‹ Histoire de Charles VII (volume 2)Chapitre 3 sur 362 · Essais, livre I, ch." i · texte numérisé non relu

Essais, livre I, ch." i

VIII IiNTKODUCTION.

hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents d'eux-mêmes par le cœur et par Tesprit, qu'on est sûr de se mé[)rendre si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première jeunesse *. » Et Bossuet nous dit' « qu'il semble quelcpiefois qu'il y ait plusieurs hommes dans un seul homme, tant ces sentiments différents sont véritables et vifs des deux côtés \ » On se tnmipe en effet quand on prétend imposer à un personnage historique un moule unique et uniforme. On oublie (pie « le changement est la loi des hommes, comme le mouvement est la loi de la terre * ; » on oublie surtout que l'homme est un composé de bien et de mal, et que chez lui les contradictions abondent \ A la longue ces divergences peuvent s'effacer ou s'atténuer : l'homme moral apparaît alors sous ses trails définitifs. Mais sous l'empire des événements, courbé par l'adversité ou bercé par ime fortune prospère, quel est celui qui , dans le cours d'une longue existence , demeure constamment fidèle à lui-même ? Quel est celui qui n'a pas donné un démenti aux promesses de sa jeunesse, ou, par un revirement soudain, fait évanouir les craintes qu'avaient inspirés les débuts de sa carrière ?

Ainsi en a-t-il été pour Charles VII. On pourrait })resque dire qu'il y a chez lui autant d'hommes différents c^u'il y eut de périodes dans son règne. Ne serait-ce pas là une des causes des appréciations si diverses dont il a été l'objet? Faute d'avoir étudié le Roi dans ses transformations successives, faute d'avoir fait des distinctions nécessaires, les uns ont été trop absolus dans le blâme , les autres ont pu être exagérés dans la louange.

Une autre source d'erreur — et à coup sûr la plus fréquente,— c'est d'apporter, dans l'appréciation d'une époque

i. Caractères, é&. Scrvois, t. II, p. 46.

2. Méditations sur l'Évangile. La Gène, 1"> partie, 16« jour, Bossuet a dit encore, dans son sermon pour la profession de Louise de La Vallière : « 0 Dieu, qu'est-ce donc que riiomme? est-ce un prodige? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles? ou bien est-ce une énigme inexplicable? »

3. Yauvenargues, Essai sur quelques caractères, dans les Œuvres, éd. Gilbert, p. 350.

4. « Ils ont des passions contraires et des faibles qui les contredisent. » La Bruyère, /. c., t. II, p. 6».

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INTRODUCTION. IX

OU d'un personnage, les préoccupations du temps où Ton vit. Gomme Ta très bien dit M. Villeraain, « c^est un préjugé, et ce n'est pas le moins ridicule des préjugés, de vouloir apprécier tous les temps avec Fesprit du nôtre et mesurer tous les hommes à la taille des hommes de nos jours *. » On a trop oublié cette loi de riiistoire, rappelée justement par une autre grande illustration de notre époque : « C'est anx contemporains à juger les choses et les hommes de leur temps ^ »

Gomment l'opinion sur Gharles VU* s'est-elle formée? Pour nous en rendre compte, nous allons ouvrir nos historiens, et rechercher quelles ont été leurs appréciations depuis la fin du quinzième siècle jusqu'à nos jours.

Le premier, par la gravité du caractère comme par l'autorité de l'expérience personnelle, c'est Robert Gaguin, général des Mathurins, investi de missions importantes par Louis XI et Gharles VIII. G'est lui qui fut chargé de réunir et de publier les Grandes Chroniques de Saint-Denis. On lui doit un Compendium de origine et (jestis Francorum, publié en 1497, cinq ans avant sa mort, et qui eut de nombreuses éditions latines ou françaises ^. Nous empruntons le passage suivant à la première' traduction française, qui porte la date de 1514 :

(( Cil Roy certes estoit contre lequel au commencement de son règne fortune 1res asprement se rebella : comme se elle se fust appliquée a l'cxtermiaer et mectre hors de son royaulme... Puis doulceraent le traictant, le fist glorieux victeur : et par la grâce de Dieu resliluteur du pays... Au courtoys père très victorieux Roy, plain de mansuétude, succéda le fllz Loys, etc. *. »

1 . Vue (jônérale de l'Europe au quhmcmc siècle , dans les Élwles d'histoire moderne (Paris, 1847, in-12), p. 10.

2. Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères prêcheurs, par le P. Lacordaire, p. 161.

3. Quinze éditions latines, de U97 à 1586; huit françaises, de 15U à 1538.

i. Les grandes croniqucs : excellens fait% et vertueux gestes de^ très illustres, 1res chreslieîis , magnanimes et victorieux floys de France , etc. Imprimé a Paris pour Gailiot du Pré, 1514-, in-fol., f. clxxxvi et CLxxxvii. — Voici le texte latin : « Rex procul dubio in quem fortuna asperrime primum dcscrviit tanquam exterminare eum regno statuisset. Deinde blande illum attollens viclorcm gloriosurn atque Dei bcnignitate patriae restitutorem effecit... Seni et mansueto patri asper et veliemens filius successit Ludo-

X INTRODUCTION

Robert Gaguin est encore, en quelque sorte, un chroniqueur. Nicole Gilles, notaire et secrétaire du roi Charles VIII, mort en 1S03, maniue la transition entre leschronicjueurs et les annalistes. Ses Très élégantes . ires veridiqties et copieuses annales \ revues et corrigées par Denis Sauvage et Belleforest , ont eu une grande vogue au seizième siècle ^ , et on Ta appelé « le premier de nos historiens*. » Gaguin enregistre des faits; Nicole Gilles formule un jugement :

« Charles VIP de ce nom fut très victorieux et débonnaire... Au commencement de son rei-nie trouva son dit rovauLme fort brouillé de toutes pars et occupé de ses adversaires..., et luy fut fortune fort contraire. Mais par son sens, bonne conduicte et moyennant bon conseil, qu'il creut toute sa vie, la. bonne justice qu'il fist faire et administrer k ses suhjectz, il subjugua ses ennemys et laissa à son filz Loys le royaulme paisible, et le dilata et eslargit grandement... Aussi durant son règne il releva justice et la remit en nature qui de long temps avoit esté abaissée et obmiso; il osta toutes pilleries du royaulme, pourveut à expcUer la division et scisme de Teglise universelle, tellement que par son pourchas bonne paix, union et concorde y ont esté mis*. »

Les deux auteurs que nous venons de citer ont vécu au quinzième siècle ' : ce sont presque des contemporains de Charles VII. En tôle des historiens du seizième siècle, se

vicus, » etc. Compendium Robert i Gayuini sHj)€r Franeortwi gestis, ^d. de 1528, in-S*», f. CCL yo et ccu.*

1. Brunet (Manuel du libraire) cite une édition de Paris, U92. 11 en mentionne deux autres de ii98 et 1510. Mais la première que possède la Bibliothèque nationale est de 1525.

2. Le Catalogne de l'Histoire de France, à la Bibliothèque nationale, cite une douzaine d'éditions.

3. M. Vallel de Viriville, dans la Nouvelle Biographie Générale.

i. Les très élégantes, 1res veridiques et rojueuses annalles des tresjmux, très nobles.,, mo'eratenrs des belliqueuses Gaules. Depuis la triste désolation... de Troyes jusques au rejîne du très vertueux roy Krancuis a présent régnant. Compilées par feu... maistre Nicole Gilles, etc. Paris, (lalliol du Pré, 1525, 2 tomes lxxviii et nxv v* en un volume in-folio, f...

5. Nous ne parions ici que pour mémoire d'un Italien , Paul-Kmile , fixé à la c^ur de France dès le temps de Cliaries VllI, et nommé par lui orateur ou chroniqueur du Boi, chai-ge qu'il exerça aussi sous Louis XII, auquel on doit un ouvrage intitulé : De Rébus Gestis Francorum, qui n'a pas eu moins de treize éditions, de 1517 à lOOt ; cav Paul- Émile n'a fommié aucun jugemeni sur Cli.u-les VU, à la suite du récit très succinrt qu'il donne des événements accomplis sous le règne di; ce prince.

