Histoire de Charles V
Libraire des Archives Nationales et de la Société de TEcole des Chartes 83, RUE BONAPARTE
INTRODUCTION
IjC rè^nc do (iliarlos V csl. par les seuls lésiijlals fiiiiic polili que presque toujours heureuse, l'un des plus importants de l'histoire de France. Le roi Jean était mort à Londres, le 8 avril i364, léf;uanl à son successeui" un royavnne appauvri et démembré. Moins de seize années suffirent à Charles V pour r(''parer les désastres, causés par l'imprévoyance et le mauvais gouvernement des deux premiers Valois. Il restaura les finances, re conquit les provinces perdues, et. s'il ne put le faire qu'en imposant à ses sujets de nouvelles et lourdes charges, l'ordre et la régularité, qu'il s'efl'orça de mettre dans tous les services publics, furent la compensation d'un mal nécessaire.
La personne du prince, son caractère, ses goûts et ses incli nations, ne sont pas moins intéressants à étudier que les actes de son règne ou les ressorts de sa politique. Les qualités, que ses contemporains les plus éclairés ont louées en lui, étaient peu faites pour séduire le vulgaire. — gens du commun ou gens de cour. Charles V ne ressemblait ni au « bon roi de Bohême », son aïeul, ni à son père « Jean le Bon ». Il n'a pas eu leur popularité éphémère. Mais, de son vivant, les meilleurs juges avaient discerné et marqué les traits dominants de sa nature morale : un penchanttrès vif pour les choses de l'esprit,
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en même temps que la « niodrialioii » cl la mesure. e"est-à-dire le sens pratique et la pi-édominance de la raison : la sagesse, en un mot. inséparable de son nom et que. pour des motifs également plausibles, on a diversement interprétée '. C/est parce qu'il mérita d'être appelé le sage roi. f[ue la postérité l'a traité avec une faveur particulière. On a pu. à propos de tel de ses descendants, revendiquer « une des plus belles prérogatives de l'historien ». qui serait « d'instituer de grands procès de révision et de faire casser, après plusieurs siècles, des sentences dictées par l'iniquité ou par l'erreur o "^. Charles V n'a pas besoin dune réhabilitation ; il a été rarement méconnu ou calomnié ^ Christine de Pisan et la plupart des chroniqueurs ont bien servi sa mémoire ^. Lui-même a pris soin que les actes de son règne, comme ceux du règne de son père où il fut si directement mêlé, fussent consignés dans un récit officiel, composé sous son inspiration.
Les deux volumes qui paraissent aujourd'hui, et ceux qui sui\ ront. s'il plaît à Dieu, ajijuleioiil donc peu de chose. — ils n'enlèveront rien. — à une renommée depuis longtemps consacrée. Ils ne prétendent pas non plus à faire la lumière sur une période, qui soit encore obscure ou insuffisamment étudiée. L'histoire des trente années, qui vont de l'avènement de Jean II
1. Michelet, Hist.de France, t. III, Paris, 187C, in-8°, p. 286 : « On l'appela le Sage. c'csl-à-dire le lettré, le clerc, ou bien encore l'avisé, l'astucieux, w Je crois qu'il ue faut pas trop raffiner sur le sens du mot, et que le mieux est de l'entendre tout simplement comme le font Christine de Pisan ou Philippe de Mézières. Ce dernier, «'adressant à Charles VI, dans le Songe du vieil Pèlerin, lui dit : « Encores, beau filz, tu te doys souverainement delicler de lire et estudicr les deux livres solennelz que comi)ousa le très saiirc philosophe et théologien raaislre Nichole Orcsme, deLisieux, à la requcste de /on bon père, qui fa suige et preudomme, etc. » (Bibl. nat., Man. fr. 3 2. 5/1 2,
fol. 2/i5).
2. G. du Fresne de Beaucourt. Hist. de Charles VII. t. I, Paris. 1881. in-8°, p. i.
3. Sauf peut-être par Sismondi et F. -T. Perrens, Ihisloricn d'Etienne Marcel.
4. L'auteur dune Chronique normande, très hostile aux Valois, P. Cochon, dit de Charles : « lequel lu 1res grant, sage prince, et gouverna son royaume diligaumcnl tout son temps. » (Ed. Robillard de Beaurepaire, p. 109.)
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à la mort tle Charles V. a été explorée clans tous les sens : elle a fourni la matière de nomlDreux et excellents travaux ; des textes très importants sont édités de vieille date ou ont été récemment mis au jour. Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à espérer de recherches nouvelles, ni aucun profit à reprendre des questions en apparence épuisées? Je ne l'ai pas cru, évidemment; c'est au lecteur déjuger si j'ai été ou non dupe d'une illusion. Les problèmes ne manquent pas qu'on peut, sinon résoudre, au moins serrer de plus près ; des erreurs sont à redresser, et parfois quelques trouvailles à faire. Bref, la tâche est suffisante, même pour qui vient après tant de devanciers, avec la seule ambition d'apporter une contribution utile à l'œuvre commune.
