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l'avaient précédé et provoqué. Et si telle avait été le provocation, pourquoi n'en avait-on pas parlé franchement et ouvertement daus les précédentes lettres? Pourquoi maintenant même ne précisait-on pas les détails? Pourquoi, enfin, n'offrait-on pas de fournir des preuves à l'appui de l'accusation?
Mais Sigismond lui-même va témoigner de la fausseté de ces prétextes. Dans son autre lettre — écrite sur un ton plus franc et moins embarrassé — il expose ouvertement les motifs qui ont guidé sa conduite et formule contre Charles une plainte catégorique et, jusqu'à un certain point, plausible. Après avoir récapitulé les affirmations de celui-ci quant à la première formation de l'alliance et en avoir implicitement admis l'exactitude, il fait un exposé des vues qu'il avait lui-même en la recherchant et en la formant. 11 ne prétend pas que rien ait jamais été dit, ou fait, par Charles pour encourager ces vues, et ne paraît pas s'apercevoir que, dès lors, elles ne constituent pas un engagement pour celui-ci. Il oublie aussi que, dans le fait, ces vues ont été une arrière-pensée pour lui-même (1), que ce sont les bénéfices actuels retirés par lui de cette alliance qui lui ont inspiré l'espoir d'en obtenir davantage, d'en obtenirqui n'étaient ni promis , ni espérés. Sans tenir compte des déclarations formelles qu'il avait faites lui-même à celte époque, il prétend qu'il s'était dépouillé de ses domaines, qu'il était entré au service de la Bourgogne et avait accepté sa protection, dans la seule pensée de recommencer la guerre contre les
(1) C'est ce qui résulte i l'évidence de ce fait qo'il n'a nullement parlé de ces vues dans la lettre dans laquelle, aussitôt après son retour de Sainl-Oroer, il rendit compte à l'empereur de l'arrangement qu'il avait conclu avec le duc de Bourgogne et des motifs qui l'avaient porté à le conclure. Voir Chmel, B. II, s. 131 et suiv.
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Suisses et dans la ferme croyance qu'il allait recevoir toute l'assistance dont il aurait besoin pour la poursuite de ses entreprises. Il avoue hardiment que ce qu'il voulait, ce n'était pas une médiation en vue de conclure la paix avec ses ennemis, mais une armée suffisante pour lui permettre de les vaincre. Il reproche vivement à Charles de n'avoir pas répoodn à son attente à cet égard. Toutes ses sollicitations, toutes ses ambassades, toutes ses démarches ruineuses, avaient été inutiles. Au lieu de lancer le défi aux Suisses, Charles les avait traités avec une courtoisie constante et une tendresse réelle. Il leur avait envoyé des offres de service et d'amitié, il avait recherché leur faveur et leur alliance. Et quel avait été le résultat de tout cela? « Constatant le dédain absolu de nos sentiments et de nos intérêts, nous avons été forcés d'entrer en négociations avec nos ennemis invétérés et de sanctionner un traité préjudiciable pour notre honneur et subversifs de nos droits (1). »
Soyons juste pour Sigismond ; n'insistons pas trop durement sur ses contradictions et sur le manque de logique de ses raisonnements. Ce n'était point là un argument qu'il mettait en avant pour confondre un adversaire, ou pour convaincre l'opinion impartiale du monde. C'était une plainte d'angoisse, un cri de reproche, destiné à torturer la conscience et le cœur d'un prince peu généreux — « du seul prince, » comme il le disait souvent avec orgueil, « au service duquel il eût jamais consenti à se placer (2), » — qui aurait pu si aisément l'attacher à lui par des liens indissolubles, au lieu de le laisser tomber dans le désespoir, exposé aux odieux artifices du roi de France et à la brutale obstina-
(1) Chmel, B. 1, s. 110-114.
(2) Md., B. 1, s. 245 et ailleurs.
tion de ses ennemis les Suisses. Après avoir lu cette lamentation pathétique, on doit reconnaître que, si c'est pour la part qu'il a prise dans les querelles des Suisses avec l'Autriche, que le duc de Bourgogne devint l'objet àe la haine de la Confédération, ce fut une haine bien peu justifiée.
Mais la publication de ce document suffira t-e Ile à faire rendre justice à Charles? Si la lettre de Sigismond avait été mise au jour plus tôt, les écrivains les plus récents et les mieux informés n'en auraient pas moins continué à parler des « conquêtes méditées par Charles de concert avec l'Autriche (i). » Si elle avait été publiée à l'époque où elle a été écrite, elle aurait pu produire une impression médiocrement favorable à la cordialité de la nouvelle alliance. Mais toute cette correspondance fut soigneusement cachée aux confédérés. Il importait seulement de leur faire savoir que l'argent avait été présenté au duc de Bourgogne, et que ce dernier, au mépris de ses engagements, avait refusé de le recevoir et de restituer le territoire hypothéqué (2).
N'était-il donc pas possible de confondre la calomnie, de dévoiler l'imposture? Était-il trop tard pour entraver l'action victorieuse des conspirateurs, pour leur faire lever le masque? Est-ce que Charles, insensible au danger, indifférent aux chances d'y échapper, allait s'arrêter à de vaines récriminations contre la France, à d'orgueilleuses dénonciations contre l'Autriche, au lieu de chercher à agir sur ceux qui
(!) • Eroberaogen die er mitUQIfe von Oesterreich zu roacben hoffle.» Zellweger, s. 34.
(2) Schilling, s. 110.— Et c'est aussi l'assertion de presque tous les écrivains contemporains et postérieurs. On a même dit que les messagers de Sigismond avaient été retenus comme otages. Cependaot, Knebel, écrivant à Basel où l'on pouvait moins encore compter que dans les cantons suisses sur le secret dans cetttf affaire, indique exactement la substance de la réponse de Charles. Quelques historiens postérieurs sont d'accord sur ce point qu'il insista pour que l'argent fût restitué à Besançon; mais, comme ils ne connaissaient pas les détails de l'arrangement, ils oot considéré celle objection comme sans valeur.
seuls pouvaient subir son influence? Allait-il abandonner ses alliés pour épouser la querelle d'un ennemi? Ne chercherait-il pas à détacher, de la ligue formée contre lui, ceux qui s'y étaient joints avec répugnance, sans savoir où on les conduisait et sans le concours desquels la ligue devait misérablement avorter? Non pas. Lui, mépriser les Suisses? Lui, comploter contre eux? Il serait plus juste de dire qu'il les redoutait, qu'il fit tout son possible pour éviter leur hostilité. Il agit en cela non pas avec le tremblement du poltron , ni avec les hésitations du traître. Sa conduite fut celle d'un homme qui connaissait et respectait leur force, qui tenait à s'attacher leur bonne opinion et leurs bons offices réciproques, qui prévoyait que leur opposition allait contrarier tous ses projets et déjouer toutes ses espérances, qui aurait volontiers raffermi son alliance avec eux et conquis leur coopération; mais qui, en même temps, confiant en luimême et s'en rapportant à leur décision et à leur politique traditionnelle, se contentait de recevoir d'eux l'assurance qu'ils persisteraient dans leur bienveillante neutralité. Aux prises avec le tremblant et impuissant Sigismond, il l'aurait écrasé sous son talon sans considération, ni pitié. Contre l'astucieux et perfide Louis, il préparait une gigantesque contre-mine, dont nous reparlerons tout à l'heure. Mais, en présence des Suisses, il mit de côté non pas sa hardiesse naturelle , sa présomption et ses rancunes, mais la hauteur avec laquelle il avait l'habitude de repousser les accusations lancées contre lui , et le ton de défi qu'il avait coutume de prendre pour répondre à toute menace d'hostilité.
Sans perdre de temps, il envoya une nouvelle ambassade, pour proclamer la vérité en ce qui regardait sa propre position et celle des confédérés. Parfaitement au courant de
m HISTOIRE
leur politique intérieure, et bien informé maintenant de la façon dont toute cette intrigue avait été ourdie, et du point où elle en était, il limita son appel actuel aux seuls cantons dans lesquels un sentiment d'hostilité contre lui avait pris racine et où ce sentiment présentait le plus de chances de s'étendre. Il pria de nouveau les citoyens de Zurich, de Lucerne, et, particulièrement ceux de Berne, de se rappeler les liens qui les attachaient à lui, leurs fréquentes promesses et leurs déclarations réitérées. Il les pria de comparer sa conduite envers ses alliés avec les vaines protestations et la tortueuse politique du roi de France; de comparer la façon dont ils avaient uniformément été traités par la maison de Bourgogne avec le traitement qu'ils avaient reçu de la maison d'Autriche. Pouvaient-ils préférer l'alliance d'un prince qui avait été volontairement leur ennemi, qui ne recherchait leur amitié que contraint et forcé, a celle d'un prince qui avait toujours été volontairement leur ami et que la force seule des choses pourrait pousser à devenir leur ennemi? Il les conjura de lui dire quelle faute il avait commise, par quelle action il avait démérité leur affection? Il n'avait aucune faute à se reprocher même à l'égard de Sigismond. Il était faux qu'il eût refusé d'annuler l'hypothèque. Il avait offert une liquidation légale et une restitution pacifique. Il était encore tout disposé à le faire. La manière d'agir d Hagenbach ne pouvait servir d'excuse à une occupation violente. S'il y avait eu une cause réelle de plainte, il y avait un moyen régulier et facile de demander satisfaction. Charles n'aurait pas refusé de prêter l'oreille à des représentations pacifiques; il était prêt à faire un arrangement équitable. Mais il ne pouvait pas se dégrader au point de devenir volontairement la victime de la violence et de la
fraude ; el si l'Autriche était décidée à persister dans celte voie, lui, de son côté, ne voyait qu'un seul parti à prendre. Dieu jugerait leur querelle (1). a
Tandis que Charles adressait aux Suisses cet appel solennel, accompagné de propositions si équitables pour l'Au* triche, les événements avaient déjà pris en Alsace des proportions auxquelles il semblait n'être aucunement préparé. Tandis qu'il s'efforçait vainement d'arrêter le torrent à sa source, voyons le sort que les événements avaient fait à un autre qui, resté seul au milieu du débordement, avait espéré également y résister. Pierre von Hagenbach avait à lutter contre des faits et non contre des paroles. C'est pour cela que les recherches des historiens modernes n'ont pu faire pour lui ce qu'elles ont fait pour Charles de Bourgogne. Nous ne pouvons pas l'arracher des mains passionnées, furieuses, des chroniqueurs prévenus contre lui. Nous ne pouvons faire disparaître le masque repoussant sous lequel ils ont dissimulé et défiguré ses traits. Le portrait qu'ils ont tracé est resté intact, malgré nos efforts pour découvrir les traces de sentiments humains, voire même de sentiments héroïques cachés sous leur hideuse incrustation.
On prétend que son immoralité et sa férocité, domptées pendant le séjour de Charles dans le laudgraviat, éclatèrent avec une violence d'autaut plus grande après le départ de ce dernier (2). Il avait obtenu du duc un petit renfort de
(i) Valerins An»helm, B. I, s. 110-iil
(3) Oo prétend que, entre antres habitudes ordinaires, • wo er ein hûbsche jungrrau lacto die m us te man jm briugeo es were jr liebe oder leydl ; . . . and «an ratter and muter jm soliche* nit wolten gestatten so liesse er sy tœten (!)... So er in ein stat kam, so scbicket er nach den jungen hûbschoa burgerin die, in der stat waren die mustent ouch konen es irere jn lieb oder leit, sie mnstenl sien ouch nacket aassziehen, nnd mustenl ▼or jm nacket tanzen. » Kœnigshoven, s. 370.
troupes, et dans cette position se vantait de ne plus vouloir supporter ni opposition, ni censure. « Désormais, » s'écriait-il, « je suis seigneur, empereur, pape » Plus tard, dans le courant du même mois, il célébra ses secondes noces avec une comtesse de la Souabe, femme de haute naissance et d'une éducation à la hauteur de son rang. On leva des contributions pour subvenir aux dépenses de la fêle. Une grande société de personnages des deux sexes fut rassemblée et se livra à une série d'orgies si épouvantables et si scandaleusement indécentes que l'imagination recule devant les détails (2). On n'avait jamais rien vu de pareil, disait-on, hors des murs d'un couvent. Or on sait ce qui, à cette époque, se passait à l'intérieur de ces asiles (3). Non seulement ces saints lieux étaient profanés par des scènes dont on aurait rougi dans un lupanar, mais encore on y conservait des récits et des traditions dont la reproduction scandaliserait les plus libertins (4).
Est-ce un écrivain monastique qui a raconté les scènes
(1) Edlibach, etc.
(2) M. Gachard, le seul critique qui ait mis en doute les témoignages & cet égard, fait observer, à propos du récit fait par M. de Baraote, sur l'autorité de Specklio, que les « femmes avaient été mises nues en leur couvrant la tête, pour voir si les maris les reconnaîtront, i — « Noos ne pourrions croire à de telles infamies, que si nous les voyions attestées par des témoignages irrécusables. Les chroniqueurs ne sout pas toujours exempts d'eiagération; il faut quelquefois se défier de leurs récits. • On comprendra mieux les défiances de ce critique perspicace quand nous viendrons à examiner l'origine de l'impopularité d'Hagenbach.
(3) Nous n'avons pas besoin de parler dus couvents italiens de cette époque. Ceux de l'Allemagne ne valaient guère mieux, comme nous alloos le voir. Les touristes bohémiens que nous avons cités déjà, à propos de leur passage à travers Neuss, — ville de l'électorat de Cologne dont nous aurons longuement à parler plus loin — déclarent que la licence la plus effrénée régnait dans les couvents, dont cette ville était remplie. Chaque nonne avait son amant choisi, avec lequel elle se promenait publiquement. Voir le Hitler-, Hof-, und Pilger-Rei&e, 1465-4467.
<4) C'est à ces sources-là qu'allèrent puiser, mats en modérant l'expression, Rabelais, Uoccace, et autres raconteurs du genre.
du mariage d'Hagenbach? Toujours est-il que la plume qui nous a prodigué ces détails de bestialité, sans nous épargner la moindre grossièreté de langage ou d'idée, était évidemment au service de la religion (1); les spectateurs cités par les auteurs comme garants de leur exactitude étaient des confrères ecclésiastiques (2); on indique comme ayant été présents non seulement des nobles, mais des bourgmestres et d'autres fonctionnaires civils, des prélats et d'autres dignitaires de l'Église; et les détails de la fête, quelle qu'ait été leur nature, furent évidemment du goût de ces hôtes sobres et illustres, puisque nous voyons que les invitations — dont il existe des exemplaires, écrits de la main d'Hagenbach, dans un style poli et élégant — furent renouvelées quelque temps après, et acceptées de nouveau (3).
Nous n'avons nul désir d'embarrasser le lecteur dans l'unique but de ménager la critique ou d'éviter les discussions. Nous ne nierons pas qu'Hagenbach fût un homme de mœurs corrompues. Nous n'émettrons même pas un doute à cet égard. Ce qu'il y avait en lui de sentiments délicats et élevés était caché sous les grossières façons et les cruelles passions d'un chevalier rhéuan du quinzième siècle. Il n'y avait qu'un œil ami qui pût les distinguer avant le jour où ils éclatèrent au milieu des ténèbres de sa triste mort. Mais,
(1) Kœnigskovcn, Knebel, Specklin et d'antres narrateurs, étaient des prêtres ou des moines de Strasbourg et de Basel.
(8) Knebel, dont la description, entièrement différente des autres, est en même temps la plus indécente — si indécente que le traducteur allemand, non seulement Ta eiclue du leite, mais en a même, nous ne savons d'après quel principe, écourlé certains passages dans le texte latin qu'il cite en appendice — Koebel dit tenir ces détails de certains chapelains et pronotaires ecclésiastiques qui en avaient été les témoins oculaires.
(3) Stoeber, Neuj. Stollen, 4850, s. 15, 16. — Rodt, B. I. s. M4. - Schreiber, s. ». — Koebel, s. 36, 40.
en présence de certains faits déterminés, nous pouvons conserver notre liberté de calme et impartiale appréciation, même quand les appréciations contraires, pleines de récriminations et d'invectives, nous ôtent la ressource de la réplique.
Nous ne comprenons pas le silence des chroniqueurs sur certains faits d'une importance capitale. Nous ne compre* ûons pas leur silence sur les capacités administratives d'Hagenbach, alors que le témoignage unanime et non suspect des cantons suisses rend hommage à la vigueur et à l'habileté dont il fit preuve pour comprimer les désordres et la confusion d'une anarchie constitutionnelle. C'était la, dans le fait, son seul titre à la confiance d'un souverain dans l'esprit duquel, malgré tous ses défauts, les idées d'ordre et de justice dominaient toujours et qui ne se laissait jamais aller à des tendances de favoritisme irréfléchi. Il avait fait « un pays nouveau » de l'Alsace — de cette vieille Alsace qui avait si grandement besoin d'être renouvelée. — Que dire de cela? N'est-ce pas assez pour justifier les clameurs d'opposition dont il fut l'objet? Il est hors de doute que son aptitude pour la lâche qui lui était confiée ne consistait pas dans un raffinement d'adresse ou de capacités administratives spéciales, mais dans les mêmes qualités dont il avait fait preuve dans des sphères d'action différentes. Nous avons vu son audacieuse détermination et son ardeur intrépide alors que, contrairement à l'usage, il dressait les batteries de son artillerie en plein jour devant Dinant, et que lui-même tenait la bride du cheval qui marchait en avant. Nous avons vu son obéisance absolue, dévouée, aux ordres ou aux caprices de son maître et son indifférence des obstacles qui s'opposaient à leur exécution, alors qu'il avait arrêté les
princes nobles flamands dans les rues de Bruges et les avait obligés à faire couper les jolies boucles blondes de leurs cheveux. Au lieu des sources complètes et autorisées d'informations que nous devrions pouvoir consulter sur le compte de ce personnage» nous n'avons qu'un ramassis confus d'anecdotes. Mais ces anecdotes ne nous le représentent pas comme un caractère astucieux et sanguinaire — malgré l'abus qu'on a fait contre lui de ces épilhèles — mais comme un caractère prévoyant, impressionable, guidé seulement par l'instinct, ne supportant pas la contradiction et facile à s'emporter. Ce n'était pas une nature de chat ou de loup, comme voudraient le faire croire les chroniqueurs, mais une nature de chien, à perceptions vives, à désirs ardents, batailleur, bruyant dans la querelle, mais brave, fidèle et sagace. Une taille longue et maigre, une figure décharnée aux pommettes saillantes, aux yeux inquiets, perçants, injectés de sang, indiquaient son tempérament (1). C était, ne l'oublions pas, un chien de berger, doué de toutes les qualités de sa race, mais commis à la garde d'un troupeau peu habitué à la discipline et ravagé de temps immémorial par des bandes de loups affamés. Ses aboiements étaient provocants; toujours il était prêt à courir sus à tout maraudeur réel ou supposé — c'est ce que nous devons admettre. Mais, même en ceci, nous avons de bonnes raisons pour mettre en doute l'exactitude des rapports que nous possédons, pour les soupçonner non seulement d'exa» gération, mais encore d'inexactitude. Si certaines gens ont l'épiderme facilement irritable, la faculté de certaines autres consiste dans la tranquille application d'irritants. Nous
(I) Ce portrait, le seul que nous ayon* trouvé de lai, est extrait de la Vita SS. Gerrasii et Prollmsii, Argentine, 1506.
avons déjà vu comment ses prétendues offenses contre les Suisses avaient disparu devant une enquête directe; et ce que nous savons des pratiques hypocrites et déloyales des Diesbach et de leurs complices à Berne nous permet de demander si les insultes dont on se plaignait avaient été, ou non, provoquées. Nous ne tarderons pas à voir quelles accusations précises ses ennemis autrichiens et alsaciens purent porter contre son administration et contre sa conduite privée, et de quelle manière il répondit à ces accusations.
En résumé, si nous ne sommes pas en mesure de démentir d'une façon directe et catégorique les récriminations scandaleuses et déclamatoires des chroniqueurs, du moins pouvons-nous les révoquer en doute. Les plaintes et les malédictions d'un peuple persécuté sont toujours une chose sacrée; mais il y a eu des bruits, généralement répandus de son temps, dont l'écho ne doit ni nous assourdir, ni nous émouvoir, après des siècles écoulés.
La vérité c'est que ces chroniqueurs — des moines et des scribes municipaux de Basel et de Strasbourg — consignèrent simplement jour par jour, sans en avoir de connaissance personnelle et sans faire d'investigations, toutes les rumeurs qui circulaient et qui offraient, pour leurs localités, un intérêt particulier. L'animosité, l'excessive acrimonie qui respirent dans leurs récits est le fidèle reflet d'un sentiment populaire qui s'alimentait de mensonges prémédités, acceptés par une crédulité sans bornes. Les libres cités du Rhin avaient, dès le début, vu avec méfiance l'établissement de la domination bourguignonne dans leur voisinage. Leur jalousie était naturelle, et, jusqu'à un certain point, bien fondée. Mais elle ne dépendait nullement de la façon dont cette domination était exercée. Aucun gouverne-
ment situé dans le voisinage n'aurait pu obtenir l'approbation de pareils voisins. Hagenbach eût-il été plus blanc que la neige, il n'aurait pas échappé à la calomnie. Mais ce sentiment d'hostilité se manifesta avec une intensité particulière du jour où les négociations entre Charles et l'empereur commencèrent à attirer l'attention publique. C'est que dans ces villes qui s'intitulaient « impériales » en même temps que « libres » , l'empereur était le principal et particulier objet de leur défiance (1) ; et ce fut son projet d'association avec Frédéric qui éveilla d'abord les soupçons à l'égard du duc de Bourgogne. Ce fut alors qu'ils commencèrent à agiter la question du rachat de l'Alsace, à manifester leurs sympathies pour les Alsaciens gémissant sous un joug étranger, à apprécier les douces vertus de ce Sigismond qu'ils haïssaient et méprisaient si fort précédemment.
