‹ Histoire de Charles VII (volume 2)Chapitre 15 sur 362 · INTRODUCTION. XXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXVII

règne cemme Tun des plus éclatants qui aient passé sur la France. Charles VII ne fut pas, comme on Ta trop dit, étranger au grand mouvement national qui déracina .l'Angleterre de la France. La Pucelle donna le signal de TafFranchissement, et tant qu'elle parut aux armées le roi se tint cqmme immobile. On eût dit qu'il sentait sa mission royale transférée en d'autres mains. Ce ne lui fut pas d'ailleurs un honneur vulgaire de savoir confier alors ses armées à des hommes de valeur et de génie. La plupart des rois ne périssent que par le défaut de ces choix; mais une fois qu'il fallut paraître en personne dans les guerres et dans les affaires, Charles VII y apporta du courage et surtout de la suite, qualité meilleure peutêtre. Dans ce mouvement il semble presque avoir oublié ses voluptés, et l'histoire le voyant mêlé à tout ce qui se fait de grand et d'utile par les armes, par le conseil, par les lois, par la réforme de la discipline, par les armées , par les négociations politiques, par l'agrandissement successif de l'État, par la répression des désordres, par tout ce travail de restauration sociale, l'histoire voyant cette activité, cette application, cette ténacité du prince, se souvient à peine des désordres privés de sa yie. Ce n'est qu'à la réflexion qu'elle reprend sa sévérité. D'ailleurs,' peu de fautes politiques furent commises par Charles VII; son règne est exempt de violences et de réaction. Et pourtant son indulgence ne fut point de la faiblesse; mais sa justice ne fut point de la vengeance. Les peuples l'aimaient ^ cause de sa bonté ; il était compatissant, et il épargna les supplices, comme il évita les impôts. On l'appela te Victorieux, et ce nom doit lui rester, car la victoire ce fut la liberté. On l'appela aussi le bien servi, et ce surnom n'est pas sans honneur, car l'afifection des serviteurs atteste l'amour du maître. Il a été quelque temps de mode en France de déprécier son règne. Il était juste de le montrer dans son jour de patriotisme. Charles VII a brisé le sceptre d'Angleterre, et il a refait la monarchie de France; c'est là un titre pour quiconque croit à la liberté et à la gloire *. »

Nous rencontrons ici une nouvelle et très remarquable appréciation des résultats du règne de Charles VII, due à la plume de M. Mignet. Elle se trouve dans son savant mémoire sur la Formation territoriale et politique de la France, lu à l'Académie des sciences morales et politiques, et publié en 1843 :

« Charles VII joua, dans la seconde période des guerres anglaises, le même rôle qu'avait joué Charles V dans la première... Charles vn

1. Histoire de France (Paris, Lagny frères, 183943, 8 vol. m-8«), t. IV, p. 355.

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répara par son habileté et par ses succès militaires la désastreuse défaite d*Azincourt et les, suites non moins funestes du traité de Troyes. Il conquit le royaume sur les Anglais, et il termina comme elle devait Tétre cette grande question territoriale agitée depuis près de trois siècles, de la conquête de la France par les rois d'Angleterre ou de Texpulsion des Anglais du continent par les rois de France... La monarchie ayant surmonté, sous Charles VII, la double réaction politique et territoriale qu'avaient essayés contre elle le parti bourguignon et le parti anglais, dut renforcer sa constitution. Ce fut alors, en effet, que l'ordre judiciaire fondé par saint Louis fut étendu, que le système financier créé dans le quatorzième siècle fut complété et rendu permanent par l'institution des tailles perpétuelles, enfin qu'une organisation militaire appropriée à la monarchie prit naissance et remplaça l'organisation militaire de la féodalité*.»

Un inspecteur général de rUniyersité , M. Ozaneaux, publia, eii 1846, un précis en deux volumes, qui a eu plusieurs éditions, et où il fait preuve d'un remarquable sens historique. Son appr(5ciation ne saurait ôtre passée sous silence :