Charles V a eu ses historiens *. Le plus connu, — il s'agit d'une notoriété toute bibliographique, — est l'abbé de Choisy'^, qui, au xv!!*" siècle, a écrit, du même style et avec une égale facilité, une histoire de Philippe VI et de Jean IP. ainsi qu'une vie de saint Louis *. Nos plus anciennes Histoires de France valent au moins cette médiocre compilation. Leurs auteurs accordent une juste place aux événements du règne de Charles V ; ils les rapportent avec une exactitude relative, en appréciant toujours de façon très élogieuse la politique et le caractère du prince'. C'est qu'en effet les Chroniques de France, imprimées dès le XV'' siècle, le Livre des fais el bonnes meurs, de Christine de
1. Je me contenterai de renvoyer à Particle Charles V dans le Répertoire des sources historiques du moyen âge, du chanoine Ulysse Chevalier (Deuxième éJit., igoS-
2. François-ïimoléon, abbé de Choisy (iGiU-iyai). Histoire de Charles î', roi de France, Paris, 1689, in-8°; 2' édition, ibid., 1693, in-4°.
3. Histoire de Philippe VI et du roi Jean, Paris, 1688, in-V- Trois autres éditions : 1C88, 1G90 et 1700.
!i. La vie de saint Louis, Paris, iC8g, in-i°.
5. Editions gothiques : de Pasquier Bonhomme, Paris, 1^76, 3 vol. in-f° ; d'Antoine Vcrard, Paris, liiyS, 3 vol. in-f°.
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Pisan, dont rintliicnce. sinon la difTLisiou, a été grande ^ et, à un bien moindre degré, les Chroniques de Froissart, ont déterminé de bonne heure un courant d'opinion favorable à Charles V, tandis que, avec ces mêmes éléments, se constituait un récit traditionnel des faits, auquel pendant longtemps on n'a rien changé. Le surnom, que le Roi avait reçu au lendemain de sa mort "^, lui est resté. Robert Gaguin le lui donne dans son Compendium de gestis Francorum, composé sous Charles VHP. Nicole Gilles, ne se contentant plus d'une sèche mention, a déjà une première ébauche du portrait classique de Charles V, où l'on retrouve la manière de Christine de Pisan, plutôt que des emprunts directs faits à son Livre''.
L'historiographie du xvi" siècle est pour nous négligeable ^. Il convient toutefois de signaler les Recherches de la France, d'Etienne Pasquier, où, à propos des Etats Généraux, de l'établissement des aides ou des fouages, des régents du royaume,
1. L'abbé Lebeuf a déjà noté que les manuscrits ou, comme il le dit, « les exemplaires, en sont très rares ». (Vie de Charles V dit le Sage, roy de France, écrite par Christine de Pisan, dame qui vivait de son tems, au tome III des Disserlalions sur l'histoire ecclésiast. et civile de Paris, Paris, 17^3,10-12, p. loi.)
2. Voy. ci-dessus p. ii 11. 1 et .'1, deux citations, faites d'après le Songe du Vieil Pèlerin, de Philippe de Mézières et d'après la Chronique normande, de P. Cochon. Dans Les Croniques abrégées des roys de France (jusqu'à la fin du règne de Louis XI), — très mauvais abrégé et très inexact, mais qui résume les idées qui avaient cours, à cette époque, sur Charles V, — le chapitre intitulé : De Charles V dit le Sage, se termine ainsi : « Ce fust ung prince qui fust moult renommé, aimé et craint par toute la Crestienté et enrichit ce royaume merveilleusement. »
3. Compendium Boberti Gaguini super Francorum gestis ab ipso recognitum et auclum, Paris, i5oo, Durand Gerlier et Jean le Petit, lib. IX, fol. xci'" : « At sapiente rege apud Beautam defuncto (sapientis enim appcllationem cmeruit'. »
4. Les Annuités et Cronicques de France, etc. Paris, Galliot du Pré, i538, in-i8, t. Il, fol. xcvi-xcvii. a Des bonnes meurs et vertus qui estoient au Roy Charles le Quint. »
5. Ceci s'applique tout particulièrement à l'Histoire des neuf roys Charles de France, contenant la fortune, vertu et heure fatal des Roys, qui, sous ce nom de Charles, ont mis à fin des choses merveilleuses... par François de Belle- Forest Coniingeois. Paris, i568, in-fol. Voy. liv. VII, p. 159 : « ...lequel (Charles V), outre le nom de Sage qvie il a mérité entre tous les Rois de France, pourroit encore porterie tiltre de Débonnaire et pie, à aussi bonne et juste raison que jadis Antouin Empereur, etc. ».