C'est un fait curieux et qu'on a étrangement négligé, que dans les écrits auxquels nous sommes obligé de recourir pour connaître l'administration d'Hagenbach, la plus grande partie de la carrière administrative est laissée en blanc. Les récils faits à son désavantage, ceux du moins qui ont un rang précis et une date certaine, remontent à l'année 1473 — cet « été brûlant » ou tout était en fermentation et en feu, où bien d'autres choses que les forêts s'incendiaient, où bien d'autres choses que le vin étaient aigres — l'année de l'entrevue de Trêves, l'année des alarmes et de l'agitation dans tout le pays rhénan , qui commençait à entrevoir et à escompter les conséquences de l'avenir (2). Pendant les
(1) Cette disposition à l'égard de Frédéric se manifesta suffisamment daranl son passage par le territoire rhénan, en 1(73.
(S) Comme cela arrive souTent à des époques d'agitation , de nouvelles chroniques partent de celte date. Knebel, par exemple, commence son journal in mediis rébus avec l'année 1473. Pour démontrer combien peu l'administration d'Hagenbach avait attiré
quatre années précédentes, on n'a va il pas vu de commotion , on n'avait pas entendu parler de mécontentement populaire, dans l'Alsace (1). Les marchands suisses, dans leurs fréquentes visites, avaient trouvé le pays dans un état qui contrastait avec tous leurs souvenirs dans le passé. L'industrie était florissante, la justice était administrée régulièrement et impartialement et la tranquillité régnait partout. Comment donc, peut-on se demander, expliquerons-nous alors ce soulèvement général et combiné contre le gouvernement bourguignon, mis brusquement en échec par ce soulèvement auquel il ne pouvait s'attendre? Nous ne nions pas cependant que le joug ne fût impatiemment supporté par ceux qui le subissaient ; nous chercherons seulement à déterminer avec exactitude pourquoi et où ce joug le blessait et par quelle impulsion ils le secouèrent. Malgré notre croyance pieuse dans le « droit sacré des révolutions », nous prétendons établir une distinction entre les diverses causes qui ont donné naissance aux révolutions. Malgré notre déférence naturelle pour la < volonté des majorités », nous pensons que plus grande est la majorité, plus complexes ont dû être les motifs et les influences mises en œuvre et plus grande aussi doit être la difficulté pour découvrir un principe simple et normal d'accord et d'action. La plus populaire des révolutions de l'histoire d'Angleterre, celle qui a été le plus aisément accomplie, celle dans laquelle la nation a été presque unanime, a été le renversement du protectorat et la restau-
l'attention avant cette époque, il suffit de dire que Kœnigshoveo et d'autres écrivains supposent que toute son administration n'avait duro que pendant trois ans. La seule allusion que fasse à son sujet Valurius Aoshelm c'est de constater l'offre que fit Charles aux Suisses de recevoir les plaintes provoquées par ses officiers.
(1) La révolte a Thann n'arriva qu'en 1473. Nous ne savons pas depuis combien de temps était éLablie la taxe qui l'occasionna.
talion des Stuarts. Il n'y avait qu'une explication plausible alors à celte réaction. C'était la tyrannie écrasante de Cromnvell. Cette explication est aujourd'hui généralement abandonnée (1). Le cas, dont nous nous occupons, offre non pas un parallèle, mais des analogies avec le cas de Cromwell.
Considérons toutes les circonstances. Le gouvernement bourguignon n'avait pas de racines dans le sol. Il n'y avait pas été semé, on l'y avait transplanté, et cela tout récemment. Nul homme ne lui devait affection ou respect parce que ses pères avaient aidé à l'établir ou avaient vieilli sous son ombre. Nul homme ne devait môme prévoir qu'il ombragerait ses descendants. Il s'était implanté, non pas avec le concours actif de la génération vivante, mais avec son acquiescement passif. Qui , dès lors, avait intérêt à le cultiver? Qui n'était pas disposé à s en plaindre ou à en éprouver de l'inconvénient? Qui se croyait obligé d'en parler avec affection ou d'en estimer les fruits? Un gouvernement nouveau, étranger, temporaire, ne pouvait avoir que de rares amis dévoués : un gouvernement strict, juste, ami de l'ordre devait avoir d'amers ennemis. Les villes étaient frappées de contributions pour entretenir, non pas une autorité ancienne et légitime, mais l'autorité d'un simple lieutenant. Les nobles étaient obligés de se courber sous ce joug délégué.
A la vérité, il n'y avait guère eu d'attachement réel pour le prince autrichien. Il n'y avait eu ni plaintes, ni regrets, ni tendres adieux, à son départ. Mais, après des années d'absence et d'oubli, rien n'était plus facile que de l'envelopper d'une sorte d'intérêt sentimental, d'improviser une sorte d'intermède affectueux, un petit drame populaire dont Sigis-
(!) Grâce aux profondes éludes du plus grand des prosateurs anglais, du plus sage et du plus influent des penseurs modernes.
T. III. If
mond serait le héros. Il était le légitime seigneur, le véritable héritier. Ses malheurs avaient eu pour cause les défauts inhérents à une nature généreuse. Son cœur était touché de regret et de componction devant les souffrances qu'il avait attirées ainsi sur ses anciens serviteurs et sujets (1). Les guerres qu'il avait livrées aux Suisses, et qui avaient fini par le réduire à ces pénibles extrémités, avaient toujours répugné à son caractère aimable, pacifique et étranger à l'ambition. Il y avait été poussé par les circonstances et par de perfides «onseils (2). Charles, d'un autre côté, élait le prêteur sans entrailles, qui avait profilé de ses embarras, qui avait cherché à l'attirer dans des pièges de chicane légale pour le dépouiller de son patrimoine, et qui s'était efforcé même de le brouiller davantage encore avec ses epnemis héréditaires. Distrait par de nouveaux projets de spéculation et d'agrandissement, il avait laissé l'Alsace à la merci d'un intendant tyrannique. Celui-ci élait le Irait re delà pièce; tous les vices de son maître se trouvaient en lui, mêlés à d'autres vices plus odieux; sa cruauté et son astuce n'avaient rien qui les fit excuser ou qui les rachetât. Un peuple à qui l'on témoignait une si vive commisération pouvait-il rester insensible à ces doléances (3), et, si on lui indiquait un moyen de
(1) t Diearmeo leût rn«hr roœchten erlMden, und schickleo za hertzog Sygmundt tod Oslerich goba Ystbroch, aod clagteo ihm grœszlichen, . . . und intlboltcn do seiner fû rttlicnen gnadt, das er in zu hûlff keme, seylte mol er ihr reculer «ère. Do ward hertioK Sygmundt sehr erbarmet, . . . und vereintget sich mit deno eydlgnossen, «le. > Straszbnrgische ArchivChronik, Code /«'<«. et dip., t. I, 2* partie, pag. 185, 186. Et aossi Stelller, Edlibach, etc.
(2) iiussierre, pag. 10. — Voir aussi daos Schilling, s. 120, le volks-lied contemporain.
(3) • Seafzte allez Volk im Sundgau nnd Elsass und schrie zumHimmel : «vannverJea wir befreil! waon vird ansGott Gaade tchenken, dass er aat ausdieserhœllischen Tyran» nei des burgundischun Herzogs und des flacbwûrdigen Peter» vonHagenbach erlœst aod vir vieder Unterthanea unsefes Hernn Siegismund, des Herzog too Oeztreich sein koennten. • Kaebel, Iste Abtb., s. 46.
DE CHARLES LE TÉ1ÉUAIHK
salut, pouvait ii refuser de l'accueillir? Les nobles, avec leur tendance naturelleau désordreet au pillage, étaient mal à Taise sous un régime de tranquillité et de subordination. Tous, à de rares exceptions, étaient prêts à renier le serment d'obéissance qu'ils venaient de prêter à la Bourgogne. Les villes, avec leurs idées républicaines d'indépendance locale, avec leur hostilité instinctive pour tout ce qui avait une apparence d'autorité forte et concentrée, n'étaient pas moins accessibles à l'influence des libres cités qu'elles considéraient comme des modèles, comme la puissante réalisation de leurs propres idées et de leurs propres aspirations. Quand donc l'intrigue se mit à l'œuvre à Basel, à Strasbourg et à Berne; quand on eut répandu le bruit que Sigismond, par pure compassion pour ses anciens sujets, avait résolu de revendiquer ses droits (i) ; quand on eut ajouté que les voisins, poussés par les mêmes motifs sympathiques, allaient lui fournir les moyens de s'acquitter de ses engagements; que, pour assurer le succès, il avait conseuti à sacrifier ses anciennes antipathies et à se placer sous le patronage des Suisses (2) ; que, sur ces bases, une grande ligue allait se former sous les auspices bienveil-
(1) « Die «il non die lantschaft anders gehalten ward den sy aber verpfenl wt, ward der hertxog Ton cestrich bevegl liber »iooe arroeo lûtt widerumm losnng tu thora » Edlibacb, s. 139.
(I) • Als non der gênant Fûrst Ton Oesterrirh, dis ailes gerietl erschorren, ood innen verdeo, das ailes, so ihm der Hertxog Ton Burgunn, sngeseit nnd Terschrieben hat, nnwarhaffl «as, nnd das anch er die armen Lfiht als harliglichen beschvert, ... do varier als «in frommer Fâr?t xo Miltigkeit bewegt, . . . nnd begoode da te belrachten, nit oûtzers noch bessers sin, dano das er mit den Eidgnossen, nnd sy mit ihm in Friden nnd Ricbtnng kemeod. » Diebold, Schilling, s. 107. — Des assertions de ce genre ont été reproduites si fréquemment et aTecnn art si ingénient, qo'il devient extrêmement difficile de démêler la Térité au milieu de tant de fables. Des révélations récentes ont dissipé en parties les erreurs populaires concernant le duc de Bourgogne. Mais personne n'a pris la défense de Peter Ton Hagenbach. L'apologie de Schreiber, quoique inspirée par on sincère instinct de justice, oe contient aucune réfutation des mensonges amoncelés contre le laudvogt et n'en recherche pas l'origine.
lanls de la France — est-il étonnant que l'effet fût universel et électrique?
Hagenbach n'avait pas été aveugle sur ce qui se passait, il n'avait pas lardé à prendre les précautions que lui permettaient les moyens restreints dont il disposait. Il n'avait qu'une poignée de troupes — deux mille hommes au plus — la plupart d'origine allemande, récemment recrutées et d'une fidélité douteuse. Laissant une petite garnison à Thann, il réunit toutes les forces qui lui restaient et se jeta dans Breisach —
< le vieux Breisach » de l'autre côté du Rhin, surnommé
< la clef de l'Allemagne ». — C'était, dans tous les cas, la clef de la position d'Hagenbach, l'endroit où elle était le plus exposée, mais le plus facile à défendre (1). Il commença à s'y fortifier et a s'y approvisionner. Ses ennemis, dans les cités libres, ne furent pas médiocrement déconcertés par celte manœuvre (2). Jusqu'alors, il n'y avait pas eu d'acte d'hostilité ouverte de leur part ; mais ils avaient arrêté leurs plans, et l'exécution en était seulement suspendue en attendant que le signal fût donné par les négociateurs réunis à Constance. Tous ces plans pouvaient être dérangés, si Hagenbach parvenait à compléter ses préparatifs, et à assurer sa position en attendant les secours qu'il avait demandés à son maître. En conséquence, on était assez disposé, en certains lieux , à précipiter les événements. On s'entendit avec les habitants mécontents de Breisach pour surprendre la place. Une expédition partit, dans la nuit du 13 mars, de la ville voisine de Fribourg, — Fribourg en Brisgaw — ville autrichienne qui servait depuis quelque temps de quartier
(1) Stelller, B. I, s. 214,215.
(2) Voir la correspondance entre les ville* alliées dans le» Archive» de la ville rit Fribourg, t. Il, 2* partie, pag. 53i et suif.
HE CHARLES LE TÉMÉRAIRE
général aux conspirateurs (I). Mais l'empressement trop grand qu'on déploya amena ses conséquences ordinaires. Rien ne réussit; la tentative fut abandonnée, et, naturellement fut ensuite niée et répudiée de tous côtés (2). Sigismond, à qui une protestation directe fut adressée, se livra plus que d'habitude à sa facilité de mensonge, compliquée de ses protestations ordinaires d'amitié pour Charles et de son désir de rester en alliance avec lui (3). Deux jours avant de signer ce message, il avait signé, mais non pas expédié, les lettres par lesquelles il renonçait à cette alliance.
S'étant ainsi précautionné contre toute attaque ou surprise, Hagenbach se rendit, comme nous l'avons dit déjà, auprès du duc de Bourgogne, en Lorraine. II lui représenta le danger auquel il était exposé, et lui demanda des secours en proportion du péril et de l'urgence. Si Charles était décidé à garder l'Alsace, il importait qu'il envoyât toutes les forces dont il pouvait disposer et qu'il s'empressât d'en réunir d'autres plus considérables. La demande fut rejelée. Des troupes furent envoyées en Franche-Comté, pour être distribuées le long delà frontière; mais Hagenbach, malgré la pressante nécessité où il se trouvait, ne put obtenir d'assistance directe. Quelle raison faisait agir Charles? Ce n'étaient pas, nous pouvons l'affirmer, les raisons que prétendirent les nouvellistes aventureux du Rhin , aussi ignorants que peu soucieux de dire la vérité. Le duc de Gueldre détrôné et emprisonné ne s'était pas évadé et enfui en France; par conséquent, il n'était pas vrai qu'il marchait à la tête d'une
(1) Rodt,B.I, s. «6.
(2) Conf. Koebel, l»le Abtb, s. 45 et «oit. Voir aussi les Archives de Fribourg , lir. h 4* partie, pag. 530 et 531.
(3) Voir dans Schreiber la lettre d'Hagenbacb rendant compte de» message» envoyés parlai a Sigismood, s. 41,13.
armée française pour envahir les Pays-Bas; par conséquent» ce n'était pas pour ce motif-là que Charles était impatient de reutrer dans ses États (1). Ses motifs étaient d'une autre nature, et on peut les déduire clairement de ses déclarations et de toute sa ligne de conduite. Si Ton ne voulait que racheter légalement l'Alsace, il n'avait pas de prétexte, pas de raison, pour opposer de la résistance. Il ne pouvait croire qu'il fût question de le déposséder d'une manière illégale et violente. Il était convaincu qu'une résolution de ce genre n'aurait pu être prise qu'avec le concours des Suisses; et il venait justement de recevoir de la part des Suisses les plus explicites et les plus chaleureuses protestations, qu'ils n'avaient à son égard aucun sentiment ou projet hostile. Il avait appris à estimer à leur juste valeur les protestations de l'Autriche; mais l'honnêteté des Confédérés était généralement à l'abri du soupçon, et, dans le cas présent, leur politique — cette politique traditionnelle à laquelle ils étaient restés lidèles en dépit de toutes les tentations — offrait uue garantie supplémentaire de leur honnêteté. Envoyer, dans des circonstances pareilles, une armée en Alsace, c'eût été donner un étrange démenti à toutes les protestations , c'eût été s'exposer aux suspicions les plus injustes pour l'avenir, et se jeter de gaîté de cœur dans cet abîme que Charles avait si laborieusement et si soigneusement évité jusqu'alors. Il fallait renvoyer Hagenbach à son poste, continuer à faire bonne garde, mais ne rien faire, ni dire qui pût fournir aux ennemis de la Bourgogne le prétexte qu'ils cherchaient depuis longtemps et sans lequel toutes leurs machinations devaient rester sans effet.
(4) Voir Koeb*l, Iste Abth.,8. 46.
Hagenbach retourna donc à son poste, découragé et décontenancé. Il y retourna comme un homme qui a rencontré un blâme où il comptait trouver une approbation ; comme un homme qui , traqué, voit se fermer devant lui la porte de l'asile où il comptait se réfugier (1). Son désappointement et son abattement ne manquèrent pas d'exciter les commentaires plaisants des observateurs malins. Mais ils le calomniaient fort en attribuant son abattement momentané à des craintes pour sa propre sécurité. Quand il eut laissé sa femme dans un château en Lorraine , il ne montra plus d'autres soucis et d'autres inquiétudes que ceux que provoquait sa sollicitude pour le mandat confié à sa charge. Ses facultés n'étaient pas non plus énervées par le caractère désespéré de sa situation. Sa devise était toujours « J'épie! ». Son esprit était aussi subtil, son cœur aussi courageux, que jamais. Il quitta Breisach avec une escorte choisie et commença sa tournée d'inspection. Les villes des Forêts, le long de la frontière rhénane de la Suisse, averties et insliguées par Berne (2), refusèrent de lui ouvrir leurs portes. Après quelques vaines tentatives de ce côté, il se rendit, le 6 avril, à Ensisheim. Là, il trouva les portes closes, et des gardes stationnées dans l'attente de son arrivée. Laissant ses troupes à une petite distance, il s'avança et demanda l'entrée de la ville. Admis à l'intérieur de la première porte, il s'arrêta devant la seconde pour parlementer avec la garde. € Quelle besogne de fous faites-vous donc-là? »
(i) < S Me, die er frûher fluchend voo sich gestossen, hœrt erbereits geduldrg an, deon er fûrchle l jeoe evangelUchn Wahrheit : die Tbûre ist zogesclossen ! — Es baogt ihm, es mœchten ihm aile Wegeverniachtwerden, nnder muslexuden Ausgesclosseoen gehœrea raûssen.» Knebel, s. 48. Noos aroos| choisi une illustration moins pieuse, mais plus naturelle.
(i) Urkundenbuch der Sladt Freiburg, ubi supra.
demanda- t-il. < Avez-vous oublié que c'est à moi qu'incombe le soin de vous défendre, au nom du duc de Bourgogne? > La garde, soupçonnant une ruse, l'invita à entrer ou à se retirer, et se prépara à fermer les portes. Il entra et se rendit directement à la place du marché, où il trouva les citoyens sous les armes autour de la bannière autrichienne déployée. Après avoir examiné quelques instants celte scènc'en silence, il aborda les principales personnes présentes, et leur demanda le motif de leur réunion. « La sécurité de la ville, » lui répondit-on pour toute explication. Tournant les talons avec une indifférence affectée, il se dirigea vers la citadelle, sans paraître s'apercevoir qu'un détachement avait été envoyé pour le suivre et l'observer. En route, il se rencontra avec l'officier qu'il avait laissé pour commander la citadelle, et qui lui apprit qu'on lui avait enlevé les clefs et qu'on avait levé le pont-levis. Hagcnbach lui adressa quelques questions, reconnut la silualiou par lui-même, puis revint sur ses pas. En repassant par la place, il s'écria d'un ton de dérision : < Faites bonne garde, amis! » Une nuit ou deux après, il revint et tenta d'enlever la place par escalade; mais ses hommes, après être montés sur les murailles, furent accablés par le nombre et repoussés avec des pertes considérables (i).
L'émotion, pendant ce temps, était à son comble dans le pays rhénan. Jour et nuit des courriers circulaient au galop parmi les villes alliées. Strasbourg, dont les espions avaient suivi pas à pas le duc de Bourgogne dans sa marche à travers la Lorraine et le Luxembourg, tenait les autres villes au courant deses mouvements, de ses préparatifs et de ses intentions.
(I) Koebel, ». SU 54.- Urkundenbnch der StadlFrnburg.B. II,»' Ablh., S.538-5U).
Un récit contredisait l'autre ; mais tous respiraient le même esprit et tendaient vers le même but. Basel, enfin, annonça la conclusion du traité si impatiemment attendu, et les mesures qu'allait prendre Sigismond. Les messagers de Berne confirmèrent la nouvelle, et apportèrent en son nom et au nom des autres cantons les assurances et les promesses espérées. De tous côtés s'échangeaient les félicitations, les exhortations, les admonitions (1). Des troupes étaient toutes prêtes pour le service et un camp était formé dans le voisinage de Fribourg. Les gens de la campagne aux environs de Breisach , étaient encouragés à refuser les réquisitions d'approvisionnements que leur signifiait Hagenbach. Des officiers au service de la Bourgogne, ou des personnes connues par leur sympathie pour le gouvernement bourguignon, furent arrêtées, maltraitées, et quelques-unes même mises à mort. Des demandes de secours et de protection furent adressées à Hngenbach. Mais ce dernier, réduit à l'impuissance et exaspéré par ce qui se passait, écoutait ces demandes avec impatience et répondait même avec colère à ceux qui venaient le supplier. « Que signifie cela? » s'écriail-il, a monseigneur de Bourgogne, quand il conduit trente ou quarante mille hommes à la bataille, en laisse quelquefois six mille sur le terrain; et vous venez pleurer pour un seul! Tirez-vous d'affaire (2) ! »
C'était, en effet, un temps où chacun devait tâcher de se tirer d'affaire soi-même. Hagenbach n'avait ni secours, ni espoir de secours. La fuite lui aurait été facile, mais il ne songeait pas à fuir. Il ne songea qu'à opposer une défense désespérée, à rester ferme et à attendre la mort l'épée à la
(1) Correspondance dans le Urkondenbucb (1er Sladt r'reibur*, B. II,»* Abth.s. 535-5*4. - Rodt, B. I, s. 216-349.
(1) Knebel, ». 43.
main, à tenir en échec le plus longtemps possible les efforts de ses assaillants et à leur faire payer chèrement leur triomphe.