« Qui l'eût dit alors (1422) que ce roi de dix-neuf ans, étourdi, insouciant, chassé de son royaume, repoussé par une loi en apparence nationale, privé de toutes ressources, errant de ville en ville, et n'ayant rien de ce qui inspire l'enthousiasme, rien que des formes aimables et une bonté facile..., remonterait au trône de ses pères par la force des armes , s'y maintiendrait par l'amour de son peuple , réparerait les maux de la France par sa sagesse , lierait le temps moderne au moyen âge en affermissant les belles institutions de l'un et préparant les améliorations de l'autre, et léguerait à son fils, après trente-neuf ans de règne, la plus puissante monarchie de la chrétienté !.. Longtemps jeune et insouciant, longtemps étourdi par ce mouvement général qui n'était ni son ouvrage ni celui d'aucun homme, Charles unit par le sentir, par s'y associer, par le diriger lui-môme. Alors il fut un grand roi; l'élu de Dieu, l'élu du pays se tint à la hauteur de sa mission et sut l'accomplir. Dans sa vie privée, il eut des faiblesses, et il est fâcheux que les traditions populaires aient associé à sa mémoire le nom d'Agnès Sorel... Gardons-nous de chercher, sur la foi de quelques historiens,

1 . Formation territoriale et politique de la France , dans les Notices et Mémoires historiques (Paris, Paulin, 1843, 2 vol. in-8»). Voir Mémoires historiques ^ 3» ddition, 1854, in-12, p. 222-24. — Plus loin (p. 24), l'éminent académicien dit, en parlant de Louis XI , qu'il fut « le continuateur de Charles VU. »

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une époque précise de la vie de Charles VII où il devient tout à coup un homme supérieur; gardons-nous d'accepter la romanesque tradition qui ferait sortir ce miracle d'une parole d'Agnès Sorel ; c'est de plus loin que viennent les leçons qui instruisent les chefs des nations ; c'est de plus haut que descendent les voix qui les inspirent*. »

Deux savants éminents de notre temps, successivement directeurs de TÉcole des chartes, MM. B. Guérard et J. Quichcrat, ont fait entendre leurs voix dans cet ensemble où il y a tant de notes discordantes. Leurs appréciations portent la date de 1850.

Voici comment s'exprime le grave éditeur du Polyptiqtie dlrminon :

« Le pouvoir royal pénétra et triompha partout sous le règne de Charles VII. A partir de ce prince, auquel les écrivains modernes n'assignent pas, je crois, un rang assez élevé dans l'histoire, les deux principaux fondements de la puissance, les finances et les armes, furent assurés à la royauté par l'institution des impôts publics et des armées permanentes... La France eut des revenus considérables et une organisation financière qui suffisaient à tous ses besoins. Elle fut également redevable à'Charles VII d'une armée permanente, régulière et soldée, qui acheva la défaite de la féodalité, et mit à la disposition du pays des forces toujours prêtes, soit pour l'attaque, soit pour la défense *. »

M. J. Quicherat, dont l'hostilité à l'égard de Charles VII est connue, a fait preuve ici d'impartialité :

« Charles VII fut du petit nombre des princes qui s'améliorèrent sur le trône. Il ne faudrait pas le peindre au commencement de son règne avec les vertus qu'il montra plus tard; car bien qu'il en possédât le germe, elles étaient offusquées en lui par des vices de nature et surtout d'éducation. Georges Chastellain, qui peut passer pour le plus grand observateur du xv^ siècle, prétend qu'il y avait dans son âme un fond d'envie ; il est incontestable qu'il manqua toujours du don si précieux de la magnanimité. Cela joint à ime grande défiance de lui-môme et à la terreur des crimes commis

1. Histoire de France depuis l'origine de la nation Jusqu'à nos Jours, Paris, 1846, 2 vol. in-8». — Je suis rëdilion de 1850, 2 vol. in-tî, t. I, p. 483-84 et 512. Voir p. 511 le jugement formulé par rhistorien sur tout le règne.

2. De la formation de l'état social , politique et administratif de la France , pai* M. Guérard, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, t. XII (1850), p. 35 et 37.

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en son nom, le rendit indolent, malgré son aptitude au travail ; inintelligent des situations, malgré la rectitude de son esprit ; ombrageux et dur, malgré la,douceur de son caractère *. »

Dans le jugement suivant, formulé pourtant par Augustin Thierry à la fin de sa carrière, on retrouve encore I9, trace d'opinions préconçues : c'est l'appréciation du règne plutôt que celle du Roi, relégué à ce rang de témoin que lui a assigné le président Hénault :

