‹ Histoire de Charles le Téméraire duc de BourgogneChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ligue formée contre Charles. — Chute de sa domination en Alsace. — Siège de Neuss. — Déclaration de guerre par les Suisses (1474).

Dans l'opinion de Philippe de Commines, l'acte le plus habile du roi son maître , son plus puissant coup de politique, fut la ligue qu'il essaya de former contre le duc de Bourgogne. Il écartait de sa route, par ce moyen, le principal objet de son animosité et de ses craintes, et se trouvait en mesure de détruire aisément tous les autres, d'écraser à son gré ses ennemis subalternes, de s'assurer et de conserver le prix d'une longue carrière d'efforts et de luttes (i). Et pourtant, chose étrange, il n'y a pas dans toute l'histoire de ce temps-là, un fait qui soit resté entouré de plus de mystère. Commines, qui se plaint de ce que bien des gens n'aient pas compris toute l'importance de cette tentative, n'est pas lui-même très bien informé des détails et commet

(i) ■ Cesle allyance que le Roy conduisit . . . tourna depuis i grand pronfQt au Roy, et plus que la pluspart des gens n'entendent; et croy que ce fut nos des plus saiges choses qu'il feit oncques en son temps et plus au dommaige de tous ses enoemys ; car le doc de Bourgogne deffaicl, oueques puis De trouva le Roy de France homme qui osast lever la teste contre luy, ne contredire i son vouloir : ... car tous les aultres ne navigeoient que soubs le vent de cestuy là; parquoy fut grant œuvre, . . . et ne se feit point sans grant despence et sans faire maints voyaiges.» Commines, t. II, pag. 4.

même de graves erreurs. Quant au public en général, il paraît avoir été dans une telle ignorance à ce sujet que, dans tous les récits populaires du temps, le rôle joué par Louis passa presque inaperçu. L'explosion est attribuée non pas aux combinaisons d'un esprit supérieur, mais au concours fortuit de causes naturelles, telles que le caractère dominateur et l'ambition effrénée de Charles; la tendre sensibilité de l'Autriche, indignée des ignominies dont elle avait eu à se plaindre et des persécutions dirigées contre ses sujets; et l'esprit libre, patriotique et indiscipliné, quoique humble et pacifique, des confédérés suisses. Y aurait-il eu de la. malice dans cette inadvertance et cet oubli apparent du narrateur? En affectant de déprécier le duc de Bourgogne aurait-il voulu, en même temps, enlever au roi l'honneur qui lui revenait dans cette affaire? S'il en était ainsi, nous serions enchantés d'avoir l'occasion de réparer une injustice. C'est un devoir agréable pour un historien que de révéler la main d'un homme de génie dans ce qu'on a cousidéré comme le fait d'un accident, que de réclamer pour le véritable auteur d'une transaction mémorable les honneurs que sa modestie personnelle ou la sottise d'autrui l'ont empêché d'obtenir.

L'alliance hostile contre la Bourgogne fut la création du roi de France, et de lui seul. C'est son esprit qui l'a conçue, c'est son génie qui a donné une forme à l'idée et qui l'a mise en œuvre pour la réalisation de ses vues particulières. Son rôle ne se borna pas à la tâche facile de jeter l'allumette enflammée sur un tas de matières combustibles, inflammables et préparées pour l'explosion. Il eut autre chose à faire que d'apporter un moule tout préparé pour y recevoir le métal fondu dans le creuset d'autrui. Il apporta à la fois

l'art et le travail, le fond et la forme, le fourneau et la forge. Et il lui a fallu, pour mener son œuvre à bonne fin, longtemps chauffer le fer et le marteler rudement. Le fer suisse n'était pas des plus malléables ; le fagot autrichien était de bois très vert. Louis lui-même n'avait plus ce souffle puissant qui soulevait les charbons ardents et les faisait voler autour de lui eomme des étincelles.

Pour comprendre l'injustice qu'on a faite à Louis en méconnaissant son initiative dans cette affaire, il suffit d'examiner son plan d'opérations. Ce plan est basé sur un état de choses qui diffère singulièrement de celui qu'on regarde vulgairement comme l'origine de l'affaire. Son point de départ, le cran auquel il attacha tout d'abord sa trame, ce fut le mécontentement, non pas des Suisses, mais de l'Autriche, à l'égard du duc de Bourgogne. Un esprit moins profond et moins versatile aurait vu, dans ce mécontentement même, un danger pour les projets du roi. En effet, ce mécontentement avait eu pour cause les refus réitérés de Charles de sanctionner ou d'aider les projets de son allié contre la Confédération. Si le lien était rompu, il en devait résulter naturellement que ses relations cordiales avec les Suisses allaient recommencer et que toute trace de soupçon, pouvant exister dans leur esprit, en devait disparaître. Telle a dû être d'abord la manière de voir de Louis lui-même. Il s'était retiré du contact compromettant de l'indigent autrichien ; il s'était réjoui du défaut de prévoyance qui avait poussé son rival à rechercher une intimité si dangereuse; et il avait vu avec désappointement que Charles, tout en acceptant l'amitié de Sigismond, évitait de s'engager avec lui.

Le roi, et ceci est caractéristique, avait trouvé dans la chute de ses espérances auciennes les éléments d'un édifice

plus solide, mieux construit. Il se mit à l'œuvre sans larder. Puisque l'alliance entre la Bourgogne et l'Autriche ne pouvait pas l'aider à amener le conflit désiré, ce serait alors la rupture de celte alliance. Puisque Charles ne voulait pas devenir l'agresseur, ce serait la Confédération. Puisque les Suisses ne voulaient pas se jeter pour leur compte dans une guerre avec leur plus proche voisin, avec leur meilleur et leur seul véritable ami, ils le feraient pour défendre leur unique ennemi.

C'était là, il faut le reconnaître, une entreprise importante, un projet comprenant d'étranges transformations et exigeant une dextérité surprenante. Suivons du regard ces changements, en surveillant le plus attentivement possible les mouvements de l'opérateur.