Mais ce n'était pas une telle fin qui lui était réservée. II était destiné à traverser des épreuves plus cruelles, des flammes plus ardentes devaient le purifier. Il avait conçu, entre autres projets, celui de convertir Breisach en une île, au moyen d'un canal relié, par chacune de ses extrémités, avec le Rhin (1). Le 10 avril , jour de Pâques, il fit une proclamation annonçant ses intentions, et ordonnant que le lendemain matin, les habitants, hommes et femmes, fussent rassembles pour travailler dans les tranchées. Il comptait sur sa force armée, aussi bien que sur le prestige de sa volonté impérieuse, pour réduire à l'obéissance une population hostile. Mais quand il annonça que les troupes allemandes d'infanterie prendraient part aux travaux, tandis que les étrangers, dont celles-ci étaient très jalouses, resteraient chargés du service militaire, il y eut un mouvement de mutinerie parmi les Allemands. Bientôt la ville tout entière fut en proie au tumulte; les bruits les plus sinistres circu* laient. Le but qu'on se proposait, disait-on, était un massacre général; tandis qu'on aurait égorgé, à l'intérieur de la ville, les enfants et les invalides, on devait lâcher les eaux de la rivière sur ceux qui étaient sortis. Quelques nobles qui étaient présents cherchèrent à combattre cette alarme absurde et à rétablir la tranquillité. Ils désiraient, à ce qu'on peut croire, consommer la révolution sans la compliquer des désordres d'un soulèvement populaire. Ils réussirent en partie. Il n'y eut pas de conflit; mais, après la nuit tombée,
kIi Sielller, B. I.i. 315.
les troupes bourguignonnes, qui étaient en nombre peu considérable, surprises à l'improviste et peu disposées à opposer une résistance sans espoir, furent désarmées et chassées de la ville. A l'aube naissante , les citoyens se rassemblèrent de nouveau et arborèrent l'étendard autrichien. Ils demandèrent à grands cris l'arrestation d'Hagenbach. Les nobles, exempts des passions de la populace et accessibles à des scrupules que la populace était incapable de ressentir, opposèrent nne vigoureuse résistance. C'eût été une atteinte à l'honneur du prince dont les insignes flottaient sur la place, que de se rendre coupable de violence envers le représentant du souverain avec lequel ce prince avait été si étroitement lié, dont il s'était longtemps proclamé l'ami et le client, et contre lequel, même jusqu'à celte heure, il n'avait pas fait la moindre démonstration hostile. Tandis que celle question se discutait, une partie de la foule se porta vers la maison du bourgmestre, chez lequel Hagenhach avait pris sa résidence. Hagenbach fut bientôt aux mains de la populace. Mais, celte fois encore, les nobles intervinrent, et on finit par décider qu'il pourrait rester libre dans la demeure du bourgmestre, à la condition de s'engager sur l'honneur à ne pas chercher à s'échapper. Comme précaution supplémentaire, et enfin pour empêcher toute tentative future d'agression, une garde de douze personnes, composée, en nombres égaux, de nobles, de citoyens et de soldats, fut établie dans et autour de la maison (1).
Cette conclusion de la crise avait été aussi soudaine qu'elle
(1) Dans ce récit qui diffère sensiblement des rersions ordinaires, non* avoas suiri presque eiclusivement la lettre adressée par on témoin oculaire, le docteur Jean roa Durlach, greffier de Breisach, à son ami Knebel, a Basel. Voir Knebel, s. 86, 57.
était imprévue. Environné d'ennemis, abandonné par ie maître sur l'assistance duquel il avait tacitement compté, Hagenbach avait lutté, vainement, mais énergiquement, jusqu'au moment où le sol était venu à manquer sous ses pas. Sa conduite, dans celte circonstance, nous paraît mériter une autre interprétation que celle qu'en ont donnée les hostiles narrateurs contemporains. D'après eux, son altitude a été celle d'un scélérat desespéré, frappé de terreur, réduit à l'extrémité, mais conservant une audace impénitente, et persistant à se cramponner au vide, tandis que s'ouvrait l'abime qui devait l'engloutir (1). Mais ceux qui le jugeaient ainsi avaient pour mission d'exciter contre la victime les passions malignes, et de satisfaire, à son détriment, une perverse curiosité. Ce n'était pas une homme qu'ils devaient dépeindre, mais un démon idéal ; et il leur fallait le représenter sous des couleurs propres à exciter les vengeances et les exécrations de l'humanité tout entière. La ressemblance n'aurait point paru parfaite, si le sacrilège et l'impiété ne s'y étaient trouvés mêlés à une sensualité cynique et à une indomptable férocité. En conséquence, pour la description des scènes finales, le pinceau est trempé dans les couleurs les plus sombres et la toile n'est éclairée que par les sinistres flammes de l'enfer. On représente Hagenbach comme couronnant sa carrière d'infamie par le viol des religieuses et la profanation des églises; comme arrachant les prêtres des autels et scandalisant les fidèles par de licencieuses interruptions des saints mystères; comme se moquant des reproches des ministres du ciel et y répondant par cet audacieux blas-
il) « So xiehl dieser Fiochbeladene in seiner Woth dnrehs Land, nichl wissend, wa* er anfangen sol!, er wird zulelsl in sein eigenes Schwerl slûrien! > Knebel, s. 51 et ailleurs. Voir des pansages analogues dans Schilling et d'antres écrivains.
phème: « Tant que je serai vivant, je ferai ce qui me plaira; quand je serai mort, le diable n'a qu'à prendre mon corps et mon âme (1) ! »
Heureusemeut, arrivés à ce point, nous sortons des brouillards sinon du préjugé et de la rancune, du moins de l'ignorance et du mensonge. Hagenbach était tombé entre les mains de ses ennemis. Le monstre avait été capturé et enfermé. Il était livré à la curiosité publique. Désormais on pouvait continuer à se tromper sur ses qualités et sur son caractère; mais le public pouvait voir et l'histoire raconter le traitement qu'il allait subir et la conduite qu'il allait tenir en face de ses ennemis.
Au premier tumulte de joie qui éclata dans les cités à cette nouvelle, succéda un sentiment d'alarme. On avait peur que cette proie, capturée si à propos, ne fût mal gardée et ne fût à même de s'échapper. La réputation d'astuce qu'on avait faite à Hagenbach, l'incertitude où l'on était sur les sentiments de certains de ses geôliers, en outre, et surtout, le caractère irrésolu et la politique tortueuse du prince autrichien, justifiaient cette appréhension. De Strasbourg et de Basel on envoya des avertissements dans ce sens. On y recommandait de prendre des mesures plus efficaces pour la garde du prisonnier. On faisait remarquer combien il importait qu'il subît la peine complète de ses méfaits. Les autorités de Strasbourg surtout paraissaient redouter qu'à force de délais on ne donnât au duc de Bourgogne l'occasion d'envoyer une ambassade ou d'interposer d'autres moyens de négociation. Or, disait-on, cela ferait naître des
(1) Koebel, t. (9, 50, 57 et ailleurs.— i Ohoho omnia quecnpq. michi occarraol animo que poMum facere faciam quia postq. moriar dyabolu» recipiet meom corpus et animam, Sicti, weicli schreckliche Antworl! •
HIST0IBE
embarras de diverses sortes (1). Comprend-on cette inquiétude sur les chances d'évasion chez des gens qui n'avaient pris aucune part à l'arrestation du prisonnier? Comprend-on cette soif de vengeance chez des gens qui n'avaient subi aucun tort, qui n'avaient proféré aucune plainte? Comprendon celte crainte d'un dénoùment pacifique, ce désir de mesures extrêmes, chez des gens qui, jusque-là, avaient affecté de n'avoir dans la querelle qu'un intérêt secondaire et sympathique? Tout cela n'explique-til pas clairement l'esprit et le fond de toute celte machination, qui avait pris sa source dans une intrigue politique pour arriver à la rupture violente et définitive d'une alliance gênante?
Déjà, dès le lendemain de son arrestation, Hagenbach avait été lié avec des cordes, au mépris des engagements pris. Trois jours plus tard, quand arrivèrent les messages dont nous venons de parler, on le transféra dans une cellule d'une prison publique, où on le chargea de chaînes. Il eut les mains et les pieds attachés à des anneaux fixés dans le mur et le sol (2). Trois hommes d'une taille colossale furent chargés de veiller sur lui nuit et jour. A moins que Satan ne vint en personne pour le délivrer, on pouvait compter qu'il ne s'échapperait pas. Dès lors on crut pouvoir suspendre son procès jusqu'à l'arrivée de Sigismond, dont la participation à l'instruction était nécessaire, non seulement pour donner une apparence de légalité au procès, mais encore pour lui ôter le moyen de désavouer par la
(1) « Besorgeo wir, das er dorch «in listigkeit es daran bringe, das er v«s Brysaeli Kelasaen *erde, oderaber mil seioeo behenden frûoden sich mit worten vfThalte, bitx das der Hertzog von Borgoodi durch bolscbaffl oder geschrifft trefllicb aosœygtwg loge inen liddig zu lassen. Soit on das gesehehea, das ver svere in manigerloy irege. • Urkoodeoboch der Stadt Freibnrg, B. Il, *' Abth. s. 541, 542.
<%) Knebel, ». 57.
DE CHAH LES LE TÉMÉRAIRE
suite ce qui se serait passé, pour eu rejeter la responsabilité . sur ses sujets et ses alliés, et se soustraire ainsi aux conséquences inévitables de l'attentat qu'on allait commettre. De Constance, où il scla-il rendu pendant les séances de la conférence, le prince autrichien avait passé sur le territoire helvétique, dans le but de donner aux Suisses une marque de confiance et la preuve visible du changement qui s'était opéré dans ses sentiments à leur égard. Sa visite, toutefois, ne parait pas avoir excité un bien vif enthousiasme, et il s'empressa de quitter un pays où sa présence tendait plutôt à raviver qu'à effacer d'anciens et amers souvenirs. Le 20 avril, il arriva à Basel. Là il fut reçu comme un libérateur et un sauveur, par les magistrats, avec force harangues laodatives; par la populace des rues, avec cette grossière parodie des hymnes chantés pendant les fêtes pascales :
• Le Christ est ressuscité, le landvogt est en prison ;
« Réjouissons-nous, Sigismond est l'élu de notre choix,
« Kyrie eleison.
« S'il n'avait pas été pris, malheur à nous ;
• Mais maintenant qu'il est en cage, toute sa méchanceté
« Est vaine. Kyrie eleison. »
Sigismond nomma un nouveau gouvernement et prit d'autres mesures pour le rétablisemenl de son autorité en Alsace; il se rendit ensuite à Breisach, institua une commission pour instruire le procès d'Hageubach; puis, sa présence n'étant plus nécessaire, il se retira à Fri bourg pour y passer les semaines suivantes au milieu des fêtes et des plaisirs (i).
La première chose à faire dans la prétendue enquête judi-
(I) Sebreiber; Kuebel; Rodt; Schilling; ele.
ciaire qu'on venait d'instituer, était de soumettre le prisonnier à la torture. L'instruction, dirigée par des députés des villes alliées» montre combien la prétendue tyrannie d'Hagenbach était étrangère à l'agitation qui amena sa chute et confirme la manière de voir que nous avons déjà exprimée sur l'origine de cette agitation. L'interrogatoire porta non pas sur les actes de l'accusé lui-même, mais sur les plans et les projets de son maître, — non sur la façon dont il avait dirigé le gouvernement de l'Alsace, mais sur les secrets de l'alliance austro-bourguignonne (1). Il parait qu'on s'attendait à des révélations étonnantes. On croyait que toutes les communications et les transactions entre les deux maisons, depuis le transfert original de l'Alsace jusqu'aux conférences infructueuses de Trêves, étaient regardées comme n'ayant eu qu'un but et une portée : c'était de faire passer par parties ou en bloc tout le territoire rhénan sous la domination du duc de Bourgogne, d'asservir toutes lés libres communes du pays et d'y impiauler le despotisme impérial. Il est incontestable que les tendances du plan qui avait été proposé et dont la réalisation avait tenu à si peu de de chose étaient de nature à donner une apparence de raison à ces idées. L'intention principale de ce plan avait été de s'assurer un plus solide appui pour l'autorité suprême; et, si ce but avait été atteint, il en devait résulter un amoindrissement correspondant de toutes prétentions inférieures et de tout droits rivaux.
Et nous ne devons pas nous étonner de ce que les cités, — quoique comme membres de l'empire elles pussent prendre part aux lamentations générales sur la désorganisation de l'État et aux demandes de réformes qui surgissaient pério-
\% Rue b. l, s. ôy, 61 et aillour».
diquement — nous ne devons pas, disons-nous, nous étonner de ce que les cités ne se soient pas aperçues que leurs propres immunités, si bien garanties et si régulièrement exercées, fussent un obstacle bien plus insurmontable que l'ambition des princes ou l'indiscipline des nobles. Nous ne pouvons pas leur faire un grief d'avoir fait résistance à un projet quelconque dont la réalisation devait avoir pour effet d'exposer des institutions— fondées et développées, à grands efforts, à travers les convulsions des siècles passés — au choc et à l'influence destructive d'une réorganisation. Et pourtant l'esprit étroit, violent et peu scrupuleux qui caractérisait leur conduite était à lui-même une preuve évidente que le système municipal était incapable de devenir à lui seul une base suffisante pour une politique nationale. Si le plan que les cités libres soupçonnaient avait existé dans le principe, il est évident que Sigismond aurait dû être regardé comme en étant l'auteur. C'était lui qui, le premier, s'était adressé à Charles et s'était chargé de lui présenter les propositions de l'empereur. C'était donc contre lui que la tempête aurait dû être dirigée; c'était à lui qu'on aurait dû chercher à arracher des informations. Frédéric aussi était coupable, soit comme auteur, soit comme compliee. Il était, cependant, plus utile, dans les circonstances de la cause, de considérer Sigismond comme un instrument irresponsable, et Frédéric comme la victime prédestinée du complot qu'on poursuivait. Les auteurs du projet devaient se trouver parmi les nobles rhénans, les ennemis naturels et les agresseurs constants de l'indépendance civique. C'étaient eux qui, par un instinct naturel, avaient recherché la coopération du duc de Bourgogne. Celui-ci, poussé par un instinct analogue, s'était empressé de la leur promettre. Ifagenbach, en sa t. m. 20
qualité de factotum et de confident de son maître, avait dû être le principal intermédiaire pour les négociations et le principal agent choisi pour l'exécution. Il devait donc connaître tous les intéressés, être au courant de tous les détails. Les révélations qu'il pourrait faire devaient être d'autant plus précieuses et plus accablantes, qu'elles lui auraient été arrachées malgré lui, par les procédés d'interrogation les pins ingénieux et les plus cruels.
Basel fournit, avec un remarquable empressement, l'appareil nécessaire. Il procura aussi un opérateur d'expérience et de pratique. Faute d'emplacement convenable dans la prison, la chambre de torture fut préparée dans un bâtiment appelé « la Tour d'Eau », du côté opposé de la ville. Dans la matinée du 5 mai, on alla extraire Hagenbach de sa cellule. Son aspect fournit la preuve de l'efficacité des mesures prises pour empêcher son évasion, en même temps qu'elle offrit à ses bourreaux l'occasion de lui faire subir de nouvelles indignités. Comme il était absolument incapable de marcher, on le plaça sur une brouette et on le promena ainsi à travers les rues, escorté d'une foule d'individus des deux sexes et de tous les âges qui l'accablaient d'insultes et de menaces. < Hagenbach, Judas! maudit Judas! que Dieu te damne! qu'il te punisse pendant mille ans! » C'étaient les cris que poussaient en chœur, avec accompagnement de gestes menaçants, jeunes et vieux. Les jeunes étaient aussi violents que les vieux, les vieux aussi ignorants que les jeunes. Hagenbach souriait (1) ! Quand on arriva à la tour, tout ce qui put réussir à forcer l'entrée s'y précipita, pour se repaître les yeux d'un spectacle mieux fait pour réjouir des
(I) Knebel, ». 61 . - Schreiber, t. 50.
démons que des hommes. Après qu'une première série de questions lui eut été adressée, Hagenbach, qui n'avait pas fait un mot de réponse, fut placé sur un chevalet, et les tortionnaires empressés s'appliquèrent avec toute leur force et leur habileté à accomplir leur tâche odieuse. Pendant longtemps le stoïcisme du patient déûa tous leurs efforts. Ce fut une longue attente pour tant d'oreilles impatientes d'entendre le concert de ses cris et de ses lamentations. Quand, par intervalles, un gémissement trahissait l'intensité de ses souffrances, la joie des spectateurs éclatait en vociférations féroces. « Frappez , frappez ! Achevez-le, achevez-le (1) ! » criaieut-ils dans l'exagération de leur passion qui semblait ne devoir se calmer que devant l'anéantissement de l'objet abhorré. A la fin, on le détacha et on recommença de l'interroger. Mais il persista à garder un silence obstiné. Après un instant d'intervalle, l'opération fut répétée avec la même vigueur, mais aussi avec le même résultat. Deux fois encore il endura, sans faiblesse, les plus cruelles tortures qu'il fût possible de lui infliger. Ce ne fut que lorsque, pour la cinquième fois, ses mains furent liées derrière son dos, elquedes chaînes furent attachées à ses pieds, que son courage hésita devant le renouvellement de l'horrible épreuve.* Déliez-moi, » dit-il d'une voix brisée, « je suis prêt à avouer (2). » Il parait cependant que ses aveux ne furent rien en comparaison de ce qu'on avait attendu. Il accepta, il est vrai, sans le moindre murmure, toutes les accusations formulées contre lui. Mais quand on voulut lui faire compromettre d'autres individus comme ayant suggéré ou procuré l'alliance entre Sigismond et Charles, on ne réussit à lui faire prononcer
(I) i Zieh,,ii'»h,;expcdire ihn! »
(î) Knebel.s. 61,65.
d'au 1res noms que ceux des individus qui avaient pris ouvertement part aux négociations. La plupart de ces individus, d'ailleurs, étaient morts.
Hagenbach avait joué le rôle principal dans les négociations avec l'empereur. Il paraît cependant qu'on ne put pas lui arracher le moindre mot à cet égard. Mais comme il importait que le peuple ne fût pas contrarié par l'insuffisance de l'interrogatoire, on répandit le bruit qu'on avait fait des découvertes, mais que la prudence exigeait qu'on observât une grande réserve sur le détail des révélations du prisonnier (1).
Le mardi, 9 mai, fut le jour Gxé pour le procès public et le dénoûment prévu d'avance. L'avis de ce procès réunit une immense multitude de peuple des cités, des villes et des villages du territoire environnant. De vastes bateaux plats, portant des centaines de passagers, descendirent le Rhin depuis Strasbourg et le remontèrent depuis Base!. < Chacun, » dit le chroniqueur, < désirait être présent à la mort de ce tyran, traître, sodomite et ravisseur » (2). A huit heures du matin, la cour s'assembla dans l'espèce de place qui se trouvait devant la maison du bourgmestre. Elle se composait de vingt-sept membres, à savoir, huit de Breisach, deux de chacune des villes alliées, et le reste des autres villes dont une seule, chose à noter, avait été soumise au gouvernement bourguignon. Parmi les cantons suisses, Berne seul était représenté. La Confédération, invitée à prendre part au procès, avait refusé l'invitation (3). Le pre-
(1) Schreiber, t. 60, 51. — Knebel» s. 61. (S; Knebel, s. 62.
(3) • Die Eydlgenojseo wolttent in an dem end nilt rernlagen, die vil sy te gericht ze sitsen da hio erbatten y ai erfordert, warend sy geneight in wilter nit anseclagen. » Etterin, ». 86.
mier magistrat d'Ensisheim fut choisi pour présider. Hermann vod Eptingen, le nouveau landvogt nommé par l'Autriche, se présenta pour soutenir officiellement l'accusation, mais délégua les devoirs de celte mission à Henri Iselin, un des commissaires de Basel. Les chefs d'accusation étaient au nombre de quatre. Le premier se rapportait aux exécutions qui avaient eu lieu à Thann, dénoncées vaguement comme contraires au droit et à la justice; le second à certains changements récemment introduits dans le gouvernement municipal de Breisach, contrairement aux chartes qu'Hagenbach avait juré de respecter. La troisième accusation était une reproduction, augmentée et enjolivée, de la ridicule histoire«des projets homicides d'Hagenbach contre les habitants de Breisach (1). La quatrième enfin contenait certaines imputations générales, sans indication spéciale de faits déterminés, concernant les immoralités de sa vie privée. Pour ces motifs, l'accusateur demandait qu'Hagenbach fût déclaré avoir mérité la mort, comme meurtrier, comme parjure, comme violateur de toutes les lois divines et humaines en général.
Il serait oiseux d'insister sur les irrégularités et les absurdités qui, même à cette époque, devant un tribunal impartial et légalement constitué, auraient fait rejeter un acte d'accusation ainsi formulé. Nous ne signalerons qu'un détail qui servira à élucider la question pour le seul examen de laquelle nous sommes entrés dans ces particularités. Le renversement du gouvernement bourguignon en Alsace a-t-il été, comme l'histoire continue encore à le répéter, l'œuvre d'une insur-
(1) On l'accotait, entre antres atrocités, d'avoir fait préparer on certain nombre de navires dont la coqne était percée, pour y noyer les femmes et les enfants, après que les soldats auraient massacré les hommes.
reciion populaire, provoquée par l'oppression et la tyrannie (I)? ou a-l-il été, comme Ta prétendu le duc de Bourgogne, le résultat d'une conspiration, le produit de causes étrangères provoquées par des influences étrangères? Dans ces accusasalions formelles et publiques lancées contre Hagenbach, nous trouvons le même défaut, la même anomalie que nous avons signalée déjà dans le commérage des chroniqueurs. L'accusation ne fait pas la moindre allusion aux actes qu'il aurait pu commettre pendant les quatre années qui ont précédé la première démonstration relative à la revendication du territoire hypothéqué. Les faits incriminés sont, pour la plupart, limités à lu courte période qui s'est écoulée depuis que ces démonstrations ont pris un caractère actif et ont présenté des chancés de réussite. S'il était permis de présu^ mer qu'après une sévère inquisition, on n'a pu trouver de prétexte plus sérieux, de faits plus anciens pour justifier les poursuites dirigées contre Hagenbach, nous aurions le droit d'en tirer la conclusion que son administration a été pour ainsi dire irréprochable. Mais il est évident qu'on n'a fait ni enquête, ni recherches. On s'est borné, pour assurer sa condamnation , à faire à la victime une mauvaise réputation en accumulant contre elle les calomnies les plus faciles et les plus grossières.
