‹ Histoire de Charles VII (volume 2)Chapitre 171 sur 362 · Jouvene) , p · texte numérisé non relu

Jouvene) , p

6. « Combien que , en tant que touche la mort dudit duc de Bourgongne, plusieurs ayent escript en diverses manières , lesquels n'en scavoient que par ouy dire , et les présent mesmes n'en eussent bien sceu déposer, car la chose fut trop soudainement faite... » Jouvenel, p. 372.

Quelles sont les conclusions qui ressortent de ce récit? Nous croyons devoir les dégager brièvement \

Le simple récit des faits prouve, à notre sens, que le Dauphin agissait loyalement en traitant avec le duc , qu'il voulait sincèrement la paix *, et que c'était de bonne foi qu'il venait à Montereau, pour concerter les mesures arrêtées en principe au Poncçau et à Gorbeil. Si le Dauphin se refusait à se rendre auprès du Roi , c'est qu'il ne voulait pas se mettre à la discrétion du duc de Bourgogne , dont il redoutait à juste titre la politique cauteleuse et le caractère fourbe et violent. Ses conseillers voulaient-ils, comme les historiens l'onf tant de fois répété, se défaire de la personne du duc? Mais alors pourquoi n'avoir pas mis ce dessein à exécution pendant les premières négociations, avant que la réconciliation ait été conclue et scellée par des serments sacrés et solennels? Les circonstances n'étaient-elles pas favorables? Cet étroit ponoeau, cette cabane de feuillage, Tisolertient du duc de ses gens, l'obscurité qui régnait, puisqu'on ne se sépara qu'à onze heures du soir, tout facilitait l'attentat. Et si l'on avait reculé à la première entrevue, ne pouvait-on mieux prendre ses mesures pour la seconde, qui eut lieu trois jours après?

Qu'invoque-t-on d'ailleurs pour prouver le complot? L'insistance mise par le Dauphin à faire venir le duc à Montereau? Mais il est établi que le jour et peut-être le lieu de l'entrevue avaient été fixés à l'avance. — Les craintes manifestées autour du duc, les avis menaçants qui lui parvinrent depuis Bray jusqu'à Montereau , et au moment même où il alliait franchir la

1. Au dernier siècle, Saint-Foix, dans ses Essais historiques sur Paris (t. III, p. 309 et suivantes), et Villaret , dans son Histoire de France , avaient eombattu avec force la version bourguignonne. De nos jours M. Kervyn de Letlenhove, dans sa savante Histoire de Flandre (t. III , p. 156), a fait usage» pour la première fois, des documents inédits qui sont utilisés dans notre récit, et soutenu (jue la préméditation était, non du cdté du Dauphin, mais du côté du duc.

2. Dans des lettres closes, datées de Jargeau le \A août, le Dauphin écrivait aux Lyonnais, qui avaient hésité à faire publier le traité de Pouilly : « Et toutefois , pour ce que teritablement bonne paix a esté faicte en ce royaume par Monseigneur et par nous..., nous voulons et nous plaist que icelles lettres vous faictes publier solempnellement, gardées les solempnitez en tel cas accoustumées. Et oultre que icelle paix vous faictes garder et entretenir, car ainsi Monseigneur et nous Tavons ordonné pour le bien commun de tout ce royaume. » Archives de la ville de Lyon, ÂA ^, f. 17.

barrière? Mais ces craintes, ces défiances n'avaient point arrêté l'homme le plu^ soupçonneux ; du reste , elles se manifestèrent aussi autour du Dauphin, et assurément elles avaient bien plus de fondement à l'égard d'un prince notoirement connu pour l'assassin du duc d'Orléans, et qui était passé maître dans l'art de trahir *. — La disposition des lieux, les précautions secrètes prises contre le duc , certaines paroles de Tanguy du Chastel, le signe fait par le Dauphin alors que le duc était à ses genoux ? Toutes ces circonstances ne sont rien moins qu'établies, et les témoignages qui les rapportent sont trop passionnés, trop inexacts dans les principales circonstances, trop contradictoires même, pour ne pas être justement suspects. — En vain nous montre-t-on le duc de Bourgogne traîtreusement frappé, au moment même où il s'agenouillait et faisait au Dauphin des protestations de dévouement : il faut désormais renoncer à ce vieux mensonge historique, que des documents nombreux et péremptoires ne permettent plus de répéter*.

