità.
DR CHARLES LE TÉMÉRAIRE
alliance avait pris une forme très menaçante pour la ligue suisse. L'assistance refusée par Philippe le Bon fut accordée à la maison de Habsbourg par Charles VU. En 1444, la paix ayant été conclue avec les Anglais, il fut nécessaire de trouver un moyen d'employer une armée de pillards réfractaires et un héritier de la couronne non moins inquiétant. Louis, en conséquence , marcha contre les Confédérés à la téte de trente mille hommes. Une poignée de Suisses, s'élevant, à ce qu'on suppose, à deux mille individus au plus, se jeta, avec l'effronterie de leur race, sur le chemin des envahisseurs. Au lieu de choisir une position avantageuse et d'attendre l'attaque, ils traversèrent une rivière en face de l'ennemi , marchèrent en avant jusqu'à ce qu'ils fussent entourés, et combattirent jusqu'à la mort. (Bataille de Saint-Jacob, 26 août 1444) (1).
C'était l;i un fait d'incroyable stupidité. Or ce fait sauva la république dans le plus grand de ses périls. Au lieu de poursuivre ses succès sur un peuple si inhabile dans l'art de se défendre, le général victorieux se borna à pénétrer assez avant dans les terres pour constater que le pays était sans défense. Puis, avec cette versatilité subite dont le lecteur a pu voirdéjà bien des exemples singuliers, il se retira avec ses forces dans l'Alsace, et alla livrer au pillage et à la dévastation ce riche et fertile territoire de ses alliés. Ce ne fut que lorsque
(1) t Ad extreraum non victi Suitenses, sed vincendo fatigati inter ingénie* bostiom catervas ecciderunt. » (Lettre d\ffineas Sylvjus, d'après Chmel, Gesc'tictite Kaiser Friedrichs IV, B. II, ». 285, noie; outrage d'un grand travail et d'un grand mérite; malt qui, malheureusement est resté inacheté, après qu'an intervalle de vingt années s'est écoulé depuis la publication du 2* volume.) • Fut me dit sur celte maliére, par aucuns nobles hommes qui avoient esté autrefois és guerres de France,... tant contre les Anglois comme autres, qn'en leurs temps il n 'avoient vu ne trouvé aucunes geua de si grand' défense, ne tant oulrageux et téméraires pour abandonner leurs vies. • De Coussy, t. I, pag. 18. — Les Suisses furent pins fiers de celte défaite que de bien des victoires. Leurs chroniqueurs prétendent que l'exploit était plus glorieux que celui des Thermopylea.
les Armagnacs, comme on les appelait, gorgés de pillage el affolés de désordres, se virent menacés d'être massacrés par petits détachements par le peuple des villes, on écrasés par les bandes armées de Bourgogne, de Lorraine et des États voisins, indignés de leurs perpétuelles incursions, que le pays rhénan se vit débarrassé du fléau auquel il s'était élourdiment exposé lui-même (1).
Avant son départ, Louis conclut un traité avec les cantons suisses, le premier qu'ils eussent fait avec la maison de France. Neuf ans plus tard, prévoyant un autre combinaison hostile, ils envoyèrent pour la première fois une ambassade à la cour de France. C'était à l'époque où la maison de Habsbourg, généralement peu divisée à l'intérieur, avait vu augmenter ses embarras ordinaires par les tentatives entreprenantes et indociles du frère cadet de l'empereur, l'archiduc Albert. Ils avaient demandé la médiation de Charles VII. C'est à la suite de cela que se produisirent en Suisse les troubles qui furent apaisés, toutefois, par d'amicales assurances et la ratification du traité existant. En 1459, le monarque français condescendit même à négocier une trêve entre les Con-
(i) Ces événements occupent une place marquante dans les Annales de l'Alsace, annales qui sont remplies du récit de calamités analogues, mais moins fatales. Les horreurs de celle époque sont vigoureusement dépeintes dans les chroniques. \Voir le Code historique et diplomatique de Strasbourg, 1. 1, 2* partie, pag. 57-64, 157-171.) Dans une ballade contemporaine, écrite sur le ton de la satire, on reproche à l'empereur d'avoir fait tomber une perte si terrible sur un pays qu'il était tenu de protéger :
• Bislu ein Konig von Osterich, Des romischen Reychs eiu lierre?
Du sollest meren das Romysch ricb, So villa es xerstoeren; Du hast die morder liar geladen Allen sletten uff yren schaden :
Scham dicii der grossen uneren ! »
Ibid., pag. 6i-€4.
fédérés et le duc Sigismond, auquel le Sundgau et d'autres possessions autrichiennes limitrophes avaient été transférées dans i'entre-tempst en vertu d'un arraugement fait sous les auspices de la France (1).
Mais celle trêve» qui ne consacrait aucune renonciation à d'anciennes prétentions ou à de futures conquêtes, fut bientôt violée. Les Suisses , tentés par la faiblesse de leur ennemi, et impatients de délivrer le sol helvétique du dernier vestige de sa domination, recommencèrent les hostililés en 14G0, et envahirent le Turgau, qu'ils continuèrent à occuper en commun comme un territoire conquis. Un nouvel armistice fut conclu, pour au moins quinze années.
Avant que la moitié de celte période fût expirée, la guerre avait éclaté de nouveau. L'occasion d'une reprise des hostilités avait été fournie par une de ces brouilles qui, nées de causes triviales, trahissent par leur développement rapide la gravité de l'inflammation latente au fond de la plaie (2). L'Alsace et le Schwarzwald furent envahis et ravagés ; des garnisons furent mises dans les places alliées, et Waldshut, une ville d'une certaine force siluée sur le Haut-Rhin, fut rigoureusement investie. Ce dernier événement, toutefois, fil réussir une négociation entreprise par plusieurs prélats et princes du pays avoisinant. C'était surtout sous le rapport des opérations de siège que la force militaire des Confé-
(1) Zellweger, ». 6, 7. — Hodt, B. 1, g. Î8, 29. — Urkundenbuch der Stadt Freibarg im Breisgaa, B. Il, i" Abth., s. 459. — Daclos, t. III, preuves. — Les écrivains allemands semblent ne pas savoir le rôle que la cour de France a joué en se posant en médiatrice entre les princes hostiles de la maison de Habsbourg, lesquels, au dire de l'envoyé français, étaient tellement animés les uns contre les autres que c'est i grand'peine qu'on pouvait les empêcher de vider leurs différends le fer à la main.
(ï) On appela celte guerre « la guerre du Meunier, » parce qu'elle prit naissance dans an procès à propos de gages à payer entre un meunier et son apprenti, à Mnlbouse. Ce procès eut pour conséquence la chute de Charles de Bourgogne et influa également sur la destinée d'autres événements considérables.
HISTOIUE
dérés élait en défaut, par manque d'expérience et par manque de moyens suffisants. D'un autre côté, la pauvreté des Suisses, leur ignorance, leur rudesse, et, tranchons le mol, leur caractère essentiellement mercenaire, les rendait accessibles à des offres pécuniaires. Us consentirent à suspendre les hostilités , moyennant la promesse d'une somme de dix mille florins, qui devait être payée en une année. Walshut et toute la Forêt Noire demeuraient entre leurs mains, comme le gage de cette somme presque insignifiante (1).
Mais si insignifiante qu'elle fût, Sigismond ne fut pas en État de se la procurer. L'or accumulé par la prévoyante économie de son père avait été absorbé (2), les dettes contractées par son cousin Albert et d'autres de ses prédécesseurs, s'étaient élevées à des proportions colossales , grâce aux dépenses exagérées de cette petite cour qui, pendant quelque temps, avait voulu rivaliser avec la cour de Bourgogne, et dont le chef s'était donné le luxe d'un sérail qui ne le cédait guère à celui du grand turc. Ses coffres étaient à sec. Ses revenus étaient séquestrés. Il perdait pièce à pièce le domaine que ses ancêtres avaient acquis pièce à pièce. Mais l'extrémité même de son dénûment, l'évidence de l'extinction complète de ses ressources et de sa ruine absolue, lui faisaient espérer que, grâce à un arrangement avec une puissance étrangère, il parviendrait à trouver sa solvabilité, ou, tout au moins, à se faire garantir la tranquille possession du restant de ses États. Son premier appel, naturellement, s'adressa à l'empereur, lequel approuva ses plans, et lui donna l'excellent avis de porter ailleurs ses propositions.
(1) Diebold Schilling, s. 1-34. — Tillier, B. II, s. 151 et *eq. (i) Lichoowsky, Geschiclde des Hanses Habsburg, B. VU.
Sigismond, en conséquence, se décida à faire une démarche en personne à la cour de France. Il avait épousé Éléonore d'Écosse, sœur de l'infortunée Marguerite, première femme de Louis XI, et il supposait que l'analogie de leurs procédés avec leurs femmes aurait pu constituer un lien de sympathie entre ce monarque et lui-même (1). Mais Louis , qu'il admît ou non la force de cette considération , ne consentit pas à en subir l'influence. Il refusa même de prêter l'oreille à aucune considération de cette nature. II demanda un ajournement de l'entrevue proposée. Le prince autrichien, qui était venu jusqu'à Troyes, se vit obliger de battre brusquement en retraite (2).
Ce qui avait fait naître ces scrupules dans l'esprit du roi, c'était la crainte de mécontenter ceux qui regardaient Sigismond comme leur ennemi naturel. Le duc de Bourgogne, auquel Sigismond s'adressa ensuite, avait les mêmes motifs pour le refuser (5). Mais il avait, pour accepter, des motifs plus puissants, qui n'existaient pas pour Louis. Celui-ci, bien qu'il considérât l'Alsace comme comprise dans les limites naturelles de la monarchie (4) , comprenait l'impossibilité de s'établir pour le moment d'une manière solide dans un territoire qui était encore séparé du sien par celui de son formidable rival. Ce ne fut pas, cependant, par oubli de ses engagements antérieurs où par désir de s'en dégager, que
(1) Il est intéressant de constater qu'Éléonore, comme sa malheureuse sœur, aimait ardemment la poésie et l'art. Son caractère aimable la fit chérir par les sujets de son mari.
(f) Voir les instructions de Sigismond aux envoyés qu'il dépécha à la cour ùnpériaJe en (et non en 1470, comme le suppose l'éditeur), Chmel, B. Il, s. 131 et suiv.
(3) La proposition ne fut pas faite à l'instigation de Louis, comme l'ont dit généralement les bistorieos. Voir le récit de Sigismond lui-même, ubi aupru.
ii) L'idée de tenter de s'emparer par la force ou par la rnse de l'Alsace, comme se trouvant dans < les limites naturelles • de la France, avait été suggérée i Louis, pendant qu'il était dauphin, par les envoyés français à la conr impériale. Voir Ductos, t. III, preuves.
Charles entra dans uu arrangement dont nous croyons utile d'indiquer ici les termes précis.
