COMPOSITION DE L ARMEE FRANÇAISE
Serrons la qOesUon d'un peu plus près. Nous avons pour la campagne de Picardie de lanncc précéden le (octobre-novembre i35ô}, non pas tous les états de paiement de Barthélémy du Dracli, trésorier des guerres, mais des états partiels à peu près complets. Ce qu'ils révèlent est fort instructif. Ainsi, la « bataille » du Roi comptait un pou moins de 3.000 chevaliers et écuyers, celle des maréchau.x, un peu plus de 2.000 '. Triplons ou quadruplons ce chiffre de a.ooo, le nombre des « batailles » pouvant varier de trois à quatre, nous aurons de 6.000 à 8.000 hommes d'armes, sans compter, bien entendu, les gens de pied, car à « l'ost de Picardie », ils n'avaient été ni exclus, ni congédiés prématurément.
On a déjà noté, mais sans y insister assez, que les sources anglaises passent sous silence, ou n'indiquent qu'en termes vagues, la supériorité numérique de l'armée française, si facilement atlmise sur l'autorité de Froissart ■^. Et pourtant, tous ces chroni(jueurs, — moines, comme le rédacteur de VEnlugiam. ou clercs séculiers, comme le Baker de Swynebroke, — n'ont point d'ordinaire le triomphe modeste. Ils pèchent plutôt par la vantardise et une hâblerie un peu gasconne. Le prince de Galles ne donne aucune évaluation de l'armée qu'il a vaincue. Barthélémy de Burghersh écrit que cette armée était forte de 11.000 combattants, dont 8.000 hommes d'armes et 3. 000 gens de pied •'^. Le Baker compte 8.000 lu)mmcs d'armes, plus un nombre indéterminé, mais considérable, de fantassins '*.
Villani, dont le témoignage n'est jamais négligeable, porte le nombre des Français à lo.ooo ci armures de fer » ^.
Une seule chronique française, celle des Oualrc premiers Valois,
I. Bibl. nat., Tout", acquis, franc, (jj^i, fol. iG:; et suiv.
3. Le héraut Chandos semble donner à entendre (v. 899-929) que les Français étaient quatre fois aussi nombreux que les Anglais. — Ailleurs, il donne une énumération détaillée « par bataille », avec une lacune fâcheuse pour la ba'aille du Roi (V. y3o-io5y).
3. Item, le roj' de Frauncc avoit à la journée viii mille hommes d'armes et m milles hommes à pic... »
i. Chronicnn, p. i^S : « ... nulle serviencium numéro taxato... » Le tout sous 87 bannières. — Cf. la Scalacronica, de Thomas Gray : « Si estoit le noumbre des gentz d'armes od colis armours en l'ost de France viii mile... »
.5. Villani, lib. Vil, cap. v; Muratori, XIV, col. iog : «... più di xv mita armadure di ferro ben montate e bene acconce al servigio del Re e con esso gran novero di sergenti in arme... »
2lS LA BATAILLE DE POITIERS
tombe clans les exagérations de Froissait et admet, d'après des renseignements plutôt vagues, que le roi Jean disposait de 5o.ooo combattants'. Très habilement, trop hahilemeni mcmc, les Grandes dhronitjiies disent : (( quoique le roi de France eût autant de gens que le prince de Galles... » 2. Mettons qu'il en eût le double ; nous ne serons peut-être pas très loin de la vérité 3, et il n'y a nulle témérité à rejeter les chiffres traditionnels, plus arbitraires et bien moins vraisemblables.
La valeur intrinsèque de l'armée anglaise rachetait largement sa faiblesse numérique La supériorité militaire des Anglais s'était affirmée dès les premières rencontres delà guerre de Cent ans, et elle ne se démentit point pendant tout le cours du xiv" siècle Du Guesclin luimême la reconnaissait, car jamais il ne risqua contre eux de grande bataill ' rangée. La méthode qui lui réussit si bien est connue. 11 surveillait à distance la marche des colonnes anglaises, les usant par de continuelles escarmouches ou par d'heureux coups de mains. Pour qu'il en vînt à une action générale, il fallait, comme à Pontvallain, un concours de circonstances particulièrement favorables '*.
Les institutions militaires de l'Angleterre étaient-elles donc si différentes de celles de la France^? Le même principe fondamental était
1. P. 67 : « Bien merveilleuse chose fut de ceste bataille, car le roi JeJian de France avoit o lui, comme aucuns dient, bien cinquante mille hommes d'armes, dont il y avoit bien \ingl-quatre, cjnc ducz, que contes et bien plus de trois cens banieres ».
2. P. 33 : « Finablemenl, la place demeura au dit prince de Galles et à ses gens, jasoil ce que le dit roy de France eusl autant de yens que le dit prince... »
3. Cette évaluation peut se justifier par des témoignages autorisés. Voy. les indications données à la page précédente d"après Mllani et les sources anglaises.
