‹ Histoire de Charles VII (volume 2)Chapitre 178 sur 362 · YSABEL · texte numérisé non relu

YSABEL

RiNEL»!

Une telle lettre se passe de commentaires. L'éducation politique de la Reine avait été faite par Jean sans Peur : on peut juger s'il y avait réussi.

Ainsi , c'est de Paris et de Troyes que part le mouvement. Trahir la cause nationale, livrer le royaume à Fennemi, priver le Dauphin de son héritage, peu importe à la faction bourguignonne ! 11 faut, avant tout, venger la mort du duc. Et lé même cri éclate à la fois chez les plus intimes confidents de la pensée du défunt : « Faisons alliance avec les Anglais ! »

Mais il ne suffisait pas de préparer de la sbrte le triomphe de la politique de Jean sans Peur : il fallait ruiner dans le pays

1. Copie conlemponiine , Moreau, U25, pièce 86. —C'est de celle lettre que M. Kervyn de Leltenliove a cité un fragment (fans son édition de Chastellain, 1. 1, p. 32 noie, en la donnanl à lort cçmme adressée au duc Philippe. — La réponse du roi d'Angleterre ne se m pas attendre : le ^K septembre, il donnait pouvoir \ des ambassadeurs pour traiter de la conclusion de trêves et d'une paix finale avec wn cousin de France (Rymer, t. IV, part, m, p. 133), et pour entrer en négociations avec les Parisiens (id., ibid,).

le Dauphin et ses conseillers en les dénonçant comme violateurs du traité, et comme coupables du meurtre du duc. Aussi, tandis que la duchesse de Bour^^ogne envoyait dans toutes les Cours un récit de la mort de son mari, plein de faits controuvés, mais de nature à soulever Tindignation contre « la grande trahison perpétrée en la personne de feu monseigneur le duc \ » la chancellerie royale de Paris lançait, à la date du 30 septembre , des lettres patentes *, où les conseillers du Dauphin étaient traités de « perturbateurs pleins de toute iniquité et sans loy, » où on les accusait d'avoir, au mépris de leurs serments, machiné la mort du duc, et de l'avoir « occiz et meurtry de propos délibéré et à guet appensé, » où enfin injonction était faite à tous les sujets du Roi d'abandonner le parti du Dauphin dans le délai d'un mois, sous peine d'être punis comme « consentans, conspirateurs et coupables dudit meurtre et homicide, et infracteurs et violateurs de ladicte paix et abolicion. »

On comprend que, dans de telles circonstances, les ouvertures du Dauphin avaient peu de chance d'être accueillies par le nouveau duc de Bourgogne. Pourtant, la mission du copate d'Aumale n'échoua pas du premier coup , car le jeune Philippe fit partir à son tour un ambassadeur, Régnier Pot, personnage considérable qu'on trouve mêlé à toutes les négociations du temps ^. Régnier Pot se trouvait encore à Loches , à la Cour du Dauphin, le 15 octobre. On a une lettre, en date de ce jour, écrite par Charles au duc de Bourgogne. Elle était conçue en ces termes :

1. Lettres des 23 septembre et jours suivants. Voir La Barre, t. I, p. 226-27 ; t. Il, 103 note h, 104 n. g, 107 n. fc, 109 n. c. 127 n. c; D. Plancher, t. ïll, p. 531 ; CoUktion de Bourgogne , vol. 51 , f. 244 et 244 v® , 120 v».

2. Ordonnances , t. Xll , p. 268-73. — Cliose digne d'être notée , ces lettres ne portent point de date de lieu , cl ne sont contresignées par aucun conseiller de Charles vi. Elles se terminent ainsi : « Ce fut fait ou mois de septembre , Tan de grâce rail cccc et dixneuf et de nostre règne le quarentiesme. Par le Boy à la relacion do son granl cx)nsal tenu en la court de Parlement. J. de DiiOSAY. » — C'était donc le Parlement, composé de créatures de Jean sans Peur, qui fulminait ainsi contre le Dauphin.

