MUTATION DES MONNAIES
Ln événement était survenu pendant Tabsence du dauphin, qui le remettait aux prises avec les difficultés qu'il s'était tlatté d'aplanir, en s'éloignant pendant quelques semaines. N'ayant pu obtenir de subsides ni des Etats, ni de l'échevinage parisien », il avait, comme son père et comme son aïeul, comme presque tous ses prédécesseurs, cherché à se procurer, par une mutation des monnaies, les ressources qui lui manquaient '^. Le mandement par lequel il décriait les pièces d'argent en circulation et ordonnait de frapper de nouvelles espèces, porte la date du 23 novembre f35G'', mais il ne fut public que le lo décembre, cinq jours après le départ pour Metz '-. L'émotion très vive,
I. Dans le préambule d'un mandement du aS nov. i3ôG, dont le dispositif est résume ci apn"s, le dauphin dénonce, non sans aigreur, le mauvais vouloir ou l'impuissance des Etals généraux : « Comme pour le temps présent et celluy advenir soit plus que oncqucs mais nécessité et besoing de trouver et avoir les plus grans et bonnes finances que l'en pourra bonnement, pour les trfs grans et inumerables mises qu'il convient faire, tant pour le fait des guerres, comme pour la tuition et deffence du royaume, et aussi pour résister et contrester de tout nostre povoir, par puissance de gens d'armes ou autrement à la malle voulenté des ennemys, desquelles choses faire et mettre à bon elTect. à l'avde de Dieu, nous sommes très desirans de tout nostre cueur ; et afin que sur ce peust et deust estre pourveu de très bon remedde par très bonne délibération et advis. et icelles finances eues et pourchassées les [plus] aisément et bonnement que l'en pourroit, sanz le trop grant grief du peuple, eussions fait venir et assembler les prélats, barons et les gens desbonnes villes du royaume, lesqueb nonl en riens conclud ne par/ait sur ce; par quoy le dit royaume est et pourroit estre en très grant péril, se sur ce n'estoit pourveu de remedde etc ».
3. Il faudrait de longues pages pour redresser les erreurs courantes au sujet des mutations ou altérations des monnaies sous les Capétiens et les premiers Valois. Je puis, heureusement, renvoyer au récent et très important ouvrage de M. Emile Bridrey, La théorie de la monnaie au A7F' siècle, Mcole (iresme, etc. Paris, ^". Giard et E. Brière, 190G. in-8.
3. Arch. nat.. Z i^ 55. fol. 229-230. Copie du xv' siècle. — Ordonn., III, 87-88. — Les principales dispositions du mandement sont bien résumées par les 'orandes Chron. : « Le samedy ensuyvant. x' jour du dit mois, fu publiée à Paris la monnoie nouvelle qui avoit esté faite par l'ordenance du dit Monseigneur le duc de Normandie, et par son conseil ; c'est à savoir : deniers blans devi soûls viii deniers de taille (ou de poids au marc de Paris, c'est-à-dire à raison de 80 pièces au marc) et de iiii deniers d'aloy, appellée monnoie xlviii' ; et avoit cours chascun denier pour xii deniers tournois. Et autres blans deniers, qui par avant couroient pour viii deniers tournois la pièce, furent rabaissiez à trois tournois; et le mouton d'or fu mis à xxx souIs tournois (cours précédent : xxv s. t.) o
Un mois auparavant (22 octobre ,356), le dauphin, pour prévenir le chôma-e des ateliers monétaires, avait dû élever de 20 sous t. le prix du marc d'argent, ce qui le portait à 8 livr. 10 s. t. ou 8 I. 17 s. suivant le titre du métal livré par les changeurs ou marchands (Ordonn., III. 80).
!t. ^ oy. la note précédente.
292 LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE l35G ET DE l357
qu'éprouva le u commun » de Paris, aurait été exploitée, sinon provoquée par les meneurs de l'échevinage, décidés à ne pas tolérer que le prince cessât d'être à leur discrétion et à celle des Etats ^.
Les causes réelles de cette agitation demandent à être précisées. En somme, il y avait « mutation d, mais non (( aflaiblissement d des monnaies 2. Le mandement du 28 novembre remontait, quoique timidement et sans franchise, la pente que Jean II avait descendue si rapidement, après les engagements solennels pris, dans l'ordonnance du 28 décembre r355, d'avoir désormais une monnaie forte et stable, et en particulier de ne plus s'écarter, pour l'argent, du type de la monnaie u vingt-quatrième » ^. Pendant l'année i35G, le Hoi avait, sous l'empire de besoins croissants, prescrit successivement la frappe de monnaies (( quarantième » '% « quarante-huitième » ^ et même « soixantième » ''\
Le dauphin pouvait donc dire, au mois de janvier i357, après l'insuccès de sa tentative, qu'il avait voulu mettre en circulation une (( forte » monnaie, car elle était <( ouvrée » sur le pied de la monnaie « quarante-huitième » '.
1. Gr. Ckron., VI, '17 : « Dos quelles choses le coinmiin de Paris fu moult esmeu, et par especial pour cause de la dite nouvelle monnoie; car coulz qui gou^cr^oicnt ne vouloient souffrir le dit monseigneur le duc avoir finance...» J'arrête la citation, parce que les mots qui suivent me paraissent évidemment corrompus : «... avoir finance san: l'r de gaaignier », lit-on dans le man. fr. 28i3. P. Paris a imprimé : « sanz lettre de gaaignier », ce qui n'a pas de sens et est inexact, lettre ne s'abrégeant par Tr. Les manuscrits dérivés du man. fr. 28i3 ont, ou bien modifié ce passage inintelligible, ou laissé en blanc les mots douteux. Quelques manuscrits portent : sans leur daiigier, c'est-à-dire sans leur congé, leçon qui parait bien rendre la pensée de l'auteur des Grandes Chroniques. Pour lui, la mutation des monnaies n'aurait été qu'un prétexte. Ce qu'on voulait, c'était empêcher le dauphin de se procurer de l'argent autrement que par l'intervention des Etats, et par conséquent l'obliger à les rappeler.