a Du long et pénible travail de la délivrance nationale sortit un règne dont les principaux conseillers furent des bourgeois, et le petit-fils de Charles V reprit et développa les traditions d'ordre, de régularité, d'unité qu'avaient créées le sage gouvernement de son aïeul. Charles VII, roi faible et indolent par nature, occupe une grande place dans notre histoire, moins par ce qu'il fit de lui-môme que par ce qui se fit sous son nom ; son mérite fut d'accepter l'influence et de suivre la direction des esprits les mieux inspirés en courage et en raison. Des âmes et des intelligences d'élite vinrent à lui et travaillèrent pour lui, dans la guerre avec toutes les forces de rinstinct patriotique, dans la paix avec toutes les lumières de l'opinion nationale... L'esprit de réforme et de progrès modela sur un plan nouveau toute l'administration du royaume : les finances, l'armée, la justice et la police générale. Les ordonnances rendues sur ces différents points eurent leur plein effet, et elles se distinguent, non comme les précédentes par une ampleur un peu confuse, mais par quelque chose de précis, de net, d'impérieux, signe d'un talent pratique et d'une volonté sùfe d'elle-même parce qu'elle a le pouvoir... La forme delà monarchie moderne, de ce gouvernement destiné dans l'avenir à être à la fois un et libre, était trouvée ; ses institutions fondamentales existaient ; il ne s'agissait plus que de le maintenir, de l'étendre et de l'enraciner dans les mœurs. Le règne de Charles VII fut une époque d'élan national ; ce qu'il produisit de grand et de nouveau ne venait pas de l'action personnelle du prince, mais d'une sorte d'inspiration publique d'où sortirent alors en toutes choses le mouvement, les idées, le conseil *. »

La même année, un écrivain distingué, bien connu par ses beaux travaux sur Golbert et l'administration sous le règne de Louis XIV, consacrait deux volumes à Jacques

1. Aperçus nouveaux sur V Histoire de Jeanne d'Arc (Paris, Jules Renouard, 1850, m-8»), p. 24.

2. Essai sur l'Histoire de la formation et des progrès du Tiers-État (Paris , Fume , 1853, gr. in-So), p. 63-6i.

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Cœur. En retraçant l'histoire du célèbre argentier, M. Pierre Clément se plaçait à son tour en face de cette figure royale, si diversement jugée, et se demandait ce qu'il faut en penser.

« Peu de princes ont été jugés d'une manière plus différente et plus contradictoire que Charles VIL Frappés uniquement de ses défauts, la plupart des historiens lui ont refusé tout mérite personnel... Si j*ai hien compris cette physionomie, elle a été souvent sacrifiée contre toute justice... Il y a dans la vie de de Charles VII deux parts distinctes à faire. Pendant les douze ou quinze premières années de son règne, il se montra faihle, sans volonté, sans confiance en lui-même, se laissant diriger par des favoris qu'on lui imposait violemment. Puis, rendu plus habile et plus prudent par ses fautes mômes, car le métier de roi, suivant l'expression de Louis XIV, a, plus que tout autre, besoin des leçons de l'expérience, il finit par acquérir cette volonté, cet esprit politique et de suite qui lui manquaient d'abord, et poussé, sinon par la nature même, du moins par les nécessités de sa position, il se battit vaillamment, chassa les Anglais du royaume, fit adopter des réformes capitales, et assura, par un acte célèbre, les libertés de l'Église gallicane. Je ne parle pas de la fermeté qu'il déploya contre son indigne fils at contre quelques princes du sang. Ce n'est donc point dans le roi, mais dans l'homme, qu'il faut chercher les défauts de Charles VIL Ces défauts sont principalement l'ingratitude, l'oubli complet des plus grands services, et des faiblesses étranges, scandaleuses, qui le rendirent, surtout vers la fin de sa vie, indifférent à toute pudeur...

a Charles VII réforma la justice, organisa l'armée, publia d'excellents règlements sur les finances, rétabUt l'ordre dans les monnaies, fonda l'administration et porta le premier coup à la féodalité... On peut le dire avec vérité : sous le Rapport politique et administratif, la France sortait en quelque sorte du chaos ; une ère nouvelle commençait... Pour quiconque examine attentivement l'ensemble des travaux de cette époque , il est constant que là se trouve le véritable point de départ dQ la société nouvelle... On devine, on sent, en étudiant les chroniqueurs contemporains, qu'aucuii roi de France n'a été, de son vivant, plus aimé et plus populaire *. »

Nous arrivons à Tapparition du tome VI de la nouvelle Histoire de France de M. Henri Martin, qui, après ses

1. Jacques CoRur et Charles VU y ou la France au quimième siècle (Paris, Guillaumin, 1853, 2 vol. in-So), t. 1, pages vin, xlv-xlvii, 100, 132; t. ll,|p. 23i.