INTRODUCTION. XI

place François de Belleforest *, auteur de VHistoire des neuf Boys Charles de France, — ouvrage qui parut en 1SC8 et lui valut la charge d'historiographe de France, — et des Grandes annales et hisloire générale de France, publiées en 1579. Belleforest nous montre, par le ton môme de son éloge, que Charles VII était déjà fort en défaveur auprès du public :

« Le peuple perdit en Charles Septiesmo un des meiUeurs, plus sages et excelleus Roys que jamais la France ait veu luy donner loix et escrire ordonnance. En ce Roy ont plus monstre vertu, le sort et fortune leurs forces qu'en nul autre , veu que son cours est venu presque d'un rien... Et m'esbahis que ceux qui admirent les gestes des anciens tant Grecs que Romains, qui se plaisent à lire les poëmes escrits en leurs louanges et qui scavent faire aussi bien ou mieux que plusieurs des mieux disans du temps jadis , qu'ils n'estendent icy le vol de leur plume : non pour acheter un Hector ou Achille, ou pour louer un Alexandre combatans lés hommes nuds, prenant les villes peu fortes, mais bien pour magnifier un Charles abaissé et soudain remis sus par sa vertu : un prince victorieux des plus braVes et hardis combatans de l'Europe. Un Roy qui mesprisé des autres, a fait abaisser la gloire et caquet des plus grands et plus puissans princes de chrestienté. Somme verront en luy un miracle du ciel et chef d'œuvre de nature : et en ce le jugeront admirable qu'il a laissé tel hoir et si sage successeur que ceux qui l'ont suivy ont trouvé en ses faits de quoy se prévaloir pour le maintenement de leur puissance *. »

Belleforest n'eut qu'un succès éphémère ; il fut bien vite dépassé par un rival heureux, qui publia eu 1370 un petit

1. L'Histoire des neuf Roys Charles de France : contenant M fortune, vertu et heur fatal des Roys qui sous ce nom de Charles ont mis a fin des choses merveilleuses, par François de Belle-Forest, Coraingeois. Paris, à l'Olivier de P. L'Huillier, 1568, in-fol.» p. 344. — Dans ses Grandes annales et histoire générale de France (Paris, Gabriel Buon, 1579, 2 vol. in-fol., t. II, f. 1185 vMi86), Belleforest porte le jugement suivant : « Ce Roy fut lofi«^ de plusieurs grandes vertus entre lesquelles sa loyauté semble emporter Tadvantage, veu que le Bourguignon avoit telle fiance en icellc qu'il luy voulut fier toutes ses seigneuries lors qu'il se résolut d'aller contre les Turcs : et de fait si» et son conseil , et la nécessité du temps ne l'eussent forcé , il n'y eut onc Roy plus libéral, magnifique , courtois, affable et recognoissant, comme celui qui ne laissa onc sans recompense, homme qui luy eut fait quelque service... 11 fut adonné aux femmes... En somme je ne voy rien en ce prince qui ne soit louable, qui ne soit grand et royal et plein de majesté et où la pieté ne soit conjointe : et telle voy-je que je souhaiteroy que tous luy ressemblassent et en bon-heur et en la poursuite et la vengeance des injures faictes à la couronne, et en la poHce mise en son Royaume : ainsi qu'en font foy tant de belles ordonnances qu'il a faites. »

XII INTRODUCTION

volume intitulé : De Vestal et succez des affaires de France. Nous voulons parler de Bernard de Girard, seigneur du Haillan \ secrétaire du duc d'Anjou, nommé historiographe à la place de Belleforest. Dans son ouvrage , qui fit beaucoup de bruit, il trace le portrait suivant de Charles VII :

« Il estoit homme aymant ses plaisirs et qui n'apprehendoit pas le mal, et la ruine de son royaume, s'amusant à faire Tamour à sa belle Agnes, et à faire de beaux parterres et jardins, cependant que les Anglois avec la craye en la main se pourmenoient par son royaume. Et Dieu, qui regardoit en pitié la France, avoit fait naistre tout à propos un Jean bastard d'Orléans, un Poton de Xaintrailles, un La Hire, et autres chevaliers, qui par leur vaillance et vertu, supleans à Timbecilité du Roy, la conservèrent. Sur tout elle doibt beaucoup au bastard d'Orléans... Car desia commençant la maiesté du Roy a esté mesprisee par ses malheurs, ce subtil homme la releva en honneur, par une ruse de religion, soit qu'elle fust vraye ou faulse *. »

Il n'y a guère plus de cent ans que (Charles VII est mort, et nous sommes déjà en pleine légende'*.

Pourtant nous trouvons, en 1o83, l'appréciation suivante chez un auteur dont les œuvres furent alors très populaires, le célèbre libraire Gilles Corrozet :

« Charles sepliesme fut prince de bon esprit, de sens aigu, el de seure conduitte, croyant bon conseil, observaleur de justice envers ses subjects, et victorieux de ses ennemis*. »

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