‹ Histoire de Charles VChapitre 66 sur 381 · LE PREMIER DAUPHIN DE L\ MAISON DE FRANCE · texte numérisé non relu

LE PREMIER DAUPHIN DE L\ MAISON DE FRANCE

compromettant et ne l'ayant pas reproduit en entier. Voici ce que raconte le chanoine de Liège '.

« Quand le connétable fut venu en France, il s'en ala par devers le roi Jean de qui ilcuidait moult bien cstre amé ainsi qu'il estait ainçois qu'il fût roi ; si s'inclina et le salua humblement, et cuidait estre moult bien venu et moult bien fêté pour ce qu'il avait esté cinq ans hors du pays, en prison. Le roi Jean le mena seul en une chambre et lui dit : (( Regardez ceste lettre, la vîtes-vous onques autre part que ici? » Le connétable fut merveilleusement ébaubi quand il vit la lettre, ce dit-on. Quand le roi le vit ébaubi, il lui dit : « Ha ! mauvais traître, vous avez bien mérité la mort, vous n'y échapperez pas, par l'âme de mon père. » Si le fit tantôt prendre par ses massiers, et le fit mettre en prison en la tour du Louvre, à Paris, où le comte de Montfort fut mis, et puis y mourut, ce dit-on. Chacun fut dolent du gentil connétable, qui ainsi fut mené, car moult était amé et ne savait nul deviser pourquoi le roi lui faisait faire cela. Le roi jura le lendemain par devant les amis du connétable qui priaient pour lui, que jamais il ne dormirait, ni jà pour l'un ni pour l'autre il ne laisserait qu'il ne lui fit couper la tête ; et ainsi fut fait en la nuit même, en la tour du Louvre, sans loi et sans jugement ; de quoi toutes gens furent dolents et courroucés, et le roi durement blâmé et moins amé. Et ne sut-on pourquoi ce fut fait, fors les plus privés du roi ; mais aucunes gens devinaient que le roi avait été informé d'aucunes amours lesquelles avaient été ou devaient être entre madame Bonne et le gentil connétable. Je ne sais si onques en fut rien à la vérité, mais la manière du fait en fit plusieurs gens soupçonner » 2.

Qu'il faille accepter aveuglément l'explication suggérée, avec tant de réserve, par Jean le Bel, c'est ce que nul n'oserait soutenir 3; mais le chroniqueur n'en a pas moins consigné une des versions qui avaient cours, et en dehors de lui d'autres l'ont connue. Froissart s'est tu, moins par un scrupule d'historien que par la peur de s'aventurer

1. En raison de la longueur de la cilalion, le texte de Jean le Bel a été rapproché du français moderne.

2. Chronique, 11, i()y-2oo. — Froissart, suivant son habitude, a copié et arrangé ce passage {Citron., 1\ , la'i-isô); mais il a supprimé les dernières lignes : « ... et ne sceut-on pas etc. )i.

3. La pente est glissante, et l'on tomberait très vite dans le roman pur. Voy. A. Brachel, Pathologie mentale des rois de France, p. 607-5081

LE DAUPHIN A LA COLR DE JEAN II 6q

sur un terrain brûlant. C'est le sentiment qui se trahit chez Jean de Noyai, car l'abbé de Saint-Vincent-de-Laon ne dit pas autre chose que Jean le Bel, mais il le dit on termes embarrassés, de la façon la plus gauche et la plus obscure, si bien qu'il a dérouté la sagacité des commentateurs : (( De laquelle dame dessus-dite (Bonne, femme de Jean de Normandie; la fin haslive, si comme on dit, fut occasion de deffinement inoppinable du conte de Guines, duc d'Attaines et conneslable de France, de laquelle chose nous nous raportons à Cellui qui de riens n'a ignorance » '.

Le dauphin a peut-être connu tardivement, il a fini par savoir ce (\nc bien des gens étaient intéressés à lui faire entendre. Lorsque le moment fut venu où Charles le Mauvais et Robert le Coq avivèrent, de tout leur pouvoir, les griefs qu'il pouvait avoir contre son père, ils se gardèrent sans doute de taire la ténébreuse affaire, qui faisait peser sur la mémoire de sa mère d'injurieux soupçons'-.

I. A. Mulinior, Fraijmenls inéiiits de lu Chronique de Jean de .\oya(, abbé de Sainl- Vincent-de Laon (Extrait de V Annuaire Bulletin de la Société de l'Histoire de France), Paris, i883, p. <j : « Comment comprendre celte phrase assez obscure, dit Molinier (Ibid., n. !i) : que la mort de la ductiesse de Normandie fut attribuée au connétable d'Eu, ou f[uc celui-ci péril faute de proleclion ? ».

3. c( Il (llobcrt le Coq) a dil à pluscurs porsoimes dij^nes de foy... que le roy n'csloil di^^ne de vivre el qu'il avoil fail inurdrir sa femme » (Acte d'accusation contre Robert le Coq, art. i8. Faclum polilique du xiV s., publié par L. Duuét d'Arcq, dans la Bibl.de l'Ecole des Chartes, l. H. i8'io-i8iii, p. 3O7).

Une clironique ang:laise, très parliale contre les Valois (Chronicon Galfridi le Baker de Sivynebroke, Oxford, iSytj, in-8". éd. Edward Maundc Thompson. |). ii3 ii'i). reproche la même chose au roi Jean, mais avec des détails qui rendent l'inculpation tout à fait invraisemblable : « ... coronatus Francorum...predictarum laudum preconcs (le comte d'Eu el le frère naturel du roi, Thomas de la Marche, le bâtard de Philippe M, qui avaient fait de\anl lui l'éloge d'Edouard 111), impie jussit decapitari. Jîngens comitem cum sua regia u.rure nimiam habuisse fainiliarilatem... Post jiredictum fralricidium (la mort de Th. de la Marche) uiorein suain. Jiliam nobilis régis Boemie, in prelio de Cressi duduni occisi, famé torsil usque ad tnorleni etc. ».

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