3. Le èhoix de Begnier Pot s'explique d'autant mieux qu'il avait été , par lettres de Jean sans Peur du 27 juillet, choisi comme capitaine de Parlbenay en Poitou pour le duc, qui avait le droit de désigner un capitaine , moyennant qu'il ft^t agréable an Daupiiin et qu'il hii prêtât serment. Moreau, 1425, pièce 80.

1419 Le dauphin de montereau a baugé. 191

A nostre 1res chiei* et très amé frétée le duc de Bourgongne, conte de

Flandres, d'Artois et de Bon/rgonyne.

De par le Rkqent le royaume, Daulphin de Viennois, duc de Berrt et de Touraine et conte de Poigtou.

Très chier él très amé frère , pour ce que nous savons qu'estes désirant de savoir de nostre estât, nous vous certif fions que, à la façon de cestes, nous estions en bonne prospérité de nostre personne, grâces à Nostre Seigneur, qui ce vous octroit par son plaisir, desirans semblablement savoir du vostre qui soit tel comme vous le desirez et que nous mesme le vouldrîons. Très chier et très aD(ié frère, nous avons dit et declairé bien à plain nostre entencion sus plusieurs choses qui grandement touchent le bien de Monseignieur, de nous, de sa seigneurie et de vous, à nostre bien amé chevalier messire Renier Pot, lequel s'en va présentement pardevers vous, et ce mesme lui avons chargié vous dire et exposer. Si vous prions que ledit me^Sire Renier vous vueillez oyr et croire, et à lui adjouster foy en ce qu'il vous dira de nostre part commue se nous mesmes le vous disions, et sur ce nous rescrire et faire savoir vostre entencion, pour tousjours faire ce que verrons convenir au bien de Monseigneur, de sa seigneurie et de vous mômes, ainsi que nous y avons bien le vouloir. Très chier et très amé cousin , Nostre Seigneur soit garde de vous.

Escript en nostre chastel de Loches, le xv« jour d'octobre.

CILA.RLES.

Alain*.

En retournant près du duc , Régnier Pot était porteur d'un récit détaillé des faits, qui contenait les accusations les plus fortes contre Jean sans'Peur, et se terminait par de pressantes exhortations adressées à Philippe de ne se point allier avec les Anglais et de rester bon Français *.

1. Cette lettre faisait partie des documents retrouvés en 1851 par M. Brun-Lavainne, secrétaire de la mairie de Roubaix, au village de Laincelles, et qui furent déposés aux archives de la préfecture du Nord. M. Brun-Lavainne a publié celte pièce en 1868, avec un foc simile, dans le Bulletin ^e la commission historique du Nord (t. X, p. 293-96). Nous Tavions imprimée en juillet 1868 dans la Bévue des questions historiques (t. V, p. 223) , grâce à une obligeante communication de notre regretté collaborateur Desplanque, archiviste à Lille.

3. Ce document est également imprimé dans la même Bévue , pages 2%i et suivantes, en note, d'après Toriginal : Collecl. Moreau, U25, pièce 9^.

Le duc de Bourgogne semble avoir hésité pendant quelque temps : on a la trace d'une consultation faite alors sur la question de savoir si le traité entre le Dauphin et le duc Jean était rompu par Tévénement, si le Dauphin avait forfait à sa foi, et si Philippe était en' droit de reprendre sa liberté; enfin si le Roi pouvait déshériter son fils le Dauphin. Mais ces hésitations cédèrent bien vite devant les menées de la faction qui poussait aux mesures violentes. La Reine fit partir deux ambassadeurs*; les Parisiens députèrent le premier président du Parlement'; la duchesse de Bourgogne envoya plusieurs messages à son fils « pour lui exposer le grand droit qu'il avait en la poursuite de la vengeance de la mort de monseigneur le duc Jean son père '. » Dans le grand conseil de famille tenu à Malines le 7 octobre, et, dans l'assemblée solennelle qui eut lieu à Arras le 18, la question fut agitée, et tranchée définitivement en faveur de l'alliance anglaise : mieux valait, pensait-on, « bailler au roi d'Angleterre une partie du royaume que de laisser tout perdre*! »