Par contrat passé à Saint-Omer, le 9 mai 1469, le duc d'Autriche, poussé, comme il l'avoue lui-même dans le préambule, par sa situation indigente et nécessiteuse, laquelle l'avait mis hors d'état de défendre ses États et ses sujets contre les invasions de ses ennemis héréditaires, transmit au duc de Bourgogne, en échange d'une somme de cinquante mille florins, dont quarante mille devaient être payés à Sigismond lui-même, et le reste aui Suisses en acquit de leur créance, les principales possessions héréditaires de ta maison de Habsbourg sur les deux rives du Rhin, comprenant le landgraviat d'Alsace, le comté de Ferette, Breisach, et les quatre Villes de la Forêt, Rheinfelden, Seckingen, Lauffenburg et Waldshut, avec pleine et tranquille jouissance de tous les droits établis de seigneurie et de souveraineté, et avec privilège, d'acquitter tout ou partie des hypothèques déjà existantes, et s'élevant, en somme, à cent quatre-vingt mille florins. Sigismond se réservait le droit de racheter la propriété ainsi transmise. Mais au préalable, il lui fallait satisfaire aux conditions ci-après énumérées. Outre le prix d'achat et les autres sommes qui auraient pu être dépensées pour la liquidation du transfert, Charles devait être remboursé de toute dépense, nécessaire ou utile, qu'il aurait faite pour construire ou réparer des fortifications. A cet égard, les attestations de ses officiers devaient être acceptées comme preuves suffisantes. Ces différents paiements devaient être faits d'une fois, en une somme et au même endroit, à recevoir, à Besançon, en Franche Comté ; et les commissaires désignés à cet effet devaient recevoir, sur leur demande, un sauf-conduit du duc de Bour-
gogne lequel, tout cela fail, serait tenu de restituer absolument et entièrement le territoire en question au possesseur primitif, à ses héritiers ou successeurs (1).
D'autres documents, de la même date que le précédent, spécifient la nature de l'engagement personnel intervenu entre les deux princes. Sigismond, par un acte séparé, se reconnaissait le serviteur du duc de Bourgogne, s'engageait à lui prêter assistance et à le défendre dans la mesure de son aptitude et chaque fois qu'il en serait requis. En échange, il reçut des lettres de protection , dont nous ne tarderons pas à voir la portée.
Il pouvait paraître1, et ce fut sans doute l'impression de Charles, que cet arrangement, au lieu de conduire à une nouvelle lutte mortelle, devait, au contraire, avoir pour effet de mettre un terme à celle qui durait depuis si longtemps. Sigismond était éloigné d'un voisinage, où il avait couru de grands dangers, où sa présence avait été une source constante d'irritation et de rancune mutuelle. Au lieu d'un ennemi, impuissant contre leurs attaques, mais arrogant dans ses prétentions et implacable dans sa haine, les Suisses allaient avoir pour voisin un ami trop puissant pour qu'on pût l'attaquer impunément, mais trop loyal et trop occupé pour les provoquer gratuitement. Le duc de Bourgogne avait acquis par des moyens légitimes certaines possessions de la maison de Habsbourg sur les frontières de l'Helvétie. Était-ce une raison pour qu'il adoptât l'inimitié de cette maison à l'égard de la Confédération suisse? Ce n'était pas son opinion, certainement; et, en tant que nous pouvons
(4) On pebt trouver les documents relatifs i celte affaire dans le Schweizertichet muséum, B. II, s. '299-328; et dans VOEsterreichische GescJiichts-Quellen, B. 11, s «3-ÎM.
nous en assurer, ce n'était pas non plus celle des Confédérés.
Mais l'Autriche avait des impressions toutes différentes, comme on ne tarda pas à le voir. Le soulagement qu'elle avait acquis au prix de la perte de son territoire n'avait été qu'un bénéfice purement négatif. Débarrassé de ses préoccupations financières, Sigismond ne devait pas tarder à chercher le moyen de s'en créer 'd'autres. A peine l'argent eut-il été versé, quittance eut-elle été donnée et possession prise, que Sigismond demanda à son allié de lui fournir la protection qu'il lui avait promise, en envoyant < une grande et bonne armée « contre les Suisses dont « les tyrannies et cruautés » avaient attiré sur eux la censure réitérée des empereurs et des papes. Quelles assurances, Charles avait-il données pour autoriser cette demande? Il avait pris Sigismond sous sa sauvegarde, en s'engageant à eu donner avis aux Suisses, à les prier de s'abstenir de tous actes d'agression et à les inviter à soumettre leurs différends au chef de l'Empire, souverain commun des deux parties. Si cette invitation était repoussée, si l'intervention de Charles était requise, il devait faire tous les efforts possibles pour amener un arrangement à l'amiable de toutes les questions en litige. Finalement, si les Suisses, dédaignant tous les avis et toutes les propositions d'arrangement, commençaient les hostilités contre le prince autrichien et envahissaient ses territoires, le duc de Bourgogne devait lui prêter assistance, en tant que son honneur ou ses convenances le permettraient, pour repousser ces attaques (1).
On rappela à Sigismond ces restrictions moyennant les-
(1) ChmeJ, B. I.s.96,97.
quelles protection lui avait été promise; on lui rappela les circonstances dans lesquelles il lui était permis d'y compter. 11 avait été informé également des bonnes relations existant entre le duc de Bourgogne et les Suisses (1). Ces relations ne pouvaient changer que si les Suisses se livraient à des actes de provocation. Charles leur avait déjà adressé des lettres, pour les informer du caractère de son alliance avec l'Autriche et leur proposer de servir de médiateur entre elle et eux (2). Il ne parait pas que des griefs nouveaux se fussent produits. Il n'y avait donc pas lieu de faire appel au duc de Bourgogne; la nécessité d'aller au secours de Sigismond n'existait pas. Les Suisses, en fait, n'avaient plus ni motif, ni prétexte pour se livrer à des violences (3). Même si une menace d'agression se produisait, il eût été contraire à la réputation de probité et de bonne foi de Charles de déclarer la guerre à un peuple qui avait été si longtemps son allié, sans l'engager d'abord à soumettre le différend à à l'arbitrage du pape, de l'empereur ou de quelque autre juge impartial. D'ailleurs, la situation même de ses affaires ne lui eût pas permis d'en agir ainsi. Publier des proclamations hostiles à un moment où ses forces étaient employées, c'eût été provoquer des attaques qu'il n'était pas en mesure de repousser, et exposer aux déprédations d'un nouvel ennemi ses provinces méridionales mal préparées pour un pareil danger (4).
(1) • Laquelle intelligence fat considérée et pesée quant lesdites Lettres de garde furent despeebées. » Instruction de Charles, duc de Bourgogne, à ceux qu'il devoit envoyer vers le duc Sigismond d'Autriche, Lenglet, t. III, pag. 243.
(2; Chmel.B. I,s. 8.
(3) « Attendu que lesdits Zwitsois n'ont encore commencé ladite ifuerro, et qu'ils n'ont procédé à aucune voie de fait depuis lesdites alliances... Aussi ils n'ont occasion ne matière de la mouvoir. » Lenglet, t. III, pag. 241.
(4) Il convient de noter la différence qu'il y avait entre l'opinion de Charles et celle que
Toutefois Charles pria Sigismond de lui faire savoir, pour le cas possible d'une guerre, de quelle façon on croyait devoir le plus efficacement la conduire, quelles places il fallait occuper et de quel côté on pourrait faire venir des renforts. Mais Charles était bien décidé à éviter tout risque de guerre. Son honneur était engagé au maintien de sa bonne entente avec les Confédérés, et lorsqu'il avait remis à Sigismond ses lettres de protection, cette circonstance avait été longuement expliquée par lui et cette condition stipulée (1).
On trouve dans cette lettre des indices d'une arrière- pensée qui contrastent avec les intentions ouvertement exprimées et le ton général des protestations du duc (2). Mais Sigismond n'y vit rien d'encourageant pour ce qui le concernait. Il ne se découragea pas pour cela cependant. Il pensa qu'il pouvait arriver à son but par des voies plus diplomatiques. C'était là son arrière-pensée en travaillant à réaliser le mariage de Maximilien et de Marie. Il s'efforça de poser pour condition à celte alliance que la puissance bourguignonne serait employée à soumettre les Suisses. Mais Charles demeura inébranlable sur ce point. Pendant tout l'été de 1472, Sigismond renouvela ses sollicitations, et Charles ne
professait Sigismond, dan» le cas présent et daos d'antres, sur la facilité que pouvait avoir le duc de traiter avec les Suisses. Les écrivains modarnes attribuent à Charles des idées qui n'ont jamais appartenu qu'à Sigismond.
(1) Leoglet.t. III, pag. 238-9».
(2) Voir Zslhreger, s. 20. On y prétend que Charles avait déjà formé un plan pour la conquête de la Suisse. Les faits qu'on cite à l'appui de celte assertion prouvent que l'Autriche avait arrêté un projet de ce genre, ce qui est une chose bien différente. Mallet, dans sa continuation de Huiler, exprime la même opinion et cite, à l'appui, la pièce dont nons venons d« donner la substance. Mais Mallet ne connaissait ce document que de seconde main, et le seul passage qu'il cite est celui dans lequel Charles demande des informations sur la manière dont une guerre de ce genre devait être conduite. Mais il est hors de doute que ses demandes n'ont été faites que pour entretenir la bonne humeur de Sigismond pendant les négociations relatives au mariage, qui était ia grande affaire dont les envoyés bourguignons eussent à s'occuper.
cessa de lui renouveler en substance la réponse qu'il lui avait faite durant le printemps de 1470. Cependant Sigismond insistait, disant que les Confédérés, s'ils n'avaient pas commis d'actes d'agression actuels , n'en conserveraient pas moins un air de menace insupportable. Cependant il rappelait qu'il avait placé sa confiance en Charles, qu'il regardait comme « l'ami de la justice et le vainqueur renommé des séditieux (1). » Charles se déclara prêt à faire tout ce qu'il avait promis de vive voix ou par écrit, et même plus. Il reconnut que son cousin d'Autriche avait le droit de se faire garantir contre toute offense ou tout danger futurs. Si, pour cela, une guerre était nécessaire, la puissance et la personne de Charles étaient à sa disposition. Mais iJ comptait bien en arriver à un arrangement honorable, et à tenir tous ses engagements, non pas en s'engageant dans une guerre, mais en établissant une paix durable. Quoi qu'il arrivât, il n'aurait recours aux armes qu'après avoir épuisé tous les autres moyens (2).
Sa façon d'agir fut strictement conforme à ces déclarations. Les députés envoyés à la cour impériale pour négocier le mariage, avaient l'ordre, en allant et en revenant, de s'arrêter à Zurich, où des députés des différents cantons étaient réunis pour les recevoir. Les Confédérés furent pré-
({) t Omoem spem oostram io dilectionem vestram tamquam cullorem lastitie, lemerttalis et rebelliom subditorum proot ornais fama caniteorrectorem contiono gerimus. > Chine), B. 1, a. 25 (avec non date inexacte).
