Cherbourg, 28 mai i
!i. Chron. des quatre premiers Valois, p. iiy-iai.
5. Le texte de cette lettre a été rapproché du français moderne.
6. Le mot doit être pris dans son acceptation strictement étymologique. « J'eslois vostre bien vueiilant », c'est à-dire : « Je voulais, je cherchais votre bien ».
LE DÉFI DE PHILIPPE DE NAVARRE lC)-J
faire, en toute chose du monde, quelle qu'elle fut Or, il est ainsi que, après la dite prise, j'ai envoyé devers vous et vous ai supplié, requis et sommé tierce fois* que mon dit seigneur et frère, lequel je sais certainement avoir toujours été bon, vrai et loyal envers vous et la couronne de France, il vous plût délivrer. Et si ce ne fût ma loyauté, que j'ai toujours voulu et veux garder et montrer, et que je croyais que vous vous dussiez mettre à raison envers mon dit seigneur et frère et user de bonne équité en son fait, Dieu sait que je n'eusse pas attendu jusqu'à maintenant à vous ouvrir plus avant mon courage, et sans doute j'avais bien cause de faire plus sans tant attendre, mais puisque je vois et connais que raison et équité n'ont lieu envers vous et qu'après une si grande félonie cl inif[uité, commise par ceux qui vous ont conseillé en la prise de mon dit seigneur et frère, laquelle fut faite au lieu où il était venu pour entreprendre, de votre commandement, et comme votre lieutenant, la garde du pays de Normandie '^, et après tant de convenances et de traités, accordés et ratifiés par grands serments et semblants de grandes amitiés que vous lui avez montrés, vous et ceux que vous croyez en cette partie, vous ne voulez reconnaître l'erreur où vous êtes tombé, mais vous y persévérez toujours de mal en pis ; laquelle chose est trop à douloir pour les grands maux et les inconvénients qui vont s'ensuivre, dont plusieurs qui n'y ont coulpe seront détruits de corps et de chevances, au grand vitupère de tous ceux qui sont cause d'un tel méchief, — je ne puis plus, ni ne dois me refréner que par toutes les voies que mon bon frère peut et doit, je ne poursuive le fait delà dite prise et la mort des gens de mon dit seigneur et frère, qui par tyrannie cruelle ont été décollés, sans aucune accusation ou condamnation juste, mais contre Dieu et contre raison. Et pour ce, dès maintenant je vous rends et quitte toute foi, feauté, service et hommageque je vousdevais ou pusse devoir, et toutce pourquoi jevouspouvais être tenu pour quelque cause quece fùf,et dorénavantje vous porterai dommage de toute ma puissance, comme à celui en qui je trouve raison et justice défaillir et qui a enfreint toute paix, amour, convenances, traités et serments faits, promis, juréset accordés par vous
1. C'est-à dire, sans doute : sommé la troisième lois. Il doit y avoir une gradation voulue dans ces trois termes : supplié, requis, sommé, correspondant à trois démarches successives de Philippe de ÎNavarre.
2. J'ai déjà relevé, dans le chapitre précédent, cette curieuse allégation, dont il est impossible de vérifier rcxaclitude.
l68 LA GUERRE DES NAVARR.VIS
à mon dit seigneur et frère. Donné à Cherbourg le xxviij' jour de mai l'an mil GGCLVI sous le scelde mon secret en l'absence de mon grand scel ».
Plusieurs seigneurs normands, avec moins de véhémence, mais en termes aussi nets, signifièrent également à Jean U qu'ils lui retiraient leur foi pour la garder au roi de Navarre '.
Les Navarrais auraient marqué moins d'assurance, s'ils n'avaient pu compter sur l'alliance anglaise. Dès la fin d'avril, Philippe de Navarre entrait en négociations avec le roi d'Angleterre, auprès duquel il accréditait Jean, sire de Morbecque, et Guillaume Garbonnel, sire de Brévands -. Edouard 111 ne put moins faire que de bien accueillir les deux envoyés et de promettre son appui aux partisans de Charles de Navarre.