Après qu'lselin eut pris place sur son siège, il y eut un moment de silence. Personne, semblait-il, n'avait été autorisé à prendre la parole en faveur du prisonnier. Lui-même gardait le silence, soit par faiblesse physique, soit — ce qui est plus vraisemblable — par dédaiu pour cette façon dérisoire de procéder. A la fin, un des juges, Jean Irmy, citoyen
(I) Voir à ce sujet i'Hittoire de France, par Martin, t. VII. pag. 85-88. C'est an de» plus récents et des meilleurs ouvrages sur la matière.
et marchand de Basel, uo homme dont l'esprit éclairé et le caractère honorable nous sont garantis, non seulement par la conduite qu'il tint en celte occasion, mais par des lettres de lui qui existent encore aujourd'hui (1), se proposa spontanément pour présenter la défense de l'accusé, en invitant les assistants plus capables que lui à l'assister dans cette tâche. Après avoir pris quelques instants pour se consulter avec le prisonnier, Irmy commença par contester, par des arguments très naturels, mais évidemment sans espoir de succès, la compétence du tribunal. Son client, en sa qualité de serviteur d'un souverain étranger, n'était responsable que vis-à-vis de son maître des actes qu'il avait commis dans l'exercice de ses fonctions officielles. Il passa alors à l'examen détaillé des chefs d'accusation, se contentant, semble-t-il, d'opposer une dénégation pure et simple à ceux qui étaient manifestement faux. Quant à ceux qui reposaient sur des faits réels, il en contesta la pertinence ou en discuta la gravité. Les individus exécutés à Thann étaient en état de rébellion contre une autorité légale. D'ailleurs, le cas avait été préalablement déféré, non seulement au duc de Bourgogne, mais encore à l'empereur — alors de passage dans le pays rhénan — et tous les deux avaient sanctionné la conduite d'Hagenbach. Ses innovations à Breisach furent justifiées par des explications analogues, quoique moins concluantes. Quant à sa façon d'agir avec les femmes, il n'avait jamais employé la violence ; il
(1) Ces lettres, écrites au printemps de 1475, conçues dans le Ion le plus patriotique, respirent an amour de la paix qui contraste singulièrement avec les dispositions belliqueuses qui régnaient alors à Basel. Elles étaient adressées au duc de Milan, arec lequel Irmy paraît avoir entretenu des relations confidentielles, et ont été publiées par le baron Gingins-la-Sarra dans le premier volume des dépêches des ambassadeurs milanais sur les campagnes de Charles le Hardi (Paris, 1858).
avait acheté les plaisirs qu'il s'était donnés; ses habitudes en celte matière n'avaient rien eu de plus répréhensible que celles de bien d'autres. < Il se peut, » dit hardiment l'avocat, < qu'il se trouve parmi les juges eux-mêmes des gens qui se sont rendus coupables de semblables faits, sans pour cela qu'ils aient encouru, ou pensé encourir, la perte de leur liberté ou de leur vie (1). »
La discussion, ouverte de cette manière, dura pendant plusieurs heures. Iselin reconnut son impuissance à réfuter les arguments invoqués à l'appui de la défense et se retira du tribunal (2). Il fut remplacé immédiatement par un accusateur moins défiant de lui-même, ou moins scrupuleux. C'était un officier de la maison de Sigismond, lequel commença par prétendre que la sanction de l'empereur, quand même elle aurait été réellement obtenue, ne justifiait pas les exécutions de Thann. Le chef de l'empire ne pouvait, en aucun cas, avoir voulu que ses lois et sa constitution fussent violées; c'était un acte de lèse-majesté de la part de l'accusé que de chercher à faire naître cette supposition dans l'esprit des juges. Mais ses réponses évasives et ses subterfuges ne pouvaient abuser le tribunal. La seule chose que celui-ci eût à faire était d'examiner les crimes de l'accusé et sa vie infâme. Irmy demanda que sur celte partie du débat on fît eutendre des témoins déclarant que, pour sa part, il ne croyait pas à tout ce qui avait été allégué. < Des preuves? » lui fut-il répondu, « il n'en est pas besoin; les faits sont connus de tout le monde. Cependant on fournira
(1) Koebel, s. 6*64. -Schreiber, s. R3-56.
(2) • Jftttt hielt ... H. Iselio mit deo Seinen ûher das Vorgetrajtene eine Berathoop nnd kam mil dem Bemerken Tor das Gericbt znrûck : mr sei lorReplik oicht getebteht.
. . Da ward ihm der w»iter« Vorlrag erlasseo. • Knebel, ». 64.
DE CHAULES LE TÉMÉRAIRE
des témoignages, les témoignages les plus irrécusables — des déclarations faites par l'accusé lui-même. »
« Ces déclarations, » rétorqua Irmy, « lui ont été arrachées par la torture ! »
« Non pas, » répliqua effrontément l'accusateur, « elles ont été faites librement, alors que le prisonnier ne subissait ni torture, ni contrainte. »
Et il fit entrer un certain nombre de témoins pour corroborer son affirmation par le récit des circonstances dans lesquelles ces déclarations avaient été faites, malgré les protestations d'irmy qui s'efforçait vainement de démontrer ce que cette distinction avait de fallacieux et de subtil (1). On ne produisit pas d'autres témoignages, et rapproche de la nuit mil fin à celte discussion, aussi inutile pour l'accusé que déloyale de la part de ses adversaires. Les juges allèrent aux voix. Tous, à l'exception d'irmy, qui avait repris son siège parmi eux, furent unanimes pourfendre un verdict de culpabilité et une sentence de mort. Un héraut s'avança, et se plaçant devant Hagenbach, le déclara déchu et dégradé de l'ordre des chevaliers de l'Écu de Saint-George. Un autre fonctionnaire suivit qui le frappa sur la joue droite avec un gantelet d'acier. Il restait à décider de quelle manière la sentence serait mise à exécution. Quand cette question fut posée, le prisonnier, pour la première fois, pâlit. La fermeté et le sang-froid dont il avait fait preuve jusque-là et qui faisaient d'autant plus ressortir le contraste de son visage amaigri par les tortures, cette fermeté l'abandonna. C'est qu'il redoutait une décision qui aurait pu le déshonorer, non comme homme — car il se souciait peu de la dégra-
(I) Knebel,». 65,66.
dation qui le frappait, sachant qu'avant peu il allait comparaître devant un juge plus équitable, — mais qui aurait jeté la disgrâce sur sa mémoire, comme gentilhomme et comme soldat. Sa téte retomba sur sa poitrine. Ses yeux rougis, au lieu des éclairs de menace et d'ironie qu'ils jetaient d'habitude, envoyaient, du fond de leurs orbites ravagés, des regards timides et suppliants. « Par pitié, » murmura-t-il, « foites-moi périr par le glaive ! » Chose étrange, cet appel fut entendu. Chaque membre de la cour, à mesure que les noms furent appelés, vota pour qu'Hagenbach pérît par le glaive. Quand vint cependant le tour d'Irmy de voter, il refusa de se prononcer. < Hagenbach, » dit-il, « n'est pas un particulier, mais un fonctionnaire public — l'agent d'une autorité régulière et légitime. Les actions pour lesquelles il a été condamné lui ont été dictées par sou souverain, et approuvées par notre seigneur l'empereur. J'ai déjà offert d'en fournir la preuve, si on veut m'accorder le temps nécessaire. Même à présent il n'est pas encore trop tard et vous pouvez accorder un sursis pour me laisser faire cette démonstration (1). »
Celte dernière et solennelle protestation resta sans réponse. On fit en toute hâte des préparatifs pour en finir avec celle affaire qui commençait à prendre une tournure moins agréable qu'on n'avait peut-être cru dans le principe. On forma un cortège. Les juges, à cheval, marchaient en tête. Au milieu marchait, ou plutôt se traînait Hagenbach. A côté de lui, un confesseur, requis en hâte, tenait devant ses yeux
(1) • Was Herr Peler tod Hagenbach gelhao batdas baternicbt nach seinemeigaen Willen getbao, sondera auf Befebl ansers Uernn des Kaisers and semés eigoen erlauchtan Ben-D, des Herzogà vou Burgund. Ich habe micb aoerboten, das >u beweisea und dafûr um eine gehœrige Frist gebeteo. Dièses kaon jeUt noch boschlossen verdeo. i Kncbel, s.68.
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l'image du Rédempteur crucifié. Une longue ligne de torches guida le cortège jusqu'à un champ situé au dehors de la ville. Sept exécuteurs, veuus de sept villes différentes, se disputaient l'honneur d'exécuter l'arrêt. Le choix tomba sur le bourreau de Colmar, « un petit homme, avec uue petite épée » Sur l'échafaud, Hagenbach prononça quelques paroles, des paroles qui durent retentir étrangement aux oreilles de ses auditeurs. « Je fais bon marché de ma vie, » dit-il f je l'ai risquée assez souvent sur les champs de bataille. Mais je regrette que le sang de plus d'un honnête homme doive être versé à cause de moi. Car, assurément, mon noble maître, le duc de Bourgogne, ne souffrira pas que ma mort ne soit pas vengée. Quant à vous, au nom de Dieu et de la Vierge Mère, pardonnez-moi. Quand la tempête éclatera, je serai à l'abri de sa rage. Pardonnez-moi. Si je ne suis pas coupable des faits que vous me reprochez, je ne sais que trop combien j'ai péché. Priez tous pour moi ! » Il légua sa chaîne eu or et son écurie de seize chevaux à une maison religieuse de Breisach. Il pria les assistants de faire en sorte que ce legs fût respecté par Sigismond. Il prévoyait sans doute que ce dernier s'empresserait de mettre sa main rapace sur les propriétés qu'il avait dans le Sundgau et d'en dépouiller ses héritiers directs. Après cela, on lui lia les mains; il s'agenouilla; et le petit exécuteur de Colmar s'acquitta de son office de manière à justifier le choix dont il avait été l'objet. Toutefois, les spectateurs, émus sans doute de la singulière attitude de la victime, ne firent aucune démonstration. Personne ne songea à applaudir (1).
(1) Knebel; Schreiber; Rodt; Schilling, etc. — Schilling avoue que la conduite chrétienne d'Hagenbach excita une sympathie générale (« dadurg meoig Mensch zu Erbermd mit ihm bewegt,» ». 119). A côté de cela, cependant, ce chroniqueur, suivant l'exemple de
Et cette dernière impression ne fut pas aussi passagère qu'on aurait pu le croire. Il est vrai que des événements subséquents se produisirent, qui ne pouvaient manquer d'enraciner plus profondément et de perpétuer des préjugés qu'on n'avait excités que pour provoquer la haine et la lutte. Hagenbach est généralement regardé comme le Gessler de l'Alsace. Sa mauvaise réputation s'est transmise de ballades en ballades et de chroniques en chroniques qui se racontent encore au foyer des bourgeois et des paysans. On ne mentionne pas son nom sans l'accompagner d'une malédiction. Il n'y a pas encore bien longtemps qu'on montrait à Colmar, dans une caisse vitrée, une tête hideuse, comme étant « celle du tyran bourguignon ». Mais il y avait, sous ce courant de la tradition, un courant contraire, moins bruyant et moins fort, qui démentait cette tradition populaire. Parmi ceux qui avaient assisté au jugement et à l'exécution d'Hagenbach, qui y avaient pris part peut-être, il y en eut qui subirent une réaction de sentiment, fortifiée sans doute par des révélations postérieures. Et celte impression contraire, plus favorable à la victime, se transmit à leurs descendants. On prit soin que ses restes reçussent une sépulture décente dans le caveau de sa famille. Une statue monumentale fut érigée sur son tombeau ; et, pendant bien des années après sa mort, sa tombe continua à être visitée, les jours de fête et d'anniversaires, par des pèlerins qui venaient, non pour maudire, mais pour prier, non pour insulter sa mémoire, mais pour l'honorer, en commémoraison de la mort, non d'un criminel détesté, mais d'un bienfaiteur et d'un martyr (1).
bien d'antres, affirme mensongèrement que la victime, an lieu de demander pardon sur l'échafaud, a reconnu la justice de 8a sentence. (1) Schreiber ; Barante ; Rodt, etc.
Les écrivains, dans les écrits desquels nous avons été forcé de rechercher le récit de ces événements, rapportent que le duc de Bourgogne, quand il apprit ce qui s'était passé, tomba dans un paroxysme de fureur (1). L'autorité qui nous l'affirme est certainement vicieuse, mais le fait a une grande apparence de probabilité. En somme, ce meurtre de son représentant, un meurtre rendu plus révoltant et plus atroce encore par l'affectation des formes légales qu'on y avait paru mettre, était le couronnement d'une série d'outrages qui étaient bien de nature à exaspérer un tempérament plus patient et plus flegmatique que celui de Charles (2). Pour lui, les dernières paroles de la victime, quelle qu'eût été l'intention de celle-ci, avaient dû retentir comme un cri de vengeance. Ce cri de vengeance avait trouvé d'ailleurs un écho vivant et impérieux dans la personne du frère de la victime. Charles pouvait-il repousser cet appel? Il ne le pouvait pas, à moins de se couvrir luimême de déshonneur, et de mériter à juste titre une réputation d'hypocrisie.
La conduite qu'il tint cependant ne fut pas de nature à satisfaire absolument ceux qui avaient mis le feu à cette mèche en comptant sur une violente explosion. Elle ne satisfit pas non plus les censeurs qui persistent à croire que si Charles
(1) Schilling; Knebel; KœnigshoTen ; ArchiihChronikt «te.
(2) L'auteur qui a le mieux apprécié et eipliquè cette indignation de Charles, c'est Ochs, l'impartial historien de Basel. «Eine vertragswidrige Hinterlegung des Pfandschilliogs.-eine einseilige Einuahmedes verpfcendeten Landes; die Begfinstigun g einer Empœ* rang; die Gefangennehmung eioes der ersten fieamlen; die Errichtung eines illegalen (ïerichts; die unbefugte Hiurichtuug eines seiner Unterthanen, die einer Mordlhat gleich ■sahe, and durch das Spiegelfechlen einer vermeinten and Qberstossenen Criminal-procedor veil gefeblt, gerechtfortigt za werdea, nurbeleidigender wurde; diess ailes musste ihm also 80 tiele VerleUungen des Vœlkerrechls, and schnœde Eingriffe in seine Uoheitsrechte aod Wûrde vorkommen. •
ne fut pas réellement l'agresseur, il avait depuis longtemps des projets d'agression et n'attendait qu'une occasion favorable pour les mettre à exécution. « Il n'usa, » s'écrientils, c de représailles, ni envers l'Autriche, ni envers la Confédération suisse; mais, avec son manque habituel de réflexion et de prévoyance, il se jeta dans de nouveaux égarements (1). > Venant d'une pareille source, ces critiques nous paraissent assez naturelles. En effet, si Charles, abandonnant toute autre entreprise, avait relevé aussitôt la provocation, accepté la ligue formée contre lui comme un fait accompli et attendu, et s'était lancé dans une guerre contre toutes les forces qui la composaient, non seulement il aurait satisfait l'attente de ceux qui avaient organisé cette alliance, mais il aurait donné raison à ceux qui, depuis, ont attaqué sa mémoire, dans des vues préconçues et systématiquement hostiles. Les faits, en apparence, auraient mis la logique de leur côté. Charles ne fit rien de pareil. Il évita d'ouvrir la lutte, parce que celte lutte, une fois commencée, devait être livrée à outrance. Il continua ses efforts pour étendre et consolider sa puissance, de manière à pouvoir affronter avec calme et confiance les périls de l'avenir. Et, par cette conduite, il 'imposa à ses ennemis, comme nous le verrons, des efforts plus ardus et de plus rudes labeurs que ceux qu'ils avaient traversés déjà, en même temps qu'il obligeait les critiques de l'avenir à la tâche difficile de lui attribuer des intentions et des idées démenties par ses actes, à moins de l'accuser tout à coup de faiblesse et de pusillanimité , après l'avoir si souvent accusé d'emportement et d'obstination.
(t) Zellveger, s. 40. — D'autres ècmaios raoderoes se sont exprimés de même.
Et cette conduite cependant, si elle a dérangé les théories de bien des biographes, était en complète harmonie avec les principes et les habitudes de toute sa carrière. Sa colère trouva un aliment naturel dans les représailles immédiates qui étaient, à cette époque, l'ordinaire ressource d'un État ou d'un souverain offensés. Il s'empara de la personne et des biens du comte de Montbelliard, un prince de la maison de Wurtemberg, lequel, bien qu'élevé à la cour de Bourgogne, avait pris une part active aux négociations entre Sigismond et Louis (i). Il lança une proclamation, interdisant toute relation et tout commerce entre ses propres sujets et ceux de l'Autriche et des cités alliées, et frappant de confiscation toutes marchandises ou propriétés de ces derniers qui seraient trouvées dans ses domaines (2). Les troupes qui occupaient la Franche-Comté et le territoire contigu, au nombre de six ou huit mille hommes, furent placées sous le commandement d'Étienne Von Hagenbach, avec l'ordre de pénétrer dans l'Alsace, et d'y promener la dévastation, le pillage et la destruction, avec toute la rigueur de la guerre telle qu'on la pratiquait à cette époque. En conséquence, pendant toute la durée de l'été et de l'automne de 1474, l'Alsace redevint la proie des fléaux qui l'avaient si souvent désolée, avant qu'elle jouît de la sécurité et du calme que lui avait garantis la domination bourguignonne. L'ennemi fit invasion par intervalles, quelquefois en masse, quelquefois par bandes détachées, frappant à tous les points vulnérables, brûlant et ravageant tout sur son passage, tuant sans pitié et sans distinction, et emmenant les enfants pour les
(1) Le» circonstance» qoi ont justifié cette exécution ne sont indiquées par aucun historien. Tons se bornent à dire que ce fut no acte inexcusable et odieux, lî) Gacbard, note à Barante, t. II, pag. 422.
vendre et les réduire en esclavage (1). Comme Hagenbach l'avait prédit, le sang d'un grand nombre d'innocents coula à cause de lui. Lorsque, enfin, les habitants trouvèrent le courage de se rallier et de s'associer pour se défendre, ils ne purent guère tenir contre la discipline organisée des envahisseurs. Inutile de dire qu'ils ne reçurent guère de secours de la part de ceux dont les intrigues les avaient jetés dans ces calamités. S'il leur arrivait parfois, sous la conduite d'un noble, ou avec le concours d'une milice civique, de repousser l'ennemi, ces succès ne compensaient guère les ruines qu'ils occasionnaient sur leur propre sol. Mais celte vengeance devait-elle suffire pour réparer l'insulte faite à l'autorité bourguignonne? Était-ce là un équivalent pour les pertes et le tort que Charles avait subis? Évidemment, non, et le prince bourguignon ne considérait pas les choses ainsi. Ce qu'il avait fait jusqu'alors n'était qu'une façon de faire comprendre qu'on ne pouvait pas compter qu'il se laisserait insulter impunément. Mais si sa colère était prompte, elle était aussi endurante. À quoi bon s'y laisser emporter? La vengeance serait plus sûre, plus complète, en cherchant une satisfaction plus ample et plus tardive.
Ses chances d'obtenir satisfaction devaient-elles gagner ou perdre par le retard? C'est ce qu'il était assez malaisé d'affirmer à l'avance et ce que nous ne pourrions même pas préciser aujourd'hui que nous avons pu constater son insuccès. Quoi qu'il en fût, il n'était ni imprudent, ni blâmable de chercher d'abord à savoir avec qui il avait affaire. Il avait ramassé le gant — un gant qui lui était jeté du milieu d'une foule; mais avant de tirer l'épée il valait mieux recher-
(I) Strobel, B. 111, s. 318, et ailleur». - Archiv-Oironik, Code hist. et dip., l. 1, pag. 192. — Kneb«l, s. 75 79, et ailleurs.
cher d'abord le provocateur que de s'en aller batailler contre les assistants. Quant aux Suisses, les manœuvres ou même même les actes de quelques individus isolés ou d'une petite faction ne pouvaient pas le forcer à traiter en ennemie toute la Confédération. (Chose singulière, la situation se trouve tellement changée que nous voici obligés de défendre Charles, non point d'avoir attaqué les Suisses, mais de ne les avoir pas attaqués!) La Confédération n'avait pas pris part au renversement de son gouvernement en Alsace. Elle avait refusé de s'y associer. Tous les membres de la Confédération n'avaient cessé de lui envoyer les messages les plus amicaux et les plus pacifiques. Il est vrai qu'un traité avait été conclu entre l'Autriche et les Suisses; mais en ce qui concernait ces derniers, la portée et l'intention de ce traité étaient encore douteuses, et d'ailleurs, jusqu'à ce moment rien n'avait été ratifié. Dans le cas même où la ratification suivrait, rien ne prouvait que le but principal de la Convention serait atteint. Il n'y avait entre les Suisses et lui, ni désir, ni cause de querelle : la distance devait être grande dès lors entre les paroles et les actes. Charles pouvait attendre le résultat de sa dernière ambassade. En cas d'insuccès, il pouvait en envoyer une seconde, réclamer une médiation, compter sur les influences du temps. Il avait déclaré qu'il ne deviendrait l'ennemi des Suisses que contraint et forcé. Restait à savoir si les Suisses se décideraient, sans y être forcés, à devenir ses ennemis, à lui.