1. « Quand on se rappelle d'ailleurs la conduite antérieure du duc de Bourgogne y son assassinat du duc d'Orléans et les circonstances qui l'accomp^èrent; quand on réfléchit sur sa perfidie , sur son ambition démesurée , sur l'audace de son caractère ; quand sui^ tout on se souvient qu'il avait voulu faire venir à Auxerre , quelques années auparavant , tous les princes de la famille royale sous prétexte d'une entrevue pacifique , mais dans le dessein de les y assassiner, on n'est pas disposé à rejeter sur son rival tout l'odieux de cette catastrophe. » Boissy d'Anglas, Mémoire sur quelques événements de la /in du régne de Charles VI, dans les Mémoires de l'Institut, t. IV, p. 551.

2. n est bon de montrer ici en passant comment l'histoire s'est faite ici bourguignonne. Monsirelet et les auteurs de son parti ont été presque les seules sources où aient puisé les écrivains du xvi* siècle , qui ont accrédité tant de notions en*onécs : on sait de quelles fables, inventées à cette époque, il nous faut encore aujourd'hui dégager l'histoire du XV* siècle (par exemple les faits relatifs à Jeanne d'Arc et à Agnès Sorel). Mézeray , au xvu* siècle, donna créance au récit de Monstrelet, et fit crou*e à l'existence d'une barrière , placée au centre de l'enceinte , et qu'il aurait fallu franchir pour frapper le duc. La pubUcation faite par La Barre, en 1729, des documents recueiUis par Dom des Salles, et d'un mémoire anonyme , puisé exclusivement à des sources bourguignonnes', — lequel fut généralement attribué à l'éditeur, mais dont Prosper Bauyn, maître dos comptes de D|jon, mort en 1587, était l'auteur, — contribua encore à accréditer la version hostile au Dauphin. Le P. Griffet, dans une dissertation jointe à son édition du P. Daniel; D. Plandier, dans son Histoire de Bourgogne , adoptèrent pleinement le récit de Bauyn. Villaret , qui vint ensuite, résuma avec une critique éclairée les divers témoignages, faisant ressortir les contradictions qu'ils présentent et la difficulté d'arriver à une conclusion. C'est ce que fit à la même époque un judicieux historien (Lévesque) qui se demandait « comment nous pourrions résoudre aigourd'hui ce qui "paraissoit impénétrable aux plus sages des contemporains. » L'histoire commençait à entrer dans une voie meilleure. Déjà Samt-Foix , dans ses Essais sur Paris, avait, avec son esprit hardi et aventureux, combattu résolument les traditions reçues. Boissy d'Anglas, en traitant incidemment la question (1809), n'arriva

Quel avantage, — il importe de le faire remarquer, — le parti du Dauphin aurait-il eu à se défaire du duc de Bourgogne? « Jean sans Peur, comme le dit M. Michelet , était tombé bien bas, lui et son parti. Il n'y avait bientôt plus de Boui^ignons. Rouen ne pouvait jamais oublier qu'il l'avait laissé sans secours. Paris, qui lui était si dévoué, s'en voyait de même abandonné au moment du péril. Tout le monde commençait à le mépriser et à le haïr \ »

Comment enfin, si l'attentat a été prémédité, s'est-on si peu mis en mesure d'en recueillir les fruits? Le Roi et la Reine étaient à Troyes , « assez petitement accompaignez , » — euxmêmes le déclarent dans leurs lettres du 1 1 septembre , — et, s'il faut en croire Monstrelet, le Dauphin avait à sa disposition des forces considérables. Les gens du duc étaient dans un complet désarroi*. N'était-il pas naturel de se porter rapidement sur Troyes , de s'assurer de la personne du Roi et de la Reine, de marcher ensuite sur Paris, où l'alarme était plus grande encore que l'indignation , et d'empêcher ainsi la reconstitution du parti antinational? Au lieu de cela, le Dauphin reste à Montereau ou à Nemours jusqu'au 20 septembre, se répandant en excuses inutiles, en protestations illusoires , et allant jusqu'à entamer des négociations avec le nouveau duc de Boui^ogne. Le 21 septembre, il se dirige sur Sens; le 24, il est à Château-Renard, se repliant vers la Loire, et arrive à Gien le 26. Une telle attitude suffit à elle seule pour faire rejeter toute pensée de préméditation '.

Mais cette préméditation a été admise pourtant : et non con-

qu*à des conclusions négatives. De nos jours , si dans un trop grand nombre d'histoires et dans les abrégés qui malheureusement dictent ropmion, on suivait aveuglément les sentiers battus, M. de Barante donnait un résumé fidèle et habile de tous les témoignages, et M. Michelet les appréciait avec sagacité, en réagissant contre v des tendances dont les savantes recherches de M. Kervyn de Lettenhove et de M. Yallet de ViriviUe devaient achever de faire justice.

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