XI. — FINANCES, MONNAIES, COMMERCE, INDUSTRIE, ARMÉE
Situation financière du gouvernement. — Abolition des aides. — Le Dauphin tire sa principale ressource du produit des monnaies : ordonnances rendues à ce sujet; affaiblissement progressif de la monnaie. — Réforme opérée : retour à la forte monnaie en septembre 1422. — Subsides votés par les États généraux et provinciaux. — Autres ressources : emprunts , eogagemenls et aliénations de terres du domaine; fleuron de la couronne mis en gage. — Bilan financier des années 1421-1422; libéralité du Dauphin : dons d'argent, dons de chevaux, dons de terres; résistance qu'il rencontre dans le conseil du Dauphiné, relativement à l'abandon de terres de son domaine. — Personnel de l'administration financière ; absence de réglementation. — État de l'agriculture, du commerce et de l'industrie : interdiction de l'exportation des denrées; création de foires franches; mesures en faveur de l'industrie; situation désastreuse du pays. — Organisation de l'armée : convocation de la noblesse et des milices des bonnes villes; routiers, Écossais, Lombards; garde du Dauphin; artillerie; désordres des gens de guerre; impuissance du pouvoir.
On a vu, par le tableau, nécessairement fort incomplet , que nous venons de présenter des rapports du gouvernement du Dauphin avec les villes, que la question financière dominait alors toutes les autres. C'est, en eflfet, sur ce point que devait se concentrer l'attention, car on avait à pourvoir à d'immenses besoins, que les circonstances rendaient chaque jour plus impérieux. Le Dauphin avait un Grand Conseil et un Parlement; la noblesse était accourue à son appel ; le cleTgé faisait preuve de dévouement; les villes restées fidèles étaient prêtes à tous les sacrifices; il trouvait enfin, dans les États, soit généraux, soit provinciaux, un concours zélé et un consentement presque unanime aux demandes de subsides présentées en son nom.
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Mais comment faire face à des dépenses sans cesse croissantes ? Gomment percevoir les impôts dans un pays désorganisé, sillonné par les gens de guerre, déserté souvent par ses habitants, appauvri par les charges effroyables que depuis longtemps il avait à supporter? Écoutons à cet égard un témoin oculaire, qui avait pu sonder la profondeur de Tabîme. « Après nous fault aucunement entendre, dit Alain Ghartier dans son QtuidrUogue invectif, pour congnoistre^la difficulté du fait que nous menons, se nostre finance se puet estendre selon nostre nécessité... Ge puis-je savoir que la finance, telle que nostre prince la requeult, n'est pas prise de revenue, mais vient par industrie et diligence. Et la despence qu'il fait pour noz affaires n'est pas une chose limitée, mais c'est une droicte abisme où tout se font et despend. Gar qui maine guerre ne puet mettre compte ne nombre en la mise, soit sa recepte petite ou grande. Or est le demaine en partie occupé par les ennemis, et de l'autre partie degasté par ceulx qui sur les pays vivent. Et si sont les aides, qui lever se souloient pour la guerre, cessées du tout pour le rclievement du peuple. Et se on demande d'autre part quel aide vient au prince de ses subgiez, la response en est clère : car la vérité est congneue à chascun... Et se plus large estoit la finance, l'aide et la revenue, assez y a gens et besognes où l'employer : comme souldées de gens d'armes, estatz de seigneurs, mises d'engins de guerre, fraiz d'armées de mer, voyages d'ambassadeurs, presens aux estrangiers, dons à ceux qui servent, biens fais aijx aidans, corruptions aux nuisans. Et plus y a, dont je me tais à tant : que ceulx qui sont plus tenuz de servir se font plus chier achapter, et convient traire par lai'gesse les plusieurs à faire le devoir, où loyaulté ne les pourroit mènera »
Les ressources de Ja Gouronne se composaient, en temps ordinaire, des revenus du domaine, des impositiotis ou aides votées par les États généraux ou provinciaux , du produit des gabelles et des péages. Mais, au milieu de l'anarchie où le pays
\ . Le Quadrilogue invectif, fait par maistre Alain Ghartier, dans Tédition des Œuvra donnée par André du Chesne (Paris, 1617, in-i»), p. i41-42.