Quant à l'Autriche, ses sentiments, son dessein, étaient assez évidents. Mais fallait-il affronter ouvertement son inimitié ou l'attaquer par des voies obliques? C'est ce que les circonstances dont il vient d'être parlé devaient indiquer. L'Autriche, avant de lancer son venin, s'était allée cacher
HISTOIKE
sous le piédestal de son ancien ennemi. Il fallait l'en faire sortir d'abord, et ensuite faire justice était chose prompte et facile. Mais, dans tous les cas, il importait que l'Autriche sût dans quels termes elle se trouvait avec son ancien protecteur et comprît l'attitude de ce dernier à son égard. Pas même au prix d'une amitié plus étroite avec les Suisses, Charles n'aurait consenti à faire sa paix et à se réconcilier avec l'Autriche, avant d'avoir obtenu complète réparation et satisfaction pour tout ce qui s'était passé. Ses dispositions étaient les mêmes à l'égard des cités libres, Basel, Strasbourg et les autres. Ce serait mal connaître le caractère de Charles que de croire qu'il pût être insensible aux graves «et gratuites injures qu'il avait reçues de ce côté. Mais ce serait aussi mal le connaître que de supposer [qu'il allait, pour courir après de nouvelles vengeances, abandonner l'œuvre qui l'occupait actuellement. La ténacité qu'il apportait dans tous ses desseins ne permettait et ne jdemandait pas un pareil sacrifice. D'ailleurs il n'y avait pas une distance si grande entre ses occupations actuelles et le projet qui l'appelait. La chute de sa domination sur le haut Rhin était un motif de plus pour l'engager à poursuivre ses projets de domination sur le bas Rhin. L'événement venait de lui démontrer l'insécurité de possessions étendues et éloignées, la nécessité d'une base plus ample, de communications plus rapides et plus sûres. S'il négligeait la leçon, ses Bourgognes mêmes, menacées d'être entourées d'ennemis, pouvaient être prises et perdues sans espoir ,de retour. II avait d'abord à affermir le pivot sur lequel reposait sa puissance. Cela fait, il était en mesure non seulement de frapper et de saisir, mais d'occuper et de tenir, de rétablir et de conserver. En continuant à marcher dans la route dans laquelle il était
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engagé, il ne tournait pas le dos au but qu'il poursuivait. Il croyait, au contraire, prendre le plus sûr et le plus facile chemin pour l'atteindre (4). Pendant toute la durée des opérations dans lesquelles nous allons le voir s'engager et qui se prolongèrent pendant une période de onze mois, nous le verrons toujours considérer le succès de ces opérations comme le moyen d'arriver à de nouvelles entreprises, à de plus grands exploits. « Dès que nous aurons fini de ce côté, » écrit-il dans toutes ses lettres officielles, < nous serons prêts à marcher contre les Allemands » (2). C'est ainsi qu'il désignait d'ordinaire les libres cités qui l'avaient insulté et dépouillé. Nous retrouvons dans cette circonstance le même esprit d'acharnement et d'opiniâtreté qui, dix ans auparavant, l'avait poussé, malgré les prières et les ordres de son père, à amener le roi de France à soumission et merci, avant de retourner châtier les rebelles de Liège.
Au lieu donc de retarder les préparatifs pour envahir Cologne, il les pressa au contraire davantage. La première mesure, la plus difficile, et la plus nécessaire, était la prise de Neuss, la seconde ville de l'électoral par sa population et son importance commerciale, mais la première sous le rapport de la force militaire et parce qu'elle était la plus rapprochée de la frontière des Pays-Bas. En conséquence, Charles choisit Maestricht, dans le territoire de Liège, pour point de départ et pour dépôt de ses troupes et de ses appro-
(1) Le rapport existant entre des projets que les écrivains modernes ont regardé» commo incompatibles était si évident à cette époqna que Basiq suppose que l'expédition de Charles contre l'électorat de Cologne ne fat entreprise qne pour toi permettre de s'établir dans nne position favorable en vue de ses opérations sur le hanl Rhin. Voir ses Remarques sur les chances de succès de ce projet, t. II, pag. 33Î, 333.
(2) Voir la série de lettres jointes par M. Foisset à un article publié dans les Mémoires de l'Académie de Dijon, 1851, pag. 127 et suiv.
visionnements. L'armée commença à s'assembler en juin, et Charles arriva le 16 juillet, après avoir visité Bruxelles et d'autres villes, et avoir présidé à l'ouverture du Parlement de Malioes. Le 21, il partit pour Maestricht. Neuf jours plus tard, il campait dans le voisinage de Neuss. Il s'était fait accompagner dans celle expédition d'un cortège d'une splendeur inusitée, qui comprenait, entre autres personnes de rang et de condition, l'archevêque de Cologne, et son frère, l'électeur palatin ; le duc de Juliers et son fils ainé ; l'héritier de la maison de Clèves ; des représentants des familles princières d'Orange, de Luxembourg, d'Egmont et de De la Marck; le marquis de Ferrare; les comtes de Nassau, d'Aremberg, de Meghem, de Chimay et de Campobasso ; le seigneur de Gruthuse, devenu pair d'Angleterre sous le titre de comte de Winchester; le comte d'Arran, gentilhomme écossais ; et des ambassadeurs de Danemark , de Venise, de Naples, et d'autres États étrangers (1).
Son armée, bien qu'on prétende communément qu'elle était beaucoup plus nombreuse, ne dépassait pas en réalité le chiffre de vingt mille hommes, dont deux mille au moins étaient de simples laboureurs ou des artisans, destinés au travail des tranchées et des mines, et à la construction des ponts et des machines (2). Mais, si celte armée était peu considérable, elle était composée de matériaux tout aussi nombreux et divers que ceux dont le mélange avait formé les vastes
(1) Ancienne chronique, Lenglet, t. II pag. 813,214. — Meyer, fol. 361 verso. — Pauli, B. II, s. 3J5. — Haynio, t. H, pag. 249. — liolinet (édit. Bochon), 1. 1, pag. 35.
(2) L'énuméralion de Meyer (fol. 362 recto) qui parait la plus exacte, donne on total de 20,500, y compris les femmes et les servants ; Fagger (Ehrenspiegel des Hautes (Esterreichs) fixe le chiffre à 23,050, sans compter les ouvriers. Wierstraat, qui était secrétaire de la ville de Neuss à cette époque, ne porte qu'à 13,200 le nombre des combattants engagés dans le siège. Des écrivains plus récents donnent le chiffre rond de 60,000, même de 80,000 hommes.
hordes des conquérants asiatiques. Elle comprenait une partie des bandes d'ordonnance, composées de nobles cavaliers et de leurs suivants, venus des différentes provinces bourguignonnes; des corps de piquiers et d'autres troupes d'infanterie récrutées en Picardie, dans le Brabant, la Hollande, Liège, la Gueldre et plusieurs États allemands ; huit mille Italiens, la plupart à cheval, sous les ordres de Campobasso et d'un autre capitaine napolitain, Jacopo Galeolo; six mille archers anglais, avec quelques chevaliers et hommes d'armes de la même nation; et enfin, à ce qu'on rapporte, une troupe de Maures, ou Turcs, qu'il avait probablement engagés à cause de leur habileté réputée dans les constructions du génie militaire. L'artillerie de siège se composait de trente bombardes et de cinquante grandes serpentines. Quelques-unes de ces serpentines étaient faites pour lancer des boulets en pierres du poids de cent livres et plus. Il y avait, en outre, plus de cent pièces de canon de moindres dimensions (1). Quinze cents femmes, quatre cents prêtres, clercs et fonctionnaires civils, attachés à la maison ducale, et une vaste multitude de pourvoyeurs, de cantiniers et de domestiques, suivaient l'armée.
Neuss, qui est resté de nos jours une ville manufacturière et fortifiée, mais qui a perdu une grande partie de sa population, a dû son établissement comme station militaire romaine et sa situation florissante comme membre de la ligue hanséatique, à son site également favorable aux opérations commerciales et à la défense des frontières. Dans l'origine, elle était située sur la rive gauche du Rhin, sur une éminence solitaire d'où l'on descendait par une succession de
(I) ArcMv-Chronik, Code hist. et dip., t. 1, pag. 187. - D'après Heriogen (fol. 125) il y ataii 138 pièces de siège et 350 canons en tout.
terrasses et de degrés vers la plaine marécageuse située au dessous. Mais vers une époque qui remontait au quatorzième siècle, le bras principal de la rivière avait reculé à quelque distance dans la direction de Test. Le lit demeuré vacant fut converti, toutefois, en un canal navigable pour des navires d'un tirant d'eau assez élevé, et Neuss conserva pendant deux siècles encore sa prospérité primitive comme marché et comme entrepôt. Ce canal, qui venait du Rhin et qui y conduisait, recevait aussi les eaux de l'Erft, qui, venant du sud-ouest, faisait le tour de la ville, donnait l'impulsion à ses nombreux moulins, et emplissait d'eau les larges fossés dont elle était entourée. Les avantages naturels de la position avaient été développés avec cette habileté dans l'art des fortifications pour laquelle, en ce qui concerne les moyens et les procédés d'attaque, les architectes militaires du moyen âge n'ont pas été surpassés par leurs successeurs. Une double ligne de murailles — hautes et larges, avec des fossés intermédiaires et extérieurs— de hautes tours, de massifs bastions, d'épaisses portes , des passages pleins d'obstacles , des chemins couverts et des ouvrages extérieurs sur différents points, protégeaient la ville de trois côtés. Du côté de Test, où les défenses étaient moins imposantes, le canal profond, le Rhin qui passe à un mille ou deux de distance, et deux îles marécageuses formant les seuls territoires intermédiaires, présentaient de sérieux obstacles à un investissement ou à un assaut. La tradition assurait que, malgré treize sièges, Neuss avait conservé sa réputation de forteresse vierge (1). Les habitants avaient reçu, en temps utile, avis du dan-
(i) Moliuet, t. I, pag. 28-30, 36, 37. - Magnum Chronicon Betgicum (ed. Pistoriu»), |»ag. 449. — Lœhrer, s. 141 et ailleurs.
ger qui les menaçait. Ils avaient été avertis non seulement par les rapports qui leur étaient parvenus sur les mouvements et les intentions de l'ennemi, mais encore par la proclamation officielle dans laquelle, depuis longtemps, le prince bourguignon avait prévenu qu'il avait pris l'électeur déposé sous sa protection avec le projet de le réintégrer dans la possession de ses droits. On avait mis à profit l'intervalle. L'administrateur du siège, Herman de Hesse, frère du landgrave régnant, vint en personne surveiller la défense, et montra en cette circonstance, comme dans toute la suite de sa carrière, les qualités d'un homme né pour le pouvoir aussi bien dans les moments d'épreuve et de crise que dans les temps ordinaires. Sous sa direction, les murs avaient été complètement réparés, de nouveaux ouvrages extérieurs avaient été construits, les maisons suburbaines avaient été détruites, les matériaux dont on pouvait tirer parti portés en ville, les vergers et les plantations qui auraient pu masquer les approches de l'ennemi, nivelés et déblayés. Environnée de vastes et riches prairies, située dans une région fertile en grains et en vignobles, Neuss n'avait pas à chercher loin ses approvisionnements. De grandes quantités de bestiaux avaient été abattus et salés; on avait fait d'abondantes provisions de froment et d'autres grains; des munitions de toutes sortes continuaient à arriver des villes et du territoire avoisinants (1). Indépendamment des bourgeois qui connaissaient aussi bien que les soldats, à cette époque, les devoirs de la circonstance (2),
(l) Magnum Chronicon Ue/picttm, -pag. 453 — Lœhrer.s. 1H-1W. — Basin, t. H, pag. 335.
(3) i Peuple qui estoil comme demi gendarme, nourri en feu, en fer, en ttog, en soufre et en salpilre berchié au cri des armes et endormy au son impétueux de serpentines,
il y avait dans la ville une garnison de trois mille fantassins hessois et de cinq cents cavaliers. En outre, aussitôt que l'approche de l'ennemi avait été signalée, des volontaires et d'autres auxiliaires étaient accourus en masse, non seulement de Cologne et d'autres villes de l'électoral, mais encore des cités du haut Rhin. Pour un observateur attentif, au courant des préparatifs des deux partis et de l'esprit militaire qui les animait également, il était évident dès le dé but que la lutte serait chaude et que la défense serait proportionnée à l'attaque.
Selon la coutume pratiquée au début des sièges du moyen âge, qui commençaient par une exhibition de parade plutôt que par des démonstrations réelles d'hostilité, on vit d'abord s'avancer une troupe de quelques centaines de cavaliers italiens, magnifiquement armés, portant des cuirasses merveilleusement ciselées et somptueusement ornées, montés sur des chevaux caparaçonnés de soie et d'or, brandissant des lances d'acier qui brillaient comme des stalactites et des bannières richement brodées. En tête chevauchaient des trompettes qui faisaient retentir l'air de fanfares altières, en manière de défi. Cette troupe se déploya et fil de coquettes évolutions devant le front de la place, provoquant le feu des bastions et livrant des escarmouches avec la cavalerie de la garnison. Tout cela avait pour objet de donner au commandant, le comte de Campobasso, le temps de reconnaître les ouvrages de la place, afin de pouvoir arrêter les dispositions
culverines et harqnebucies, dont il estoil si juste et a mesuré, que i denx doits de descouvert il rendoit mortelle altaincte. i Molinet, t. 1, pag. 30. — Motinet qui avait obtenu de Charles la permission de suivre l'armée en qualité d'historiographe, peut être considéré comme une autorité pour les faits qu'il cite ; mais il faut dire que son style — exécrable parodie de Chastellain, son modèle — rend la lecture de son ouvrage fatigante et fastîditnse.
DE CHAULES LE TÉMÉKAIRE.
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des troupes et s'assurer de remplacement et des distances à prendre pour ouvrir le plus avantageusement les travaux du siège (1). Les tentes furent bientôt dressées, et les différents corps commencèrent à prendre les positions qui leur étaient assignées. Cinq principales stations furent occupées chacane par un corps mixte d'archers, de piquiers, d'hommes d'armes et d'autres troupes (2). Derrière chaque corps il y avait des détachements semblables pour les appuyer et leur servir de réserves. A chacune de ces stations un certain nombre de bombardes et un nombre plus grand de pièces de moindre calibre étaient montées sur des plates-formes. Les communications entre les différents postes étaient protégées par des retranchements, excepté aux endroits où l'Erft ou quelque cours d'eau tributaire traversait la ligne et exigeait l'établissement d'un pont. Gampobasso et, sous ses ordres, Galeoto commandaient du côté nord de la ville, qui était le côté le plus rapproché du Rhin. Le corps de troupes le plus considérable, celui qui avait pour mission de repousser toute tentative pour faire lever le siège, était établi du côté sud, en face de la porte principale et près de
(1) MoliDet, t. l.pag. 3S. — Des Stadt Secretarius Chrislianus Wierstraat Reimchronik derStadt Neuss zur Zeit der Belagerung, nach dem Original Druck vod 1497,herausgegeben von D\ E. ron Groote (Kœln, 1835), s. 7, 8. — Mag. Chron. Belg., pag. 449. — Loehrer (8. 143) prétend à tort que ce mouvement était une tentative pour prendre la ville d'an coup de main. Molinet dit, en termes exprès, que ce fut une mcon naissance ordonnée par Charles • pour iropertorer les fors, et imaginer par quel moyen, à moins de perte et plu de gaigne, le siège pourrait prendre pied ferme et fondement durable. » Tous les narrateurs modernes s'accordent pour supposer que Charles comptait prendre Neuss sans dépense de temps on de peine. Cette supposition est contredite par tous les détails de sa conduite; elle n'est basée que sur une fausse appréciation du caractère de Charles, dénaturé par Commines et des chroniqueurs hostiles.
(1) D'après Wierstraat et l'aulenr de la Mag. Chron,, Belg. (qui habitait Cologne à l'époque du siège), les forces assiégeantes étaient divisées d'après la nationalité des soldats qui les composaient. Molinet raconte les choses différemment et nous croyons devoir lui donner la préférence.
ia route conduisant à Cologne. C'est là aussi qu'était établi le quartier général du duc — à l'Oberkloster, couvent de moines réguliers de Tordre de Saint-Augustin. Les bâtiments voisins du cloître avaient été abandonnés par le plus grand nombre de leurs habitants; une partie avait été incendiée et détruite par les gens de la ville. Mais les autorités étaient intervenues pour empêcher une destruction complète. Charles qui, en campagne, faisait peu de cas des habitations qui n'étaient pas faites exprès pour la guerre, s'établit sous un pavillon qu'il fil dresser dans le jardin du couvent. Autour de ce pavillon, se dressèrent les lentes et les pavillons des gens de sa suite. Les différentes bannières qui les surmontaient les distinguaient (1).
Avant que la place pût être considérée comme investie, il était nécessaire d'occuper les deux îles qui se trouvaient du côté de l'est. Des bateaux chargés de provisions et de renforts descendaient constamment de Cologne et de Bonn. En outre, au pied des murailles, près du bord du canal, on avait creusé des fossés, du fond desquels une batterie de coulevrines harassaient les détachements de cavalerie qui allaient faire boire leurs chevaux à portée de leurs projectiles. Le premier effort pour faire disparaître ces embarras fut tenté dans la matinée du 6 août, au point du jour. Sur l'ordre de Campobasso; un soldat gagna à la nage la plus grande des deux îles, portant une corde à l'aide de laquelle on parvint à faire traverser l'eau à deux ou trois petites barques. Cent vingt hommes environ avaient été débarqués de la sprle, lorsque, par on ne sait quel accident, la corde se rompit et fut emportée. Pendant ce temps, les sentinelles
(i) DieCronica van dcr helliger Stat Ta Coelle. fol. 323 recto. — Mag. Chron. lielg., ag. 448, 450, 451. - Molmet, 1. 1, pag, 34, 35. - Lœhrer, pag. 149, 150.
des tours de Neuss avaient donné l'alarme, et trois cents piquiers traversèrent le canal au dessus de la plus petite des deux îles. De là ils passèrent dans la plus grande et tombèrent sur les malheureux qui s'y trouvaient. Les Italiens combattirent courageusement; mais bientôt ils se trouvèrent acculés entre leurs assaillants, la rivière et un marais. Les boulets de canon tires du camp bourguignon tombaient indifféremment dans la masse. La plupart des Bourguignons furent tués ou noyés. Quelques-uns qui avaient fui dans la partie marécageuse de l'île, revinrent sur la promesse qui leur fut faite qu'ils auraient la vie sauve. Quand ils furent revenus, on les mit a mort. Les autres, au nombre de douze, parmi lesquels il y avait un Maure gigantesque, qui avait conquis l'admiration de ses ennemis par une défense prodigieuse, furent emmenés prisonniers. On les promena pendant quelques heures, en parade, à travers les rues ; après quoi, on les descendit, à l'aide de cordes, dans un donjon souterrain (1).
Enhardie par le résultat de cette affaire, une partie de la garnison fit, trois jours après, une vigoureuse sortie. Ils firent d'abord quelques dégâts dans le camp bourguignon, et prirent trois canons; mais bientôt ils furent repoussés avec des perles considérables et obligés de fuir, laissant leurs morts aux mains de l'ennemi (2).
Dans sa tentative prématurée pour prendre possession des îles, avec des moyens d'action insuffisants, Campobasso avait agi contrairement aux injonctions de Charles (3). Celui-ci, dans l'intervalle, avait fait des préparatifs plus
(i) Wiwlraat, ». 0, li. — Molinet, 1. 1, pag. 36, 39. - Mag. Chron. Belg. pag. 453, 454. (8) Lœhrer, ». 154. - Mag. Uiron., Belg. pag. 456. (3) Gachard, noie à Barante.t. II. pag. 444.
convenables pour arriver à son bul; et le H, cinq cents piquiers des bandes ^ordonnance f commandés par Josse de Lalain, furent transportés rapidement et sans danger dans plusieurs grandes barques qu'on avait recueillies le long du Rhin. On éleva des retranchements, on établit des batteries, et un feu d'enfilade fut ouvert contre les fossés d'où les coulevriniers furent bientôt délogés et obligés de chercher un refuge derrière les murailles. Les deux îles furent bientôt complètement en la possession des assiégeants. Afin de compléter les travaux de circonvallation, on établit deux ponts, le premier allant de la grande île à la terre ferme dans le voisinage du camp de Galeoto, le second allant de la petite île à une prairie occupée par un détachement d'Anglais commandés par sir John Middleton, et séparés par l'Erft du quartier général bourguignon (1).
Les assiégés n'opposèrent aucune résistance à ces opérations. Mais on envoya de Cologne, à la faveur de la nuit, un brûlot, suivi d'une flotte, dans l'espoir d'incendier le premier pont et de jeter dans la ville de nouveaux renforts. La tentative ne réussit pas. Pour empêcher qu'elle ne se renouvelât, Charles ordonna de combler le canal à son extrémité méridionale. C'était une opération de grande difficulté, car le courant était rapide, le canal avait trente pieds de largeur, et avait en profondeur plus de la hauteur d'une lance. Pour construire ce barrage, on employa de la terre, du bois, de vieux bateaux, de la paille, tout ce qui put être entassé ensemble et offrir quelque cohésion. Non seulement les ouvriers- du camp et les pionniers, mais encore des pages, des femmes et même des hommes d'armes, mirent la main
(1) Mag. Chron. Belg., pag. 434-456. - Wierstraat, s. 15, 46. Molinet, t. l,pag. 39-41.
à l'œuvre. Les travailleurs étaient protégés contre les tentatives d'interruption qui leur venaient de la garnison de Neuss et des volontaires de Cologne, par des rangées de tonneaux remplis de terre. Tous ces travaux s'accomplissaient sous la direction personnelle du duc. Enfin, une flotte de cinquante navires, mouillée dans le bras principal du Rhin, garantissait les travailleurs contre toute surprise de ce côté (1).
Neuss se trouva ainsi investie de toutes parts. Elle ne pouvait plus espérer le moindre secours des autres villes. Les assiégeants commençaient à prendre le ton arrogant de la menace (2) ; les habitants considéraient leur position avec une gravité silencieuse, mais sans découragement.
En fait, les difficultés du siège venaient seulement de se révéler. Indépendamment de l'énorme puissance des défenses, leur position dominante donnait à leur feu une grande supériorité sur celui des assiégeants, à une époque où l'art des retranchements et les branches analogues du génie militaire n'étaient encore compris que très imparfaiteraeril. La vaste étendue des terrains marécageux formait un autre obstacle aux approches. Pour lever cet obstacle, Charles conçut le projet de détourner l'Erft de son cours et
(1) Molinfll,l.l,pag. 141-IU.
(i) Mag. Chron. Belg., pag. 455.
