CHAPITRE m
Le dauphin, lieutenant du roi en Normandie.
I. La France et l'Anj^lelcrre au déljiil du rcj^ne de Jean II. Trêves renouvelées el négociations pour la paix. — II. Gliarlcs II, roi de Navarre. La maison d'Evrenx. Meurtre du connétable (Charles d'Kspagne. Le roi de Navarre sollicite le secours d'Edouard III. Première réconciliation avec Jean II; le traité de Mantes. (Charles le Mauvais à la cour d'Avignon; projet d'alliance avec les Anglais. Préi)aralifs du îS'avarrais. La guerre se rallume entre la France et l'Angleterre. Jean II el la défense du royaume; les grands commandements militaires; formation de l'osl. —
III. Situation particulière de la Normandie ; la marche de Bretagne. Le dauphin est envoyé en Normamlie en cjualilé de lieutenant ilu Roi. Les Etats provinciaux et le subside. La descente d'Edouard III en Normandie est empêchée par les vents contraires et une deuxième réconciliation de Charles le Mauvais avec Jean II; le traité de Vaiognes. —
IV. Conséquences de ce traité. L'intimilé du daiiphin avec son beaufrère le roi de Navarre. La jeunesse de Charles ; les insinuations de Christine de Pisan. Le Vaudrcuil: Jean Goste elGirarl d'Orléans. Projet de fuite du dauphin. Le pardon de Jean II ; Charles est fait duc de Normandie; munificence du Roi à son égard. — V. Les Etals Généraux de la langue d'oil.
I. — Au lendemain de la prise de Calais, avait été conclue, entre les rois de France et d'Angleterre, une première trêve '. que des prorogations ou des renouvellements firent durerjusqu'au mois de juin i355 -. Pendant ces huit années, le pape Clément VI et son successeur, Inno-
1. Rymer. Fccdern. \\\. i. p. loG i38. — Froissarf. Chroniques, l\ . p. x\\iii. n. i. — Conclue le 28 !?eptcmi)rc iS.'iy, par la médiation des cardinauv Annibal Ccccano et Et. Aiiberl, la trè\e dc\ait expirer quinze jours après la fête de saint Jean Baptiste de l'année i3i8 et durer par conséquent im peu plus de neuf mois, et non pas deux ans, comme le dit Froissart.
2. Rymer, III, i, p. 177-178, i8i-i85, 197-198. 207, 232, 254-2o5, 260-2G1, 56G, 376-277.
Grandes Chroniques. ^ I, i5 : » Et assez tost après, c'est asavoir vers la fin de février ou dit an (i355), vindrent nouvelles que les trêves qui étvorent esté prises entre les
cent V[, multiplièrent les efTorts pour rétablir la paix entre les deux adversaires. Des prétentions, de part et d'autre irréductibles, rendirent vaines toutes les tentatives de conciliation.
Les grandes opérations militaires se trouvaient donc suspendues à l'avènement de Jean II, et rien dans l'attitude du nouveau roi ne trahissait des velléités belliqueuses, ni l'arrière-pensée d'une revanche. Un de ses premiers actes l'ut de confirmer une trêve récente ', destinée, conmie celles qui l'avaient précédée et comme celles qui la suivirent, à être très mal gardée 2. En effet, à lire les chroniques, à compulser la masse encore considérable des « montres )) ou des quittances, par où se révèle l'activité des hommes d'armes, on constate le ralentissement plutôt que la cessation des hostilités. Il n'y a plus de longues chevauchées, mais une ville importante, telle que Saint-Jean-d'Angély peut être assiégée, secourue et finalement prise ^ ; point de batailles proprement dites, mais des rencontres qui en diffèrent à peine par le nombre des combattants et mettent parfois en présence de petites armées '^. Les coups de main sont fréquents, et, comme ils violent des engagements solennels, ils ne réussissent qu'à l'aide de procédés déloyaux. En i35i, le château de Guines tombe aux mains des Anglais, un de ceux qui en avaient la garde s'étant laissé corrompre à prix d'argent. On jugea sévèrement en France, et même ailleurs, une atteinte aussi directe au
deux roY?, jusqiics en a>ril en^uyvant, estoient alongnics par le pape jusqiies à la nativité de saint Jehan-BapUste après ensuyvanl; pour ce que le dit pape n'avoit peu trouver voie de paix à laquelle les diz traicteurs qui estoient à Avignon, tant pour l'un roy, comme pour l'autre, se vousissent consentir etc. » Cf. Froissart, Chron.. ]\ . Li, n. 3.