(>) Cbmel, B. I,s. 1W6. — Dans ce mHssage, Charles confie encore àSigismood le wia de faire le plan d'une guerre pour le cas ou les Suisses coromenceraleot les hostilités. Mais il refuse positivement de devenir lui-même l'agresseur, et persiste à déclarer que son intention est de régler par les voies pacifiques les difficultés qui pouvaient surgir. • Omnia prius experiri quam'armis decertare decetsapientem,» fait-il remarquer, et nous pouvons remarquer, A notre tour, que le mot estasses curieux dans la bouche de Charles le Téméraire.
venus d'avoir à s'abstenir de toute démonstration hostile contre le prince autrichien. Les griefs qu'ils avaient fait valoir devaient être redressés. Le duc de Bourgogne avait le désir de servir de médiateur entre les deux parties et de les amener à consentir à un accord perpétuel. Ses dispositions particulières pour les Suisses, quelque soupçon contraire qu'eussent les Confédérés , étaient absolument amicales. Si les traités existants n'étaient pas jugés suffisants» il était prêt à conclure avec eux une union plus intime. II se prêterait très volontiers, même, à s'associer avec eux pour une entreprise contre Milan, ville amie du roi de France, ennemi de tous les cantons. Venise devait, pour des motifs particuliers, entrer dans cette ligue. Des offres d'argent furent faites. Enfin on promettait de tout cela des résultats si beaux a que les enfants en devraient bondir de joie dans le sein de leur mère (1). »
Mais tous ces efforts, et d'autres semblables , ne réussirent pas à atteindre le but proposé. Pourquoi? D'abord parce qu'aucune des deux parties, — l'Autriche encore moins que la Suisse, — n'avait un désir réel de se réconcilier. Ensuite, aussi, parce que Charles n'était pas le médiateur qu'il fallait dans uue cause aussi compliquée et aussi embarrassante. En outre, l'acquisition qu'il venait de faire de l'Alsace avait ouvert de nouvelles sources de trouble, imprévues jusqu'alors. L'administration supérieure de cette province avait été confiée à Pierre Von Hagenbach, qui portait le titre de landvogt (intendant ou bailli). Le caractère de cet homme, tel que l'ont dépeint ses ennemis — et
(1) Zellweger, s. 30, 24. - Rodt, B. I, s. 85, «7, 161-167. - Zellireger considère cm offres comme des prétextes hypocrites. Sigismond, comme no os le Terrons, les considérait sous on jour très différent.
il ne reste pas de portrait tracé de lui par une main amie — était celui d'un démon. C'était un composé de sensualité diabolique et d'insatiable férocité. Sans nous arrêter pour le moment à discuter la fidélité du portrait, nous nous bornerons à indiquer certains faits se rapportant particulièrement au sujet dont nous nous occupons, à savoir, les circonstances qui ont contribué à compromettre les relations amicales existant entre le gouvernement bourguignon et le gouvernement suisse.
Hagenbach était natif de Sundgau, d'une famille noble mais obscure, laquelle était profondément imbue des préjugés de son ordre. Mais Hagenbach, tout en partageant le mépris des siens pour les bourgeois, et leur haine pour les libres communautés, ne parait pas s'être fortement soucié des sympathies de sa propre classe. Chien dogue pour la fierté et la fidélité, il ne connaissait qu'un motif d'attachement et de respect, c'était le service du maître auquel il s'était enchaîné. On l'avait trouvé utile en maintes circonstances. Il avait donné de brusques mais sages avis dans les conseils de Philippe le Bon. Il avait fait couper les cheveux des jeunes nobles flamands à l'époque de la maladie de Philippe. Il avait découvert des complots tramés contre la vie de ^Charles. Il avait dirigé avec une habileté signalée le bombardement de Dinant. 11 était un des principaux agents par l'intermédiaire desquels le duc communiquait avec la cour de Vienne et avec les princes et la noblesse d'Allemagne. Son dévoùment, ses talents, sa connaissance du pays — par dessus tout, son empressement à accepter toutes responsabilités et à braver toute haine — tels étaient ses titres pour occuper une fonction dans laquelle des mains plus délicates, un zèle moins ardent, ou une intelligence plus
uo
raflinée, n'auraient pu essayer seulement de sortir des embarras qui l'entouraient (1).
Le premier devoir qui lui avait incombé — et dont il avait eu à rendre un compte sévère — c'était de pourvoir à la sécurité du voyage. Accompagné d'une garde du corps eu livrée grise, portant brodée sur son costume celte devise significative, « J'épie ! » il parcourut les diverses routes, les débarrassant des voleurs et des vagabonds de toute sorte, si bien, dit la chronique, qu'on pouvait transporter en toute sécurité de l'or et de l'argent d'une place à une autre, et que les voyages étaient parfaitement sûrs la nuit aussi bien que le jour (2).
D'autres difficultés existaient pourtant, dont on ne pouvait pas compter se débarrasser aussi aisément. Un nouveau gouvernement devait être établi parmi une population accoutumée à ne pas avoir de gouvernement du tout. II fallait créer un revenu dans un pays où toutes les ressources ordinaires étaient épuisées. Il fallait payer les créanciers ou régler leurs créances. Il fallait contraindre les débiteurs, à moi us de laisser aux créanciers individuels le soin d'exercer à leur façon la contrainte. Tout cela devait se faire sous les yeux de gens envers qui on n'avait pas de responsabilité, de qui on ne pouvait obtenir aucun appui, mais qui avaient un profond intérêt dans l'événement, ayant établi un droit prescriptif d'intervention et pouvant se déclarer atteints et froissés par la moindre tentative d'innovation.
Une taxe sur les denrées étant la ressource ordinaire en
(1) Rodt, Lamarche, Duclercq, Cbmel, etc.
(2) Schreiber, Taschenbuch fur Geschichte und AUerthum in Sùddevtschlawl , *" JahrgaDg, •. 10. - Rodt, B. I, ?. 213.
pareils cas, Hagenbach décréta un impôt, vulgairement appelé le « mauvais sou, » sur le vin, un article de production domestique, de consommation universelle, mais qui, cependant, n'est pas d'une absolue nécessité. Thann, la ville principale du comté de Ferette, se révolta et fut punie par la perte de ses privilèges et l'exécution de quatre des meneurs. Le landvogt parait avoir compté, en outre, comme source de revenu, sur ces dons que les villes d'Europe avaient l'habitude de faire, en certaines occasions spéciales, a leur souverain ou à son représentant. Il s'attendait aussi à tirer certaiu profit des transactions pécuniaires dans lesquelles il servait d'agent intermédiaire. Mais peu de courtages arrivèrent dans sa bourse, à moins qu'il ne les retint d'avance ou ne les exigeât de force. Chaque sou était compté, chaque florin était pesé. De là une multitude de petites querelles, puis des récriminations violentes, suivies de violentes représailles. Basel, ville libre impériale, située sur la frontière septentrionale de l'Heivétie, mais qui n'était pas inclue dans la ligue suisse, avait une hypothèque sur Rheinfelden, une des quatre « Villes des Forêts » actuellement soumises au duc de Bourgogne. La dette, se montant à quelque vingt mille florins, fut payée en deux versements ou plus; mais les trois cents florins formant l'intérêt furent retenus par le landvogt, qui prétendit, à tort ou à raison, qu'on lui avait promis celte commission. Une violente altercation s'ensuivit. Hagenbach s'emporta et se répandit en menaces dans l'hôtel de ville, sur la place du marché, dans les rues et sur les ponts, et il permit à ses soldats stationnés à l'extérieur des portes, d'intercepter et d'emporter un chariot chargé de meubles appartenant au bourgmestre. Le conseil municipal de Basel fit consigner dans ses archives le
procès-verbal de ces actes violents et du langage inconvenant du seigneur bailli (1).
D'un autre côté, certaines sommes étaient dues de Mulhouse à des sujets du duc de Bourgogne, et on n'en voyait arriver ni le capital, ni les intérêts. Ses mesures de douceur étant restées infructueuses, Hagenbach qui craignait de voir les créanciers chercher à se rembourser par le procédé habituel de la guerre privée, essaya de bloquer le commerce de la place, pour faire hausser le prix de tous les objets nécessaires à la vie. Il défendit en même temps aux habitants de la région environnante de payer aucuue renie ou autre dette aux gens de Mulhouse. Mais Mulhouse était une ville impériale, et, bien plus, elle venait tout récemment d'être admise dans l'alliance des Suisses. Les agents de Berne s'interposèrent. Ils ne réussirent qu'à détourner sur eux-mêmes les reproches grossiers mais légitimes du landvogt. « C'étaient les Suisses qui encourageaient les délinquants. Sans eux l'argent aurait été payé depuis longtemps. Si on enlevait sa peau à l'ours de Berne, on pourrait en faire une excellente fourrure (2). »
Ces paroles , et d'autres boutades du même genre soulevèrent des plaintes, qui furent portées à la cour de Bourgogue. Nous ne savons pas quelle fut la réponse directe de Charles, mais on prétendit qu'il avait répondu, sur un ton assez signiûcalif, qu'il avait nommé un gouverneur pour son plaisir à lui, et non pour le plaisir de ses sujets ou de ses voisins (3).
Dans une autre occasion, Hagenbach fil une déclaration
<l) Ochs, Geschichte von 13 a sel, B. IV, ». 241-246.- Kuebel.i*" Abth., ». Setailleur».
(2) Knebei, s. 6, 11, 13 etailleura. — Rodt, B. 1, s. 177.
(3) Ocbs, B. IV, s. 196.
DE CHAULES LE TÉMÉRAIRE
qui contraste singulièrement avec le langage qu'on lui attribuait d'ordinaire. Il dit que son maître l'avait spécialement chargé de ne pas souffrir le moindre tort ou la moindre insulte de la part des Confédérés. Une troupe de marchands suisses, en passant par le Rhin pour se rendre à la foire annuelle de Francfort, avait été prise près de Briesach par un noble souabe , vassal de Sigismond , connu pour sa haine de la nation suisse. Les Confédérés coururent aux armes ; et quoique, dans l'intervalle, les prisonniers eussent été délivrés par une expédition envoyée de Strasbourg, cité amie, il en serait résulté une reprise immédiate de la guerre contre l'Autriche, sans l'intervention du duc de Bourgogne. Hagenbach, soupçonné de connivence dans cette affaire, protesta de sou innocence. Il n'aurait pas voulu, répétait-il, pour mille florins, qu'une chose pareille fût arrivée dans un territoire soumis à la domination bourguignonne. Le duc veillerait à ce que réparation fût faite. La même assurance fut donnée par Charles dans l'ambassade déjà mentionnée (1).
Tous ces événements, à en croire le témoignage de l'histoire, contribuèrent et commencèrent à troubler les relations amicales existantes entre le duc de Bourgogne et les Suisses. Et nous nous garderions bien de prétendre que leur caractère trivial leur ôlât de leur importance. Au contraire, plus ces circonstances paraissent triviales, plus grande était leur signification. Elles trahissent, en effet, l'existence d'un état de choses qui demandaient à être traitées avec le plus grand soin et la plus grande prudence.