Parmi les agents qui devaient l'aider dans ses desseins; il y avait, outre les Diesbach, dont la collaboration ne devait se faire sentir que par les effets produits, les envoyés qui venaient d'arriver à sa cour. Il était assez malaisé de dissimuler la venue d'une pareille ambassade. Aussi Sigismond avait-il jugé convenable d'en donner avis au duc de Bourgogne, en insistant sur la réputation distinguée de ces diplomates, sur le caractère public de leur réception, sur l'innocuité de leur mission et sur la loyauté et la discrétion de leur conduite. Il est permis de croire cependant, que Louis n'avait pas compté sur une pareille notoriété pour la négociation. Cela résulte du choix des individus qu'il avait désignés pour la conduire. L'un d'eux était un prêtre de rang obscur, natif de Lucerne (i), l'autre était un Allemand, probablement un noble autrichien, ancien agent de

(1) Diebold Schilling, s. 106. - Stumpffen's Chronick (Zurich, 1518), B. II, fol. 434, uno.

Sigismond, envoyé en mission secrète en France, où, par suite d'un procédé de transmutation mystérieuse dont le roi alchimiste avait le secret, il était devenu un bon Français et avait été admis dans le conseil du roi (1).

Le début du programme ne présenta pas de grandes difficultés. Le prince autrichien lui-même ne demandait pas mieux que de rompre une association qu'il n'avait trouvée ni agréable, ni profitable; et les villes libres, qui avaient été les premières à proposer la rupture, étaient toujours prêtes à faire les avances nécessaires. Mais qui forcerait le consentement de l'autre partie, s'il était refusé? Qui imposerait la restitution du territoire hypothéqué, si on la refusait, ou en garantirait la tranquille possession, après le rachat? La dernière pensée qui serait venue à Louis aurait été de prendre lui-même cette responsabilité. Ses engagements avec Sigismond se bornaient à l'octroi d'une pension de dix mille francs, en échange d'une promesse de service et de fidélité semblable à celle qui avait été faite au duc de Bourgogne, et à laquelle il allait falloir renoncer. Cependant, personne ne comprenait plus clairement que lui le risque qu'il y avait à courir et ne désirait plus vivement se mettre en garde contre l'éventualité. Il n'était pas plus disposé à engager le prince autrichien à jeter le défi qu'à lui fournir un champion convenable. Sigismond s'était séparé de l'Alsace en vue de gagner l'appui du duc de Bourgogne contre les Suisses : on lui fit comprendre que, pour rentrer en possession de l'Alsace, il devrait maintenant conquérir l'appui des Suisses contre le duc de Bourgogne. Il

(1) Zellweger (g. 32, note) signale l'identité de nom et de rang — comte Jean Ton Eberstain. Une lettre de Sigismond lui-même, citée dan* Chmel, constate que c'est la même

n'avait qu'à donner son acquiescement, et une puissante médiation s'offrait pour préparer les voies à un arrangement. On comprend aisément sa répugnance; et l'art diploma tique qui lui dora la pilule peut sans doute être cité avec mention honorable. Le procédé n'a pas été décrit (1); mais, en ce qui concerne la composition des spécifiques employés, nous avons des notions suffisantes dans les espérances qu'on lui permit de conserver, dans les prétentions qu'il continua d'invoquer, et plus tard, quand le tour fut joué, dans ses récriminations et ses craintes qu'écoutèrent avec la plus parfaite indifférence ceux qui avaient d'abord provoqué, puis dissipé, ses illusions.

Alors commença le véritable rude labeur de l'entreprise. Ce furent deux, ou trois mois, passés à forger, marteler, laminer, pétrir l'idée, un vrai travail de cyclope, dans lequel le bruit de la forge était assourdi par le mystère du travail souterrain (2). En ce qui concernait l'Autriche, il y avait eu une lutte de sentiments, un conflit d'intérêts, mais pour amener un revirement, pour provoquer une décision contraire, il avait suffi d'un geste habile, d'un ou deux mots adroitement glissés à l'oreille. Mais quel motif, soit d'intérêt, soit de sentiment, les Suisses avaient-ils pour renverser une maxime fondamentale de politique dont une longue expérience leur avait attesté la sagesse, à renoncer à un sentiment national héréditaire, contemporain de leur existence

(1) Seulement les principaux arguments qu'on a fait valoir sont indiqués par Edlibaeb, qui parait avoir été asses bion informé des faits et gestes des envoyés : « Wenn er die eignos&un zu frûnden rnd belfer hette, so mœcht er die seinen ûbrigen land benalten vnd uilicht noch mer darxu gewiinoen, etc., > Gerold Edlibach's Chronik m.il Sorgfalt nach dem Original copirt, von J. M.Usteri (Zurich, 1847), ». 139.

(2) Sur tous ces voyages secrets et ces conférences mystérieuses non» no savons que ce que donne le rapport général publié par Edlibaeb.

nationale, à dédaigner les raisons si simples et si évidentes, fondées snr leur honneur et sur leur intérêt, qui les poussaient à respecter des traités anciens? Convenaient-ils bien pour être les instruments de la France, les alliés de l'Autriche, les ennemis de la Bourgogne? Quelles considérations les poussèrent dans celte voie?

Mais ce ne fut pas sous cette forme que la question fut posée. Ce ne fut que dans certaines grandes villes, par une faction vendue, non par le peuple qui n'était pas vendu, que le véritable secret de la manœuvre fut compris et le projet final deviné. D'abord, on parut disposé à essayer de l'effet d'une émotion populaire. C'était ouvrir d'un coup toutes les écluses et lancer un énorme volume d'eau trouble dans le courant. On remit en circulation les anciennes rumeurs; on fit revivre les vieux fantômes. Les principales puissances italiennes, Rome, Naples, Venise, Milan, la Savoie, étaient liguées avec le duc de Bourgogne. Le fils du roi de Naples devait épouser l'héritière bourguignonne. Il avait été résolu d'imposer un maître à la Confédération suisse. De grandes fêtes se donnaient à Milan. Il y avait une nombreuse réunion de princes et de soldats à Genève. Berne devait être immédiatement attaqué, et, après avoir été pris, devait être rasé jusqu'au sol. Sur remplacement devait être placé un monument avec cette inscription : « Ici il y eut autrefois une ville, nommée Berne. » Le conseil avait expédié des espions pour s'enquérir et observer; quand ils reviendraient, on aurait d'autres détails (1). Mais comme le public ne se montrait pas très crédule, on cessa de faire circuler ces rumeurs, trop grossières pour le bon sens populaire. Après

(1) Zellweger, 8.33.— Diebold Schilling, s. 103.