« *Syet naber, gby moyt blyaeo, oa moeghdy nyrgent vyt!
wy w y lien naerre drijoen iod cloppen v dye kuyt !
naber, gy moyt oick hangeo, r wijfif bebaldeo wy, gheen oemen «y gefangen, ghy »yl eyn tnyll parlbij'! »
Wirtrstraat,s. 16.
de dessécher ainsi toute la région adjacente (1). On se mil immédiatement à l'œuvre; mais l'entreprise, si elle était praticable, était immense et pleine de difficultés. Pendant ce temps, le bombardement continuait avec plus ou moins de vigueur. C'était une des batteries de l'île qui faisait le plus de mal aux assiégés. Deux portes furent démolies; mais elles étaient garnies de solides retranchements et les feux de flanc de la garnison en défendaient toujours les approches. Malgré cela, Charles résolut de livrer l'assaut. Sur l'avis de Campobasso, une tour de trente pieds de haut fut dressée en face du point d'attaque proposé, et armée de coulevriniers et d'arquebusiers chargés de diriger un feu bien nourri sur les bastions voisins. Le 10 septembre, une colonne d'assaut, composée d'Italiens et d'Anglais, s'avança sous la protection de la tour, et ayant balayé le terrain intermédiaire, planta ses échelles contre la muraille. Elle fut reçue par le feu croisé des casemates et par une grêle de projectiles, de fascines enflammées et des flots d'huile bouillante, jetés du haut des remparts. Les échelles se trouvèrent trop courtes. Impossible d'atteindre le parapet et d'engager la lutte avec l'ennemi. La colonne, cependant, tint bon pendant plus de deux heures, dans l'espoir que le feu de la tour et des batteries de l'île lui ouvrirait une chance favorable. Mais les défenseurs, quoique fort exposés et quoique souffrant beaucoup, étaient trop nombreux et trop résolus pour céder, même un instant. Les assaillants durent se retirer enfin , avec une perte de plus de trois cents morts, mais en emportant leurs blessés (2).
(!) Lohrer suppose, bien à tort, que Charles foulait, par ces travaux, priver la ville d'eau.
(2) Moiinet, 1. 1, pag. U-47. Wierslraat, s. 80-21 — Les blessés anglais, comprenant
DE CHAHLKS LE TÉMÉRAIRE
Une seconde 'attaque livrée quelque temps après sur un autre point eut un semblable résultat. Les habitants de la ville, jugeant d'après leur expérience personnelle et d'après la pratique générale de l'époque, étaient persuadés que le siège allait être abandonné. Le temps était passé depuis longtemps où les armées se décidaient à rester des mois entiers, et même des années, devant une place fortifiée; à se retrancher entre des lignes de circonvallation et de contrevallation ; à passer un temps considérable à construire de nouvelles machines et à inventer de nouveaux expédients pour forcer l'entrée; à entasser des rocs énormes, des montagnes sur des montagnes, à la façon des Titans; et à réduire enfin les assiégés par la famine, ou à se frayer un chemin par quelque couloir ruiné et souterrain, de galerie en galerie, de chambre en chambre. L'invention de l'artillerie, sans donner un avantage exclusif à l'attaque, avait rendu les luttes plus courtes. Non seulement l'artillerie tuait plus vite un plus grand nombre d'hommes, mais elle épuisait plus rapidement les ressources et les munitions, et elle décidait plus promptement du résultat probable de la bataille.
Dans la confiance de leurs espérances, et sans doute aussi pour en hâter la réalisation, les autorités de Neuss firent promener solennellement par les rues les reliques de saint Quirinus. Pendant toute la durée de la procession, les cloches des églises qui, depuis le commencement du siège avaient cessé de sonner, afin de laisser la parole seulement
34 archers, 13 hommes d'armes et 3 capitaines. — Stanley, Ebringhem (?) et Talbol — reçurent do duc de magnifiques récompenses. Voir V Ancienne chronique (Longlet,t. II, pag. 214) qni se trompe, toutefois, sur ta date, 4 moins qu'il ne soit question d'un assaut précédent.
à la cloche d'alarme, emplirent l'air de joyeuses et triomphantes volées (1).
Mais, si les habitants de Neuss avaient raison de compter sur la protection de leur saint patron, ils avaient tort de mal connaître le caractère de leur ennemi. A rencontre de ses modernes critiques, Charles « le Laborieux» ne croyait pas qu'un général ou un homme d'État dût abandonner une entreprise pour Tunique motif que cette entreprise commençait à paraître difficile (2). Il n'avait pas compté trouver la tâche facile, et plus elle lui apparaissait ardue, plus nécessaire lui semblait le succès, plus assuré était-il d'arriver à ses fins. Il était arrivé à une époque de sa carrière où H importait qu'il donnât la mesure de sa capacité et qu'il se montrât digne de la position à laquelle il aspirait. S'il ne parvenait pas à relever par quelque fait hors ligne la réputation qu'il avait déjà conquise, tous ses triomphes dans le passé ne devaient servir qu'à éveiller contre lui l'envie et l'hostilité. S'il était obligé de se retirer de l'entreprise présente en avouant son impuissance, il ne devait pas seulement renoncer au grand et immédiat objet de son ambition, mais il devait s'attendre au traitement qui devient le lot ordinaire de ceux qui se sont montrés à la fois agressifs et faibles. Si , au contraire, Neuss, après une remarquable défense, après avoir mis en œuvre toutes les ressources de l'art et de la nature, de la valeur et de la science, succombait sous sa force supérieure, la résistance que Charles pouvait rencontrer par la suite perdait tout appui moral en
(1) Wierstraal, s. 23, 24.
(2) Von Rodt (B. I, s. 247, 257) reproche même à Charles son obstioation el émet l'avit qu'il fût éiéheureu* pour lui d'êlrc détourné de cette entreprise par dos attaquos venant d'autre part.
DE CHARLES LE TÊMÉKAIHE
même temps que tout secours matériel. L'histoire ancienne, dont il s'inspirait de préférence, lui fournissait des exemples encourageants. C'était en poursuivant victorieusement de longs sièges, jugés, par d'autres, impraticables, qu'Alexandre et César avaient jeté les fondations de leurs conquêtes. Si l'aventure actuelle présentait des difficultés extraordinaires que nul, jusqu'alors, n'avait pu vaincre, c'était pour Charles un motif de plus pour y persévérer. Le moyen de triompher de ces difficultés ne se révélerait qu'à force de recherches pratiques et d'efforts. S'il en sortait vainqueur, c'était précisément ce qu'il lui fallait pour l'impression qu'il désirait produire. Non seulement Cologne, mais Strasbourg, Mulhouse et Basel devraient saluer leur futur maître dans le conquérant de Neuss. D'ailleurs, les événements ne se présentaient pas sous un aspect de nature à rendre impolitique ou hasardeuse la continuation de la lutte. Il n'était pas, eu ce moment, comme à Beauvais, arrêté par des engagements, environné d'un territoire ennemi, harcelé et harrassé par un adversaire insaisissable, dépourvu d'approvisionnements pour une longue campagne ou exposé à être rappelé brusquement pour défendre ses propres provinces. Ses communications ue couraient aucun danger, ses domaines n'étaient sous le coup d'aucune menace. Le seul danger à prévoir consistait dans un armement général de l'empire; mais c'était là un danger contre lequel il était temps de se mettre en garde quand il aurait pris une forme plus nettement accusée.
11 était évident, toutefois, que le siège devrait durer longtemps, qu'il coûterait des efforts énormes et des dépenses considérables d'argent et de matériel. Charles songea que les circonstances l'autorisaient à demander de nouvelles contributions à ses sujets. En conséquence, il expédia des
T. III. î*
lettres aux états de Flandres, leur demandant de lui fournir un contingent supplémentaire de piquiers et de pionniers et une grande quantité de munitions. En attendant, ses efforts ne se relâchaient pas. Il fit creuser de nouvelles tranchées, former de nouvelles digues, et ériger de nouvelles batteries. Une ville construite en bois et en argile, divisée régulièrement en rues et en places, s'éleva bientôt à l'extérieur des murs de Neuss, annonçant clairement que Charles était résolu à tenir la campagne, s'il le fallait, pendant tout l'hiver suivant (1). En même temps, on essayait chaque jour de nouveaux procédés pour arriver à une prompte réduction de la place. Quiconque avait un bon conseil à donner trouvait auprès du duc une oreille attentive. Galeoto fut autorisé à construire un chat, c'est à dire, une tour mobile, foulant sur vingt-quatre roues. Une machine d'un genre analogue, appelée grue, disposée pour recevoir trois cents soldats et munie d'une échelle extérieure de soixante pieds de long, qu'on abaissait avec des chaînes et des poulies pour l'escalade des murailles, fut construite d'après les plans d'un chevalier castillan (2). Mais comme il arrive souvent qu'il est plus aisé de construire de grands navires que de les lancer, et lorsqu'ils sont lancés, qu'ils ne servent guère qu'à permettre d'apprécier la force relative des vents et des vagues, de même il se trouva que le chat et la grue ne purent être mis en position d'agir; et peut-être, si l'on avait réussi à les amener où on voulait, les machines n'auraient-elles servi qu'à fournir des cibles aux bombardiers ennemis. Le « contraire salpêtre » rendait inutile toutes les
(l) Mag. Citron. Delg., pag. 450, 451.
(i) Molioel.t. I, pag. 47, 48.
inventions (1). On réussit mieux dans une tentative pour mettre le feu à la ville au moyen de flèches enflammées et d'autres projectiles du même genre. Le 5 octobre, les flammes, activées par un vent assez vif, éclatèrent à la fois dans différents quartiers; et tandis que les habitants s'occupaient à sauver leurs demeures incendiées, les trompettes sonnèrent, la cloche d'alarme retentit et chacun dut abandonner le sauvetage pour courir défendre les murailles contre un nouvel assaut. La nuit était venue quand les assiégés réussirent à triompher de ce double danger. A ce moment, une nouvelle conflagration éclata ; mais cette fois, c'était à l'extérieur des murailles, dans le camp italien, où les matières inflammables avaient été rassemblées. Environ cinq cents huttes ou tentes furent consumées, indépendamment d'une grande quantité de chevaux, d'équipements, de munitions et de provisions de toutes sortes. On parvint toutefois à sauver les canons, et en peu de temps un nouveau camp fut établi, à la même distance à peu près des murailles que l'ancien (2).
Le 25 octobre, le jour même où les états de Flandre s'assemblaient pour examiner avec leur gravité et leur flegme habituels, le message que leur avait expédié leur souverain (5), un autre corps représentatif, plus éloigné du théâtre des opérations, mais plus sérieusement intéressé au résultat, envoyait au prince bourguignon un message destiné à produire une profonde sensation et des résultats pleins d'événements.
(1) • Depuis le temps que le feu, le pins actif des quatre éléments, s'est adjoint avec le soufre, pour répugner au salpêtre son contraire, . . . tels engins et semblables béfrois de bois, apts et susceptibles de combustion Tékémente, sont hors de usaige maintenant, par subtilité d'artillerie qui se multiple chacun jour. > Moliuet, t . I, pag. 49.
0) Mollnet, 1. 1, pag. 53, 5i. - Wierstraat, s. 27-30.
(3) Gachard, Doc. inéd., t. II.
Nous avons fait observer, dans un précédent chapitre, qu'a côté de frappants contrastes, il y avait entre les gouvernements de Suisse et de Bourgogne certains points de ressemblance qui, vu leur rapprochement sans cesse croissant, semblaient appelés à exercer nécessairement une influence défavorable sur le maintien des bonnes relations qu'ils avaient eues jusqu'alors. Tout le monde, d'ailleurs, s'y attendait. Nous avons vu les plans qu'on avait bâtis sur cette attente et le but auquel ces plans devaient conduire. La France, l'Autriche, Bade, Milan, et les cités du pays rhénan, avaient toutes travaillé, soit isolément, soit de concert, soit dans l'espoir d'un profit particulier à réaliser, soit dans la crainte d'un danger commun, à amener une collision entre les deux principales puissances militaires de l'époque (1). Mais nous avons vu aussi que ces prévisions étaient restées longtemps vaines, que ces efforts avaient été infructueux, que ces plans avaient avorté. En effet, comme si elles s'étaient entendues pour déjouer les espérances et les projets de leurs voisins, ces deux puissances, si susceptibles, si irritables en général dans leurs relations avec le monde extérieur, avaient montré dans leurs rapports entre elles une extrême réserve et une tolérance excessive. ) L'alliance entre la Bourgogne et l'Autriche n'avait pas ( offensé les Confédérés. Les communications et les traités )entre les Confédérés et la France n'avaient provoqué de la ^part de la Bourgogne que des remontrances amicales. Toutes (les instances, toutes les suggestions de Sigismond avaient
(1) « Wie xn diaen Zylen diseo Herzog ood die Eydgeoo»sen allein Qber ail Tûtsch and Welsch Nation Kriegs halb hochbeachtel und geforcbtet waren ; also ward von Tùtschen nod Welschen flyasig gosucht t»ie, . . . aneinandren zu helzen. » Valerius Aoshelm, B. I, s. 413.
laissé Charles aussi impassible qu'un roc. Toutes les avances, j toutes les flatteries de Louis XI avaient laissé les Suisses j aussi froids, aussi insensibles qu'un bloc de glace. Alors même que la perfidie de l'Autriche, les manœuvres de la France, et la violence des villes libres avaient amené une situation qui semblait devoir rendre une rupture inévitable, Charles continuait à déclarer ouvertement qu'il entendait maintenir ses relations d'amitié et d'entente cordiale; les Suisses persistaient à maintenir leur neutralité et la fidélité à leurs anciens engagements (1).
Comment, dans ces circonstances, le but des conspirateurs fut-il donc finalement atteint? Le lecteur, sur ce point, doit s'attendre à nous voir rectifier les assertions ordinaires de l'histoire. Le moment est venu de dire toute la vérité sans ménagement, sans déguisement. Quand les Suisses firent la guerre à Charles de Bourgogne, ce ne fut pas pour protéger leur territoire ou défendre leurs libertés contre l'agression ou la menace ; ce ne fut pas pour venger des insultes ou des injustices faites à leur gouvernement, à ses sujets, ou à ses alliés ; ce ne fut pas parce qu'ils partageaient les inquiétudes et les craintes provoquées par les envahissements d'un voisin formidable; ce ne fut ni par un sentiment de jalousie ou d'hostilité, ni dans un but de politique nationale; ce ne fut pas dans leur intérêt particulier, ni pour défendre un principe ou une cause dans lesquels ils étaient personnellement intéressés. Les Suisses ne furent, en cette occasion, que les puissants, intelligents et résolus mercenaires d'un potentat étranger, lequel était trop faible,
(i) Voir les Remarques de Valerius Anshelm, lequel comprenait parfaitement toute la aituation et en connaissait tous les détails, bien qu'il soit très sobre dVxplica lions, Demer- OironikfB. I, s. 100423.
trop timide ou trop rusé pour porter le coup de sa propre main.
On sait généralement que, durant le seizième siècle, et même en des temps plus récents, la Confédération suisse fut régulièrement subsidiée par la France. Des pensions ouvertement stipulées étaient payées aux différents cantons; des pensions secrètes et variables étaient payées à de notables citoyens. En échange de cet or qu'on leur distribuait d'une façon constante, mais assez parcimonieuse, les Suisses donnaient libéralement leur sang pour la défense ou l'agrandissement de la monarchie française. Dans l'armée française, il n'y avait pas de troupes si vaillantes, si habiles, si fidèles que les Suisses. Leur audace dans les rencontres les plus désespérées, leur dévoûment dans les épreuves les plus difficiles leur ont acquis une renommée particulière et bien méritée. Celte renommée, toutefois, différait quelque peu de celle que la même nation avait conquise par ses exploits primitifs, accomplis sur son propre sol, dans des batailles patriotiques. Ou les payait volontiers, mais comme on paie un fidèle domestique, un avocat dévoué, un gladiateur ami des combats.
Or l'erreur populaire relativement à la guerre contre la Bourgogne repose exclusivement sur un anachronisme. Dans cette guerre, les Suisses déployèrent les mêmes qualités et méritèrent la même renommée que dans des guerres précédentes ou postérieures; mais ils ne combattirent pas, comme précédemment, pour la liberté; ils combattirent, comme plus tard, pour de l'argent (1).
(I) Valerius Anshelm définit très nettement cette situation, quand il appelle l'alliance avec la France « den rycheu, aber an Ehr und Lyb Terderblicben Bund»— et en parle comme du point de départ d'un système nouveau, inventé à Berne, et répandu de là dan» toute la
DE CHARLES LE TÊMÉltAIHE.
Nous parlerons plus loin des effets qui en résultèrent pour leur condition sociale et leur rang parmi les autres Etals. Constatons pour le moment de quelle façon se produisit ce changement dans leurs relations et dans leur position. Comme on peut aisément le supposer, ce ne fut pas d'un seul bond que ce peuple, si fier de ses antécédents, si rigide dans ses principes de loyauté, si fermement attaché à une ligne politique simple et rationnelle, est descendu à une telle profondeur de dégradation, et en est venu à trafiquer de sa vaillance, de son honneur, des leçons de ses ancêtres, à recevoir de la main d'un ennemi méprisé un poignard pour déchirer le sein d'un ami fidèle et dévoué (1). Il en est des nations comme des individus. La chute fut graduelle, peu sensible et nullement préméditée. On y arriva égaré par la tromperie, poussé par le mensonge, sans le vouloir, sans le prévoir, sans le savoir presque (2). Le lecteur sait quel fut le tentateur. Il connaît ses plans; il
confédération, système dans lequel la faveur et la disgrâce, l'amilic et l'hostilité, la paii et la guerre, la vaillance et la liberté étaient devenues des marchandises. Il compare cette période â l'histoire antérieure de la nation. • Avions-uoas des pensions, > dit-il, « quand nos pôres couquirenl leurs libertés et se ( lacèrent au premier rang des peuples de la Germanie? Mais Berne jugea utile de renier ces anciennes coutumes et ses propres antécédents. « Voir Berner-Chrunik, B. 1, s 82, 118, 126, 127,134, 151, 153. — L'indignation d'Anshelm s'explique par ce fait qu'à l'époque ou il fat nommé historiographe de Berne, la réforme avait donné une vigoureuse impulsion aux efforts d'un parti patriote qui désirait secouer le joug des influences corruptrices de l'alliance française et du tribut humiliant qu'on lui payait. Les espérances de ce parti furent déçues,et c'est pour ce motif peutêtre qu'une chronique aussi importante resta jusqu'au siècle actuel sans être publiée.
(1) • Charles, • dit Valcrius Anshelm, • désirait par dessus tout l'amitié des Suisses, particulièrement des gens de Beru% il redoutait par dessus tout leur hostilité. • Après avoir signalé une assertion mensongère de Schilling à l'égard du duc, il ajoute : « Il n'y eut pas de prince, de sire, ou de peuple, avec lequel il se conduisit aussi bien qu'avec la Confédération. • B. I, s. 109, 113.
(2) Valerius Anshelm déclare — et son dire est confirmé par d'autres auteurs — que, même après que tout fut arrangé, il y eut uu mécontentement général parmi les Suisses, qui ne se lécoucilièrent comi»lctement avec le projet qu'après qu'il eut réussi. Berner* ChroniktBAt*. 122.
sait ses séductions et les artifices dont il était capable. Nous allons brièvement raconter les dernières phases de cette intrigue.
Le traité de Constance fut porté au roi de France, pour qu'il l'approuvât, par les deux personnes dont l'énergie et le tact avaient surmonté ou renversé les obstacles qui auraient pu en empêcher l'adoption — Nicolas von Diesbach et Jost vonSilinen. Derrière eux venaient, aussi vite que le permettait le poids exagéré de leurs volumineuses dépêches, les messagers de Sigismond. Il n'y avait 'cependant pas de nécessité réelle pour tant se hâter. La preuve, c'est que Louis lui-même fut cause que de longs délais intervinrent. Sans doute c'était une grande satisfaction pour lui de tenir à la main celte arme qu'il désirait depuis si longtemps; mais le moment était mal choisi pour en faire usage. La dernière trêve qu'il avait conclue avec le duc de Bourgogne était sur le point d'expirer. 11 fallait la renouveler d'abord, il fallait se garer et se mettre à distance et à l'abri de tout accident, avant de se risquer à donner le signal de l'explosion. En conséquence, ce ne fut que le 11 juin — une semaine au moins après que la trêve eut été prolongée pour un an — qu'il trouva le loisir d'examiner et de confirmer le traité conclu entre Sigismond et les Suisses (1). Les clauses sur lesquelles ces derniers avaient insisté furent insérées sans hésitation. Les arguments des envoyés de Sigismond ne produisirent pas d'impression visible sur l'esprit du royal arbitre. Ils se risquèrent à faire quelques remontrances, mais il y répondit avec une brusque impatience. « Laissons les choses comme elles sont ! » s'écria-
(1) Le traité de Sentis — ainsi nommé parcs qoe c'est dans cette ville qu'il fat ratifié par Louis — a été publié dans Lenglet, 1. 111, Chmel, B. I, et d'antres collections.
t-il en allemand (4), — un langage qu'il abhorrait naguère, parce qu'il lui trouvait une affinité bourguignonne (2), mais dont ses amis les Diesbach lui avaient appris à comprendre les agréments.
Cependant le conseil de Berne, exclusivement composé alors de partisans de Diesbach, commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée de son chef (3), du silence du roi très chrétien et des bruits relatifs à ses négociations avec la Bourgogne. Le conseil, dans l'intervalle, n'avait été ni muet, ni inactif. Des lettres persuasives avaient été adressées aux membres de la Confédération qu'on soupçonnait d'opposition. Des agents avaient été envoyés à Basel pour y concerter des plans pour une expédition militaire. Des troupes avaient même été levées déjà à Berne et dans le territoire dépendant de cette ville. Certains griefs particuliers, qui pouvaient- contrarier l'alliance autrichienne, avaient été réglés par voie d'arbitrage. On avait essayé, avec insistance, mais sans succès, de faire accepter de nouvelles offres d'alliance avec Milan (4).
Mais à quoi devait servir tant de zèle de la part des agents secondaires, si l'instigateur du complot demeurait indifférent ou affectait de changer d'avis? Heureusement pour le repos des membres du conseil, arriva enfin une lettre de Diesbach, portant la date du 24 juin. Celte lettre déclarait aux gens de Berne qu'ils ne devaient pas croire un mol des bruits suspectant les loyales intentions du roi de France. La prolongation de la trêve ne devait pas les inquiéter. Il y
(I) . Dixil in volgarl Alamanlco — Er laesst in hangen als er hàngt. » Chmel , B. I, pag. m.
(ï) Ludwig* tod Diesbach Selblbiographie, Schwei». Geschichlforscher, B. VIII, s. 171.