(1) Schilling, Mûiler, Zellweger, Rodt, etc. - C'est l'affaire de Pilgeri von Hendorf, qni occupe nne place énorme dans les chronique et les documents diplomatiques de l'époque.
HISTOIKE
Le gouvernement brûlai et impopulaire d'Hagenbach, ses grossièretés, ses insolentes menaces, ses procédés arbitraires, que le souverain encourageait, ou, du moins, qu'il ne réprimait point, formèrent un orage dont l'explosion devait être fatale à tous les deux. On pourra croire l'effet peu proportionné à la cause. Mais, dans cette région et dans cette atmosphère, tous les bruits sont pleins de périls. Quand l'avalanche s'est formée, un simple écho suffit pour la mettre en mouvement.
Mais un autre agent, plus puissant, était à l'œuvre. Il agissait comme le dégel qui mine la surface par dessous et prépare la débâcle. Son action, quoique lente et silencieuse, n'échappera point à notre observation.
Nous connaissons déjà ce pouvoir actif. Louis de France avait connu d'abord les Suisses comme ennemis. Pendant son séjour en Dauphiné, il avait profité de l'occasion pour cultiver l'intimité de quelques citoyens considérables de Berne (1). La proximité de ce canton et l'usage familier que font ses habitants de la langue française n'avaient pas été les seuls motifs de ces relations. Des rapports particuliers avaient existé depuis longtemps entre Berne et la Savoie; et Louis s'intéressait fortement aux affaires de ce dernier État, avant comme après son avènement au trône.
C'était aux sollicitations de Berne que Philippe de Bresse avait dû sa mise en liberté, faveur que le roi avait refusée à son oncle de Bourgogne, et dont il fut remercié par une ambassade spéciale. A la tête de cette ambassade se trouvait Nicolas von Diesbach, membre de la plus riche famille de Berne, une famille qui , après avoir prospéré dans l'in-
(i) DucIob, 1. 1, pag. 66,89.
dustrie , avail été récemment anoblie par l'empereur. Diesbach, né en 1430, avait, dans ses rapports influents avec ses compatriotes, acquis déjà de l'expérience et de l'adresse. Ces qualités, unies à une certaine élégance personnelle et à une remarquable dignité de manières (1), devaient rapidement mûrir dans les voyages lointains et la fréquentation des cours. Il venait justement d'être élu schulleiss, ou premier magistrat de sa ville natale, et était personnellement connu de Louis, qui profita de l'occasion pour rendre la connaissance plus intime. Il avait reconnu dans Diesbach, « un homme dont on peut se servir, » comme le dit avec une certaine vanité naïve un parent de ce dernier (2).
Il s'ensuivit naturellement que lorsque, en 1468, les Confédérés, ayant appris que Sigismond d'Autriche était en route pour la cour de France pour le motif que nous avons indiqué, résolurent d'envoyer une ambassade pour se mettre
(I) K ne bel raconte one altercation qui eut lieu entre Diesbach et Hagenbach et fait un cotfstrasle plaisant entre l'austère regard du premier et la violence du second.
(S) • Nuo bekannt ihn dcr Kûng vol denu er ihn meh geserben balt, und wussl, das es ein Mann su bruchen vas. • Ludwig» von Diesbach Selbstbiographie, Schweiz, Geschichtfortcher, B. VIII, s. 167. — On trouve dans ce petit ouvrage un grand nombre de détails curieux sur l'état social de la Suisse et sur ses relations politiques, à celle époque, L'auteur, un fils posthume du bon chevalier Ludwig von Diesbach, était né dans un château du voisinage de Cologne, où ses parents s'étaient retirés, a la suite d'un procès désagréable qu'ils avaient eu à Berne. Son cousin Nicolas, âgé alors de vingt-deux ans, devint le tuteur des enfants orphelins, et envoya les plus âgés à Berne, laissant le petit Ludwig à la garde d'uo cordonnier de Cologne. Il resta li jusqu'à sa huitième année; puis il entra dans la famille de son cousin et fut élevé conformément à sou raug. Lorsqu'il eut atteint l'âge de 14 ou 15 ans, il accompagna Nicolas dans l'ambassade dont il est question plus haut. Ils voyagèrent â la soile de Philippe de Bresse, lequel était accompagné d'un noble bourguignon. Tout le long du chemin ils eurent de courtoises discussions sur les vertus respectives et les droits réciproques du roi de France et du dnc de Bourgogne. A son arrivée â la cour de France, Nicolas ne fnt pas embarrassé pour trouver une place pour son jeune cousin. Louis le fit entrer dans ses pages. Dès l'abord, le roi parait avoir conçu pour Jui une vive affection. De la sorte, les voies de la fortune et des honneurs lui étaient ouvertes, quand même Ludwig, comme il l'avoue lui-même, eût été incapable de parvenir tout seul.
en garde contre les conséquences possibles de ses efforts, ils confièrent la direction de cette affaire à la ville de Berne. Les envoyés choisis furent Nicolas von Diesbach et son cousin Guillaume, qui Pavait accompagné dans un récent voyage en Egypte et dans la Palestine (1). a Nous les avons choisis, » disaient les lettres de créance, « parce que nous savions bien qu'ils seraient agréables à Votre Grâce (2). » L'objet de la mission avait été arrangé d'avance par l'habileté et la bienveillance du roi; mais elle n'en servit pas moins à resserrer davantage les liens personnels qui existaient entre les personnages. Louis, comme il en avait l'habitude en pareils cas, prit toute la famille de Diesbach sous sa protection. De riches pensions furent accordées aux membres les plus vieux ; un jeune parent et son camarade furent admis comme pages dans la maison royale. Ce ne fut que vers la fin de 1469 que les cousins retournèrent dans leur pays, chantant les louanges du monarque français et proclamant hautement son affection pour la Confédération et les bienfaits qu'ils avaient reçus personnellement de lui. Loin de reprocher à ses agents d'avoir accepté des gages d'un gouvernement étranger, le conseil de Berne reconnut ces faveurs dans une lettre cordiale de remercîments au roi de France (5).
A partir de ce moment, Berne devint le foyer d'une
<1) Ludwigs von Diesbach Seibstbiographie , Schweiz, Geschichtforscher, s. 196. (î) Rodt, B. I, s. 1(6. — Zellweger, s. 13.
(3) Rodt, ubi supra. — Stetller, Griindliche Beschreibuwj Nûchilœndicher Gesch'ichien, B. 1, s. 196-199; Tillier, B. U,s. 164.— i Ce quiprouTe, * dit Zetlweger.tqu'on ne croyait pas an Suisse capable de se laisser séduire, par des présents, i rien faire qui pût être contraire à son pays. • C'est indubitable! Mais cela prouve aussi, parle même raisonnement, que le roi Louis XI était le plus généreux des princes, et qu'il se plaisait particulièrement à prodiguer les marques de son estime aux hommes d'une incorruptible pureté. Il est, toutefois, agréable d'apprendre que, dans le cas dont il s'agit, sa générosité ne fut pa payée d'ingratitude.
intrigue qui fui menée et développée avec une habileté et une discrétion qui justifient la bonne opinion de Louis en faveur de ceux qui s'en étaient chargés. Dans son désir de s allier avec les Suisses, il avait des rivaux, et ne se montra guère plus empressé qu'eux, mais il l'emporta sur eux dans le choix des agents et dans la façon de procéder. En mai 1470, il eut la satisfaction — une satisfaction qu'il avait prévue, on peut le présumer — de recevoir un nouveau message, porté encore par Guillaume von Diesbach, et qui l'invitait à envoyer des commissaires à Berne, en vue de négocier, sous les auspices de cet État, un nouveau traité avec tous les cantons. Il en fut fait ainsi, et, le 15 août, un traité fut signé, par lequel, indépendamment des obligations prévues par les traités antérieurs, les deux parties s'engageaient à ne donner aucune assistance an duc de Bourgogne dans le cas où une guerre surgirait entre ce prince et l'une des puissances contractantes. ^ Ce ne fut là, en somme, qu'une mesure préliminaire, la s "«? première d'une longue série de manœuvres. Mais ce fut une mesure importante, qui ne fut pas accomplie sans beaucoup } v v de difficultés. La proposition, conçue dans un esprit hostile t. v ^ à l'égard d'un prince que les Suisses n'avaient pas encore "T. appris à considérer comme un ennemi, parait avoir été reçue avec une froideur générale. Zug et Glarus refusèrent positi- ; ' / vement de s'y associer. Les députés des autres cantons n'ac- ~ cordèrent qu'un consentement verbal. L'instrument porte le i sceau unique de Berne. Ce canton, chargé de pouvoirs de cinq autres membres au plus, avait ainsi engagé la parole de toute ^ la Confédération (1). 1 .
(1) Lenglet, t. III, pag. 139, 140. - Rodt, B. I, s. 110, 111. - Zelhreger, s. 15, 16. - Zellweger pen»e que ce traité fut provoqué par la nouvelle qu'on venait de recevoir du
À Berne même, les sentiments étaient divisés. La vieille noblesse, ayant à sa téle Adrien von Bubenberg, qni avait passé dans sa jeunesse plusieurs années à la cour de Philippe le Bon (1), persista dans ses sympathies traditionnelles et montra une aversion positive pour la nouvelle ligue politique qu'on venait d'imposer a l'État. Mais le nombre de ceui qui partageaient celle manière de voir était probablement restreint. Leur influence, en outre, disparaissait devant celle des nouvelles familles, enrichies par le commerce, et mises par leurs occupations autant que par leur parenté en rapports plus constants et plus actifs avec la population des villes, entre les mains de laquelle était concentré tout le pouvoir politique (2). Il y avait une troisième classe, très démocratique dans ses tendances, qui avait acquis, à cette époque, un ascendant momentané et qui venait même de choisir un schulteis, parmi les ordres inférieurs. Mais celte modération, fondée sur un patriotisme profond et fervent, que nous avons vu dominer dans les conflits intérieurs des Suisses, donnait un avantage particulier à des hommes comme les Diesbach, qui, avec des vues et des ambition* particulières qui n'avaient rien de commun avec les intérêts spéciaux d'un parti quelconque, savaient tirer avantage des dispositions accommodantes communes à tous les partis. Au lieu donc de trouver un obstacle dans les dissensions qui avaient surgi d'autre part, ils pouvaient se servir habilement de ces dissensions pour assurer le triomphe de leurs idées,
discours de Charles où il avait dit qu'il n'avait pas nommé un gouverneur pour être agréable à ses voisins. S'il eo est ainsi, c'est pour avoir habilement pressenti ce discours, tans doute, que Berne avait demandé les envoyés de France. (1) Tillier, B. II, r. 146. - Rodl, B. 1, s. 264.
