LE DAUPHIN
LIBRAIRIE DE LA SOCIETE BIBLIOGRAPHIQUE Maurice Tabdibu , Directeur
1^ INTRODUCTION
« C'est une admirable prérogative de riiistorien, a dit un savant académicien , que la faculté qu'il a d'instruire de grands procès de révision, et de faire casser, après plusieurs siècles , des sentences dictées par l'iniquité ou l'er-
reur *. »
Nous venons user de cette prérogative, en présentant
au public un livre qui est le fruit de plus de vingt-cinq
années de recherches.
Jamais Roi n'a, autant que Charles VII, donné lieu à
^ des appréciations contradictoires de la part des histo-
^ riens.
t Prince médiocre, livré aux plaisirs, faible et insouciant,
u; égoïste et apathique, disent les uns ; — prince doué d'érai-
nentes qualités, courageux, persévérant, vrai sauveur de la monarchie, selon d'autres, qui ont pleinement accepté son titre de Violoneux. Mais l'opinion la plus accréditée nous montre en Charles VII un roi sans caractère, sans valeur personnelle, amolli dès l'enfance par l'abus des vo-
1 . M. Ctiarles Lcnormant, dans un rapport présenté au nom de la commission des antiquités nationales, dans la séance de l'Académie des Inscriptions et Belles-I^ettres du 9 août 1844 (à propos du mémoire de H. Géraud sur Ingeburge).
VI INTRODUCTION
luptés*, livré tout d'abord à d'indignes favoris, bientôt abandonné à l'influence souveraine d'Agnès Sorel, laissant tout faire sous son nom sans rien diriger, et, après un réveil momentané , retombant , aux derniers jours de son long règne , dans l'inaction et dans l'apathie qui avaient signalé ses premières années. Les grandes choses accomplies de son temps n'auraient eu en lui qu'un spectateur inerte et indifférent. « Charles VII a été le témoin des merveilles de son règne : » cette parole du président Hénault, répétée à satiété, a été comme l'arrêt de l'histoire. Un autre mot a servi à caractériser la période des infortunes et des revers, c'est le mot attribué à La Hire : Charles VII perdait son royaume on ne peut plus gaiement. En faut-il davantage pour être condamné sans appel? Un roi sans royaume qui s'étourdit dans les plaisirs ; un roi restauré qui oublie ses devoirs au sein d'une molle oisiveté, tel est apparu Charles VII aux yeux de la postérité. Ajoutez la part qu'il eut au meurtre de Jean sans Peur, assassiné sous ses yeux, et, prétend-on, par son ordre ; ses torts si graves à l'égard de Jeanne d'Arc , trahie avant d'être prise, lâchement abandonnée après ; l'ingratitude témoignée à Jacques Cœur, dont les services furent payés par la confiscation et Texil , et vous aurez tout le personnage royal. Indolence, insouciance, oisiveté, faiblesse, égoïsme, défiance, volupté, ingratitude, voilà — à entendre ces voix bourdonnantes qui redisent toujours le même écho, sans seulement s'inquiéter d'où est venu le premier son — quels seraient les attributs du caractère de Charles VII. On a été plus loin : on a osé parlé de sa couardise^ ; on a dit qu'il était « dénué de sens moral ' ; »
1. C'est ce que dit encore le dernier historien de Charles VII, M. Vallet de Viriville, dans son Histoire de Charles Vil et de son époque (Paris, 1862-1865, 3 vol. in-8), t. 1, p. 203, 236, 463, etc.
2. « On n'entendait qu'un cri à Paris contre la « couardise » de Chartes VU. » M. Henri Martin , Histoire de France , t VI , p. 401 . II est bon de faire remarquer que le mot que l'auteur place entre guillemets, comme s'il l'avait emprunté à un auteur contemporain, lui appartient en propre.
3. « Vive et infatigable intelligence, r> dit M. Henri Martin, à la date de 1440, en parlant du dauphin Louis, « il ne tenait de son père que la sécheresse d'âme et le goût du liberti-
INTRODUCTION. VII
et, recueillant un bruit dont un contemporain s'est fait Fécho, on a prétendu qu'il n'était point exempt de la folie de son père*. Enfin, quittant le terrain de l'histoire ^our aborder celui de la physiologie , n'a-t-on pas été jusqu'à nous montrer, de Charles VI à Louis XI, trois générations de rois sous l'influence de ce mal funeste, devenu en quelque sorte héréditaire dans la maison royale ^ ?
Avant d'aborder l'histoire de Charles VII , il convient de rechercher l'origine de ces jugements, de remonter à la source de ces accusations sans cesse renouvelées. Suivons donc le cours des âges, pour contempler la destinée historique de ce Roi dont la mémoire a eu de si étranges vicissitudes.
Nous étudierons ensuite les monuments historiques qu'il faut interroger, si l'on veut arriver à des résultats précis et décisifs.
Enfin nous exposerons le but que nous nous sommes proposé dans le présent travail, et la façon dont nous avons compris notre tâche.
« Certes, a dit Montaigne, c'est un subject merveilleu-sèment vain, divers et ondoyant que l'homme : il est malaysé d'y fonder jugement constant et uniforme'. » La Bruyère fait à son tour cette remarque : « Quelques
nage; aussi déflant» atissi dènm (fe sem moral, etc. » Histoire de France, t. VI, p. 388.
1 . « En examinant de très près la vie entière du 61s de Charles VI , en considérant avec attention les images authentiques qui nous sont restées, on doute si lîi terrible maladie du |)ère ne transmit point au fils quelque trace héréditaire. » Vallet de Viriville, Histoire de Charles VH, t. 1, p. 422.
2. De la maladie de Charles VI, roi de France, et des médecins qui ont soigné ce prince, par M. le docteur A. Chereau, dans Wnion médicale, n»» des 20 et 27 février, 6 et 13 mars 1862. a Cliose remarquable, dit-il, et qui n'échappera pas à la sagacité de nos confrères , c'est que Charles VI , enlevé ainsi avant l'heure par une terrible et lamentable affection cérébrale , devait être suivi sur le trône de France par trois rois , ses successeurs en ligne directe, qui tous succombèrent à des désordres ayant leur siège principal dans les centres nerveux. »