(3) Diesbach avait élô réélu au fooctionc de schnlteisj, sans opposition apparente.
(4) Zellweger ; Rodt ; Tillier; Stettler, etc.
HISIOlItE
avait eu, pour ainsi faire, d'excellentes raisons que Diesbach aurait soin d'expliquer à son retour. Le roi n'avait pas de secrets pour lui, ni pour son coadjuteur, le prévôt. Si l'absence de Diesbach s'était prolongée, c'était pour le plus grand avantage des intérêts communs. Il apporterait, à son retour, un rapport des plus satisfaisants. Berne n'avait qu'à continuer ses préparatifs. Il importait aussi d'avoir l'œil ouvert du côté de la Savoie et de prendre des précautions pour la sécurité de Montbelliard et d'autres places neutres, exposées aux attaques déloyales du duc de Bourgogne (1).
Diesbach revint un mois plus tard. Aussitôt après son retour, on tint à Lucerne quelques conférences qui n'aboutirent pas. Les agents de Sigismoud et des villes alliées, énergiquement appuyés par les députés de Berne, insistèrent en vain pour faire ouvrir immédiatement les hostilités contre la Bourgogne, alléguant la nécessité de pourvoir à la conservation de l'Alsace , les obligations résultant des traités conclus avec l'Autriche et les villes libres, l'occasion propice tandis que Charles avait toutes ses forces employées ailleurs , et, par dessus tout, les grands avantages qu'on pouvait tirer de l'appui de la France, appui qu'on ne pouvait repousser en ce moment sans s'exposer à des refus dans des occasions futures d'urgente nécessité. Le seul point sur lequel ils réussirent à se faire écouter, c'est lorsqu'ils réclamèrent des secours pour repousser les incursions qui se faisaient en Alsace. Six cantons avaient déjà ratifié, pour les motifs divers et sous les prétextes spécieux que nous avons rapportés, les traités sur lesquels se basait celte réclamation. Mais, à l'exception de Berne, tous les cantons, — agis-
(I) Kodi ^dirait des Archives de Freiburg)tVp.,l, pag. 160.
DE CHARLES LE TÊMÉKAlftE.
saut comme avait agi Charles dans des circonstances analogues, soutinrent qu'on ne se trouvait pas dans le cas exigé pour que le secours demandé dût être fourni. Ce n'était pas à eux qu'incombait le soin de protéger les frontières de l'Alsace, ou de les défendre contre les incursions et les dévastations. Ce devoir incombait au souverain et aux habitants de cette province. Le jour où des villes entourées de murailles seraient assiégées, le jour où l'ennemi aurait commencé à occuper le pays et quand Sigismond serait en danger d'en perdre la possession, il serait assez temps alors de faire appel aux Suisses. On consentit, toutefois, à admettre Montbelliard dans la Confédération inférieure. Des ambassadeurs vinrent de la Savoie pour proposer une médiation. On les invita sur un ton assez acerbe à rappeler à leur mai* tresse la responsabilité à laquelle elle s'exposait en livrant passage à des recrues qui venaient de Lombardie pour se mettre au service de la Bourgogne, à quoi les ambassadeurs répondirent, non sans raison, que la duchesse n'avait jamais reçu de la part de la Confédération le moindre avis qui pût lui faire croire qu'en agissant ainsi elle sortait des conditions de sa neutralité (1).
Les affaires, on le voit, ne marchaient pas absolument au gré des conspirateurs; mais ceux-ci ne se découragèrent pas. Le moment était venu pour eux de tenter un effort décisif. S'ils laissaient échapper l'occasion présente, ils n'en retrouveraient peut-être plus d'aussi favorable. On convoqua en toute bâte une diète, pour recevoir les gracieuses ouvertures du roi de France, lequel avait envoyé une nouvelle ambassade, ayant à sa tête Gralien Dufaure, président du Parti) Tillier, B. Il, s. Jl5,216,-Rodt,a l,t. 161.
lement de Toulouse. Celte ambassade avait mission de proposer une alliance offensive et défensive (1). Les ambassadeurs arrivèrent à Berne, le 26 août, et le 30, ils furent introduits en présence du conseil et des bourgeois. C'était la même assemblée à laquelle les envoyés bourguignons avaient adressé leur appel quelques mois auparavant; mais, dans l'intervalle, un changement facile à comprendre s'était produit dans les sentiments de ceux qui la composaient. D'ailleurs, la composition du conseil n'était plus la même. Les Diesbach étaient présents, cette fois, tandis qu'Adrien von Bubenberg et ses amis étaient absents. Bubenberg avait donné son assentiment au traité autrichien, mais en y mettant la condition que ce traité ne détruirait aucune des obligations résultant pour la Confédération de ses anciens traités avec la Bourgogne. L'obstination qu'il mit à insister sur ce dernier point prouva qu'on n'aurait pas eu aisément raison de son opposition. Bubenberg comprit, d'autre part, qu'il serait seul de son avis. II n'eut pas le courage de soutenir une lutte inégale entre la destinée et la raison, et se retira de la scène, ne voulant pas se laisser entraîner par l'espèce de mouvemeut révolutionnaire qui se produisait à Berne. Nous . ne le verrons sortir de sa retraite que plus tard, sur l'appel de ses compatriotes, à l'heure du danger, pour prendre un commandement sur le champ de bataille (2).
Il n'y avait donc pas, eu celle circonstance, d'opposition à prévoir. Le message dont il fut donné lecture indiquait clairement la source dont il émanait. Après avoir témoigné abondamment son admiration et son respect pour les Suisses, et avoir fait l'éloge de leur loyauté et de leur bravoure,
<i) Pouvoir, etc., Lenglet, t. III, pag. 337 , 338. (3) ValerinsAn»helm,B.I,8. 118,119.
Louis offrait à la Confédération ses conseils, son assistance, et « son amitié sans partage. » En vue de gagner du temps pour les arrangements qu'il projetait avec eux, il avait consenti à une prolongation de trêve, en ayant soin de les faire comprendre dans le traité comme étant ses alliés. Le duc de Bourgogue lui avait offert la pais pour un cerlain nombre d'années, à la condition de ne pas donner d'assistance aux Suisses; mais il avait refusé ces offres, par affection pour les Suisses, au service desquels il était décidé a mettre sa vie et tout ce qu'il possédait. Déjà il avait placé quinze mille hommes sur les frontières de la Bourgogne. La trêve ne faisait pas obstacle à des hostilités immédiates, vu qu'il serait facile de trouver un motif de justification dans la conduite du gouvernement bourguignon. Dès ce moment il était prêt à contribuer aux frais de la guerre; et, comme preuve de la sincérité de ses sentiments, il était prêt à payer à chacun des huit cantons, et aussi à Fribourg et à Soleure, une « pension amicale » de deux mille francs. De son côté, il supporterait personnellement tous les frais de la guerre. Si, toutefois, il entrait dans les préférences de la Confédération qu'il ne prît pas une part active dans les hostilités, il était disposé « par pure amitié » à leur payer un subside annuel de quatre-vingt mille francs aussi longtemps que la guerre durerait (i).
En exécution d'un vote émis dans celte réunion, des commissaires, au nombre desquels se trouvaient Diesbach, accompagnèrent les envoyés français à une diète convoquée à Lucerne. Ces commissaires étaient investis de pleins pouvoirs pour s'entendre avec les autres cantons. Tous les argu-
(I) Zellweger,».43,44.
ments, si souvent répétés, furent reproduits, appuyés cette fois des offres faites par la France. La guerre, tôt ou tard, était inévitable. L'Autriche et ses alliés armaient, et il serait bientôt impossible pour les Suisses de continuer à s'abstenir. Un prince étranger était prêt à supporter les frais de la guerre. Ne valait-il pas mieux prendre part à la lutte, ainsi aidés et appuyés, que de courir la chance de devoir supporter seuls les charges et le danger?
Il est hors de doute qu'à côté de ces arguments publics, des éléments de persuasion individuelle furent mis en œuvre. Le projet de pension n'avait pas encore été publiquement développe dans tous ses détails.
Quoi qu'il en soit, les députés, à de rares exceptions près, refusèrent de soumettre d'aussi graves questions à leurs constituants et de les faire inscrire au procès-verbal de la diète. Mais on permit aux gens de Berne, et à Nicolas von Diesbach, à titre personnel, de poursuivre les négociations (1).
Diesbach et ses associés s'empressèrent de tirer tout le parti possible de cette concession. Le 19 septembre, le conseil exécutif, augmenté par l'admission de vingt-deux bourgeois, se réunit pour délibérer. Chaque membre de l'assemblée prêta le serment de garder le secret, dans la forme et la teneur consacrées pour l'ouverture des sessions annuelles. Chacun fut en outre tenu de déclarer que jamais, dans l'avenir, il ne reprocherait aux autres la part qu'ils allaient prendre dans les résolutions à intervenir (2).
On comprendra que nous ne puissions rendre compte, ni
(I) Kodt,B. I,s.367.— Tillier,B.I[,«.218.
(S) Valeriuj Aoshelm, B. I, 130. — Tillier (extrait do Rathmanual de Berne), B. II, •.117,218.
OK CHARLES LE TÉMÉRAIRE
même nous préoccuper des discussions d'une assemblée ainsi composée et condamnée au mystère. Le résultat de ces discussions fut la formation d'un traité conforme aux désirs de Louis. Ce traité contenait une déclaration supplémentaire de la part des gens de Berne, déclaration dont nous parlerons ci-après et dont les signataires mêmes ne comprirent probablement pas la portée.
Mais ce traité, subrepticement autorisé, secrètement formulé, pouvait-il être considéré comme un acte de la Confédération? Évidemment non. Si on l'avait soumis à la ratification des cantons, il eût été certainement réjeté. Comment dès lors, le considérer comme valide? Lorsque les gens de Berne entreprirent de démontrer à ceux de Pribourg, leurs alliés particuliers, les avantages auxquels ils allaient, parce fait, pouvoir participer, il leur fut répondu : que « Fribourg possède trop peu de monde pour pouvoir envoyer des soldats faire la guerre pour de l'argent; il n'a pas besoin d'une alliance avec la France, ni avec aucune puissance étrangère; il se contente de l'alliance avec Berne et avec la Confédération ; il regrette même aujourd'hui son traité avec la Bourgogne (1). »
Il est vrai que l'arrangement conclu avec la France ne devait pas sortir immédiatement ses effets. Il n'engageait pas directement les Suisses à s'embarquer dans une guerre contre la Bourgogne; il stipulait comme si cette guerre existait déjà en fait. Dès lors, un incident d'hostilité se produisant, il n'y avait pas à craindre que le traité fût réjeté. C'était une occasion à faire surgir.
Pour cela, un prétexte se présentait naturellement dans
(i) ValeriusAosbelm.B. I,s.l28.
l'alliance avec l'Autriche. Sauf l'incorrigible canton d'Unterwalden, tous les autres avaient consenti à cette alliance. Il s'agissait d'échanger les ratifications. On y trouva une occasion pour convoquer de nouveau la Diète. Cette fois on vit intervenir à la discussion Sigismond en personne* les envoyés français, les agents de Basel et des villes alliées, et une ambassade impériale. Pour la facilité du prince autrichien, et aussi peut-être pour mettre tous les intéressés plus à l'aise, ou choisit pour lieu de réunion Feldkirch, ville située hors des limites du territoire suisse. C'est là que la session fut ouverte le 9 octobre.
Les députés étaient évidemment les mêmes qui avaient assisté à la diète précédente. Il est clair ausli qu'ils avaient, cette fois, arrangé leurs batteries de façon à enlever un vote aflirmatif. L'argent français n'avait pas encore été versé, mais on l'avait sous la main. Le traité ne pouvait encore être ni exécuté, ni publié; mais il était prêt, et pouvait sortir tous ses effets, sans autre débat, au premier mouvement favorable. On avait déjà un motif pour agir, il nè manquait plus qu'un prétexte. On déclara à Sigismond que, quoique les cantons suisses ne fussent pas disposés à entreprendre pour leur compte une guerre contre la Bourgogne, ils étaient prêts, toutefois, à envoyer un nombre déterminé de soldats dans l'Alsace pour débarrasser cette province des envahisseurs, pourvu que Sigismond prit l'engagement de défrayer les dépenses de la guerre, évaluées à huit mille florins (i). Accepter l'argent directement des mains de la France eût semblé suspect (2). Mais on pouvait stipuler et
(1) Zel\em*$er,Ge8chichlc(te* Appenzellischen Volkct, B. 11,8. 90 et seq.
(2) Zellweger contredit cette appréciation. * Les pensions stipulées,» dit-il, • De forent considérées par les cantons que comme le paiement de gages pour serrices rendu»; et ce
DE CHARLES LE TEMERAIRE. Ô57
on' stipula avec Sigismond que les troupes levées pour sa défense seraient payées par lui. Peu importait, après cela, à quelles sources lui-même allait chercher son argent. Comme toujours, en cette circonstance, Sigismond se posa en victime, exposa longuement ses griefs et se plaignit d'être sacrifié dans le traité. Pour le tranquilliser, Diesbach et les envoyés français lui donnèrent la promesse écrite que l'ouverture des villes des Forêls ne serait pas tournée contre lui. Quant aux autres questions qu'il avait soulevées, on l'invita à les soumettre à Louis, lequel lui fit la réponse que nous avons déjà mentionnée (1). Quand tout cela fut arrangé, la Diète résolut, par un vole, qu'il y avait lieu de conclure une convention avec la France sur les bases proposées,— « attendu que c'était devenu une nécessité » (2).
Le point capital se trouvait assuré. Il s'agissait pourtant de ne rien négliger pour donnerdelaconsistance à cet édifice laborieusement élevé, mais qui manquait de cohésion. Le3 envoyés impériaux intervinrent à ce propos. Ils produisirent une lettre de leur maître, lequel faisait appel aux Confédérés, en leur qualité de membres de l'empire, pour l'aider à se défendre contre l'agression du duc de Bourgogne (3). Il est vrai que plus d'une fois un appel de ce genre était resté sans réponse; mais la première conséquence du changement qui venait de s'introduire dans les relations de la Suisse
fut ainsi que le considéra le peuple qui était aussi eouemi que jamais de la corruption. » Versurh, etc., s. 49, note.) Il fait remarquer aussi qu'Anshelm se place trop exclusivement an point de vue des opinions de son époque pour juger les hommes et les choses du passé. Cela est vrai. Mais Schilling aussi jugeait les choses d'après l'esprit de sou temps, lorsqu 'au lieu de parler de • gages. • il ne parle que dès t gracieux présents » du roi de France (Die Ihtrgundischen Kriegen, ». 154).
(i) Chinel: Zellweger; Rodl, etc.
(t) « Dann es denn grosse Nothdurftist. • Zellweger, s. 43. (3) Rodi, 13. 1, s. 270.
3o8 HISTOIRE
avec la maison d'Autriche, ne devait elle pas être la reconnaissance de leurs devoirs envers le chef de l'empire? -
La diète s'ajourna, à quelques jours de là, à Lucerne, ce qui permit aux députés de terminer toute cette affaire entre eux à loisir. Mais on crut expédient de charger Berne de préparer les documents nécessaires et de les communiquer aux puissances intéressées. Le traité français , accepté comme une nécessité, avait commencé déjà à opérer. Berne fut chargé par la diète de réclamer le paiement immédiat du premier versement des pensions promises.
En conséquence, Diesbach se prépara à faire un nouveau voyage à la cour de France. II avait à rendre compte au roi de la façon dont il avait surmonté tant de grands obstacles; il avait à lui présenter le traité, portant le sceau de Berne, et à obtenir en échange la confirmation royale; il avait surtout à rapporter sans délai l'argent pour Sigismond et pour les Suisses. Berne, pendant son absence, s'était fait fort d'obtenir les ratifications des cantons. Déjà des troupes étaient en marche, tellement on comptait sur la réalisation de toutes les promesses de Louis (I).
Cinq jours avant le départ de Diesbach, le 24 octobre, un message pour le duc de Bourgogne fut préparé au sein du conseil. Le lendemain, on l'attacha de la façon ordinaire, au bâton d'un héraut qui s'en alla le porter au commandant d'une garnison bourguignonne à Blamont. Le commandant reçut le message avec courtoisie et se chargea du le transmettre à son souverain. Dans ce document, motivé par leurs obligations envers Sigismond dont le territoire était envahi, et par un ordre de l'empereur dont ils se reconnaissaient les
il; Zel!»Tg«T, s W, 50 et supplément
sujets, les magistrats et le peuple des communes constituant la grande Confédération de la haute Allemagne, avec les Étals alliés de Fribourg et de Soleure , se proclamaient les ennemis du prince bourguignon, avec l'intention d'exécuter cette déclaration, dans l'attaque ou dans la défense, le jour ou la nuit, en tuant , brûlant ou pillant, et par tous les autres moyens en usage — de quoi il était requis de prendre acte.
Tel fut le message apporté à Charles au milieu de ses travaux devant les murs de Neuss. Quand on lui en donna lecture, un sombre nuage obscurcit ses traits. Ce qui rendait particulièrement sensible ce coup inattendu, ce n'était pas la crainte de voir s'anéantir toutes ses plus chères espérances, c'était le sentiment de l'injustice, la conscience de son innocence, le souvenir de sa confiance si mal récompensée. Quand ses yeux tombèrent sur le sceau attaché au document, il ne fit entendre que ce seul mot qui résumait toutes ses indignations et toutes ses amertumes : « Berne! Berne! »
(I, DwboM SchtlUnjç, s. «35, 136. -SielUer,s. Î19. -K >dt, B. I, s. 271-273.
APPENDICE
OBSERVATIONS SUR LE RÉCIT DONNÉ PAR COMMINES AD SUJET D'iN TRAITÉ PROJETÉ ENTRE LOUIS ET CHARLES, EN MAI 147Î.
Commines dit : « J'étais présent quand le duc jura d'observer le traité. » Cette déclaration semblerait de nature à placer le fait en dehors de toute suspicion. Mais il a été mis en doute par un historien belge, savant et distingué, Kervyn de Lettenhove, lequel, dans un article très peu bienveillant pour Commines (Bulletin de VAcadémie de Bruxelles, 4859), dénie sa bonne foi et conteste la réalité de toute cette affaire. Après avoir cité la déclaration de Commines, que, le 15 mai, le lendemain de l'arrivée du duc de Lorraine et de Calabre à Arras, des lettres y furent reçues, annonçant la mort du duc de Guienne, lettres expédiées par de Quingey, qui resta environ huit jours à la cour de France, M. Kervyn ajoute : « La chronologie se prête mal à ces assertions. Charles le Hardi arriva le 46 mai à Arras. Le traité secret ne put être conclu, au plus tôt, que le 47. Simon de Quingey (même en supposant qu'il soit parti dès le lendemain avec les ambassadeurs français) eut-il le temps de se rendre au Plessis et d'y passer huit jours avant d'écrire des lettres qui arrivèrent à Arras, non pas le 45 mai, comme le portent les textes imprimés (le duc n'était
ôti-2
pas alors à Arras), mais le 25 mai, c'est a dire, le lendemain du trailé d'alliance conclu entre le duc de Calabre et le duc de Bourgogne? Cette lettre pouvait d'ailleurs annoncer tout au plus l'aggravation de la maladie du duc de Guienne, car il ne mourut que le 28 mai. »
En ce qui regarde la date, il y a une erreur évidente, soit de Commines lui-môme, soit du copiste. Il est plus probable qu'elle vient de Commines, car nous le voyons ajouter à son assertion « il me semble », comme s'il se méfiait de sa mémoire. Charles, comme le dit très exactement M. Kervyn, n'arriva à Arras que le 16, et le duc de Lorraine n'arriva que le 20. (Voir le journal, dans Lenglet, t. Il, pag. 201.) Malgré cela, les difficultés qui entourent la question ne sont ni si grandes, ni si nombreuses que le suppose M. Kervyn. Commines ne dit pas que la ratification du traité a eu lieu à Arras. Si clic eut lieu au mois de mai, mais avant le 16 de ce mois, ce fut probablement à Bruges, où Charles séjourna depuis le 29 avril jusqu'au 5 mai, et où l'on sait qu'il donna audience aux ambassadeurs anglais. (Lenglet, comme plus haut.) Or il y a des raisons pour croire qu'un arrangement quelconque a été conclu dans les premiers jours de mai. La trêve devait expirer le 4, et il était nécessaire qu'une nouvelle convention intervînt, sinon les hostilités allaient s'ouvrir immédiatement. On dit que la trêve fut étendue alors jusqu'au 15 juin. (De Troyes, pag. 93.) C'est possible; mais, le 8 mai, le roi n'avait reçu aucun avis dans ce sens, et comme aucun indice d'hostilités ne s'était produit, on en a conclu qu'un traité do paix avait été juré. (Se la paix est faite, ce que je croy que ainsi soit; car les gons de Mons. de Bourgogne, nonobstant que la Trêve soit failie, n'ont point courru en mes pays, et n'en font nul semblant. Lettre à Tanncguy du ChAtcl, 8 mai, Lenglet, t. III, pag. 186.) Certainement, il est possible que la trêve ait été prolongée et que, en même temps, Charles ait prêté le serment relatif au traité, lequel ne devait avoir force obligatoire qu'après avoir été ratifié par Louis. Commines, d'ailleurs, ne dit pas que les lettres do Quingey aient été expédiées au momont même où ce dernier recevait son congé du roi. Le contraire pourrait même être supposé, puisque, après son départ de Plossis, ii aurait probablement fait son rapport au duc en personne. Mais on pourrait demander
APPENDICE
comment il se faisait que ses lettres annonçant la mort du duc de Guienne ont été reçues à Arras le 15, le 16, le 17 ou même le 25, quaud sa mort n'arriva que le 28? Nous répondrons que de Quingey pouvait très bien avoir écrit, le 14, à Plcssis, une lettre annonçant cet événement. En effet, si la nouvelle était prématurée, elle ne faisait qu'affirmer un fait tenu pour vrai à la cour de France, à cause du contenu des dépêches que le roi avait reçues de Guienne ce jour môme. (Ce jour — Jeudi, I l may — le Roy eut certaines nouvelles que luy fist assavoir Mgr. de Malicorne, serviteur et bien fort aimé de mondit Sgr. de Guyenne, que son dit Sgr. et Maistre estoit alé de vie à trespas. De Troyes, pag. 94.) Et ce fut, sans aucun doute, la conduite de Louis lui-même qui donna naissance à cette fausse impression, puisque, comme nous l'avons vu, il considéra la nouvelle qu'il avait reçue comme équivalant à la notification de la mort de son frère, et qu'il se conduisit en conséquence.