(i) Voir sur ce sujet les remarques du chroniqueur bernois contemporain Valerius Aasbelm, B. I, s. 137-118.
sans rien perdre de leur popularité et de leur influence' (1). Le premier effet de ce triomphe fut un mandat rendu par le Conseil, défendant aux sujets de Berne de s'enrôler dans le service militaire d'un État étranger quelconque. Ce coup visait directement le duc de Bourgogne. Déjà dès cette époque la jeunesse suisse, pleine de qualités militaires et animée d'un esprit très indépendant, commençait à éprouver ce désir de s'enrôler sous n'importe quel étendard et de guerroyer à la solde de n'importe quel prince, qui devait produire par la suite de si mémorables résultats. Le comte de Romont, investi d'un mandat du souverain bourguignon, avait établi un camp sur le territoire de Genève, où il recevait chaque jour des recrues de l'Oberland voisin (2).
Au point où nous en sommes arrivés, nous pouvons découvrir les vues et les projets des différentes parties, de manière à nous préparer aux évolutions qui vont suivre.
(1) Voir pour des détails sorte « Twingherrenstreit, ■ an passage cortaux et intéressant de l'Histoire de Suisse que nos lecteurs connaissent probablement aussi bien que l'histoire de la pomme de Guillaume Tell et d'autres fables helvétiques, — Diebold Schilling, s. 36-55; Tillier, B. II, s. 169-196 ; Rodt, fi. 1, s. 110-113. — L'assertion contenue dans le texte, à propos du rapport existant entre cette affaire et le triomphe du parti français à Berne est de pure conjecture. Elle est opposée en même temps à la manière do roir de Von Rodt et d'autres écrivains suisses,qui prétendent que les partis alors en lutte jetèrent des obstacles sur là route de Diesbach, puisquo lui-même, à ce qu'il parait, était séparé de la masse de ses concitoyens. Mais Diesbach n'était pas un démagogue ordinaire. Il n'était pas nécessaire, pour atteindre son but, qu'il reparût comme le défenseur de mesures populaires ; ou qu'il prétendit diriger ouvertement l'opinion publique. Ce qui jette une vive lumière sur les utiles talents qui firent de lui le digne coadjuleur de Louis XL c'est que n'importe quel parti l'emportait a Berne dans les élections, son ascendant personnel demeurait le même. C'est ainsi que Kistler, nommé, en l'occasion présente, schulteiss, ne tarda pas à tomber sous l'influence de Diesbach, lequel avait échoué dans la mémo élection, et n'en réussit pas moins à faire adopter par son heureux compétiteur sa politique extérieure. (Voir les Remarques de Tillier, B. Il, s. 196.) Quand les conservateurs, à qui cette politique était loin d'être agréable, revinrent de nouveau au pouvoir, celte politique était trop solidement établie pour qu'ils pussent la combattre, et Diesbach continua toujours, ouvertement ou secrètement, à diriger les affaires de l'État. Voir Rodt, B. I, s. 266.
tf) Rodt, B. l,s.lll, 112.
L'Autriche avait conçu l'espoir de regagner le territoire qu'elle avait perdu et de venger une longue série d'humiliations et de défaites, grâce à son alliance avec la Bourgogne, une alliance qu'un pacte de famille allait rendre intime et indissoluble. Leduc de Bourgogne devait être un instrument entre ses mains; il devait vider par les armes les vieilles querelles de l'Autriche, venger ses injures et renouveler la tentative si souvent répétée et avortée d'une façon si éclatante. Mais Charles n'avait ni l'envie, ni le désir de se prêter à ce dessein. Il n'avait pas de motif pour s'embarquer dans une guerre de ce genre. Il avait des engagements incompatibles avec de pareils projets. Son intention bien arrêtée était de continuer à vivre en termes d'amitié avec les Suisses. Il avait le sérieux désir de les amener à entrer dans ses vues, et même si c'était possible à prendre part à ses entreprises. C'était là pour lui un point d'importance essentielle, à cause de la nature de ses relations avec les Étals italiens, avec les princes rhénans, et, par dessus tout, avec la France. Il est vrai qu'il avait fait un arrangement avec l'Autriche et que son intention était de l'exécuter à la lettre. Mais il avait eu soin, en traitant, de ne s'engager à rien qui pût, dans sa pensée, le faire sortir de la position où il entendait se maintenir. Il avait donné sa parole, dans de certaines limites, il est vrai, mais sans vouloir insister sur ces limites de façon à faire de sa promesse une chose nulle ou illusoire. Il avait promis, parexemple, que Sigismond n'aurait plus désormais à souffrir de l'agression des Suisses, et que, s'il lui était fait tort, il se chargeait de lui faire obtenir réparation. Mais il s'était réservé de décider de quelle manière et par quels moyens celle promesse serait exécutée. II avait expressément stipulé que son intention était d'arriver à ce résultat par des
DE CHARLES LE TÊMÊKAIRE
voies pacifiques. Il avait fait connaître les raisons, dictées à la fois par l'honneur et par la nécessité, qui le forçaient à cette décision. II avait la plusenlière confiance que ses moyens auraient le succès désiré. En insistant pour que toute la (routière passât des possessions de Sigismond dans les siennes, il avait fait disparaître toute probabilité de ces conflits accidentels qui entretiennent les anciennes animosités et exposent les trêves à tous les hasards. Il était prêt, si, en dépit de ses précautions, de nouvelles causes de trouble surgissaient, à servir d'arbitre>ou à provoquer un arbitrage; et dans ce cas, les parties seraient expressément tenues d'accepter sa décision, si elles n'avaient pas de bonnes raisons pour la rejeter. Finalement il fll des efforts réitérés et sérieux pour que toutes les questions formant le fond du débat fussent examinées et réglées ; et il y a des raisons pour croire que, malgré la froideur avec laquelle ces ouvertures furent reçues par les Confédérés, le but désiré aurait fini par être atteint, sans la répugnance formelle ou l'antagonisme secret du prince autrichien.
Admettons que Charles s'était placé dans une position très délicate, qui demandait plus de tact qu'il n'en avait, qui l'exposait à des périls plus grands qu'il n'en avait prévu, et que cette position dût exciter une jalousie que d'autres étaient plus habiles à entretenir que lui à calmer. Mais il n'avait pas pris cette position à l'étourdie, sans se rendre compte de la responsabilité qu'il affrontait. 11 n'avait pas rêvé davantage de victoires stériles ou de conquêtes impossibles. Son désir et son intention était non pas de raviver, mais d'éteindre, non pas d'attirer à lui, mais d'écarter au contraire une querelle qui, loin de coïncider avec la politique de toute sa carrière, devait au contraire l'embarrasser
et la contrarier. Il est possible qu'il ail prisé trop haut l'alliance de l'Autriche, ou l'acquisition de l'Alsace. Mais il ne comptait pas les acheter au prix d'une rupture avec la Confédération suisse. C'est à tort qu'on a cru qu'il avait accepté cet équivalent, ou qu'il avait provoqué cette rupture, espérant y trouver une nouvelle carrière pour son ambition.
D'un autre côté, le roi de France avait conçu le dessein — dessein suggéré par les circonstances qui s'étaient produites — de faire soutenir sa cause, de faire livrer ses batailles, de faire satisfaire ses anciennes rancunes, par les armes redoutables et l'invincible courage des Suisses. Il allait mettre en œuvre, mais avec un autre résultat, les procédés dont il s'était servi à l'endroit des Liégeois et qui n'avaient abouti alors qu'à ruiner ses associés et à le déshonorer lui-même. Mais les difficultés à vaincre, cette fois, étaient plus grandes que dans le passé. Les Suisses n'étaient pas un peuple facile à entraîner. Ils avaient une confiance légitime dans leur propre valeur, et ce sentiment n'avait rien de commun avec les soulèvements de la faiblesse exaspérée et du désespoir réfléchi. Ils n'avaient pas, comme le peuple de Liège, des motifs particuliers d'hostilité qui ne demandaient qu'à être stimulés et entretenus. Ils n'avaient pas de sentiment d'inimitié pour la maison de Bourgogne. Au contraire, ils avaient avec elle de vieux liens d'amitié que, comme Charles, ils entendaient maintenir. Mais chez un peuple libre, il est rare qu'on rencontre une parfaite unanimité de sentiment, excepté en présence et sous la pression d'un danger extérieur. Une fois ce sentiment excité, les dissentiments particuliers cèdent aisément et se laissent entraîner par le courant. Ce qu'il fallait, dans le cas présent, c'était donner une nouvelle direction à cette hostilité
que les confédérés avaient toujours eue pour un gouvernement étranger. Seulement ce sentiment d'hostilité était si profond et si violent, qu'un immense effort devenait nécessaire pour amener une diversion. On verra plus tard comment la chose s'accomplit. Pour le moment, nous devons nous borner à examiner les circonstances concurrentes qui ont tendu, ou ont paru tendre à amener le même résultat, — ces circonstances qu'on a considérées comme toutes puissantes et à l'aide desquelles l'exécution du plan a été regardée comme une entreprise facile ou même superflue.
Nous avons démontré — et la démonstration deviendra de plus en plus claire et positive, à mesure que nous avancerons — que le duc de Bourgogne n'avait ni les projets, ni les idées qu'on lui a communément attribuées. D'un autre côté, on a étrangement méconnu son but, — un but qu'indiquaient non seulement ses antécédents, mais encore la marche générale de l'histoire du moyen âge. Charles était persuadé qu'il allait posséder l'Alsace d'une façon permanente. Cette conviction n'était pas seulement basée sur les nécessités qui avaient contraint Sigismond à céder cette province, qu'il aurait vainement cherché à défendre contre les invasions des Confédérés, mais sur la promesse verbale qu'il avait faite que, tant que vivrait son allié, il ne permettrait pas que la propriété ou l'hypothèque passassent en d'autres ' mains (1). Dans cette idée, Charles songeait à établir de ce côté une domination plus solide et plus élevée que celle qu'avait réussi à y établir la maison de Habsbourg. Comme nous l'avons dit déjà, la maison de Habsbourg n'avait acquis qu'une autorité imparfaite dans le pays rhénan. Celte auto-
(1) Ce fat la déclaration faite par le doc lui-même aux envoyés de Sigismond, qui ne la contredirent point. Chmel, B. I, i. 51.
15 i HISTOIRE
rite n'avait guère les attributs d'une domination princière. Sur les grandes villes, il n'exerçait même aucune influence et ne prétendait en exercer aucune. Ces villes jouissaient, dans leurs limites respectives, des mêmes droits et des mêmes immunités que nombre des princes de l'empire.
De pareilles enclaves existaient dans les possessions allemandes de la maison de Bourgogne. Mais, pour ces enclaves bourguignonnes, les ducs avaient trouvé moyen, par voie de protectorat, ou d'un autre lien quelconque, d'y faire sentir efficacement leur influence. Les princes ou les États du voisinage s'étaient soumis plus ou moins à cette influence ou la subissaient. La solidité et la splendeur de la domination bourguignonne, la prospérité et la tranquillité relatives dont jouissaient les sujets du duc, l'égale impartialité qui distinguait sa justice, tout cela faisait de lui un centre naturel de gravitation parmi les États faibles et isolés, désolés par des luttes continuelles et exposés à de continuels périls. Charles ne pouvait manquer de remarquer cette tendance et ne pouvait laisser échapper la chance de l'encourager ou de la bien accueillir. Il était résolu à éviter plutôt qu'à affronter le roc contre lequel s'étaient épuisés les efforts et usées les forces de l'Autriche. Ce roc, c'était un conflit avec les cantons suisses, trop étroitement unis entre eux, trop sûrs dans leur position inexpugnable , trop résolus dans leur indépendance, pour réclamer ou souffrir la moindre intervention étrangère. Pour lui, son véritable champ d'action était dans tout le territoire intermédiaire. C'est là qu'il espérait rassembler et nouer ensemble les fils épars de domination qui semblaient attendre, sinon, provoquer son envie (1).