l'arrivée des émissaires français, il y eut un changement de tactique. Ils ne gardèrent pas de réserve dans leurs communications confidentielles aux gens de Berne. Le but final de toute la négociation fut nettement exposé, les moyens d'y parvenir furent librement discutés, et les plans de la future alliance entre la France et la Confédération furent dressés et élaborés (1). Charles, comme nous l'avons vu, fut informé de ce qui se passait. Il s'inquiéta, s'enquit, mais ses inquiétudes ne résistèrent pas aux réponses plausibles qui lui furent faites. Toutefois, à l'intérieur, le secret fut mieux gardé; la masse de la nation suisse fut laissée dans une profonde ignorance des bienfaits qu'on lui réservait. On lui présenta la chose comme s'il s'agissait d'une simple traité de paix et d'amitié avec l'Autriche ; un traité tel qu'on en avait souvent projeté et discuté, tel que l'Église, l'empire, le souverain de Bourgogne et d'autres puissances en avaient souvent conseillé ; un traité qui devait abolir toutes les causes passées de conflit et de jalousie, qui mettrait les deux parties en garde contre les usurpations ou les conquêtes de l'avenir et qui assurerait à chacun les bons offices de l'autre, et son assistance, dans des conditions équitables, pour la défense mutuelle de leurs droits et de leurs possessions. Il y avait entre cet arrangement et celui que Charles luimême avait précédemment essayé d'établir, la même différence qu'il y a, dans la loi anglaise, entre un acte d'abandon de biens et une consignation pour cautionnement (quitclaim and warranty). Mais on n'insista pas particulièrement sur un engagement d'un genre assez fréquent dans les

(1) Rodt, B. I, s. 906, 207. — 0e 14 l'erreur d'an grand nombre d'écrivains qui datent de cette époque l'alliance qui ne fat conclue, ou, du moins, publiquement annoncée, que longtemps après.

alliances de cette époque (1), et qui, tout contraire qu'il fût aux principes généraux de la politique suisse, avait été adopté par les divers cantons dans leurs ligues individuelles avec les communes voisines. Celait donc un acte de pratique familière et qui se justifiait, dans le cas présent, par des motifs exceptionnels. Il ne parait pas non plus qu'il ait été fait aucune allusion au duc de Bourgogne, cet allié dont les intérêts allaient évidemment souffrir d'une mesure qui se rapprochait si fort de ses propres propositions. Son gouvernement allait cesser en Alsace; mais l'acte en vertu duquel il exerçait ce gouvernement prévoyait qu'il se terminerait d'une façon pacifique. Déjà on s'était procuré les moyens nécessaires pour faire sortir ses effets à cette stipulation et on ne pouvait pas supposer, du moins dans un acte public, qu'il hésiterait le moins du monde à tenir les obligations qu'il avait jurées. C'est ainsi que le roi très chrétien intervenait dans l'affaire, non point comme partie intéressée, oon point comme inventeur de toute la combinaison et comme devant seul en recueillir les avantages, mais comme un témoin indifférent, quoique bienveillant, pacificateur zélé et expert, arbitre désigné par la Providence pour dénouer une situation que les efforts généreux d'un grand nombre de médiateurs successifs n'avaient pu sauver. Cette coïncidence favorable, celte heureuse inspiration, furent représentées comme l'œuvre visible de TEsprit-Saint; et on en conclut qu'il appartenait aux deux parties, mais surtout aux confédérés, qui avaient reçu de Louis tant de messages pleins de témoignages d'une amitié sincère et dévouée,

(.1) Knebel, annalisto contemporain, et d'antre* auteurs, ne parleot du projet <|ue ■:oiame visant à l'établissement d'une paix permanente.

d'accueillir son offre actuelle avec non moins de confiance et de gratitude (1).

Il y avait d'autres raisons, plus immédiates, pour ne pas laisser échapper une aussi belle occasion de se réconcilier avec la maison d'Autriche. La situation actuelle de cette maison n'était pas de nature à donner à ses ennemis des motifs sérieux de crainte. Et pourtant, si faible que fût l'Autriche pour le moment, elle pouvait, par la suite, devenir puissante; elle pouvait encore, comme des événements récents tendaient à le prouver, trouver une compensation à sa faiblesse dans une alliance intime avec quelque maison plus puissante. L'Autriche était prèle à abandonner absolument et librement les prétentions qui constituaient pour le moment son unique moyen d'agression et dont le maintien était le seul prétexte de querelle qui subsistât. Cet abandon était un sacrifice dont les Suisses devaient teuir compte. Celte concession allait mettre le sceau à leur indépendance, donner une validité officielle à leurs conquêtes, donner à leur gouvernement le sceau de la légitimité, les débarrasser des fréquentes discussions résultant

(1) i Dis was eio ordonlich Mittell, ohn allcn Zwiffol des hoiligeo Gcistes. . . . Als non der Fûrst von Oeslerrich, und anch die Eidgnossen, ta di&eai gutten Willem vraren, und docb vrenig Gesprecbs mil eioandern gchebt halten, . . .volt dcr ewig Gott sin Gnade noch vriler, iu disen Sachea erscheiuoa; also, das der allerchristeulichost Kûng Ton Franckricb, gênant Ludovicus, sich discr Dingen zwûschen der Herschafft von Oeslerrich and den Eidgnossen, als ein frûQtlicber Uoderledinger, zu allem Gutlen annam. . . . Immassen das beid Teil sinen kûnglichen Gnaden, ail jr Spenne und Irrongen ùbergaben. . . . Man volt aber za beiden Siten, dem KQng der Ehren bas, dann jemand anderm gœnnen; und billich, vann er sich io disem allem, allweg sin Lib und Gutt, zen Eidgnosseu ze sclzi'D, Irostlich erbotlen, and mengcrlei Warnnngeu gelao hal. • Diebold Schilling, s. 108. — Schilling n'était nullement l'esprit bon, simple et ignorant quon pourrait soupçonner d'après ce passage et certains autres. C'était, au contraire, un écrivain habile et bien informé, ayant les talents nécessaires pour le rôle qui lui était confié, et qui avait pour objet d'imposer à sss compatriotes nno version do ces affaires de nature à les tenir dans l'ignorance sur l'origine véritable de l'affaire. Ses omissions et sa duplicité sont censurés par son concitoyen et successeur, Valerius Aoshelm.