1. Toutes ces trêves ne succèdent les unes aux autres, que pjur permettre la conclusion d'un traité de paix. Voy. Rymer, II!, i, p. 253 : « De tractando super finali pace reformanda et trcugis cum adversario Franciae ineundis(i9 février i353); — p. 275-276. « De tractando cum adversario de Francia» (3o mars i35i). — C'est à la fin de i354 et au commencement de i355, que furent tentes les efforts les plus sérieux et les plus suivis, sur l'initiative d'Innocent \ 1. Les ambassadeurs du roi de France et ceux du roi d'Angleterre se rencontrèrent à la cour d'Avignon. (Rymer, 111, I, p. 283-28i, 28(j : 28 août et 3o octobre i35'i.)
2. Rymer, III, 1, p. 207 : « De treugis cum Philippo de \'alesio defimcto apud Calesium ultime initis cum Johanne filio praefali Philippi firmandis ». (a nov. i35o),
3. Gr. Chron., VI, 4-5. — Froissart, Chron., IV, ioS-ioq et ibid , xlii-xliv.
i. (( La bataille de Saintes », par exemple, entre un détachement anglais, venu pour secourir Saint-Jean-d'Angély, et un détachement français fourni par l'armée assiégeante. (Froissart, Chron., IV, xlh et xliii, n. i et 2.) L'affaire eut lieu dans les premiers jours d'avril i35i.
respect de la foi jurée •. Mais du vivant de Philippe VI, GeofTroi de Charny avait créé un précédent, quand il avait essayé, en pleine trêve, de reprendre Calais, avec la connivence d'un traître: entreprise d'ailleurs avortée, car le traître avait vendu ses complices et, après un court engagement dans lequel Edouard III avait payé de sa personne comme un simple chevalier, la ville était restée au roi d Angleterre -.
Un chroniqueur anonyme, après avoir rappelé les principaux faits d'armcsdes premières annéesdu règncdc Jean II, termine par ces mots, qui résument assez fidèlement la situation, bien qu'il convienne de n'en pas forcer le sens : « Grans guerres ot en ce temps et moult de besongnes petites et grandes par le royaume de France, tant en Poitou, en Brelaignc, que sur les marches de Gascoigne, dont il n'est point fait de mencion en cest livre » ■'.
Ce sont les Anglais, enorgueillis de leurs victoires, qui supportent avec le plus d'impatience l'inaction où les condamne, en dépit d'infractions répétées, le continuel renouvellement des trêves '*. A peine Jean II est-il sur le trône, qu Edouard III va trouver, dans le royaume et aux côtés de son ri\al. un allié inattendu, très peu sûr, il est vrai, — il l'apprendra à ses dépens, — mais dont il n'osera jamais, malgré de nombreux mécomptes, repousser les avances trop favorables à ses desseins. Je veux parler de Charles d'Evreux, roi de Navarre, communément appelé Charles le Mauvais, et qui occupe une si grande place dans l'histoire de Charles \ .
I. Gr. Cliron.. \\. b-6 : <( Et durant celle ft'*lc do TE^toiHfî (janxier i3.Î3). fii prise par tray^on la ville et chastel de Giiyncs par les Anjrluiz ; car bonnes Irieves jurées estoient entre les roys de France et d'Angleterre ; et pour ce, en celle scurté. estoit vcnvi veoir la dite feste le sire de Ba^elin,^llehem. capitaine et prarde du dit lieu. Et durant ce, les Anglais traiclerent a\ecques un de ceulsàqui la ganle du dit chastel estoit bailliée, nommé Guillaume de Biauconroy ; et par trahison, sanz ce que deffence y feust mise, y entrèrent. De la quelle prise le peuple se merveilla trop, disans que vérité, loyauté, ne foy n'estoil es Anglois ». Cf. la Continuation de la chronique de Richard Lescol, p. (ji, et surtout Matleu MUani. lib. Il, cap. slix : « Come il re d"lnghiltcrra essendo in tregua col Re di Francia acquisto la conteadi Guinisi ». et cap. L : « 11 piato fu in corte di Papa per la contca di Guinisi ». (Muratori. \IV, col. i38.)