(1) « Dor Burgansch Hersog, » fait remarquer an chroniqueur contemporain de Berne, homme très éclairé, • wollt «lie verpfaendte Land and Slaedt nach sinem Wilten tttrengin
On peut constater Jes traces de son projet, en ce qui concerne l'Alsace, dans la conduite et le langage attribués à Hagenbach, et aussi dans quelques procédés, moins évidents, du duc lui-même. Mulhouse fut invité directement à reconnaître volontairement l'allégeance bourguignonne. L'invitation était accompagnée d'une brillante description des bénéfices qui devaient s'ensuivre, et en même temps d'un tableau très saisissant des dangers qui pourraient résulter d'un refus trop persistant. Un contraste triomphant était établi entre l'ordre et la sécurité assurées par le lieutenant bourguignon, et la faiblesse et la discorde qui régnaient sous un système différent. On opposait avec ironie « le gouvernement des tailleurs et des cordonniers » avec celui du plus grand et du plus riche des souverains. De nobles vassaux de la maison d'Autriche furent encouragés à entrer au service de la Bourgogne. Des négociations furent ouvertes avec certains prélats du pays rhénan, en vue, d'après ce qu'on soupçonnait, de les amener à se placer sous la protection de la maison de Bourgogne (1).
Il est vrai que ce sont là des faits quj, il faut l'avouer, ne constitueraient pas des preuves bien évidentes, même s'ils étaient garantis. La véritable preuve doit être tirée de ces faits généraux de la carrière de Charles qui indiquent la nature et les objets de son ambition.
Quoi qu'il en soit, les villes rhénanes s'alarmèrent, et un mouvement s'organisa, tout à fait distinct de celui qui avait pris son origine à Berne, mais convergeant vers le même
Zwang und Hulh hallen,abertffe Eidgnossen nit anfechten. » Valerius Anshelm's genannt Kûd, lierner-Chronik. (Berne, 1825-1831), B. I, ». 90.
(i) 0ch«, B. IV, s. 227 et »eq. - Schilling, ». 81 - Slettler, B. I, ». 210. - Chmel, B. !, ». 86. — Knebel, Uertiouen, etc.
but et aidant à y atteindre par ses conséquences. Basel, Colmar, Schlettstadt et Strasbourg se consultèrent sur la possibilité de renverser une domination si menaçante pour leur indépendance, avant que cette domination se fût plus solidement enracinée. Ils proposèrent de racheter le territoire hypothéqué, dans l'intention soit de le garder pour eux, soit de le transférer au margrave de Baden. Mais ni ces villes, ni aucun prince étranger n'avaient le droit de réclamer ce territoire. Le seul moyen pratique était de fournir au véritable possesseur original et légal propriétaire les moyens de le racheter. Celui-ci, à défaut d'autre garantie, pouvait donner une nouvelle hypothèque.
Une offre fut faite dans ce sens à Sigismond (1), mais la réponse de ce dernier ne fut pas regardée comme favorable. Sigismond était-il donc tellement satisfait de la tournure que prenaient les affaires qu'il eut peur de perdre les avantages qu'il avait tirés, ou qu'il espérait tirer de l'alliance bourguignonne? Bien loin de là. Fatigué de ne recevoir que des offres de médiation en réponse à ses demandes d'intervention armée, il avait déjà commencé à songer aux moyens de s'assurer un meilleur avenir. Au printemps de 1473, il fit une nouvelle tentative auprès du souverain qui, une première fois, l avait repoussé avec si peu de cérémonie. Il fit offrir, par un ambassadeur secret, d'abandonner le service de la Bourgogne pour celui de la France. Louis était prêt à lui répondre, comme la première fois , par un refus sec et net; mais il réfléchit que des rapports avec Sigismond pouvaient avoir leurs avantages, si on parvenait à le remettre
(i) Ochs, B. IV, s. 210-214. — Ni Zellweger, ni Von Rodi ne font allusion à ces négociations, dont l'importance ressortira des résultats que nous Terrons produire plus tard.
en bonnes relations avec les Suisses. Le prince autrichien fut donc informé qu'il recevrait un titre et une pension mesurés à son rang, à la condition qu'il fit d'abord sa paix avec les Confédérés, dans les conditions qui avaient été récemment proposées. Craignant d'avoir été trop pressé de donner même cet acquiescement conditionnel, craignant peut-être aussi que cette condition même ne fût pas trop du goût de ceux dont il désirait connaître les sentiments, afin de mieux pouvoir les diriger par la suite , le roi communiqua sans retard à ses amis de Berne les démarches qui venaient d'être faites, leur proposant de continuer les négociations, pour les cas où cela leur serait agréable. Dans le cas contraire, il ne voulait pas s'engager plus avant (1).
Il y avait, donc, dans le projet d'arrangement avec les Suisses des conditions que Sigismond n'était pas trop disposé à accepter ou qu'il avait même positivement repoussées. Quelles étaient ces conditions? A la requête des agents bourguignons, l'évêque de Constance avait joint ses efforts aux leurs, et avait formulé un traité d'amitiéet de commerce, confirmant les droits respectifs des deux parties sur le territoire occupé par chacune d'elles et remettant à l'arbitrage de l'évêque lui-même tous les motifs de plainte qui pourraient surgir (2). On pourrait donc croire que le roi de France et le duc de Bourgogne se donnaient mutuellement beau jeu. Mais, dans la réalité, Louis s'était emparé des combinaisons de son adversaire et s'occupait à les tourner contre lui. Charles faisait tous ses efforts pour amener une réconciliation entre l'Autriche et les Suisses, ignorant qu'il était
(i) Zellweger, s. 25. — Sigismond atait antérieurement fait nne démarche de ce genre auprès do due de Milan. Voir Schilling, s. 86, 87. <2)/o»rf.,s. M, et Beilage,n*8.
destiné à devenir la victime dont le sacrifice devait ratifier la paix.
Les Diesbach qui , depuis que nous les avons perdus de vue, avaient passé plusieurs mois à la cour de France, où ils avaient accepté des postes dans la maison royale, et où ils avaient même servi dans la guerre contre le duc de Bourgogne (i), les Diesbach étaient revenus à Berne, prêts à servir les intérêts et à seconder les desseins de leur maître. Sur ces entrefaites, l'empereur Frédéric, se rendant à Trêves, passa par Basel (2). Les gens de Berne trouvèrent l'occasion propice pour se rapprocher de la maison d'Autriche. Ils le firent à l'instigation des Diesbach, mais en prétendant agir au nom de toute la Confédération. Mais Sigismond n'était pas encore décidé à avaler l'amer calice qu'on lui présentait de toutes parts, frétait revenu à ses anciens projets, pour le succès desquels le moment lui paraissait propice.
Ses ambassadeurs se mirent à la suite du cortège impérial, prêts à prendre une part active aux négociations, voire même à tenir les rênes de la discussion. Mais ce fut en vain qu'ils offrirent leurs services au prince bourguignon. On ne leur demanda pas leur avis; on ne leur accorda aucune confiance. La porte du cortseil resta hermétiquement close. Ce fut avec peine qu'ils réussirent à se faire écouter au sujet des affaires de leur maître. On les différait sous prétexte que des affaires plus importantes devaient se régler d'abord. Ils envoyèrent leurs pièces par l'intermédiaire de l'officier qui recueillait les mémoires et les suppliques dans l'antichambre. Quand on les reçut en audience, ce fut pour donner des explications plutôt que pour en recevoir.
H) Tillier, B. H, s. 201, 202.
(2) Cbiucl, B. 1. s. 43 cl ailleurs. — Coof. Zellweger, s. 20.
Charles avait entendu parler des récentes ouvertures faites à Louis, et il y avait vu un projet de mettre celui-ci en possession de l'Alsace. Il écoula avec un air d'incrédulité les dénégations des envoyés autrichiens. Il ne doutait nullement, leur dit-il. qu'il n'y eût eu en jeu quelque pratique sournoise. Mais il n'avait nul désir de se livrer à des récriminations intempestives. Il voulait s'en reposer sur la loyauté des intentions de Sigismond. Quant à lui, il entendait se conformer fidèlement à ses engagements. Jamais il n'abandonnerait un allié et toujours il veillerait sur les intérêts de celui-ci comme sur les siens propres. (1 avait fait aux Suisses des propositions, sur lesquelles ils avaient promis de délibérer. Il continuerait a mettre tous ses soins à établir une paix sérieuse entre eux et sou cousin d'Autriche. 11 s'en allait en Alsace et en Bourgogne, où il comptait rester plusieurs mois, et où il prendrait la peine de s'informer, par des observations personnelles, de l'étal des affaires.
Mais quand les envoyés de Sigismond renouvelèrenl leurs plaintes ru sujet de la conduite hostile des Suisses, quand ils dirent que Sigismond ne pouvait endurer davantage leurs procédés, et qu'ils le prièrent instamment d'envoyer des troupes à sou secours, Charles refusa de répondre (I).
Une seconde entrevue eut lieu le 25 novembre, à midi. Frédéric avait quitté Trêves; Charles était sur le point de partir. Il était de notoriété que le traité avait été rompu. Cependant les envoyés jouèrent l'ignorance. Us regrettèrent de n'avoir pas été appelés à assister à la négociation, mais exprimèrent la confiance qu'on avait conclu un arrangement satisfaisant.
il\ Chine), B. I, ». U-48.
Charles ne daigna pas répondre sur ce point, mais il revint, sur un ton plus sévère qu'il n'avait pris jusqu'alors, sur les négociations clandestines avec la France. Il insista sur l'exécution complète de la promesse qui lui avait été faite. Il avait dû faire de grandes dépenses, il s'était exposé . à l'hostilité d'un peuple ami, et en échange il n'avait retiré aucun avantage de la possession des terres hypothéquées qui jamais, avec son consentement, ne passeraient entre les mains d'un autre (i). C'était parler clairement; et le silence dissimulé des envoyés, d'autre part, n'était pas moins significatif. A coup sûr, ce n'était pas là une entrevue de conspirateurs, de gens unis dans la poursuite d'un but commun, dans un dessein hostile à un tiers. La complète divergence de leurs vues, le désaccord de leurs intérêts, les mécomptes sur lesquels l'alliance avait été fondée, tout cela ne devenait que trop évident. A partir de ce moment, Sigismond renonça à l'idée de lancer contre les Suisses rebelles la foudre de Bourgogne; et Charles, de son côté, abandonna l'idée de jeter un pont sur un abîme qui tendait déjà à se refermer sur sa tête.