1418 l'administration du dauphin. 391
était plongé, ces ressources, partagées d'ailleurs entre trois pouvoirs — celui du Dauphin, celui de Charles VI, celui du roi d'Angleterre, — étaient bien insuffisantes. Une autre complication résultait de l'attitude prise, dès le début, par le gouvernement de la Reine et du duc de Bourgogne, siégeant à Troyes : par lettres du 30 janvier 1418, Isabeau, rappelant une ordonnance antérieure de Jean sans Peur (1«' octobre 1417) avait prescrit que « aucuns quatriesmes, imposicions, vingtiesmes, maletostes, ne autres aides, redevances, subsides ou autres exactions quelconques qui ont esté levez en ce royaume soubz ombre et à l'occasion de la guerre, ne soient imposez..., affîû que ung chascun , de quelque estât ou condicion qu'il soit , puisse vendre et acheter toutes denrées et marchandises franchement et quictement, sans pour ce payer aucune redevance, aide, coustume, ou autre exaction quelconque K » Une telle mesure avait naturellement été accueillie avec enthousiasme par les bourgeois des villes, qui s'étaient empressés d'ouvrir leurs portes aux envoyés de la Reine et du duc : c'est ainsi qu'au commencement de 1418 le Languedoc presque entier était devenu bourguignon.
Les moyens auxquels le gouvernement royal avait dû recourir, de 1416 à 1418, pour résister à la fois au roi d* Angleterre et au duc de Bourgogne : aide en mars 1416; nouvelle aide en août; troisième aide en février 1417; quatrième aide en avril* ; vente de joyaux ' ; emprunts contractés*, indiquent assez quelle était dès lors la pénurie du trésor. La situation financière du Dauphin, au moment où il eut à organiser son gouvernement, n'était pas moins précaire. Tandis que le duc de Bourgogne , donnant un impudent démenti à ses promesses, remplaçait les
1. Sauf le droit de gabelle, qui était maintenu. Ordonnances, t. X, p. 429.
2. Archives de Lyon, CC 65, f. i v«, 58 v<», 71 r».— Lettres des commissaires du Roi en date du 28 juillet 1417, aux mêmes archives.
3. Lettres de Charles VI des 29 juillet, 2 septembre, 21 septembre, 12 octobre, etc., dans le Compte de la vente des Joyaux, ms. fr. 6747.
4. Obligations de plusieurs marchands de pierreries à eux baillées en gage et sûreté de sommes prêtées en avril 1417. Archives J 426, n^ 35* à 35». — Emprunts aux officiers royaux et autres : voir décharge du 21 août 1417. Pièces originales, 547 : Budé.
* — Les religieux de Saint-Denis prêtèrent, à des conditions fort onéreuses, une somme de vingt mille francs. Lettres du 22 avrU 1418. Ms. fr. 20903, f. 51.
aides pour la guerre par une taille personnelle, levée « sur toutes gens , de quelque estât ou condicion qu'ils soient \ » le Dauphin en était réduit à tous les expédients. Sur les instances qui lui fiirent adressées ', il se vit dans Tobligation d'abolir à son tour les aides. Cette mesure, qui reçut d'abord une exécution partielle ', ne tarda pas à devenir générale : les aides ne devaient être rétablies qu'en 1436 *.
Pour pourvoir à ses besoins financiers, le Dauphin s'adressa aux provinces formant son apanage, à toutes celles qui lui restaient fidèles, et à ses bonnes villes ; de même que les hommes, l'argent ne tarda pas à venir : en faisant rénumération de tous les paiements opérés en vertu de mandements du Dauphin, au lendemain de son installation à Bourges, — mandements qui, pour la plupart, sont accompagnés d'une quittance portant presque la môme date, — on est étonné de trouver son trésor aussi promptement garni'. Nous avons vu plus haut que les États des provinces du centre avaient voté une aide « pour > le fait de la guerre ', » mais la principale ressoiu*ce du Dauphin, pendant sa régence, fut le produit des monnaies.
La royauté avait seule le privilège de battre monnaie ^. Elle pouvait non seulement ordonner la fabrication des nouvelles espèces, mais en régler le cours et bénéficier de ce qu'on.
1. Lettres du 14 octobre 1418 : Archives de Reims. La ville, diocèse et élection éUicst taxés à 30,000 livres tournois. — Paris dut payer aussitôt 200,000 livres.
2. Le 16 juillet 1418, on désignait à Lyon deux commissaires chargés d*aller vers le Dauphin pour requérir Tabohlion des aides. Registres des délibérations, BB 1, f. 61.
3. Lettres portant exemption pour l'Auvergne , en date du 9 juillet 1418. Ordonnances, t. X, p. 455.
4. On lit en télé des ordonnances du 28 février 1436 : « Instructions et ordonnances faictes et advisées par le Roy nostre seigneur et les seigneurs de son sang et grant conseil sur la manière de lever et gouverner le fait des aides qui souloient avoir cours pour la guerre, lesquelz le Roy nostre dit seigneur, depuis son parlement de Paris, abatit, et, du consentement des trois estaz de son obéissance, a remis sus le xxvni» jour de fevri^ l'tn mil iiii« XXXV. » Ordonnances, t. XIII, p. 211.
5. Catalogue des actes. Lettres des 24 juin, 26 et 29 juiOet; 7, 15, 16, 26, 30 août; 1", 9, 10, 17, 18, 30 septembre, et4;.