DE CHARLES LE TÉMERAIHE

de prétendues provocations à leurs sujets ou alliés et les dispenser de la nécessité de veiller constamment sur les mouvements des puissances étrangères tout en cherchant à se concilier leur bienveillance (1). Il allait y avoir un terme à ces luttes ruineuses et sanglantes qui, jusque dans les derniers temps, troublaient leurs relations avec les habitants d'un territoire voisin; il allait Ravoir un terme aussi aux rumeurs et aux intrigues qui avaient marqué la cessation de ces luttes les plus violentes. Tous les avantages résultant de l'occupation bourguignonne de l'Alsace allaient être conservés et leur durée garantie. On pourrait arracher à PAutriche des engagements et des concessions qu'on n'aurait pas pu demander à la Bourgogne. Bien plus — et ce point devint, comme on le verra, un des traits essentiels de la négociation — Basel et les villes libres de l'Alsace proposaient de former une ligue que l'adhésion de la Suisse consoliderait puissamment, en y faisant entrer les robustes éléments d'une confédération républicaine.

Tel fut probablement le système d'argumentation qui fut suivi. Ce qui est certain, c'est qu'il fallut invoquer des arguments nombreux, et qu'on n'en omit pas un seul. Mais toute la logique et l'éloquence des organisateurs du projet ne réussirent pas à éveiller le moindre enthousiasme. Quelques cantons étaient bien disposés à contracter une union avec les villes libres, leurs alliées naturelles, mais montraient une répugnance invincible à contracter une union semblable avec une maison princière qu'ils regardaient comme leur ennemie naturelle. D'autres, au contraire,

(t) « Wifi gut ein ewiger frid were besunder neo der hcrtzog von œstrich d«n piRnowen die stat slos» laend md lût, so xy rnd jr fordrero jm tqd sinnrn Tordren, nbgewunnen vun j Dgcuomen ledeoklichea schaockt tdd gebt, elc. » Edlibach, s. 139.

auraient vu d'un bon œil l'extinction d'une vieille querelle pleine de tracas et d'ennuis, mais ne voulaient pas admettre une extension de la Confédération par l'admission de nouveaux membres (1). La majorité se laissa arracher un assentiment glacial, à la condition que d'autres voix se joindraient à la sienne. Glarus, Zug et Unterwalden restèrent inébranlables dans leur opposition (2). Sans pénétrer le mystère dont toute cette affaire était enveloppée, l'instinct populaire avait conçu des doutes sur la loyauté de la combinaison. Ces doutes portaient a faux, mais ils étaient naturels. On suspectait une ruse de la part de l'Autriche, on croyait qu'elle essayait de conquérir par trahison ou finesse ce qu'elle avait si souvent essayé, mais en vain, de conquérir par la force. Le zèle extraordinaire que montraient les avocats du projet provenait probablement de l'espoir qu'ils avaient d'en retirer des avantages particuliers à côté des avantages publics dont ils parlaient. Pour faire cesser ces craintes, la Diète prit une résolution portant qu'aucun sujet de la Confédération ne pourrait accepter aucuns présents on faveurs de l'Autriche (3). Si la prohibition avait été générale et efficace, elle eût pu avoir pour effet de diminuer l'opposition ou les défiances. Mais limitée comme elle l'était dans son application , elle fut non seulement inutile, mais superflue. Sigismond n'avait pas d'argent à employer à des manœuvres de corruption et

on ne pouvait le soupçonner de vouloir corrompre les Suisses.

La résistance d'un individu est plus forte que celle d'un

(1) Z«ltwej(er,s.34.

(S) Ibid., s. U, 3i et ailleurs.

(3) Ibid., 8. 31.

grand nombre. Dans une réunion composée de nombreux éléments différents, les parties molles, en se liquéfiant, agissent comme dissolvant sur les autres, plus résistantes. S'il reste un bloc solide ou deux, il est emporté par le fluide environnant. Lucerne et Zurich, les deux cantons les plus voisins et les plus étroitement liés avec Berne, furent les premiers à promettre leur concours (1). À mesure qu'un canton cédait, on l'engageait à user de son influence pour convertir les autres (2). C'est ainsi que les habiles navigateurs, après s'être frayé difficilement un passage à travers les premiers écueils, purent bientôt gagner le haut du courant, hisser leur voile et s'élancer résolument vers la mer. En d'autres termes, on résolut de terminer sur-le-champ l'affaire de la négociation, d'en venir à une conclusion et de s'en remettre au temps ou aux événements pour calmer les scrupules que les remontrances et les démonstrations n'avaient pas réussi à ébranler.

En conséquence, après une ou plusieurs conférences d'essai ou provisoires (3), les représentants de la France et de l'Autriche, des cantons suisses et des villes libres d'Alsace, se réunirent à Constance vers le milieu du mois de mars. L'évéque de Constance présida aux délibérations ; uu nonce ponlificul avait été également envoyé pour la circonstance et rehaussa la solennité par sa présence. Nicolas von Diesbach, qui présidait les délégués de Berne, et Jost von Silinen, prévôt de Munster, un des envoyés français, prirent une

U) Les communications directe* des envoyés français Tarent limitées à ces trois cantons. Voir Edlibach, cité plus haut.

<3) Zellweger, s. 31.

(3) Idem, s. 30, et supplément, n* 13. Le greffier suisse officiel chargé de minuter ces débals parait en aroir éprouvé un profond dégoût intérieur, car il termine son rappor t par celte exclamation : • Wie froh ich, «as, da ion das Eude sach .' >

puti importante, sinon principale, dans la discussion et la direction des débals (1).

Ce furent les orateurs autrichiens qui prirent les premiers la parole, et ils parlèrent sur un ton de nature a faire mal augurer du résultat désiré.

Ils présentèrent un exposé historique, remontant à l'origine la plus reculée des difliculiés qu'il s'agissait d'aplanir. Les Suisses y étaient stigmatisés comme rebelles. On y déclarait que la conquête qu'ils avaient faite de /gr l'Àar/au et des terres adjacentes était une violation de la trêve. On réclamait la restitution de ces territoires et la reconnaissance explicite de la souveraineté autrichienne. A ces demandes offensantes et extravagantes il fut répondu, de la part des confédérés, qu'ils ne s'attendaient pas à voir encore mettre en avant de pareilles questions; qu'ils étaient un peuple libre et entendaient demeurer tels; que quelle que fût la légalité de leur conquête, ils mourraient plutôt que de la rendre (2). L'Autriche qui, probablement, ne se sentait pas encore préparée à mourir, comprit qu'il fallait changer d'altitude, quitter ces allures arrogantes et prendre une position plus modeste, sinon plus lenable. Et, cette nouvelle position, elle ne l'aurait pas tenue longtemps non plus si son intention réelle n'avait pas été de simuler une attaque par amour-propre, quitte à désarmer immédiatement après et à conquérir par la ruse ce qu'elle n'avait pu réaliser par la force. Il était évident quelle devait passer par où voudraient les Suisses. Sigismond avait reconnu depuis longtemps l'impossibilité de rester isolé. Le moment était venu pour lui de choisir, si son choix n'était déjà fait, entre

(i) Schilling. — Edlibach. — Zellweger. - Comel.