Cependant, comme nous l'avons vu précédemment, ce qui s'était passé à Trêves avait excité une émotion que le conseil de Berne, poussé par les Diesbach, entretenait et étendait de son mieux. On répandit le bruit que le couronnement avait eu lieu, que le nouveau royaume de Bourgogne devait embrasser les limites de l'ancien — lequel avait compris la partie ouest de l'Helvélie, — que Besançon avait été choisi pour future capitale, que Venise et d'autres puissances italiennes avaient accueilli la nouvelle avec satisfac-
(I) Chmel, B. I, s. 494».
tioo, et qu'on pouvait s'attendre à voir se former certaines combinaisons alarmantes. On invitait les Suisses à réfléchir à ce que ces événements leur ménageaient et à se préparer à marcher sur les traces de leurs pères (1). Les mêmes rumeurs revenaient de Milan, d'où l'on avait envoyé auparavant un agent à Basel, pour suggérer la formation d'une ligue définitive contre le duc de Bourgogne (2). On fit la proposition d'admettre les villes rhénanes dans une alliance avec les Suisses (3). A Berne, on prit exactement les mêmes précautions que si Ton avait été en temps de guerre. Des espions furent envoyés hors de la ville, on fit garder les passes des montagnes, on arrêta les signaux de guerre et les lieux de rendez- vous (4).
Nous verrons plus loin où et comment toute cette agitation expira sans produire l'effet désiré. Dans l'Alsace, la nouvelle de l'approche de Charles éveilla des appréhensions plus réelles, quoique tout aussi vagues. Les villes libres rappelèrent dans leurs murs la population sujette du territoire environnant; elles firent transporter à l'intérieur tous les biens meubles, passèrent l'inspection de leurs défenses, et tirent bonne garde (5). Des députés des différentes localités s'assemblèrent à Basel, où ils furent rejoints par les commissaires de Berne, de Milan et de France (6). A Mulhouse, où l'on avait de meilleurs motifs d'appréhension, puisque la ville s'était mise dans son tort et avait reçu des intimations menaçantes, l'alarme prit les proportions d'une
(1) Zellwcger, s. 27, 38.
(2) Ocbs, B. IV, s. 215. — Schilling, s. 86.
(3) Rodl, B. I, ». 169. -Ochs, B. IV, «. 229.
(4) Rodl, B. I, s. 168, 169.
(3) Ochs, B. IV, s. 228, - Knebel, s. 22. - Schilling, g. 90. - Worslisen ; Strobel, etc. (6) Knebel, s. 22, 23. — Ochs. — Strobel.
t62 HISTOIRE
panique. On se rappelait le sort de Dinant et de Liège. Les femmes parcouraient les rues en poussant des cris insensés. On portait les reliques en procession. On ne cessait d'invoquer l'intercession de la sainte Vierge et de tous les saints du calendrier. On s'étouffait dans tes églises, où les chants des prêtres se mêlaient, comme une plainte d'esprits mystérieux, aux sanglots et aux gémissements de la foule attérée.
Le premier moment de l'égarement passé, on songea à prendre des arrangements pour soutenir un siège (1). Avant son départ de Luxembourg, Charles avait congédié la plus grande partie de son armée. Une autre partie avait été laissée en garnison dans les villes de Lorraine. II arriva en Alsace avec un chiffre de troupes qui ne dépassait guère celui de sa garde du corps, et montant, avec une addition de quinze cents hommes, levés en toute hâte par Hagenbach lequel était allé au devant du duc jusqu'à la frontière, à moins de cinq mille hommes en tout (2). Il n'avait amené ni artillerie, ni munitions de guerre, ni provisions d'aucune sorte. C'est avec de pareilles forces et dans un pareil état qu'on le soupçonnait de vouloir accomplir le vaste dessein de renverser les libres institutions du Rhin, de se frayer un passage à travers les Alpes, — lui qui n'avait jamais voulu entreprendre la moindre expédition militaire sans avoir fait au préalable de vastes préparatifs (3) !
La ville de Colmar refusa d'admettre dans ses murs un nombre trop considérable de gens de la suite de Charles. Le
(i) Schreiber, s. -24. — Mieg, Geschichte de StaUl MiitiUiauscn, B. I, s. 102 et seq. (?) Kodt, U. 1, s. 185. — Knebel. — Och«.
(3) La chronique journalière de Knebel est pleine d'émotion, de terreur et d'étonnemeots, « Golt raœge ans mitdcm Arm Miner Macht beschiiUen.'... Moçge nos Gott ror aeinen bawen Uoberfallen bewahreo! etc. •
prince bourguignon regarda ce refus comme une insulte et refusa à son tour l'hospitalité qu'on lui offrait dans cette ville (4). La mesure prise à cette occasion par les autorités locales ne paraît pas avoir été bien judicieuse. Elle força les troupes à se disperser pour aller chercher du fourrage et des provisions, ce qui amena naturellement un relâchement de cette discipline observée quand Charles commandait en personne, et qu'il savait faire respecter par sa parole aussi bien que par ses actions. Les ordres qu'il avait donnés, celte fois, restèrent inefficaces. Le petit groupe de soldats qui restaient autour de lui étaitcomposé engrande partie de mercenaires italiens, réputés pour être plus habiles dans les manœuvres du champ de bataille, mais pour être aussi plus dissolus et plus violents dans leurs habitudes, que les autres soldats de l'époque. En outre, ces mercenaires étaient commandés par des chefs qui n'étaient que des agents à gages, et non pas des sujets du duc, et, dès lors, s'intéressaient peu à maintenir sa renommée. Ces chefs étaient aussi incapables de faire exécuter un code militaire régulier, que leurs hommes étaient incapables de l'observer. Ils marchaient comme des bandes désorganisées au retour d'une campagne victorieuse. Sur leur route, ils saccageaient les habitations des paysans, leur enlevaient toutes leurs provisions sans payer et commettaient toutes sortes de pillages. Ils se livrèrent aussi à des actes de violence sur les femmes (2) ; mais il n'y eut pas de sang répandu. On n'a jamais accusé Charles d'avoir autorisé ces excès. Quand on s'en plaignit à lui, il exprima énergiquement son déplaisir, et envoya
(1) Ochs, B. IV, 8.230, 231.
(2) Knebel, toutefois, après avoir enregistré ce dernier fait, ajoute, comme s'il doutait de son exactitude, • So ist erxbaelt worden. » s. 26.
Hagenbach, à la têle d'un corps armé suffisant, pour faire cesser les désordres (1).
A Breisach, il reçut une lettre écrite par le conseil de Berne, avec l'approbation des Confédérés. Dans une diète récemment tenue à Lucerne, il avait été convenu que la visite du duc de Bourgogne à ses domaines du Rhin, offrait une occasion favorable pour lui envoyer un message de félicitation, et pour lui faire certaines représentations touchant l'affaire de Mulhouse et d'autres affaires. Le choix des envoyés et le soin de préparer les instructions furent abandonnés aux gens de Berne (2), — ce qui prouve combien peu leurs alliés se mêlaient de la négociation. OnaccordaVen conséquence, un sauf-conduit pour l'ambassade; la lettre rappelait en même temps la longue amitié existant entre la maison de Bourgogne et les Suisses, en exprimant le vœu que cette amitié pût continuer et « augmenter de force » (5). Charles répondit par des souhaits réciproques pleins de condialité. Il pouvait dire en toute vérité, écrivit-il, que rien n'avait été négligé par lui pour confirmer et perpétuer la ' bonne entente que ses ancêtres — et eux seuls parmi les souverains avoisinants — avaient uniformément maintenue avec les Confédérés (4). Il avait vu avec surprise leurs rap-
(1) Kuebel; Ochs; Strobcl : Baraole, etc. tf) Rodt,B. 1,8.190.
(3) Voir cette lettre dans Schilling, s. 93, 94.
(4) « Euer Gemeinwesen haben vir von Jugend anf lieb geb&bt, also den Fnsstapfen Unsrer Vordern nachfolgend, die Eure SUdl allerzeil begûostigt haben. fBarum wann Wir der verflosseneu Zeitalter Achtnng baben, so ist kein Laod in Eurer Nachbarschaft, das Larem Nutxen nichl etwan schon widerwarlig gewesen sci, 'ausgenommen Bnrgund allein. Und dainil Wir die Worte Eures Briefes wiedermelden : wenn lbr begebrel, die uralle Gaade, die xwischeu Unseren Vordern ood Eocb festiglicb bestaoden, nicbt allein zu bewahren, sondern in der B^wahrung nocb bebarrlich zu befestigeo ; — so umfassen Wir Euch mit nicht minderer Wohlgcwogenhcit and baltea in Warheit dafûr, es sei nichU in dem von Uns unterlassen worden, das iut Fortdauer dieser gemeinsamen Freundschaft gebœren konnle. »
ports avec le roi de France, dont ils avaient pu apprécier eux-mêmes, et depuis longtemps, les intentions perfides, connues de tout le monde. Il avait déjà, par considération pour les Confédérés, ajoutait-il, traité les gens de Mulhouse avec plus de douceur qu'il n'aurait peut-être fallu. C'était un principe fondamental de l'amitié, que l'un ami ne devait jamais demander à l'autre rien que celui-ci ne pût accorder qu'au prix de son honneur (1). Les gens de Mulhouse étaient des débiteurs d'argent, mais lui était un débiteur de justice (2), et, à tout moment, les créanciers s'adressaient à lui pour obtenir la satisfaction qui leur était due. Si, toutefois, quelque autre ville ou État voulait reprendre la dette, il lui était facile de satisfaire à cet égard les Confédérés, — comme, en fait, il désirait les satisfaire en toutes choses. Il était tout disposé à conférer avec Heurs représentants, auxquels nul autre sauf-conduit ne serait nécessaire que la présente lettre. Comme l'époque de leur arrivée était incertaine et qu'il avait, lui-même, des affaires pressantes, il ne pouvait pas fixer de jour ou d'endroit pour les recevoir. Il les informait, toutefois, de la route qu'il allait suivre afin qu'ils fussent en état de le rencontrer quand il leur conviendrait (3).
11 paraît assez cerlaiu que Charles s'efforçait toujours, à force de persuasion ou d'intimidation, d'arracher à Mulhouse l'abandon de son indépendance (4). Mais il est plus
(1) « Denn es heis*t : der Freundschaft ersles Gesett ist, dass man von Freonden oor Ehrbares begehre. •
(1) • Die Mûhlhauser sind des Goides Schuldner, Wir aber der Gerechtigkeit. »
(3) Voir toute la lettre (traduction allemande moderne) dans Knobnl, 8.29, 30. — Schilling, partisan dévoué des Dicsbacbs, qui a fourni les éléments de presque toutes les versions relatives aux rapports entre Charles et les Suisses, ne fait pas la moindre allusion à cette lettre, dont il devait pourtant avoir connaissance. Knebcl, qui résidait à Basel, n'est pas moins hostile au prince bouguignon ; mais c'est un chroniqueur sans art et non point un avocat disert. Aussi quand il se trompe, c'est qu'il a été abusé par de Taux renseignements. .