1. Arch. du Nord, B. (353, a" 7880. Copie contemporaine. Document publié par le D' LeGlay et Kervjn de Leltenhove (\ oy. ci-dessus, p. iGO, n. 2 . La lettre est collective et écrite au nom de dix gentilshommes ('1 chevaliers et 6 écuyers) : « Très grans et puissans sires... pour double de voslre grant puissance ne voulons nous soubzmectre à demeurer souhs icellc, meesmement que nous veons et appercevons que vous et les vostres monstres très dure volenté contre tous [ceulz] qui sont bien vueillenz du Roy deîV'a\arre, nostrc cher seigneur, duquel nous sommes et voulons estre serviteurs, vous rendons et quiclons feaultcet nous mettons iiors de toutservice quenous vous devions ou poons devoir ou en quoi nous peussions estre tenuz à vous, par quelconque manière ou pour quelconque cause que ce soit» Cherbourg, 28 mai i35(j.
Cette lettre, comme celle de Philippe de Navarre, constituait une « défiance », un déll, au sens primitif et étymologique du mot. Froissart (tV, 183), évalue à une vingtaine le nombre des seigneurs qui joignirent leur protestation à celle du frère du roi de Navarre. 11 donne quelques noms qui ne se trouvent pas dans le document précité, mais que l'on n'a aucune raison d'écarter: l'héritier de Graville, le iils aîné du comte d'ilarcourt, décapité à Rouen, etc. La maison d'Harcourt fut divisée sur cette question, car Louis, le frère du comte ,Iean, resta fidèle au roi de P'rance, malgré les instances de son oncle Godefroy (Froissart, ihid., p. i83-i8/i).
2. Uymer, 111, 1° p., \>. 328. Westminster, 12 mai i356. De conductu, pro nunciis Philippi de Navarra. — « Rex etc. Sciatis quod cum nobiles viri, Johannes dominus de Morhek et Willielmus Carbonel, dominus de Buneraunce (lis. : Buveraunce), qui nuper de partibus Normannie, ex parte illustris viri, Philippi de Navarra, consaiiguinei nostri carissimi, in nuncium in Angliam ad nos venerunt, jam ad easdcm partes Normanni;e profecturi et abinde ad nos sint ex certis causis redituri etc. ».
Guillaume Garbonnel, sire de Brévands, chevalier, est un des signataires de la lettre de déli collective du 28 mai. II avait servi, aux gages du Roi, en Colentin, pour la garde du château de la Rochetesson (Bibl. nat., P. O. ôij'i, d. i3803, Garbonnel, n° -x : Pontorson, 29 août i353). — Brévands ; Manche, arr' de Saint-Lô, c°° de Carentan.
Les Morbecque, d'origine artésienne, avaient dû s'expatrier. Denis de Morbecque fut un de ceux auxquels Jean II se rendit prisonnier, sur le champ de bataille de Poitiers.
l'alli\>ce v>glo-.\avvrraise 169
11 ne tarda pas à le leur donner dune façon elTective, car la diversion, utilement opérée en Normandie pur le duc de Lancastre, queUpies semaines plus tard, lut le premier edct des promesses du roi. Vers le
12 mai, les négociateurs devaient avoir atteint le but de leur mission, un sauf-conduit leur ayant été délivré à cette date, pour rentrer en France '. Le -j'i juin, un second sauf-conduit étaitpréparé pour Philippe de Navarre el Godefroy d'IIarcourt, attendus l'un et l'autre à la cour d'Angleterre -. Mais Godefroy d'IIarcourt, retenu en Normandie par la chevauchée du duc de Lancastre, n'accomplit pas ce voyage, resté pour lui, malgré l'assertion ctjnlraire de Froissart •'', à l'état de projet ''. Pour la même raison, Philippe de Navarre différa son départ ; il ne put se rendre auprès d'Edouard 111 qu'au mois d'août '. Le 4 septembre, il signait la convention de Clarendon, par laquelle il s'a\<juait Ihommelige d'Edouard III et le reconnaissait pour roi de France et duc de Normandie '^. 11 revint en Angleterre, cette même année, à la hu ilu mois d'octobre ', probablement avec l'espoir de tirer son frère de sa
i.Voy. la noie prôcédciitc.
2 Hymer, III, r p., p. 33i. (NVcslminslcr, a'i juin i35(3.) Do conductu pro Pliilippo de Navarra et Godel'rido de liarecourl. — « Re.v etc. Sciatis quod, cum illustris IMiilippus de .\a\arra, consangiiineus nosler, ex ccrlis causis, ad nos in Angliain, de licencia nosira sit venturus... » — Même sauf-conduil pour Godefroy d'IIarcourt.