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quinze volumes de 1834-36 et ses dix-huit volumes de 1838-53, avait commencé, en 18SS S une quatrième édition, entièrement refondue, qui constitue un ouvrage absolument différent des deux précédents. Nous avons ici la dernière manière de Thistorien et son jugement définitif sur Charles VII :

« Charles VII, à la fois mobile et obstiné, léger et a songeur, » soupçonneux envers les bons et crédule aux méchants, amolli dès l'adolescence par ce précoce abus des voluptés qui avait coûté la raison à son père et la vie à son frère, ne montrait en rien Tactivité d'esprit et de corps, ni les passions énergiques de son âge. Il n'était pas lâche : quand il fut obligé de payer de sa personne, il le fit honorablement ; mais il craignait les fatigues et le tumulte des camps : il n'était ni cruel ni absolument insensible; mais sa sensibilité toute physique, pour ainsi dire, était sans profondeur et sans durée ; sa vie morale était toute dans la sensation présente ; si son esprit était capable de réflexion et de souvenir, jamais homme n'eut moins que lui la mémoire du cœur ; il était ingrat, moins par perversité réfléchie que par impuissance morale... ; toujours à la merci du premier intrigant qui s'emparait de son esprit en flattant son humeur défiante et ses goûts de paresse et de volupté... Son épicuréisme pratique s'éloignait, tant qu'il pouvait, de la vue du mal, pour échapper à toute impression pénible... Plus lard, beaucoup plus tard, la maturité de l'âge exerça sur ses facultés une favorable influeijce ; sa rectitude d'esprit ne demeiu^ plus stérile; l'aptitude au travail et à l'action, la volonté, la personnalité, à un certain degré, se manifesta en lui. Cette modification fut bien lente, et il ne se défit jamais d'ailleurs du vice des petites âmes, la défiance jalouse contre tout ce qui était grand ; la haine ou la peur des trop éclatants services... Il ne faut pas être injuste cependant... Le mérite passif qu'on est obligé de reconnaître à Charles VII, c'est d'avoir accepté le mouvement qui portait la bourgeoisie intelligente aux affaires et qui sortait du fond même de la France... Il avait au moins, pour vertu négative, l'antipathie des excès des gens de guerre... Il avait aussi les avantages négatifs de son vice, la « méconnoissance » et ne gardait guère plus de mémoire des offenses que des bienfaits *. »

1. Le premier volume porte le millésime de 1855. L'avertissement est daté de juillet

2. Histoire de France depuis les temps les plus rendes jusqu'en 1789, 4* édition (Paris, Fume, 1855-60, 17 vol. gr. in-S»), t. VI, pages 90, 91 , 109, .323, 365. 368, 385. Notons ici que M. H. Martin s'est empressé d'adopter l'assertion de Michetet sur Yolande donnant Agnès Sorel pour maîtresse à son gendre : « Elle ne pouvait, dit-il

Le tome VI de VHistoire de France de M. Henri Martin souleva, à son apparition, une polémique que nous ne pouvons passer sous silence, car elle n^a point été sans influence sur le mouvement de Topinion. Il faut si peu de chose pour former un courant dans un sens ou dans un autre ! Un . critique distingué , qui fut mêlé à ce débat , ne nous dit-il pas que Tappréciation sévère du caractère de Charles VII, faite par M. Quicherat, avait, en raison de Tautorité de Fauteur et de la discrétion même de ses vues, semblé « déterminer l'histoire contre Charles VII , » et que , comme tout le monde , il avait été entraîné à se ranger à ce sentiment * ? 11 n'était donc point inutile qu'en présence du véritable réquisitoire formulé par M. îlenri Martin, s'élevât une protestation, appuyée sur ces documents originaux que l'Historien invoquait à ses débuts, et dont il faisait ici si bon marché. C'est ce que tenta de faire, avec quelque audace, un écrivain fort jeune alors et très inexpérimenté ^ Par bonheur, il ne fut pas seul à soutenir l'attaque : M. Emile Chasles , dans la Fievue contemporaine^, M.Alfred Nettement, dans V Union'' ^ intervinrent dans le débat, et combattirent avec autorité la thèse de l'historien. M. Henri Martin dut prendre la plume à son tour pour répondre aux critiques dont son livre avait été l'objet % ce qui lui attira une réplique assez vive \

Le résultat de cette polémique, pour tout juge non prévenu, fut le sentiment unanime que l'historien avait dépassé les bornes et fait preuve, dans ses appréciations.

(p. 331), l*einpécher d'avoir des maîtresses; elle lui en doima une de sa main et le gouverna par eet étrange intermédiaire. »

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