Ki) Voir la lettre d'Àolonius Hauneron, dans Knebel, s. 27, 88; Schrciber, Rodl, etc.
T. III. Il
que douteux qu'il eût le projet d'attaquer la place avec le peu de ressources qu'il avait à sa disposition. Une pareille décision aurait inévitablement entraîné des conséquences immédiates qui n'ont pu lui échapper et qu'il n'était pas en mesure de rencontrer. Quoi qu'il en soit, il ne tenta rien de ce genre (1). Il poursuivit exactement la route dont il avait donné avis aux Suisses. A Ensisheim, où il resta depuis le 2 jusqu'au 8 janvier, il fut rejoint par les envoyés qui arrivèrent le 6 et qui le suivirent deux jours plus tard jusqu'à Thann (2). Ils n'eurent pas lieu de se plaindre de la manière dont ils furent reçus. On leur accorda audience immédiatement; on leur prodigua tous les témoignages possibles d'amitié et de considération ; on leur donna une réponse des plus courtoises, avec l'assurance réitérée que le duc avait pour les Confédérés les nfêmes sentiments que leur avaient toujours montrés ses prédécesseurs. On les pria de discuter leurs affaires avec les membres du conseil qui allèrent les trouver à leur logis. Pendant tout leur séjour, on eut pour eux les attentions les plus flatteuses. Des hérauts et des poursuivants les escortaient par les rues. Leurs tables étaient garnies d'un service d'argent, avec des vins de choix, des mets délicieux et des friandises de toutes sortes; et pendant chacun de leurs repas les musiciens de la maison ducale jouaient sous leurs fenêtres (3).
(1) Mieg, l'historien de Mulhouse, affirme que l'armée bourguignonne marchait sur la ville avec l'intention de lui livrer l'assaut; mais que les pluies tardives d'automne ayant commencé, le pajs fat inonde et l'attaque devint, par ce fait, impraticable. Sans doute le peuple de Mulhouse s'est figuré qu'il voyait des troupes s'approcher; mais il est certain, d'après les rapports authentiques que nous possédons sur les mouvements de Charles, que les gens de Mulhouse se sont trompés.
(2) Ancienne chronique, Lenglet, t. H.pag. 211 ; Rodt, B. f, s. 194, 196.
(3) Rodt, B. I, s. 195. — C'est là le rapport officiel fait par les envoyés eux-mêmes. Knebel, qui écrivait à Basai, par où les envoyés avaient passé en allant et en venant, dit aussi qu'ils furent reçus de la manière la plus amicale (i anfs Freundlichste i). Voir
DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. 16T
La question principale, celle qui concernait Mulhouse, fut réglée d'une manière prompte et satisfaisante, de la façon suggérée par Charles. L'époque du .paiement fut retardée, et il fut entendu que l'argent serait avancé par Basel et d'autres villes ; et il fut convenu aussi que les représailles déjà mises à exécution cesseraient immédiatement. Nous ne savons pas quelle réponse fut donnée aux plaintes faites contre Hagenbach pour les paroles offensantes qu'il avait dites en diverses occasions. Mais à en juger par la conduite tenue par le landvogt lui-même à l'égard des envoyés, on peut croire que la réponse fut satisfaisante. Ses attentions furent d'une telle politesse, que les employés, dans un rapport qu'ils envoyèrent peu de temps après leur arrivée, l'appellent « un brave homme (1), » expression qui contraste singulièrement avec les épithètes qu'ils lui prodiguaient d'ordinaire.
Le but de la mission ayant été atteint, les envoyés prirent
aussi les Extraits du registre de Mulhouse, dans Ochs, B. IV, s. 239. Valerios Anshelm nous apprend que le canton de Berne lui-même écrivit an roi de France qne Charles avait fait au envoyés nne réception honorable, et qu'il leur avait fait d'équitables propositions (Bemer-chronik, B. I, s. 113). En vérité, on n'a pas d'exemple d'une ambassade étrangère traitée avec une pareille distinction à la cour de Bourgogne. Ces faits devaient être bien connus de Schilling, qui, vu sa position officielle, avait accès à tous les documents relatifs i cette affaire, et qui a publié les instructions données aux envoyés. Cependant, au lieu de publier aussi leur rapport, il donne une version absolument différente, que les écrivains modernes ont copiée et amplifiée et qui a contribué peut-être plus qne toutes les faussetés contemporaines i obscurcir l'histoire de ces événements. Il représente les envoyés comme s'approchant de Charles d'une manière humble et amicale, « espérant trouver en lui un bon et gracieux seigneur, • tandis que lui les traitait avec une hauteur et une froideur extrêmes, qu'il les laissait pendant un très long temps agenouillés à ses pieds, et qu'il finit par leur donner, pour toute réponse, l'ordre sommaire de le suivre à Dijon. Die Burgundischen Kriege, s. 95, 100. Zelhreger est assez peu scrupuleux pour répéter cette histoire, alors qu'il avait sous les yeux la preuve qu'elle est entièrement
(1) Rodt, B. I, s. 194. — Cependant Schilling (nbi supra) nous dit que Hagenbach, < ce porc enragé,» se jétait à côté de Charles, l'incitant à insulter les envoyés suisses!
congé du duc, qui les congédia gracieusement (1). Le lendemain, 11 janvier, Charles parlit lui-même pour Besançon. Avant de partir, il avait rendu à Thann les franchises dont celte ville avait été dépouillée. Cela fut fait ostensiblement à l'intercession d'Hagenbach, qui se présenta en suppliant de la part des habitants, et promit en leur nom de bien se conduire à l'avenir (2). Les habitants reconnurent ce service par un présent en argent, manifestation de gratitude qui leur fut sans doute particulièrement agréable, mais qui témoignait suffisamment que, malgré les efforts de Charles, leurs ' sentiments à son égard n'avaient pas changé.
Le brusque départ du duc de Bourgogne fut attribué par ses ennemis à la crainte que la jalousie et l'aversion excitées par sa présence en Alsace ne se transformassent brusquement en hostilité ouverte (5). La supposition n'est pas vraisemblable. Mais il se peut fort bien que l'accueil glacial et méfiant qu'il rencontra sur sa route ait blessé son orgueil et amorti pour quelque temps son impatiente ambition. Mais s'il en a été ainsi, la réaction fut prompte. Jamais son cœur n'avait battu plus fort, jamais son regard n'avait été plus étincelant que lorsque, après avoir traversé
(1) Ochs, B. IV, s. m— Rodt, encore apparemment sous l'influence d'une histoire qu'il avait aidé lui-même à réfuter, dit que les envoyés s'en retournèrent sans avoir pu obtenir de conclusion 4 aucune autre affaire que celle de Mulhouse. Mais quelle autre affaire ; avait-il à conclure? Les plaintes relatives à Hagenbach n'étaient qu'une affaire de réclamation civile qui fut, sans doute, formulée. Il est évident, d'après les instructions données aux envoyés et d'après le rapport qu'ils cipédiéreot après leur première audience, que les Confédérés n'avaient pas le moindre désir d'entrer dans des négociations générales. On parait avoir craint que Charles ne se prévalût de l'occasion pour renouveler ses propositions au sujet d'une alliance plus intime et ses offres de médiation entre l'Autriche et les Suisses. Les envoyés expriment leur satisfaction d'avoir appris par quelques membres de la cour que ses questions ne seraient pas soulevées.
(î) Knebel, s. 35. — Strobel, B. III, s. 301. — Nous avons encore ici, d'après des sources dignes de foi, une version en contradiction avec les récits ordinaires.
(3) Knebel, s. 34. - Schilling,*. 92.
la Franche-Comté, il entra dans sa province natale, où il fut reçu par les habitants avec tontes les démonstrations d'un loyal et affectueux attachement. C'était peut-être le seul endroit de ses domaines où il fût l'objet d'une admiration sympathique. Quand il entra dans Dijon, le 25 janvier, avec tout l'éclat et la pompe qui convenaient à la circonstance, la route était couverte d'emblèmes et de devises rappelant ses exploits passés ou présageant sa gloire future. Le 26, il présida à un banquet où les prélats, les nobles et les députés des deux Bourgognes étaient présents. Les fêtes terminées, il adressa à l'assistance un chaleureux discours, bien fait pour exciter l'enthousiasme dans les cœurs de ses auditeurs. (1 leur parla de « cet ancien royaume de Bourgogne que les rois de France avaient usurpé et converti en duché, » — circonstance, dit-il, à laquelle ses sujets devaient réfléchir souvent, aussi bien que lui-même. Puis il s'arrêta brusquement, en disant qu'il avait à ce sujet des idées qu'il croyait devoir renfermer en lui-même et ne communiquer à personne (1). Deux jours plus tard, il y eut une nouvelle entrée solennelle dans Dijon, une nouvelle procession, un nouvel appel aux sympathies et aux souvenirs du peuple. Avant son départ des Pays-Bas, Charles avait ordonné que les corps de son père et de sa mère — celte dernière était
(1) Histoire de Bourgogne, t. IV, preuves, pag. cccxxvn-cccxxxi.— Micheletet Hallam sembleut s'ëlre trompes tous les deux sur le sens de celle allusion, t Charles, » dil ce dernier, t avait une va«ue notion d'histoire, et confondait la province ou le duché de Bourgogne, qni avait toujours appartenu à la couronne de France, avec la Franche-Comté et les autres pays qui appartenaient au royaume de Bourgogne. » (Moyen âge, notes supplémentaires.) Quelles qu'aient (es notions de Charles sur d'autres points d'histoire, il connaissait certainement ce fait, qui semble avoir échappé aux souvenirs de M. Hallam, que le territoire qui forma par la suite le duché de Bourgogne avait fait partie du premier royaume de Bourgogne, lequel fut renversé et démembré par les rois de France au sixième siècle.
morte en 1471 — fussent enlevés de leur sépulture provisoire, et, envoyés, sous bonne escorte, à travers la Lorraine, en Bourgogne, pour y attendre son arrivée. Le cortège fut rencontré, à quelque dislance de la ville, par le clergé et les ordres religieux, les dignitaires des deux provinces, les municipalités de Dijon, de Besançon et de plusieurs autres villes, et par le duc lui-même, accompagné de toute sa maison et des nobles du pays ; tous étaient en grand deuil. La route était éclairée par des torches. Les restes de l'illustre couple furent portés à la sainte chapelle, où des vigiles furent célébrées pendant toute la nuit. Le jour suivant, ils furent transportés à la Chartreuse, et déposés, à côté de ceux d'autres membres de la même famille, dans des sarcophages en marbre, qui sont restés de remarquables monuments de Fart sculptural.
Trois années de luttes et d'orages séparaient à peine Charles de l'heure où lui aussi allait se reposer dans le sommeil suprême. Mais ce n'était pas là, ce n'était pas ainsi, ce n'était pas dans le tombeau ancestral et avec la solennité des souvenirs de sa famille que ses funérailles devaient avoir lieu.