(i) Zvr Gexcfiichtt des Koimamen Tag$, Chroel, B. I, s. 18M99

la Bourgogne et les Suisses. Il n'avait plus rien à espérer de la première, si ce n'est d'être appelé a rendre un compte sévère desa conduite actuelle. L'assistance qu'il pouvait recevoir des derniers lui devait coûter cher. Préférerait-il s'exposer à l'hostilité combinée des uns et de l'autre? Il réclamait tout au moins la restitution de quelques hectares de territoire, — de quelques petites localités, telles que Schaffhausen et Frauenfeld ; il demandait à pouvoir exercer du moins certaines formes d'autorité, l'investiture des fiefs, par exemple, ne fût-ce qu'à simple titre de cérémonie (1). On lui demanda en échange que les quatre villes des Forets restassent ouvertes en toute saison au passage et aux excursions des Suisses. Il résista énergiquement à cette prétention qui aurait donné aux Suisses des garanties irrévocables contre lui. Diverses questions de moindre importance furent également agitées. Mais le débat resta concentré sur le point de savoir dans quels termes le prince autrichien renoncerait à toutes prétentions à posséder ou gouverner la région actuellement occupée par les confédérés. On lui demanda de faire une déclaration dans ce sens au nom de ses héritiers en général. Lui, de son côté, insistait pour ne faire la déclaration qu'en son nom seulement, ou pour ne l'étendre qu'à ses héritiers directs. Il se déniait, avec autant de persistance que d'absurdité, le droit d'engager les autres branches de sa famille ou les futurs héritiers de ses possessions. Mais de quelle valeur devait être une renonciation ainsi limitée? Sigismond n'avait pas d'enfants et n'avait guère d'espoir d'en avoir. Si sa manière de voir avait pu prévaloir, la maison d'Autriche aurait pu, même de son vivant, à l'aide d'un

(1) Voir la rersion qu'il donne lui-même sur cette affaire dans ses instructions aux agent* qu'il enioya par la suite i la cour de France. Chaiel, B. I, s. 239-245.

échange de territoire ou de quelque autre arrangement semblable, regagner le terrain de ces antiques et fières prétentions, et en profiter pour recommencer à lancer de vaines menaces et à traduire ses adversaires à la barre de l'empire. Le dessein évident de PAutriche était de profiter de l'occasion qui lui était offerte, avec mesure et convenance, puis, une fois affermie dans celte nouvelle position, de reprendre toutes ses arrogances d'autrefois.

La ruse était trop grossière pour qu'il fallût la combattre avec emportemen t. On la laissa passer sans protester ; ou laissa croire à Sigismond que ses calculs étaient profonds, que son rôle était bien joué. Mais s'il était facile de déjouer les plans de l'Autriche, il l'était moins d'établir l'unanimité parmi ses adversaires. Tandis que siégeait la conférence, le conseil de Berne entretenait une correspondance active avec les autres membres de la Confédération, leur renouvelant les promesses faites et leur rappelant l'importance et la nécessité d'agir à temps et de concert. Les cantons qui n'étaient pas encore ralliés furent invités à envoyer leurs députés, même sans instruction, pour prendre la parole ou pour voter. On leur fil savoir que les négociations louchaient à leur fin. On fixa même le jour précis auquel le traité devait être signé (1). Et l'avis n'était pas inexact. Il ne restait plus qu'à attacher un simple fil, le fil que l'opérateur devait tirer quand le moment serait venu de mettre le mécanisme en mouvement. On proposa, et la proposition fut volontiers acceptée, de laisser à l'arbitrage du roi de France les points sur lesquels on n'aurait pas réussi à se mettre d'accord. Sur tous les autres points le traité devait être conclu, mais il resterait

(i) Zelhreger, s. 34, 33.

sans effet jusqu'à ce qu'il eût été renvoyé, amendé, par Louis. Dans l'intervalle, Sigismond devait rompre ses engagements avec la Bourgogne et réclamer la restitution de l'Alsace. Une pareille demande devait amener une crise dans laquelle le parti à prendre deviendrait évident pour tout le monde. Il avait été, en fait, résolu dès le principe que l'Autriche s'engagerait par cette démarche irrévocable avant de recevoir aucun gage de la part des Suisses (4). Ceux-ci comprendraient mieux la nécessité de s'unir et de prendre une décision énergique quand des troubles menaceraient d'éclater ou auraient éclaté réellement sur leurs frontières. Sigismond, de son côté, n'était pas mécontent de voir ce qu'il considérait comme l'ajournement d'une alternative désagréable, qui pouvait n'être pas la seule qu'il dût s'attendre à rencontrer. En attendant, il pouvait se flatter de cette idée que, tandis que les autres étaient engagés, lui demeurait libre. A ses yeux, le traité n'était que le projet d'une alliance, qu'il pouvait rejeter ou ratifier lorsqu'il aurait pu apprécier le tendue de ses difficultés et qu'il aurait jugé s'il était nécessaire de faire tel ou tel sacrifice pour eu sortir. En outre, au pis aller, il avait reçu confidentiellement les assurances les plus satisfaisantes quant aux dispositions du roi de France et quant à la façon dont celui-ci se prononcerait sur les questions laissées a son arbitrage (2). D'un autre côté, les Suisses, ou, tout au moins leurs chefs, n'avaient pas besoin de demander les mêmes assurances. Ils connaissaient les motifs d'action et tout le plan de

(1) Zellweger, s. 3i, 35.

(i) « Oratores restri . . . proposnernnt, . . . annectentes eliam si in articolis coqeordi« . . . grauameo uel difflcultalem haberet quod majestas veslra relit illod mittigarc in fanorem principis Aostrie. » Lettre de Sigismond à Louis, Ckmel, fi. I, s. 369.

Louis (1); ils savaient qu'entre ses mains l'Autriche n'était qu'un instrument qu'il rejetterait dès qu'il n'aurait plus besoin de s'en servir.