Les anciens serviteurs de Jean sans Peur n'étaient pas tous de cet avis. On avait beau leur dire (selon le langage employé par. l'Université de Paris) que a tout preudhoïmm se devoit employer, de tout son cœur et de toute sa puissance, à la réparation du très énorme et cruel meurtre , et résister à la mauvaise et damnable entreprise des cruels et déloyaux meurtriers ", » plusieurs ne se laissaient pas aisément persuader. La voix courageuse qui se fit entendre, du haut de la chaire, à

i. Messire Gosquiriy chevalier, et Le Moine de NeufviHc, écuyer. Instructions du duc en date du !•«■ octobre U19. Gachard, Archives de Dijon, p. 109 et suiv. Il est établi par ces Instructions, dont M. Gachard nous donne le texte, que la Reine avait incitiî le duc à envoyer des ambassadeurs à Henri V, et que, « suivant le conseil et advis de la Royne et du conseil, » il avait « ordonné envoler aucuns de ses conseillers, avec les ambaxateurs du Uoy, par devers le Roy d'Engleterre , pour remettre stts le traictié commencé avec lui par la Royne et feu Monseigneur. »

2. Accompagné de Pierre le Verrat (ou de Veirat), ëcuyer d'écurie du Roi. /(/., ibid., p. 109. Voir sur cette ambassade, Chastellain, t. I, p. 63; Monstrelet, t. III, p. 359; Berry, p. 438.

3. Lettre du 19 septembre. Collection de Bourgogne, 57, f. 359, et 25, f. 28 V; cf. La Barre, t. H, p. 126, note c. .

i. Instructions du i^^ octobre U19, /. c.

5. Lettre de TUniversité de Paris à la duchesse de Bourgogne, 16 octobre lil9. La Barre, 1. 1, p. 30i.

Arras, le jour même du service solennel célébré pour le duc Jean, pour prêcher la concorde et combàtJ,re les pensées de vengeance \ trouva de l'écho dans bien des coeurs où Tesprit de parti n'avait pas éteint tout sentiment de patriotisme. Plusieurs, désertant une cause qu'ils avaient soutenue loyalement, mais que leur conscience ne leur permettait plus de servir, se rangèrent du côté du Dauphin. Au premier rang nous rencontrons — le fait est digne de remarque — Charles de Bourbon, fils aîné du duc prisonnier en Angleterre, jeune prince qui, reàté à Paris aprè^ l'entrée des Bourguignons, avait suivi la fortune de Jean sans Peur, et faisait partie des dix seigneurs qui se trouvaient avec lui sur le pont de Montereau ; dès le lendemain de l'événement dont il avait été témoin, etconuhe si ses yeux se fussent dessillés soudain , il embrassa le parti du Dauphin. La dame de Giac, l'inspiratrice du traité de Pouilly, et deux des plus intimes conseillers du duc, Philippe Jossequin et Pierre de Giac,»en firent autant*. Et qu'on ne dise pas, avec certains auteurs bourguignons ', poiu* atténuer la portée de cette adhésion et en dénaturer le caractère, qu'ayant conseillé à lem* maître de se rendre à Montereau , ils n'osèrent revenir à la Cour de Bourgogne, où ils auraient été regardés comme traîtres : car, à ce compte, les ambassadeurs parisiens, qui eux aussi, avaient vivement pressé le duo d'accepter l'entrevue, et qui l'avaient accompagné jusqu'au château*, auraient dû encourir le même reproche.

Le Dauphin avait quitté Montereau le 20 septembre, pour reprendre le chemin du Berry. Il s'arrêta à Aubigny, puis à Loches, où il séjourna du 6 au (6 octobre, et d'où il entama des négociations avec le duc de Bretagne, qui paraît lui avoir fait à ce moment des promesses de concours, bientôt ou-

1. 13 octobre 1 -419,. sermon de frère Pierre Flour, de Tordre des Frères prêcheurs, docteur en théologie, inquisiteur de la Foi en la province de Reims. Monstrelet, t. III, p. 361 ; ChasteUani , t. I , p. 79.

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