La seule erreur qui puisse donc être clairement prouvée contre Commines, par une comparaison de dates, réside dans son assertion que les ducs de Bourgogne et de Lorraine étaient à Arras, le 15 mai. Cette erreur, qu'on peut rectifier sans porter atteinte à l'exactitude du récit , celte erreur que l'auteur lui-même signalo aux rectifications possibles, en la présentant sous une forme dubitative, n'autorise pas une accusation déterminée contre la bonne foi du narrateur. Et pourtant, M. Kérvyn dit : « Personne lia jamais vu le traité secret dont parle Commines en témoin oculaire, et je no sais s'il ne faut pas reconnaître dans cette assertion une apologie peu sincère des entreprises de Louis XI contre son frère. Reprenons les faits d'après les sources les plus dignes de foi. » Et, après avoir cité certains faits déjà indiqués dans notre texte, il termine en demandant : « Ne résulle-t-il pas évidemment de tout ceci qu'aucun traité secret, relatif à l'abandon du duc de Guienne, ne put se conclure à Arras peu après le 16 mai? » Mais la question que M. Kcrvyn soulève réellement n'est pas simplement de savoir si ce traité a été conclu à Arras ou ailleurs, quelque temps avant ou quelque temps après lo 15 mai. Dans l'espèce, la certitudo absolue sur le lieu et la date n'importent guère. Mais il met en question le fait de savoir si un traité de ce genre a été conclu, ou même négocié. La question met en cause deux
personnes, la première jouant un rôle principal dans des scènes que la seconde décrit merveilleusement. Charles le Téméraire fut-il coupable de la perfidie que lui attribue Commines? Ou Commines a-t-il noirci par un mensonge la mémoire de Charles pour justifier la conduite de son rival? Nous serions heureux de voir laver de cette tache la réputation de Charles; mais nous ne pouvons pas sacrifier légèrement à son profit une réputation plus précieuse.
Nous disons donc, avec M. Kervyn : « Reprenons les faits d'après les sources les plus dignes de foi. » Mais produisons tous les faits que nous pourrons découvrir par toutes les sources dignes de foi. M. Kervyn, à en juger d'après la manière dont il discute les faits, et d'après les autorités qu'il cite, avait lu certains documents qui ont été publiés au sujet de la négociation, mais il ne les a pas lus tous. Ceux qu'il a négligé de lire sont les plus importants. Il n'a pas, ce semble, consulté la collection faite par Plancher et Salazar, dans laquelle on trouve les instructions minutieuses données par le roi de France, a la date du 47 novembre 1447, au sire de Craon et d'Oriole, les agents qu'il allait envoyer au duc de Bourgogne. On ne conçoit pas de motif raisonnable pour que Charles insérât des données inexactes dans un document de cette sorte. Or Louis dit dans ces instructions que le duc do Bourgogne s'est déjà entendu avec lui sur les termes d'un « traité de la paix finale, » par son ambassadeur, Ferry de Cluny (un ecclésiastique de haut rang). Ce traité est mentionné comme étant complètement formulé. Il y est dit encore qu'outre ledit traité de paix, les parties ont résolu de former une « confédération et alliance, » qui devait s'appeler « le traité de spéciale amitié et confédération, » et devait contenir, entro autres stipulations une promesse mutuelle de « service, aide et secours contre tous autres », et, particulièrement, de la part du duc de Bourgogne, contre les ducs de Guienne et de Bretagne, et, de la part du roi contro deux personnes à désigner ultérieurement (Ncvers et Saint-Pol). Il était dit encore, dans ces instructions, que les termes de ce traité spécial devaient former un instrument séparé, dont les duplicata devaient être signés et échanges; que d'après une des conditions do ces deux traités, lo roi devait restituer toutes les places qu'il avait prises au duc ; que le duc a exigé, et le roi accepté,
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que le traité spécial porterait une date un peu plus tardive — de dix ou douze jours — que le traité de paix; que le duc avait aussi demandé que la ville fût livrée avant la remise des lettres contenant le traité spécial ; que le roi avait refusé de consentir à cette demande, mais que la difficulté résultant de ce refus pouvait être écartée par un des divers expédients que les envoyés étaient chargés de présenter au choix et a l'acceptation du duc de Bourgogne; et enfin que, bien que le traité de paix stipulât certaines lourdes pénalités en cas d'infraction, le roi était prêt, pour ce qui concernait le traité de Confédération, à se contenter de la simple parole et du serment du duc. (Histoire de Bourgogne, t. IV, preuves, pag. cccvm-cccxi.)
Dans des instructions subséquenies relatives exclusivement à la manière de régler certains points relatifs au « traité de paix », le roi, tout en consentant à un renouvellement de la trêve pendant la durée des négociations, dit aux envoyés de ne pas permettre que Charles, s'il en faisait la proposition, comprît dans la trêve les ducs de Guicnne et de Bretagne, d'autant plus qu'il avait été convenu dès le principe qu'il ne devait pas être fait mention d'eux dans aucune prolongation de la trêve. (Ibid., pag. cccxiv.) Et il est assez probable que des bruits relatifs à ce qui se passait étaient parvenus jusqu'aux deux princes et avaient fait naître certaines appréhensions dans leur esprit, car, par une ambassade envoyée le 16 avril 1472, après avoir pressé le duc de Bourgogne de prendre les armes, et lui avoir garanti leur assistance pour reprendre possession des villes de la Picardie, ils demandent à être compris dans la trêve, quand celle-ci serait renouvelée, et ils expriment le désir d'être informés des intentions de Charles en consentant à cette prorogation. Est-ce pour gagner du temps ou pour amenor la conclusion d'une paix finale? (Ibid., pag. cccxvicccxviii.
Mais il existe aussi, en bons caractères lisibles et imprimés, des lettres adressées par Louis à ses envoyés durant la négociation, et relatives au traité spécial. Dans une de ces lettres, il fait allusion, avec une certaine acrimonie, aux soupçons qu'on lui avait exprimés concernant la sincérité du duc. « Pour écarter tout doute, » écrit-il, « s'il veut me faire, par écrit ou autrement, les promesses dont nous sommes convenus à Orléans, je désire que vous acceptiez et que vous
5Wi HISTOIRE DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE.
traitiez définitivement, car je suis résolu à avoir confiance en lui. Et quant à la question que vous me faites au sujet de son désir de consigner les promesses principales dans des lettres séparées, sans les insérer dans le traité de paix, vous savez que j'ai déjà consenti à cela. » (Lettre du 11 décembre 1471, Duclos, t. 111, preuves.) Nous avons vu déjîi que dans une lettre écrite le 8 mai 1472, à son général sur la frontière .le Guicnne, il défendit à celui-ci de faire aucun mouvement hostile avant de connaître le résultat de ses négociations avec Charles. « D'aventure, » écrivait-il, « le duc de Bourgogne ne voudrait pas que je fisse aucune attaque contre le duc de Guionne, avant que les villes lui aient été rendues. » « En outre, si la paix est faite, nous obtiendrons tout sans coup férir. » Comment cela aurait-il pu se faire, si la Guienne ne devait pas être exclue du traité?
Il y eul donc deux traités distincts pendants entre le roi de France et le duc de Bourgogne — un traité de paix et un traité d'alliance, ce dernier complétant l'autre et comblant, pour ainsi dire, une lacune laissée ouverte. Un examen du premier traité serait donc de naturo à jeter certaine lumière sur les intentions des deux parties. Mais ce traité existe-t-il? Quelqu'un l'a-t-il vu? Il existe. Quelqu'un l'a vu. 11 a été imprimé. On peut le trouver dans la collection de Lenglet- Dufresnoy (t. III, pag. 171-170), ainsi que dans la collection de Dumont, et d'autres. Il porte la dato du 3 octobre 1471, plus d'un mois avant la date du document dans lequel Louis parla d'un traité de ce genre qui aurait été conclu. C'est le double destiné à être ratifié et expédié par le duc. Il porte le sceau ducal et la signature du secrétaire du duc. Il correspond absolument à la description qu'en donne Louis. Il parle dans les mêmes termes d'une «. paix finale » ; il spécilie des pénalités; il stipule la reddition des villes. 11 contient mémo la clause habituelle portant que les alliés des deux parties pouvaient, en manifestant leur désir dans un certain délai, y être compris; mais celte fois les parties contractantes ne désignent pas, comme c'était l'habitude, les princes et les puissances qu'elles considéraient comme leurs alliés. Il n'y est pas fait mention des ducs do Guienne et de Bretagne. Bien plus, ils en sont implicitement exclus, puisque des traités précédents, et, en particulier, ceux de Conflans et de Péronne, sont confirmés, en ce qui concerne le roi et g
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le duc de Bourgogne, mais en ce qui les eoueernc exclusivement. Dans quel but un traite de ce genre aurait-il été écrit, a moins que Charles n'eût l'intention, soit d'abandonner ses alliés, soit de tromper Louis?
Nous disons que ce traité, portant la date du II octobre 1471, contient la preuve évidente qu'un traité supplémentaire « a été écrit ontre les lignes ». C'est pour cela que Comniines ne fait mention que d'un seul traité. Il est inconcevable, en effet, quand on considère la position des parties eu ce moment, qu'un traité destiné à établir une paix finale ait été projeté entre le roi et le duc de Bourgogne, sans contenir des dispositions relatives aux ducs de Guienne et de Bretagne.
11 y a, dans l'histoire qui nous occupe, un autre cas, exactement parallèle à celui-ci. Commines nous dit qu'un traité fut conclu à Péronne, en 1468, et que ce traité stipulait que la province de Champagne serait donnée à Charles de France. M. Kervyn pourrait tout aussi bien nier ce fait et contredire les témoignages qui l'attestent. « Personne, » comme il dit, « n'a jamais vu le traité dont parle Commines. » Le traité de Péronne, tel qu'il a été imprimé dans différentes collections, ne contient aucune clause de ce genre. Et cependant jamais personne n'a mis en doute l'existence de cette convention. L'absence même, dans le traité, de toute disposition relative au frère du roi constitue, dans les circonstances, la preuve qu'il y a eu un article secret et supplémentaire sur ce sujet. Ce qui s'est passé par la suite ne laisse, d'ailleurs, aucun doute h cet égard.
Mais ce n'est pas tout. Il existe, au sujet de cette négociation, et particulièrement au sujet des intentions réelles ou prétendues du duc de Bourgogne, des témoignages, non seulement formés de déductions, ou reposant sur des déclarations du roi de France, mais des témoignages directs, positifs, émanés de la cour de Bourgogne, et composés en partie de déclarations écrites de la main môme de Charles. De ces témoignages, qui sont d'une date antérieure à tous ceux qui ont été invoqués jusqu'ici, il paraît que les premiers pourparlers avaient été échangés dès le commencement du mois d'août 4471, sinon plus tôt. Un écuyer royal avait porté à Charles une communication de Louis. Ayant rapporté la réponse, et reçu de
nouvcllos instructions , cet écuycr envoya un messager avec un mémoire écrit pour être présenté au duc, lequel le rendit au porteur après y avoir fait, en marge, des annotations de sa propre main. Voici, en résumé, quelques extraits de cette pièce :
« A mon arrivée, j'ai trouvé mon maître dans les meilleures dispositions que j'aie jamais vues, et résolu à faire tout ce qui était possible pour vous (c'est à dire, à accepter vos conditions en tant qu'il le pourra).
« Item. J'ai donné a mon maître l'assuranco qu'il peut être convaincu que vous préférez son amitié à celle de ceux qui vous ont trompé (c'est à dire les ducs de Guienne et de Bretagne. Voir plus haut, pag. 58, 66, et autres). A cette nouvelle, mon maître a été plus joyeux que je ne l'ai jamais vu ; et, en réponse, il m'a dit qu'il savait bien qu'on pouvait compter sur vous et que vous ne manqueriez jamais à ce que vous aviez promis. (C'est la vieille flatterio : vous êtes un homme de parole, un de ces hommes avec lesquels je désire avoir affaire!) Et, pour sa part, il ne désire rien tant « que de conclure cette affaire ; car il sait bien qu'il n'y a pas d'autre voie sûre pour lui ou pour vous, et il pense quo tous deux vous auriez agi sagement en commençant beaucoup plus tôt (à Péronne, par exemple, comme le roi en avait exprimé le vœu), car alors aucun des deux n'aurait eu les troubles qui vous sont arrivés. »
« Item. Soupplainville (un agent du duc de Bretagne) a vu mon maître. Le duc et Lescun lui ont fait savoir qu'ils vous dépêchent un envoyé pour traiter du mariage de monseigneur « de Guienne avec votre fille, » et pour vous offrir do vous joindre à eux pour faire la guerre « au roi ; » mais ils lui ont dit aussi qu'il ne
* Sans la restitution préalable dos Tilles, qu'on nous avertit de ne pas espérer, l'affaire ne peut pas être réglée.
« Ce que vous avez assuré à votre maître est vrai. Quant à lui, le résultat démontrera s'il est joyeux. Celui -là aura le moins de troubles qui sera le plus sage.
t Ceci n'a rien de rommun avec le présent sujet. L'événement montrera co que non s devons croire. (On ne nous abnse pas ainsi.)
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doit pas éprouver la moindre défiance à ce sujet, comme l'expérience de la présente année l'a bien prouvé; que tout cela n'est fait que pour vous tromper, comme on l'a fait précédemment. (Et le mémoire continue à s'efforcer de faire croire à Charles que ses alliés le trompent et qu'il ne doit pas hésiter, par scrupule, a les abandonner.)
« Item. Le seigneur de Revcscure a été à Saint-Jacques, par la voie de Bretagne, et n'a pas vu mon maître, ce qui est le contraire de ce que je lui avais dit « qui arriverait. (Ce Revescure était un des agents employés dans la transaction, et il en connaissait sans doute tous les détails. Qui était-il? La note en marge va nous l'apprendre.)
• Commines (car e'esl lui qui est le soigneur de du Revescure, ou. plut exactement . de Renetcure : il avait hérité de ce titre avec — non les biens, mais — les dettes attachées à ces biens) a été rencontré à Orléans; par conséquent, il a dû être avec tous. > (Cela est très vrai ; et c'est parce qu'il était avec le roi à Orléans et qu'il ronclut là, non pas seulement un arrangement entre Louis et Charles, mais un autre arrangement entre Louis et luimême, que Commines a passé sous silence son rôle personnel dans cette négociation.)
Ce document, à notre avis, ne fait pas seulement connaître la nature de l'arrangement proposé, mais dénonce encore l'intention qu'avait Charles de le violer. Il était malhabile dans l'art de tromper, et si Louis n'avait pas été aveuglé par son désir d'en terminer, le ton seul des observations marginales lui aurait fait comprendre qu'il ne devait s'attendre qu'à de la dissimulation. Ce fut probablement pour parer à cet effet probable de l'habileté indiscrète et ironique de Charles qu'au même temps une lettre fut adressée à l'écuyer royal par une personne investie de la confiance du duc et qui a pris une part active à toute cette transaction. « J'ai présenté votre homme à monseigneur, » écrit-il, « lequel a écrit lui-même une réponse à chaque article; mais comme il les a écrites de sa main, les réponses
sont plus courtes qu'elles n'auraient dû l'être, car vous savez qu'il écrit mal et qu'il n'écrit pas volontiers. (Charles, quoique doué de qualités accomplies sous maints rapports, n'était pas un clerc, à ce qu'il paraît. Il no témoignait pas cependant pour l'art d'écrire le mépris affecté par la plupart des princes et des nobles de son temps ) C'est pourquoi il m'a chargé de vous écrire que vous pouvez dire en toute confiance qiù7 est prêt à conclure rengagement avec le roi aussi vite que les villes auront été livrées; et qu alors le plus humble des officier» au service du roi ne sera pas plus prompt que lui à le servir et à accomplir sa volonté. (Hélas! une si fière et si honorable nature peutelle descendre à une pareille bassesse! C'est là un ton qui diffère singulièrement de celui de la réponse personnelle du duc. Serait-ce son confident et d'autres personnes de son entourage qui l'auraient conseillé dans cette affaire?) Quant au désir exprimé par vous qu'il envoyé quelqu'un auprès du roi, il vous dit qu'il le fera volontiersmais il n'est pas encore décidé et il y réfléchira. » C'est ce qu'il fit' en effet, et il envoya Ferry de Cluny, qui conclut le traité do paix] laissant le traité d'alliance en suspens sur le seul point auquel Charles s'attachait pour tâcher d'échapper à la honte d'un parjure absolu Cette lettre porte la date du 9 août 1471, et la signature de Simon de Quingcy. (Dupont, Mém. de Commines, t. III, preuves, pag. 2-7.)
M. Kcrvyn n'a pas fait la moindre allusion à aucun des documents que nous avons cités, bien que les faits, certainement, soient probants, et les sources authentiques. Il a donc dû les ignorer. Il a compris cependant qu'il n'était pas probable que l'histoire eût été complètement dénuée de fondement; et il cherche à se tirer d'affaire en faisant observer que si Charles a prêté l'oreille à des propositions de cette nature, ce n'a pu être que pour gagner du temps, tandis qu'il rassemblait son armée. Mais il est certain, d'après les témoignages que nous avons produits, que Charles a fait plus que de prêter simplement l'oreille aux propositions qui lui ont été faites; il a déclaré qu'il avait l'intention de les accepter, à la seule condition qu'on lèverait une difficulté. Il est certain aussi, d'après les mêmes témoignages, que son intention n'était pas de gagner du temps pour prendre des mesures militaires, mais bien de rentrer en possession des villes sans être obligé d'avoir recours à des mesures militaires.
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La discussion, dès lors, se trouve circonscrite h ce seul point, à savoir si Charles, après avoir vainement cherché a rentrer en possession des villes, sans être obligé de s'engager au préalable par un serment qu'il n'avait pas l'intention de tenir, a fini, comme le déclare Commines, qui a été témoin oculaire des faits, par prêter ce serment qu'il se préparait à violer. Quelle alternative est la plus vraisemblable : ou bien Commines, dont les déclarations sont conformes aux preuves que nous possédons, a-t-il, sans motif apparent, répandu dans le monde entier un mensonge absolu et volontaire; ou bien Charles, dont la dissimulation, jusqu'au dernier moment, est très clairement établie, et peut môme très bien s'expliquer, a-t-il tenu la conduite vers laquelle il tendait dès le début?
Pour ce qui regarde Commines, il écrivit son récit longtemps après que Charles et Louis étaient descendus tous les deux dans la tombe. Il admirait Louis, mais il n'était pas, a proprement parler, son apologiste. Il ne condamne pas la duplicité pratiquée par le roi. Elle ne lui paraissait pas mériter condamnation. C'est pourquoi il ne la dissimule jamais. Dans le cas dont il s'agit, il est l'apologiste, non pas de Louis, mais de Charles. 11 rapporte l'histoire, comme il le dit luimême, afin d'expliquer les cruautés pratiquées par le duc dans la campagne qui suivit. Commines abandonna Charles, mais il ne parle jamais de lui avec haine ou mépris. Il avait, et pour de bonnes raisons, une bien meilleure opinion de son caractère et de son intelligence que le monde ne lui en a témoigné. Il nio que Charles fût cruel; il affirme qu'il avait une noble nature et émet l'avis que la combinaison do ses meilleures qualités avec celles de Louis auraient fait un prince parfait. Il est quelquefois injuste dans ses critiques; mais c'est parce qu'il n'était pas possible qu'une sympathie réelle existât entre des hommes si différents. Il cesse d'être une autorité lorsqu'il en vient a parler de la dernière partie de la carrière de Charles; mais c'est parce qu'il était obligé de tenir ses informations de seconde main. Il résulte évidemment de nombreux passages de ses mémoires, aussi bien que de leur ton général, que s'il regardait la déception comme nécessaire dans la pratique de la politique, il comprenait et sentait mieux que bien d'autres la responsabilité de celui qui écrit l'histoire.
Quant à Charles de Bourgogne, il n'était pas, comme le roi de France, menteur et parjure, par nature et par habitude. Peu d'hommes ont eu l'instinct de la véracité plus profondément enraciné; peu l'ont développé et conservé comme lui, au milieu de pareils exemples et de pareilles séductions. Sa conduite à Péronne, et dans l'occasion présente, a été, comme l'a fait justement observer le baron de Rciffenberg, tout à fait exceptionnelle. Et, dans les deux cas, c'est Commines qui, en nous montrant la lutte et les circonstances atténuantes, nous fait voir et comprendre qu'elle était exceptionnelle. Dans le cas dont il s'agit, avec les documents que nous avons cités, mais sans le récit de Commines, nous aurions pu soupçonner que Charles voulait trahir, non pas son ennemi, mais ses alliés. C'est sur quoi comptait le roi , qui appréciait justement l'honnêteté de son rival, qui cherchait à s'en faire une arme contre lui, et qui n'aurait pas, de son côté, hésité une minute a agir comme il espérait voir agir Charles. Mais c'était là un acte dont Charles était absolument incapable. Généralement loyal, sincère et honnête dans ses rapports avec ses ennemis ou avec ses amis, il ne s'est renducoupable que deux fois d'un manque de foi direct et const ?U'i. Pt chaque fois sa victime, ou la personne dont il voulait faire irtime, a été la môme. Ce ne fut ni un allié, ni un ennemi loya' m mr^* ce fut le plus déloyal des ennemis, le maître le plus expert jamais existé dans l'art do mentir et de trahir. Ce fut l'homn. à différentes reprises, avait manqué de parole envers Charles même et contre les artifices duquel il semblait qu'on ne pût *e pr\ téger qu'en recourant aux mêmes armes et aux mêmes artifices.