Le traité fut signé le 30 mars. Dans sa forme primitive, il stipulait qu'il y aurait paix perpétuelle entre les parties contractantes. En cas de désaccord elles s'en rapporteraient à des arbitres. Les limites territoriales existantes étaient conservées. Tout droit de douane était abrogé et le trafic était déclaré complètement libre. En cas de nécessité, les Suisses devaient prêter assistance militaire à Sigismond, moyennant un prix qu'ils fixeraient eux-mêmes (2). Cette dernière clause, bien qu'elle fût la plus importante au point de vue du grand projet pour lequel toute cette négociation avait été entamée, était conçue en termes trop indécis pour être complète. Un mémoire ajouté à la minute originale, mais retiré avant que le traité fût soumis à la ratification des différents cantons séparément, portait que les mesures à prendre pour le rachat des terres hypothéquées et pour toutes les éventualités qui pourraient accompagner ce rachat, formaient le sujet d'un contrat verbal, qu'il n'était pas nécessaire de consigner par écrit, l'honneur des deux parties étant engagée à son exécution (3). On s'empressa de donner avis au roi de France du succès qui avait couronné ses louables efforts. Il y eut cependant une différence marquée entre les communications qui lui furent adressées. Le conseil de Berne, dans un message d'affaires limité aux points essentiels, informait le roi que l'affaire était heureusement

(t) Voir dans Rodt.D. 1, s. 261, les vaoleries de Diesbach à ce sujet.

(2) Zellweger, Ver&uch, eic, s. 35, and Geachichte des Appenzellischen Volke*, Urkunden, n" 369.

(3) Ibid., Versnch, etc., s. 37, 38.

codcIuc que l'Alsace allait élre immédiatement réclamée, et promettait de la part des confédérés d'appuyer promptemenl et vigoureusement la réclamation (1). Dans les volumineuses instructions dont les ambassadeurs autrichiens étaient porteurs, il n'était guère question que des nombreuses causes de mécontentement et d'irritation donuées par les Suisses depuis plus de cent ans, et du tort qui résulterait pour Sigismond si l'arraugement proposé n'était pas modifié conformément à ses désirs et aux promesses qui lui avaient été faites lorsque, à la solliciialion de la France, il avait consenti à faire des ouvertures de paix (2).

Le traité était-il valide ou non? C'était une question à laquelle l'expérience de la mise en pratique et vigueur devait mieux répondre que la continuation des débals. Les négociations avaient ouvertement été basées sur la supposition que le duc de Bourgogne abandonnerait la possession de l'Alsace conformément aux termes du contrat d'hypothèque. Mais cela renversait tous les plans et faisait avorter tous les efforts de Louis et des ses coassociés. Ils devaient, dès lors, avoir peu d'intérêt au mainlieu d'un traité qu'ils n'estimaient que comme devant servir de base à uu édifice plus considérable. Il u'élait même pas bien sùr que l'argent de remboursement eût été si facile à trouver s'il y avait eu quelque probabilité de le voir accepter (3). On devait se faire,

(1) Zellweger, s. 38. - On envoya aussi uo avis plus officie!, écrit au nom de la confédération, et n'indiquant pas l'objet réel du traité. Chmel, B. I, 8. 173-174.

(2) Chmel, B. I, s. 239-248.

(3) C'est du moins ce que nous pouvons conclure de l'empressement avec lequel se fit par la suite, la rétribution. Ocbs.dont les recherches ont dissipé quelques-uns des nuages qui cachaient celt» affaire, Tait cette remarque : t Die Uinlerlegung desselben, var im Grande nur cin Spiegeifechten . . . Han wusste vohl, das Karl ni* ht der Mann var , Aofkunduog, noch Pfandschilling, anzuoehmen, und dass dit) Wallon allein entscheiden vûrden. » Geschichte von Basel, B. IV, s.*).

cependant, celte pénible réflexion que, si désireux de pouvoir et si âpre à la domination que fût Charles, il avait la réputa* tion de professer un respect singulier pour la parole donnée. Jusqu'à ce jour on l'avait vu reculer aveç un extrême scro* pule devant toute violation flagrante de la foi jurée. L'affaire devait être menée de manière à ne pas rencontrer d'embarras de ce côté. C'était sur ce gond que toute la manœuvre devait tourner. C'était ici que l'assistance des villes libres devait être particulièrement utile.

A Basel, les fils accessoires de l'intrigue fonctionnaient avec autant d'activité et d'intelligence qu'à Berne, où était la trame principale. Là aussi on s'était entendu absolument avec les agents français, on avait protesté devant les envoyés bourguignons contre toute intention hostile, on avait envoyé partout des messagers chez les amis et chez les alliés, on avait tenu même plus fréquemment qu'à Berne des meetings publics pour se consulter et arrêter les préliminaires de l'action (1). Une mine avait été également préparée en Alsace pour le renversement du gouvernement bourguignon. La conspiration embrassait à la fois des sujets et des voisins, des nobles et des villes, qui supportaient avec une égale impatience l'autorité et la sévérité du protectorat ducal. Tout était terminé et prêt pour la conclusion du traité entre l'Autriche et les Suisses. Ce traité devait servir de point de jonction entre les deux combinaisons. Aussitôt que ce point eut été atteint, de la manière que nous avous rapportée, une alliance offensive et défensive fut conclue, par des traités particuliers, par l'Autriche, d'une part, et par les Suisses, de l'autre, avec les villes de Basel, de

(1) WursteiMn. — Koebel. — Ocbs.

Strasbourg, de Colmar et de Schleltsladt (1). Celte dernière 1 ligue, qui s'élargit plus tard par l'admission d'autres villes, fu4 désignée du nom de « Confédération inférieure, » pour la distinguer de l'union originale comprenant les huit cantons. Contrairement à ce qui s'était passé pour les négociations plus difficiles qui avaient précédé, ces arrangements se conclurent sans réserves, sans scrupules, de façon que rien ne s'opposât à leur mise immédiate en vigueur. Tandis que les Suisses, étonnés, considéraient avec défiance ces engagements qui bouleversaient toutes leurs idées préconçues et toutes leurs traditions politiques; tandis qu'ils se demandaient, inquiets, où tout cela allait les conduire, et si ce n'était point encore là un piège de leur ennemi héréditaires ; tandis que les partisans de la France, empêchant des révélations prématurées, cherchaient à égarer les esprits sur la réalité des faits (2); tandis que l'Autriche renouvelait ses longues doléances et ses anciens artifices, les rues des villes libres s'illuminaient de feux de joie, les cloches sonnaient de joyeuses volées, et on annonçait publiquement que le peuple de l'Alsace, déjà en révolte ouverte, allait être délivré de l'infernale tyrannie qu'il avait eu à subir, pour être replacé sous la douce et bienveillante autorité de son souverain légitime (3).