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le nom de Charles V est somciil rii[)pclé, eomme ecUii du plus sage de nos rois '.
Mézeiay, dont la vogue fut grande au xvn" siècle, ne se piquait point de remonter aux sources. L'écrivain est bien supérieur en lui à l'historien. Très friand de l'antithèse, Mézeray oppose à la témérité de Philippe VI et de Jean H laltitude prudente et réservée de Charles V, ce roi « qui donnera des ordres en saison et, de son cabinef, les fera exécuter plus punctuelloment que s'il y estoit présent » '^. Le P. Daniel, si sévère pour son devancier, s'en inspire, plus ou moins consciemment, quand il nous montre, lui aussi, un roi « résolu de se renfermer dans son cabinet, qui choisit de « sages et fidèles ministres », par lesquels il gouvernée 11 résume, d'ailleurs, et apprécie les résultats du règne de Charles V d'une façon intéressante et judicieuse ^. L'ancienne école n'a pas fait mieux ^ et ne pouvait, la plupart des sources étant ignorées, donner davantage.
Cependant, dès le xvni" siècle, de nombreuses publications, dont quelques unes se rapportent à la période qui nous occupe, annonçaient et préparaient une rénovation des études historiques. Un des membres les plus érudits de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Secousse, l'éditeur de plusieurs volumes de la collection des Ordonnances royales, composait ses Mémoires sur Charles le Mauvais, pour lesquels il utilisait, non
I. Les Hecherches de la France, Paris, i665, in-fol , p. 78, 79, iSS-iSi, 'i53, 685.
Jamais Roy ne fut plus sage entre les nostres que Charles cinquième ; car il fut après son decez par les uns intitulé le Sage, et par les autres le Riche, deux titres qui ont quelque correspondance de l'un à l'autre; parceque sans la sagesse il n'eust pas aisément laissé son royaume riche et opulent ».
t. F. du Mézeray, Histoire de France depuis Faramond jusrjaà maintenant, t. I, Paris, iG/|3, p. 85r(-f)i3.
3. Gabriel Daniel, Histoire de France, t. H, lyiS, in-fol., col. 611.
!>. Op. cit., col. Gii, 7iG.
5. G. Monod, Du progrès des sciences historiques en France depuis le XVI' siècle {Revue historique, t. I, 1876), p. 18.
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seulement les registres du Trésor des (Iharles, mais aussi des chroniques inédiles. Son œuvre, qui auiait jni être une histoire de Charles Y, s'il en avait relié entre elles les différentes parties, vaut surtout par la masse des documents imprimés, intégralement ou par extraits, dans le précieux recueil de pièces, servant de Preuves aux Mémoires *.
Secousse a étudié aussi la question délicate dé la rupture du traité de Brétigny "^. et suscité deux autres drssertations sur le même sujet"^. Rappelons que c'est au xvni'' siècle, que fut conçu le projet d'une nouvelle édition des Chroniques de Froissart et que, pour étahlir un texte satisfaisant, Dacier avait recherché diligemment et comparé entre eux les meilleurs manuscrits '*. Enfin, l'ahbé Lebeuf avait tiré du Livre des fais et bonnes meurs, et publié à part, tout ce qui offre un intérêt historique ou anecdotique ^.
Vers la fin du règne de Louis XV, il semble que Charles V, équitablemcnt jugé par Voltaire dans VEssai sur les mœurs •"',
1. Les Mémoires pour servira l'histoire de Charles II roi de Navai re et comte d'Evreux, surnommé /e J/aurais, lus par Secousse à l'Académie royale des Inscriptions et Belles- Lettres, au fur et à mesure qu'ils étaient composés, n'ont été imprimés en entier et réunis en volume qu'après' sa mort (Paris, Durand, 1758, i vol. in-i"). Le Recueil de pièces servant de preuves aux Mémoires sur les troubles excités en France par Charles II, dit le Mauvais, roi de Navarre et comte d'Evreux, avait paru trois ans auparavant (1755).
2. Mémoires présentés à l'Académie des Inscrijttions et Belles-Lettres par divers savants, t. XVll (1751), p. 3i6 et suiv. Mémoire [du 5 avril 17/1B] dans lequel on prouve que Charles V étoit souverain de la Guienne, lorsquen Î3G9 la Cour des Pairs de France décerna contre Edouard, prince de Galles et duc de Guienne, un ajournement qui fut suiri d'une déclaration de guerre, par M. Secousse.
3. Ibid., p. 339-35J. Examen des reproches d'injustice et de mauvuise foi que les historiens'anglois font à la mémoire de Charles V, par M. l'abbé Sallier (20 aoijt l'^kZ).
Ibid., p. 353389. Discours sur le traité de Brétiyny, par M. Bonamy (2/1 décembre i7'i3).
li. A. Molinier, Les sources de l'histoire de France, t. IV, Paris, Picard, 190^, in-S", p. iG.