4 S. Luce, Du Guesclin, 182-188.
5. L'étude de ces institutions n'a jamais été faite sérieusement et d'après les sources. Elle est à peine ébauchée dans l'ouvrage de J. W. Fortescue, History of tUe British arniy (Londres, 1899, 2 vol. in-8°). 11 y a peu de chose à tirer du petit volume de C. W. C. Oman, The art of war in the middle of/es (Oxford et Londres, i885, in-8»). Le livre déjà cité du Rév. H. B. George {Bailles of English history, 2' édit. ; Londres, i8g5, in-S") a surtout un caractère narratif. Gross dit a\ec raison : « The best history of the English army is Kôliler's «. [The Sources and Literature of english History, Londres, igoo, in-8°, p. 100). En effet, on consultera toujours avec fruit ce que le général Kôhlcr a écrit de l'armée anglaise au \i\' s., dans le tome II de son grand ouNrage {Die lùitirichelung des hriegswesens, etc., t. Il, p. 350 et suiv. Das englische Heer), mais les admirables séries du P. R. O. permettraient de renouveler le sujet. Elles ont été utilisées, pour la bataille de Crécy et le siège de Calais. Voy. Crecy and Calais from the original Records in the Public Records Office by Major- General the honor. Georjje Wroltesley Londres, Harrison and Sons, 1898, in-8°.
LES AUCHERS ANGLAIS 219
admis dans Jes deux pays. ïoul liornme valide pouvait être requis de fournir le service militaire, et l'avantage était manifestement pour le roi de France, dont le royaume était plus grand et plus peuplé. Mais Edouartl 111 avait su imprimer une régularité parfaite à toutes les opérations du recrutement et de la mobilisation. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à lire dans les Halls de sa Cliancellerie l'ensemble des ordres qui précèdent et préparent une expédition. Le nombre des honuues d'armes, des archers, des gens de pied, (pic di)it envoyer chaque comté, est connu d'avance et ne varie que dans des limites très étroites'. Et lorsqu'il s'agit d'une guerre extérieure, on ne procède jamais à une levée en masse, qui donne toujours tant de déchet; les agents d'exécution, les d arraialores », opèrent une vraie sélection, un triage ; ils ne prennent dans le contingent du comté que les hommes les plus robustes, les plus aptes à faire campagne. Ceci s'a|)plique surtout aux archers, l'une des forces, mais non pas, comme on l'a cru, le nerf principal des armées anglaises au xiv' siècle -. L'entrée en scène de ces archers a été une surprise pour la chevalerie féodale. La vieille tactique routinière en a été bouleversée, comme il arrive toutes les fois qu'apparaît sur les champs de bataille une arme de jet nouvelle, à tir plus rapide ou dune portée plus granile. L'arc anglais, léger malgré sa hauteur, lançant avec une vitesse inconnue jusque-là, et à une distance de près de Aco mètres •"*, des traits acérés, dru comme grêle, rendit impossibles les charges de cavalerie, tant que les chevaux n'eurent pas été sufTisamment bardés de fer. 11 a marqué le déclin de l'arbalète, d'un maniement plus lent et plus compliqué, encombrante et lourde, de sorte que les arbalétriers devaient se faire suivre de tout un convoi pour transporter leur armement '•. Son rôle a
1. On trouvera quelque* indications intéressantes et précises dans l'ouvrage d'Eug. Déprez, Les Préliminaires de la guerre de Cent ans, Paris, Fontemoing, njoa, in-8°,
2. Ce qui fait la force des armées anglaises au xiv' siècle, ce sont les hommes d'armes combattant à pied. Les archers, comme l'artillerie moderne, ne peuvent être abandonnés à eux-mêmes; lisent besoin d'un soutien et une solide infanterie peut seule le leur donner (Kôhlcr, op. cil , t. II, p. 358).
3. H. B. George, Bailles of English history, p. 5i. Note sur le « Long-Bow ». 4oo yards, dit l'auteur, sont la longueur du « bow shol », employé comme c< a rough measure of distance >^.
i. Leur armement dél'ensif tout au moins (boucliers) et leurs munitions, c'est-àdire leur approvisionnement de carreaux.
donc été considérable, mais ce sérail l'exagérer que d'y voir l'unique facteur des victoires anglaises, dues en réalité, — à Crécy comme à Poitiers, — à la solidité des hommes d'armes, habitués, par les guerres d'Ecosse, à combattre à pied, mais toujours prêts à remonter à cheval, pour charger à fond un ennemi repoussé et ébranlé K
L'infanterie galloise et irlandaise n'était pas non plus un appoint méprisable. La tenue uniforme qu'elle portait ^ est l'indice d'une organisation régulière et devait contribuer à lui donner de la cohésion. Jetés dans la mêlée au moment opportun, ces hommes à demi sauvages faisaient de terrible besogne.
Par son recrutement, et plus encore par sa préparation immédiate, la petite armée du prince de Galles était dans les meilleures conditions pour vaincre, et en quelque sorte amenée au point voulu. D'abord, Edouard 111 avait formé le corps de débarquement destiné à la Guyenne avec un soin particulier 3. Les chevaliers de la Jarretière y étaient nombreux ; les noms seuls des principaux lieutenants du prince sont significatifs : WarwickS Sabsbury», Oxford 6, Suffolk 7, Chandos ^, Auberchicourt 9, etc. Les Gascons n'étaient pas moins bien commandés ; la renommée du captai de Buch '^ pouvait aller de pair avec
1. On réalisait ainsi l'union ou la combinaison des différentes armes : « Der Bogenschiitze an sich ist unselbstandig, er bedarf des Scliutzes... Etwas anderes war es, wenn die Hauptmasse der schweren Reiter selbst zu Fuss war, um die sich die Bofrcnschûlzen frei tnmmcllcn. Dann konnte auch ein Theil der Ritterschaft zu Ross blciben, vtie das scit der Schiacht von Poitiers iiblicli wurde, so dass man die Vortheile der verbundeaen Waffen fiir sich halte ». iKôhler, op. cit., II, 358.)