(1) Ochs, Ghrael, Zelhreger, etc. — Les évêques de Basel et de Strasbourg avaient signé aux traités; mais non pas, comme le suppose follement Zellweger, l'électeur palatin, qai était nn Terme allié de la Bourgogne. Le margrave de Bade aurait voulu y entrer, mais on le refusa. Schilling, ». 111.

(Si Dans une Diète lenue i Luccrne le 18 avril, il fut jugé nécessaire — ou judicieux — ■le renouveler la prohibition d'accepter des présents de l'Autriche. On fit de nombreuses objections au traité. Nous ne pouvons que faire des conjectures sur la façon dont il y fat répondu. Zellweger, s. 39.

(3) tDarauf hin lies* Basel einmûlhiglich in seinem Jubel der ganzeo Sladt Glocken eriœnen, sum Lobe Goltes, und Freudenfeuer anfïïamen. Man hob Augen und Hsende geo Himmel Gott su danken; ja Viele weinleo vor Freudeo, dass das gante Land von dej Tyraiinenwulh erlœst werde. » Knebel.Isle Ablh, s. 49-

Sigismond, qui avait pris part à toutes ces intrigues, moins par impatience de rentrer en possession de ses domaines, que parce qu'il était convaincu que, s'il arrivait à ses Gns sans le concours des Suisses, il pourrait prendre un ton plus superbe, retirer le traite des mains de ceux qui lavaient conclu et dicter lui-même les conditions de paix, — Sigismond était prêt à rentrer immédiatement en possession de l'Alsace, soit en personne, soit par député. Il était nécessaire qu'il donnât préalablement avis de son intention à Charles; mais cet avis donné, l'exécution devait suivre sans délai. Une reprise de possession violente rendrait inutile ou plus facile une restitution pacifique. Les lettres envoyées au duc de Bourgogne portent la date du 6 avril; mais ce ne fut que le 17 de ce mois qu'elles furent présentées à Luxembourg par les hérauts chargés de les porter et par le notaire désigné pour en attester la remise.

Le style de ces documents, quoique sec et officiel, est vicieux et confus. Il y a, dans le ton, un embarras visible, et les arguments audacieux invoqués pour justifier la conduite que Sigismond allait tenir, sont voilés sous des allusions inintelligibles , et une phraséologie qui n'a rien de grammatical. Charles est informé que, pour certaines causes puissantes et légitimes qui n'ont nul rapport avec sa façon d'agir (1), le prince autrichien a résolu de renoncer à son alliance et de racheter le territoire hypothéqué. Certaines autres raisons urgentes l'obligent à entrer dans ce territoire et à en prendre possession sans attendre aucunes formalités (2). En fait, il ne se croit pas obligé d'offrir un paie-

(!) < Certi* ex causis tum le^ilimis, tnm eliam necessitatem quandam in se cootinentibus vestri ex parle, non ab re moli sumus. »

(2) < Eliam propter nonnullas alias urgeolissimas causas prefatis dominiis ac snbdilis nostris appropioquare el quaotocins polerimus ad maons oostras reducere et recipere. »

ment anticipatif (1). Il a, toutefois, déposé à Basel la somme de quatre-vingt mille florins (comprenant les quarante raille reçus par lui, les dix mille payés pour lui aux Suisses, et les trente mille considérés comme ayant été dépensés pour faire face à des réclamations d'autre part). Il abjure en même temps le service du duc de Bourgogne, et renvoie les lettres de protection que lui avait données ce souverain, en ajoutant que, dans l'avenir, sa conduite à l'égard de son ancien allié serait « dictée par les circonstances (2) »

Il y avait place là pour une réfutation et une répjique pleine de causticité. Charles n'avait garde de laisser échapper l'occasion. Son esprit plein de logique éprouvait des révoltes irritées quand il rencontrait des sophismes frauduleux ou des allégations sans fondement. Il commença sa réponse par quelques réflexions satiriques sur le jargon incompréhensible employé par son cousin d'Autriche. Il fit un exposé complet et exact des circonstances dans lesquelles l'alliance avait été conclue et des stipulations qu'elle contenait. Sigismond était venu, sans y être invité, à la cour de Bourgogne, où il avait été très bien reçu. Il y avait raconté sa pauvreté et ses périls ; il avait demandé assistance et proposé luimême certains engagements. Avouant qu'il était serré de près par les Suisses, il avait demandé à être protégé contre eux. Reconnaissant que, dans les embarras où il se trouvait, il ne retirait aucun profit de ses possessions sur le Rhin, et qu'il était même dans l'impossibilité de les conserver, il les avait offertes en gage. Ses propositions avaient été acceptées; il avait obtenu les secours demandés, et on lui avait promis de le garantir contre toute moleslation future. De

(1) Quaraquam tamen ad hoc minime fuissemus asstricti. > (ï) Chmei, B. I, s. M et seq.

son plein gré, de sa libre volonté, à sa seule instigation, une convention avait été conclue, qui était devenue obligatoire à titre de loi pour les deux parties. L'une ne pouvait la révoquer sans le consentement de l'autre ou sans alléguer une juste cause. S'il en devait être autrement, de quelle valeur pouvaient être les traités entre les États, ou les contrats entre les individus? Or quels étaient les motifs pour lesquels Sigismond prétendait rompre rengagement et répudier ses obligations? Pour ce qui concernait la promesse de protection, elle avait été amplement tenue. Jamais, à aucun moment, Sigismond n'avait souffert la moindre agression, jamais il n'avait formulé la moindre plainte; tandis que Charles, en le couvrant de sa protection, s'était exposé aux soupçons et à l'hostilité d'un peuple avec lequel il avait toujours vécu en amitié. Néanmoins, puisque Sigismond croyait pouvoir se dispenser de cette protection et désirait se la voir retirer, on ne l'obligeait pas à la conserver. Il était libre de son choix. Mais sa promesse de service et de Cdélité ne pouvait être révoquée qu'avec l'assentiment du prince auquel il l'avait donnée. Or on ne le relèverait pas de cette obligation-là, et on l'engageait à réfléchir avant de tenter de l'enfreindre.

Quant à l'hypothèque, consentie pour une somme qui avait été dûment reçue, elle ne serait levée que de la manière et selon les conditions prescrites. On en avait garanti la possession sûre et paisible. Il fallait rembourser d'abord, non seulement les sommes avancées, mais encore celles que les fonctionnaires bourguignons déclareraient avoir été dépensées pour travaux de fortification et réparations nécessaires. Le règlement devait se faire à Besançon. Quels procédés, de la part de Charles, avaient dispensé le prince autrichien de

respecter ces stipulations? Que voulait-il, surtout, dire, en prétendant qu'il n'était pas même tenu d'offrir le paiement avant de rentrer en possession? L'acte qu'il avait signé avait été proposé et conclu par lui de son libre gré. C'était avec son consentement et son autorisation expresse que le transfert de possession avait eu lieu et que les habitants avaient prêté serment et rendu hommage au souverain bourguignon. Pendant que ce dernier avait occupé le territoire, il avait pris tous les soins possibles pour le conserver et le défendre. Il l'avait préservé contre les incursions et les ravages qui, avant cela, avaient été presque permanents. Les routes qu'avant cela, on ne pouvait traverser qu'avec une escorte ruineuse, étaient devenues sûres à la fois pour les indigènes et pour les étrangers. Charles avait un titre légitime qui n'avait été vicié ni par abus, ni par défalcation. Jamais, jusqu'à ce moment, dans toutes les communications qui avaient été échangées, le moindre prétexte de ce genre n'avait été invoqué. Les envoyés autrichiens qui, quelques mois auparavant, l'avaient visité à Trêves et à Dijon, pouvaient dire si, au milieu de leurs abondantes protestations d'amitié, ils avaient fait la moindre allusion à un sujet de plainte venant de sa part, à aucun motif venant de la part du prince, pour faire annuler le contrat. Depuis lors il n'avait certainement rien fait pour leur donner l'occasion de regarder le contrat comme nul. Et pourtant on venait brusquement l'informer qu'on allait immédiatement s'emparer du territoire, même avant qu'il eût reçu avis du projet de saisie. Les causes qu'on ne déclarait pas devaient donc avoir leur origine dans la conduite même de Sigismond. Il était évident que ces ambassades et ces nombreuses protestations de bon vouloir n'avaient été qu'un moyen de l'abuser, de

dissimuler la conspiration formée contre la puissance bourguignonne et la rébellion organisée pour le renversement de la domination bourguignonne. « Mais nous, » dit-il en terminant, « qui désirons suivre dans toutes nos affaires les voies de la justice, de la vérité et de Phonneur, nous nous engageons par les présentes, quand vous enverrez à Besançon vos commissaires — auxquels, sur votre demande, des saufs-conduits seront délivrés — chargés des pouvoirs nécessaires pour arrêter avec les nôtres un arrangement convenable et régulier (après avoir au préalable remis en notre paisible possession le territoire que nous étions tenus de maintenir et dont vous avez interrompu la possession), à exécuter loyalement notre part de la convention. Si, au contraire, vous persistez dans l'intention que vous avez annoncée, en violation des termes du contrat, et de votre parole et votre honneur de prince, nous vous ferons résistance. Et nous espérons, avec l'aide de Dieu, que nous ne serons pas moins habiles à nous défendre que nous ne l'avons été à vous défendre jusqu'ici vous-même des attaques des Suisses, attaques contre lesquelles vous aviez réclamé et obtenu notre protection (1). »

Cette missive eut du moins une conséquence, qui n'influa pas pour le moment sur la marche des événements, mais qui servit à mieux en déterminer le caractère et l'origine. On prépara deux réponses, destinées à justifier le prince autrichien. Laquelle de ces réponses fut envoyée, ou furent-elles envoyées toutes les deux? Cela est incertain et peu important (2). Dans l'une — destinée évidemment à être rendue

(1) Chmel, B. I, s. 103-106. — Noos axons reproduit le langage exact de ces documents en tant que le permelrait un résumé nécessaire. (2; Ni l'un, ni l'autre, très probablement. Voir Kncbel, s. M.

DE CHARLES LE TÊMÊKAIRE

publique et à agir sur l'opinion populaire, pour le cas, peu désirable, où le texte même de la réponse de Charles eût été publié — la défense du prince est basée sur la mauvaise façon dont Charles avait administré le territoire confié à sa garde. Il avait fermé les yeux sur les actes illégaux et tyranniques de son lieutenant, il était resté sourd aux cris et aux plaintes du peuple confié à sa charge. Le peuple, à la fin, s'était soulevé contre son oppresseur et avait demandé justice à son prince naturel. Son intervention avait élé nécessaire pour sauver le pays d'une ruine imminente. Prévoyant un refus, il n'avait pas jugé utile de faire des offres préalables, conformément aux stipulations inscrites dans le contrat (1).

Quelque motif qui eût pu exister pour cette accusation élevée après coup, Sigismond avait évidemment perdu le droit de l'invoquer et de s'en faire une arme, par son silence persistant et son indifférence uniforme. Dans tous ses rapports avec Charles, il n'avait pas fait entendre la moindre réclamation, la moindre demande à ce sujet (2). Lui-même avait été aveugle, sourd et muet pour les afflictions de ses anciens sujets, et il n'en avait parlé que lorsque la futilité de ses appels sur d'autres griefs avait apparu évidente. En outre, il y avait un anachronisme flagrant dans ses déclarations actuelles. Le soulèvement en Alsace n'avait pas précédé la proclamation de son intention personnelle de revendiquer son autorité ; il n'avait pu justifier des préparatifs qui

(1) Cbmel, B. I, s. 109. — Il D'est guère nécessaire de faire remarquer le décousu de celte conclusion. Si Sigismond avait la moindre raison pour supposer que Charles ne rempli» rait par ses engagements, il n'en était que plus obligé, lui qui prétendait suivre le chemin de l'honneur et de la justice, d'exécuter toutes les stipulations.

(2) La seule plainte qu'il eût faite contre iiagenbach aTail pour objet l'acceptation par ce dernier des offres faitos par les nobles autrichiens d'entrer au service de la Bourgogne. Charte* prétendait que cette acceptation était uo acte slioctement légitime.

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